ont été expulsés peu de jours auparavant; l’archevêque, monseigneur de
Juigné, a été obligé de s’enfuir; la municipalité installe le nouvel
évêque de Paris, Gobel. Le peuple est accouru et remplit l’église. La
municipalité, le directoire du département, les notables, avec une
députation de l’Assemblée, assistent à la cérémonie. Sur une estrade,
devant le corps municipal, l’évêque prête le serment à la Constitution,
le fameux serment qui cause un schisme dans l’Église et dont le refus
va mettre bientôt les prêtres insermentés hors la loi. Ensuite, Gobel
consacre neuf autres évêques assermentés. La cérémonie se termine par
un _Te Deum_ et par une espèce de procession, la municipalité avec un
détachement de garde nationale conduisant le nouvel évêque dans les
principales rues de la Cité pour le montrer à ses ouailles.
La cathédrale va traverser une difficile et terrible période. La
vieille religion est proscrite, les prêtres qui ont refusé le serment
sont traqués, massacrés dans les prisons ou guillotinés; les églises
par toutes les villes de France sont supprimées et abattues par
centaines. Après tant de siècles de gloire l’existence même de la
cathédrale parisienne est menacée. Après les vandales opérant au nom du
soi-disant bon goût, de nouveaux vandales vont s’abattre sur elle et la
mutiler brutalement.
Pour commencer, la statue de Philippe le Bel fut détruite par les
Marseillais en août 92, et peu après dans la nuit du 22, le Trésor
contenant les reliques et d’inestimables merveilles d’orfèvrerie fut
saisi sur un ordre de la Commune par les officiers municipaux de la
Cité et transporté à l’Hôtel de Ville.
La plupart de ces superbes et historiques objets d’art disparurent:
portés à la Monnaie, brisés, fondus ou pillés. Quelques débris du
magnifique Trésor, orgueil de la cathédrale, furent seuls sauvés,
enlevés au vandalisme par quelques braves gens et restitués après la
tourmente. Ce sont ces débris revenus à Notre-Dame qui constituent
le Trésor actuel réunis à d’autres vestiges des trésors de la Sainte
Chapelle, de Saint-Germain des Prés ou de Saint-Denis.
Offusquée des innombrables statues religieuses des portails et de la
galerie des rois de Juda, dans laquelle on voyait communément les
anciens rois de France jusqu’à Philippe-Auguste, la Commune en octobre
93 prit un arrêté ordonnant leur destruction. Rois et saints devaient
disparaître sous huitaine.
«Le conseil général, dit le décret de la Commune, considérant...
qu’il est de son devoir de faire disparaître tous les monuments qui
alimenteraient les préjugés religieux et ceux qui rappellent la mémoire
exécrable des rois, arrête que dans huit jours les gothiques simulacres
des rois de France qui ont place au portail de l’église, seront
renversés et détruits, etc...»
[Illustration: ÉGLISE SAINT-PIERRE DES ARCIS RUE DE LA
VIEILLE-DRAPERIE (SOUS LE TRIBUNAL DE COMMERCE)]
Les rois de la galerie de Notre-Dame, qu’ils fussent de France ou du
royaume de Juda, furent exécutés comme s’ils avaient été en chair et
en os; on les jeta en bas de leur galerie, on brisa de même une foule
de statues de saints ou de personnages quelconques, dont quelques-uns
allèrent servir de bornes dans le faubourg Saint-Jacques. Quoique
ainsi cruellement mutilée, Notre-Dame eut cependant plus de chance que
bien des églises qui ont perdu dans la tourmente toute la décoration
de leurs portails, il se trouva heureusement, même à la Commune, des
hommes pour protester contre une destruction générale, au nom de
l’art et en faisant valoir des considérations scientifiques, pour la
conservation de certaines parties, notamment du zodiaque du portail de
gauche.
L’astronome Dupuis et le citoyen Anaxagoras Chaumette, procureur de
la Commune, défendirent assez vivement le portail de Notre-Dame pour
que la Commune décidât qu’une commission l’examinerait et verrait à
préserver ce qui lui semblerait digne d’être conservé.
Le citoyen Chaumette, par condescendance philosophique, sauva ainsi
les statues religieuses du portail, même le Christ et la Vierge, dans
lesquels il découvrait les mythes du soleil et de la lune présidant
aux révolutions des mois, mais le terroriste philosophe confisqua
Notre-Dame pour y installer le culte de la Raison.
Chaumette, le grand prêtre du nouveau culte, voulut donner à son
installation dans l’ancienne église métropolitaine de Paris,
débaptisée par décret et devenue le _Temple de la Raison_, un éclat
tout particulier et, comme on disait alors, effacer par les pompes
grandioses et saines de la religion philosophique le souvenir des
vaines cérémonies du fanatisme.
Deux jours auparavant, l’évêque constitutionnel Gobel, accompagné de
ses vicaires et d’un certain nombre de prêtres, tous le bonnet rouge
sur la tête, était allé déposer sa démission sur le bureau de la
Convention et remettre ses insignes. Comme sa cathédrale, cet évêque ne
reconnaissait désormais plus d’autre culte que celui de la Raison.
Le moment où ces choses se passent, où s’établit cette religion de
la Raison, prônée par Anacharsis Clootz, _orateur du genre humain_,
pauvre rêveur destiné à une fournée prochaine, à un autre autel
révolutionnaire, celui de la déesse Guillotine, c’est, il faut le
noter, le commencement de novembre 1793. L’exécution de la reine est du
15 octobre; le matin du 31 octobre, les Girondins ont été conduits à la
mort, le duc d’Orléans a été guillotiné le 6 novembre. La fête de la
Raison a lieu le 10 novembre et Bailly doit être exécuté le 11.
[Illustration: L’AUTEL DE LA DÉESSE RAISON A NOTRE-DAME. 1793]
De grands préparatifs furent faits pour la cérémonie, et le chœur de
la vieille cathédrale étonné reçut une décoration bien nouvelle. A la
place de l’ancien autel on dressa une estrade en forme de montagne
couronnée par un petit Temple «d’architecture simple et majestueuse»,
dit Prudhomme dans le compte rendu de la cérémonie. Sur l’entablement
de ce temple «sacré» étaient inscrits ces mots: _A la Philosophie_ et
en avant avaient été installés les bustes «de philosophes qui avaient
le plus contribué à l’avènement de la République par leurs lumières».
Des draperies blanches enguirlandées de feuillages, de pilier en
pilier, servaient de fond au «nouvel autel». Sur un angle de rocher
à mi-côte de la montagne, un petit autel à l’antique supportait une
espèce de cierge qui était le _Flambeau de la vérité_, enfin au pied
de la montagne gisait renversée une statue de la Vierge figurant les
anciennes idoles écroulées.
Pour cette fête de la Raison on ne s’était point contenté d’une
représentation figurée de la nouvelle divinité, d’une statue
quelconque, on avait voulu une divinité en chair et en os et le choix
s’était porté sur une des célébrités de l’Opéra, Mlle Maillard,
beauté fameuse depuis peut-être assez longtemps déjà, et un peu
chargée d’embonpoint. Elle était royaliste, paraît-il, et avait été
menacée déjà par les hébertistes. Des objections et de la tentative
de résistance qu’elle fit lorsqu’on lui annonça qu’elle était promue
déesse, Chaumette vint bien vite à bout. «Citoyenne, lui dit-il, si tu
refuses d’être traitée en divinité, tu ne trouveras pas mauvais qu’on
te traite en simple mortelle.» Mlle Maillard avait compris et s’était
décidée.
Des tribunes garnissaient l’église remplie de curieux. Pas de soldats
ni de milice citoyenne dans la nef; «les armes ne conviennent que dans
les combats, dit Prudhomme, et non là où des frères se rassemblent pour
se laver enfin de tous les gothiques préjugés». D’ailleurs beaucoup
de ces «frères» étaient venus avec leurs piques et leurs sabres de
sectionnaires.
A dix heures, précédée de tous les membres de la Commune, la déesse
Raison fit son entrée dans Notre-Dame par le grand portail. Mlle
Maillard, vêtue d’une robe blanche avec un manteau d’azur, coiffée du
bonnet phrygien et tenant à la main une pique, était assise sur un
siège à l’antique, porté sur les épaules de quatre forts de la Halle
enguirlandés de rameaux de chêne. De chaque côté marchait une théorie
de jeunes filles vêtues de draperies blanches, les chevelures dénouées
sous des couronnes de feuillage, danseuses ou figurantes de l’Opéra,
ayant ainsi leur rôle à jouer dans la cérémonie. Des députations des
Jacobins et des comités révolutionnaires complétaient le cortège qui
s’avançait majestueusement dans la nef toute rouge de bonnets phrygiens.
A l’entrée du chœur, le citoyen Chaumette offrit galamment la main à la
citoyenne Maillard pour descendre de son palanquin et l’aida à monter
les degrés de sa montagne pour se placer à la cime devant le temple
de la philosophie, «ce qu’elle fit avec la majesté d’une habitante de
l’Olympe».
Des chœurs entonnèrent aussitôt l’_hymne à la Liberté_, composée
par Marie-Joseph Chénier, musique de Gossec. «Cette cérémonie, dit
Prudhomme, n’avait rien qui ressemblât aux momeries grecques et
latines, aussi allait-elle directement à l’âme. Les instruments
ne rugissaient pas comme les serpents des églises, une musique
républicaine placée au pied de la montagne exécutait en langue vulgaire
l’hymne que le peuple entendait d’autant mieux qu’il exprimait des
vérités naturelles et non des louanges mystiques et chimériques.»
Descends, ô Liberté, fille de la nature;
Le peuple a reconquis son pouvoir immortel.
Sur les pompeux débris de l’antique imposture,
Ses mains relèvent ton autel.
Venez, vainqueurs des rois, l’Europe vous contemple;
Venez, sur les faux dieux étendez vos succès;
Toi, sainte Liberté, viens habiter ce temple:
Sois la déesse des Français.
Puis on vit les jeunes Vestales de la Raison entourer la montagne,
monter au temple de la Philosophie et en redescendre des flambeaux à la
main; on les vit, comme dans une sorte de ballet, exécuter quelques pas
pleins de gravité et faire fumer l’encens devant la déesse impassible.
Les chants, les danses en l’honneur de la Raison s’entremêlaient de
discours; Chaumette célébra le grand jour qui marquait la fin des
superstitions et fut très galant pour Mlle Maillard qualifiée «d’_image
sacrée_, de _chef-d’œuvre de la nature_». L’enthousiasme de la foule
éclata, les assistants en guise de chants liturgiques firent entendre
la _Carmagnole_ et les autres refrains révolutionnaires aux voûtes de
Notre-Dame.
Après avoir pris quelque repos à la sacristie, la déesse Raison reparut
et reprit sa place sur les épaules de ses quatre porteurs. Comme la
Convention, en séance dans la salle des Tuileries, n’avait pu assister
à l’installation du nouveau culte, la déesse Raison daignait se
déranger pour rendre visite aux législateurs.
Le cortège traversa Paris précédé de tambours et de musiques parmi des
flots de sans-culottes enthousiastes et de gens attirés par l’étrangeté
du spectacle. En tête on voyait s’avancer des canonniers portant au
bout d’une pique «les dépouilles du prince de la Calotte», c’est-à-dire
les ornements sacerdotaux, la chape et la mitre de l’archevêque.
Arrivées à la Convention, la déesse Raison et ses Vestales furent
admises aux honneurs de la séance. Chaumette les présenta lui-même à
l’Assemblée.--«Législateurs! dit-il, le fanatisme a lâché prise! Ses
yeux louches n’ont pu soutenir l’éclat de la lumière. Aujourd’hui
un peuple immense s’est porté sous les voûtes gothiques qui pour la
première fois ont servi d’écho à la vérité... Là nous avons abandonné
des idoles inanimées pour cette image animée, chef-d’œuvre de la
nature!»
Et Chaumette d’un beau geste invitait l’Assemblée à contempler cette
déesse passée de l’Opéra à Notre-Dame. En divinité habituée à la scène,
la Raison se laissa un instant admirer, puis descendit de son siège et
sur l’invitation du président Laloy, ci-devant Leroy, monta s’asseoir
à ses côtés, après avoir été embrassée par lui d’abord, par ses
secrétaires ensuite, qui n’avaient pas voulu laisser passer l’occasion
de faire leurs dévotions à une déesse si charmante.
Après quelques discours et la consécration définitive du nouveau culte
par un décret, l’Assemblée prise d’enthousiasme leva la séance pour
reconduire la Raison à Notre-Dame et recommencer la cérémonie du matin.
C’était le moment où les profanations des églises tournaient, selon
l’expression de Louis Blanc, à une véritable orgie. Après Mlle Maillard
on allait avoir dans les autres églises d’autres déesses Raison tirées
non de l’Opéra mais des mauvais lieux. Le jour même de la présentation
de la Raison à la Convention, une autre mascarade avait été reçue par
l’Assemblée; c’était un détachement de patriotes couverts de chasubles
et de chapes, portant au bout de leurs piques des ornements d’églises;
ils venaient de parcourir le département de l’Oise où ils avaient
pillé les églises, fait tomber les cloches et emprisonné une centaine
de prêtres; ils rapportaient les produits du pillage, des objets du
culte, en métaux précieux pour un poids considérable, et demandaient en
récompense la permission de danser la _Carmagnole_ devant l’Assemblée,
misérable parade à laquelle la Convention dut consentir et qu’il fallut
bien applaudir sous la pression des tribunes remplies de leur public
habituel.
[Illustration: ÉGLISE SAINT-PIERRE AUX BŒUFS, RUE
SAINT-PIERRE-AUX-BŒUFS (SOUS LE NOUVEL HÔTEL-DIEU)]
Prudhomme racontant la fête de la déesse Raison, termine en félicitant
les sections de Paris du zèle qu’elles déploient dans le pillage et la
dévastation des églises, tant de la ville que des environs. Ses phrases
valent la peine d’être citées: «Chaque section se fait un honneur
d’aller déposer sur l’autel de la patrie les dépouilles opimes de la
superstition et la Convention ne sait ce qu’elle doit le plus admirer,
ou la magnificence des dons, ou le zèle du patriotisme. Les communes
voisines de Paris grossissent à l’envi ce beau cortège et déjà tout
le département de la Seine est décatholicisé. Qui pourrait compter
les immenses richesses de Franciade, ci-devant Saint-Denis, tout ce
pompeux amas de hochets ridicules, qu’avait enfouis dans les églises la
stupidité de nos pères, à laquelle on pardonne en riant lorsqu’on voit
tous les trésors qu’ils ont réservés à nos besoins.»
[Illustration: HENRI IV ALLANT A NOTRE-DAME APRÈS LA REDDITION DE
PARIS
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
Et Prudhomme se contente de réclamer un peu plus de gravité dans
ces offrandes à la Raison et se demande comment ces hommes «qui
vouent au mépris la superstition et ses attributs, osent endosser le
ridicule costume des prêtres en cérémonie, et rappeler les mascarades
du carnaval en s’affublant d’une chape, d’une dalmatique, d’une
chasuble...»
[Illustration: MAISON DU CLOÎTRE NOTRE-DAME. 1896]
On allait en voir bien d’autres. On allait voir brûler en place de
Grève les reliques de sainte Geneviève, avec une masse de précieux
objets d’arts, stalles d’église, statues, manuscrits; on allait voir
se multiplier ces mascarades que blâmait Prudhomme et les pilleurs
d’églises se présenter à la Convention après avoir traîné de cabaret en
cabaret, sur des ânes couverts d’habits sacerdotaux. Notre-Dame était
devenu temple de la Raison, mais Saint-Eustache était transformé, avec
une décoration rustique dans le chœur, des chaumières et des arbres, en
une espèce de cabaret, fréquenté par les filles, lieu de plaisirs et de
ripailles où l’on venait rire et boire, après avoir vu le spectacle du
jour: défilé rue Saint-Honoré, d’une fournée intéressante de condamnés
du tribunal révolutionnaire, buste ou cendres de grand homme portés au
Panthéon, fête patriotique, démolition de quelque vestige du fanatisme
en quelque sacristie...
Stupéfiante époque et étrange peuple. Et les acteurs de ces saturnales,
ce sont les mêmes gens qui assistaient respectueusement, peu d’années
auparavant, aux fêtes monarchiques pour la naissance du Dauphin,
qui suivaient la reine au _Te Deum_ à Notre-Dame et à la procession
à Sainte-Geneviève, et qui plus tard, la débauche sanglante passée
et cuvée, reviendront à Notre-Dame, quelques-uns dans le nombre
comme serviteurs zélés du nouvel Empire, voir passer les pompes du
couronnement de César...
Le culte de la Raison établi avec des cérémonies théâtrales et
grotesques à Notre-Dame d’abord, ensuite dans les autres églises de
Paris, ne devait pas durer longtemps. Six mois après son installation,
les hébertistes étant tombés, le Moloch insatiable de la place de la
Révolution dévorait pêle-mêle avec la veuve d’Hébert, avec Lucile, la
veuve de Desmoulins, avec Arthur Dillon, avec Malesherbes, d’Epréménil,
Lavoisier et Mme Elisabeth, les apôtres du culte: Anacharsis Clootz
qui l’avait rêvé, Anaxagoras Chaumette qui l’avait instituée et Gobel,
l’évêque constitutionnel. Puis le comité de Salut public, c’est-à-dire
Robespierre, Saint-Just, Carnot, Collot d’Herbois et Billaud Varennes,
fit rendre le 8 mai (18 floréal) par l’Assemblée _le décret qui
reconnaissait l’existence de l’Être suprême_. On se préparait à
célébrer le 8 juin la fameuse fête de l’Être suprême, où Robespierre,
à son point culminant, tint le premier rôle, où devant le pavillon
central des Tuileries, dans une grande décoration à la grecque ordonnée
par David, Robespierre, grand prêtre de l’Être suprême, après un long
discours où il célébrait l’auteur de la nature et menaçait les vices et
les tyrans, fit porter la torche sur un groupe d’énormes monstres, le
_Fanatisme_, l’_Athéisme_, la _Discorde_, l’_Ambition_ et l’_Égoïsme_.
Les monstres en disparaissant devaient laisser voir triomphante une
statue colossale de la Sagesse, mais la pauvre Sagesse, cruelle ironie
des choses, apparut toute barbouillée, complètement noircie par la
flamme.
Le 12 mai, le comité de Salut public arrête: qu’au frontispice des
édifices ci-devant consacrés au culte, on substituera à l’inscription
_Temple de la Raison_ ces mots de l’article 1er du décret de la
Convention nationale du 18 floréal: _Le peuple français reconnaît
l’Être suprême et l’immortalité de l’âme._ Le Comité arrête
pareillement que le rapport et le décret du 18 floréal seront lus
publiquement les jours de décade, pendant un mois dans ces édifices...
A cette époque, rapporte M. Edouard Drumont dans _Paris à travers les
Ages_, l’ouvrage aux belles et savantes reconstitutions de M. Hofbauer,
une partie de Notre-Dame fut transformée en magasin pour recevoir le
vin saisi dans les maisons des émigrés.
«L’église fut un moment mise en vente. Fait peu connu et parfaitement
exact, Saint-Simon, le futur fondateur de la religion saint-simonienne,
fort riche alors grâce à des spéculations heureuses sur les biens
nationaux, se présenta avec une charrette pleine d’assignats dans
l’intention d’acheter l’église afin de la démolir. Une formalité
oubliée empêcha seule l’adjudication.»
La cathédrale ne périt pas, mais les outrages et les dévastations de
ces dix années de Révolution la laissèrent dans un bien triste état,
sans cloches, le fameux gros bourdon descendu pour la fonte, mais
épargné on ne sait comment, l’extérieur mutilé, le chœur et la nef
dévastés, les chapelles fermées de planches, les principaux monuments
détruits ou perdus...
[Illustration: L’HÔTEL-DIEU.--PLACE DU PARVIS. 1860]
CHAPITRE XII
LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME (SUITE)
Splendeurs impériales.--Le Concordat, les fêtes du Sacre.--Le
Pape à Notre-Dame--Austerlitz.--Les derniers drapeaux à
Notre-Dame.--Baptême du roi de Rome.--Le retour des lys.--1830.--Le
sac de l’Archevêché.--Baptêmes princiers, le duc de Bordeaux,
le comte de Paris et le Prince impérial.--Notre-Dame échappe
aux incendies de la Commune.--La cathédrale moderne.--Le saint
Christophe de la nef.--Les quelques monuments échappés aux
dévastations.
[Illustration: TRÔNE DE NAPOLÉON DANS LA NEF DE NOTRE-DAME
CÉRÉMONIE DU SACRE]
Le siècle est fini, les saturnales sont closes, les églises sont
rendues au culte constitutionnel, du moins celles qui ne sont pas
consacrées au culte théophilanthropique, les _Te Deum_ recommencent à
Notre-Dame,--_Te Deum_ constitutionnels d’abord,--pour les victoires du
général Bonaparte. Marengo ouvre la série qui va être longue!
César se dresse à l’horizon. Le petit général Bonaparte grandit d’un
_Te Deum_ à l’autre, et bientôt il va devenir premier consul, consul
à vie, Empereur; sur l’amas effrayant des ruines accumulées par le
grand bouleversement, il va redresser pour son usage et caler avec
des trophées militaires le trône des rois de France, et Notre-Dame
célébrant le 15 août 1805 la première fête de l’Empereur de la
République française, verra s’allumer à quarante pieds au-dessus des
tours illuminées et briller toute la nuit, pour symboliser l’étoile de
Bonaparte, une étoile de 30 pieds de diamètre encadrant au centre le
signe du zodiaque sous lequel l’Empereur est né.
Le 18 avril 1802, dimanche de Pâques, proclamation du Concordat, lu au
son du tambour sur les places de Paris et rétablissement solennel du
culte catholique par une grande cérémonie à Notre-Dame.
Les membres du Sénat, du Tribunat et du Corps législatif, toutes les
autorités civiles et militaires, le corps diplomatique et les ministres
occupent des places réservées dans la nef de la cathédrale. Les trois
consuls arrivent, à onze heures, dans une voiture traînée par huit
chevaux, avec des mamelucks galopant en avant en guise de piqueurs,
et pour escorte un magnifique état-major de généraux et d’officiers
galonnés sur toutes les coutures. Le canon tonne. Toutes les rues
pavoisées, garnies de troupes, sont remplies d’une foule immense qui
ébranle l’air de ses acclamations. Combien d’anciens terroristes dans
cette foule, combien parmi ces curieux empressés avaient poussé les
mêmes acclamations aux cérémonies célébrant la destruction de tout ce
qu’on relevait, aux fêtes de la Raison, ou au triomphe de Marat!...
L’archevêque de Paris, nouvellement installé, Mgr de Belloy, assisté
des archevêques de Malines, de Tours, de Rouen, de Besançon, de
Toulouse et de dix-huit évêques, attendaient les trois consuls à
l’entrée de la nef. Les pompes royales étaient restaurées pour ces
trois fils de la Révolution. Après avoir reçu l’eau bénite et l’encens
de l’archevêque, ils gagnèrent sous un dais la place qui leur était
réservée dans le chœur, à gauche de l’autel, en face d’un autre dais où
se tenait le cardinal Caprara, légat du pape.
Cette première messe fut dite par le cardinal légat. A l’évangile,
les archevêques et évêques présents s’avancèrent, appelés l’un après
l’autre par un secrétaire d’État, et prononcèrent, entre les mains du
premier consul, le serment suivant: Je jure et promets à Dieu, sur les
saints Évangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement
établi par la constitution de la République française. Je promets
aussi de n’avoir aucune intelligence, de n’assister à aucun conseil,
de n’entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui
soit contraire à la tranquillité publique, et si, dans mon diocèse
ou ailleurs, j’apprends qu’il se trame quelque chose au préjudice de
l’État, «je le ferai savoir au gouvernement».
Le nouveau régime était exigeant, on le voit par cette dernière phrase
qui allait à transformer les évêques en fonctionnaires de police.
Le cardinal légat entonna le _Te Deum_. Tout était fini. La France
se croyait rentrée dans la vie régulière des nations, le rideau
tombait sur la tragédie révolutionnaire, mais le grand drame militaire
commençait, et toutes ces vagues humaines bouillonnantes soulevées par
la formidable tempête allaient déborder sur l’Europe.
[Illustration: TRIBUNES DANS LA NEF DE NOTRE-DAME CÉRÉMONIE DU
SACRE]
Deux ans après, l’Empire est fait. Au nouveau César appuyé sur ses
légions victorieuses, à Charlemagne ressuscité il faut un pape pour
faire l’onction sainte sur son front couvert de lauriers. Malgré
difficultés et résistances, ses négociateurs triomphent, le pape à
son appel quitte Rome. Il est à Paris dans le cratère du volcan dont
l’éruption formidable, depuis dix ans, terrifie le monde, dans cette
ville effrayante qui a décapité roi, reine, princes, et où, si peu de
temps auparavant, les prêtres étaient traqués et égorgés. Dans cette
cathédrale, à la place où, dix ans auparavant, trônait Mlle Maillard,
déesse de la Raison, le pape officie pontificalement et sacre un
empereur.