Le 27 mars 1791, nouvelle solennité religieuse. Les chanoines de Paris

ont été expulsés peu de jours auparavant; l’archevêque, monseigneur de

Juigné, a été obligé de s’enfuir; la municipalité installe le nouvel

évêque de Paris, Gobel. Le peuple est accouru et remplit l’église. La

municipalité, le directoire du département, les notables, avec une

députation de l’Assemblée, assistent à la cérémonie. Sur une estrade,

devant le corps municipal, l’évêque prête le serment à la Constitution,

le fameux serment qui cause un schisme dans l’Église et dont le refus

va mettre bientôt les prêtres insermentés hors la loi. Ensuite, Gobel

consacre neuf autres évêques assermentés. La cérémonie se termine par

un _Te Deum_ et par une espèce de procession, la municipalité avec un

détachement de garde nationale conduisant le nouvel évêque dans les

principales rues de la Cité pour le montrer à ses ouailles.

La cathédrale va traverser une difficile et terrible période. La

vieille religion est proscrite, les prêtres qui ont refusé le serment

sont traqués, massacrés dans les prisons ou guillotinés; les églises

par toutes les villes de France sont supprimées et abattues par

centaines. Après tant de siècles de gloire l’existence même de la

cathédrale parisienne est menacée. Après les vandales opérant au nom du

soi-disant bon goût, de nouveaux vandales vont s’abattre sur elle et la

mutiler brutalement.

Pour commencer, la statue de Philippe le Bel fut détruite par les

Marseillais en août 92, et peu après dans la nuit du 22, le Trésor

contenant les reliques et d’inestimables merveilles d’orfèvrerie fut

saisi sur un ordre de la Commune par les officiers municipaux de la

Cité et transporté à l’Hôtel de Ville.

La plupart de ces superbes et historiques objets d’art disparurent:

portés à la Monnaie, brisés, fondus ou pillés. Quelques débris du

magnifique Trésor, orgueil de la cathédrale, furent seuls sauvés,

enlevés au vandalisme par quelques braves gens et restitués après la

tourmente. Ce sont ces débris revenus à Notre-Dame qui constituent

le Trésor actuel réunis à d’autres vestiges des trésors de la Sainte

Chapelle, de Saint-Germain des Prés ou de Saint-Denis.

Offusquée des innombrables statues religieuses des portails et de la

galerie des rois de Juda, dans laquelle on voyait communément les

anciens rois de France jusqu’à Philippe-Auguste, la Commune en octobre

93 prit un arrêté ordonnant leur destruction. Rois et saints devaient

disparaître sous huitaine.

«Le conseil général, dit le décret de la Commune, considérant...

qu’il est de son devoir de faire disparaître tous les monuments qui

alimenteraient les préjugés religieux et ceux qui rappellent la mémoire

exécrable des rois, arrête que dans huit jours les gothiques simulacres

des rois de France qui ont place au portail de l’église, seront

renversés et détruits, etc...»

[Illustration: ÉGLISE SAINT-PIERRE DES ARCIS RUE DE LA

VIEILLE-DRAPERIE (SOUS LE TRIBUNAL DE COMMERCE)]

Les rois de la galerie de Notre-Dame, qu’ils fussent de France ou du

royaume de Juda, furent exécutés comme s’ils avaient été en chair et

en os; on les jeta en bas de leur galerie, on brisa de même une foule

de statues de saints ou de personnages quelconques, dont quelques-uns

allèrent servir de bornes dans le faubourg Saint-Jacques. Quoique

ainsi cruellement mutilée, Notre-Dame eut cependant plus de chance que

bien des églises qui ont perdu dans la tourmente toute la décoration

de leurs portails, il se trouva heureusement, même à la Commune, des

hommes pour protester contre une destruction générale, au nom de

l’art et en faisant valoir des considérations scientifiques, pour la

conservation de certaines parties, notamment du zodiaque du portail de

gauche.

L’astronome Dupuis et le citoyen Anaxagoras Chaumette, procureur de

la Commune, défendirent assez vivement le portail de Notre-Dame pour

que la Commune décidât qu’une commission l’examinerait et verrait à

préserver ce qui lui semblerait digne d’être conservé.

Le citoyen Chaumette, par condescendance philosophique, sauva ainsi

les statues religieuses du portail, même le Christ et la Vierge, dans

lesquels il découvrait les mythes du soleil et de la lune présidant

aux révolutions des mois, mais le terroriste philosophe confisqua

Notre-Dame pour y installer le culte de la Raison.

Chaumette, le grand prêtre du nouveau culte, voulut donner à son

installation dans l’ancienne église métropolitaine de Paris,

débaptisée par décret et devenue le _Temple de la Raison_, un éclat

tout particulier et, comme on disait alors, effacer par les pompes

grandioses et saines de la religion philosophique le souvenir des

vaines cérémonies du fanatisme.

Deux jours auparavant, l’évêque constitutionnel Gobel, accompagné de

ses vicaires et d’un certain nombre de prêtres, tous le bonnet rouge

sur la tête, était allé déposer sa démission sur le bureau de la

Convention et remettre ses insignes. Comme sa cathédrale, cet évêque ne

reconnaissait désormais plus d’autre culte que celui de la Raison.

Le moment où ces choses se passent, où s’établit cette religion de

la Raison, prônée par Anacharsis Clootz, _orateur du genre humain_,

pauvre rêveur destiné à une fournée prochaine, à un autre autel

révolutionnaire, celui de la déesse Guillotine, c’est, il faut le

noter, le commencement de novembre 1793. L’exécution de la reine est du

15 octobre; le matin du 31 octobre, les Girondins ont été conduits à la

mort, le duc d’Orléans a été guillotiné le 6 novembre. La fête de la

Raison a lieu le 10 novembre et Bailly doit être exécuté le 11.

[Illustration: L’AUTEL DE LA DÉESSE RAISON A NOTRE-DAME. 1793]

De grands préparatifs furent faits pour la cérémonie, et le chœur de

la vieille cathédrale étonné reçut une décoration bien nouvelle. A la

place de l’ancien autel on dressa une estrade en forme de montagne

couronnée par un petit Temple «d’architecture simple et majestueuse»,

dit Prudhomme dans le compte rendu de la cérémonie. Sur l’entablement

de ce temple «sacré» étaient inscrits ces mots: _A la Philosophie_ et

en avant avaient été installés les bustes «de philosophes qui avaient

le plus contribué à l’avènement de la République par leurs lumières».

Des draperies blanches enguirlandées de feuillages, de pilier en

pilier, servaient de fond au «nouvel autel». Sur un angle de rocher

à mi-côte de la montagne, un petit autel à l’antique supportait une

espèce de cierge qui était le _Flambeau de la vérité_, enfin au pied

de la montagne gisait renversée une statue de la Vierge figurant les

anciennes idoles écroulées.

Pour cette fête de la Raison on ne s’était point contenté d’une

représentation figurée de la nouvelle divinité, d’une statue

quelconque, on avait voulu une divinité en chair et en os et le choix

s’était porté sur une des célébrités de l’Opéra, Mlle Maillard,

beauté fameuse depuis peut-être assez longtemps déjà, et un peu

chargée d’embonpoint. Elle était royaliste, paraît-il, et avait été

menacée déjà par les hébertistes. Des objections et de la tentative

de résistance qu’elle fit lorsqu’on lui annonça qu’elle était promue

déesse, Chaumette vint bien vite à bout. «Citoyenne, lui dit-il, si tu

refuses d’être traitée en divinité, tu ne trouveras pas mauvais qu’on

te traite en simple mortelle.» Mlle Maillard avait compris et s’était

décidée.

Des tribunes garnissaient l’église remplie de curieux. Pas de soldats

ni de milice citoyenne dans la nef; «les armes ne conviennent que dans

les combats, dit Prudhomme, et non là où des frères se rassemblent pour

se laver enfin de tous les gothiques préjugés». D’ailleurs beaucoup

de ces «frères» étaient venus avec leurs piques et leurs sabres de

sectionnaires.

A dix heures, précédée de tous les membres de la Commune, la déesse

Raison fit son entrée dans Notre-Dame par le grand portail. Mlle

Maillard, vêtue d’une robe blanche avec un manteau d’azur, coiffée du

bonnet phrygien et tenant à la main une pique, était assise sur un

siège à l’antique, porté sur les épaules de quatre forts de la Halle

enguirlandés de rameaux de chêne. De chaque côté marchait une théorie

de jeunes filles vêtues de draperies blanches, les chevelures dénouées

sous des couronnes de feuillage, danseuses ou figurantes de l’Opéra,

ayant ainsi leur rôle à jouer dans la cérémonie. Des députations des

Jacobins et des comités révolutionnaires complétaient le cortège qui

s’avançait majestueusement dans la nef toute rouge de bonnets phrygiens.

A l’entrée du chœur, le citoyen Chaumette offrit galamment la main à la

citoyenne Maillard pour descendre de son palanquin et l’aida à monter

les degrés de sa montagne pour se placer à la cime devant le temple

de la philosophie, «ce qu’elle fit avec la majesté d’une habitante de

l’Olympe».

Des chœurs entonnèrent aussitôt l’_hymne à la Liberté_, composée

par Marie-Joseph Chénier, musique de Gossec. «Cette cérémonie, dit

Prudhomme, n’avait rien qui ressemblât aux momeries grecques et

latines, aussi allait-elle directement à l’âme. Les instruments

ne rugissaient pas comme les serpents des églises, une musique

républicaine placée au pied de la montagne exécutait en langue vulgaire

l’hymne que le peuple entendait d’autant mieux qu’il exprimait des

vérités naturelles et non des louanges mystiques et chimériques.»

Descends, ô Liberté, fille de la nature;

Le peuple a reconquis son pouvoir immortel.

Sur les pompeux débris de l’antique imposture,

Ses mains relèvent ton autel.

Venez, vainqueurs des rois, l’Europe vous contemple;

Venez, sur les faux dieux étendez vos succès;

Toi, sainte Liberté, viens habiter ce temple:

Sois la déesse des Français.

Puis on vit les jeunes Vestales de la Raison entourer la montagne,

monter au temple de la Philosophie et en redescendre des flambeaux à la

main; on les vit, comme dans une sorte de ballet, exécuter quelques pas

pleins de gravité et faire fumer l’encens devant la déesse impassible.

Les chants, les danses en l’honneur de la Raison s’entremêlaient de

discours; Chaumette célébra le grand jour qui marquait la fin des

superstitions et fut très galant pour Mlle Maillard qualifiée «d’_image

sacrée_, de _chef-d’œuvre de la nature_». L’enthousiasme de la foule

éclata, les assistants en guise de chants liturgiques firent entendre

la _Carmagnole_ et les autres refrains révolutionnaires aux voûtes de

Notre-Dame.

Après avoir pris quelque repos à la sacristie, la déesse Raison reparut

et reprit sa place sur les épaules de ses quatre porteurs. Comme la

Convention, en séance dans la salle des Tuileries, n’avait pu assister

à l’installation du nouveau culte, la déesse Raison daignait se

déranger pour rendre visite aux législateurs.

Le cortège traversa Paris précédé de tambours et de musiques parmi des

flots de sans-culottes enthousiastes et de gens attirés par l’étrangeté

du spectacle. En tête on voyait s’avancer des canonniers portant au

bout d’une pique «les dépouilles du prince de la Calotte», c’est-à-dire

les ornements sacerdotaux, la chape et la mitre de l’archevêque.

Arrivées à la Convention, la déesse Raison et ses Vestales furent

admises aux honneurs de la séance. Chaumette les présenta lui-même à

l’Assemblée.--«Législateurs! dit-il, le fanatisme a lâché prise! Ses

yeux louches n’ont pu soutenir l’éclat de la lumière. Aujourd’hui

un peuple immense s’est porté sous les voûtes gothiques qui pour la

première fois ont servi d’écho à la vérité... Là nous avons abandonné

des idoles inanimées pour cette image animée, chef-d’œuvre de la

nature!»

Et Chaumette d’un beau geste invitait l’Assemblée à contempler cette

déesse passée de l’Opéra à Notre-Dame. En divinité habituée à la scène,

la Raison se laissa un instant admirer, puis descendit de son siège et

sur l’invitation du président Laloy, ci-devant Leroy, monta s’asseoir

à ses côtés, après avoir été embrassée par lui d’abord, par ses

secrétaires ensuite, qui n’avaient pas voulu laisser passer l’occasion

de faire leurs dévotions à une déesse si charmante.

Après quelques discours et la consécration définitive du nouveau culte

par un décret, l’Assemblée prise d’enthousiasme leva la séance pour

reconduire la Raison à Notre-Dame et recommencer la cérémonie du matin.

C’était le moment où les profanations des églises tournaient, selon

l’expression de Louis Blanc, à une véritable orgie. Après Mlle Maillard

on allait avoir dans les autres églises d’autres déesses Raison tirées

non de l’Opéra mais des mauvais lieux. Le jour même de la présentation

de la Raison à la Convention, une autre mascarade avait été reçue par

l’Assemblée; c’était un détachement de patriotes couverts de chasubles

et de chapes, portant au bout de leurs piques des ornements d’églises;

ils venaient de parcourir le département de l’Oise où ils avaient

pillé les églises, fait tomber les cloches et emprisonné une centaine

de prêtres; ils rapportaient les produits du pillage, des objets du

culte, en métaux précieux pour un poids considérable, et demandaient en

récompense la permission de danser la _Carmagnole_ devant l’Assemblée,

misérable parade à laquelle la Convention dut consentir et qu’il fallut

bien applaudir sous la pression des tribunes remplies de leur public

habituel.

[Illustration: ÉGLISE SAINT-PIERRE AUX BŒUFS, RUE

SAINT-PIERRE-AUX-BŒUFS (SOUS LE NOUVEL HÔTEL-DIEU)]

Prudhomme racontant la fête de la déesse Raison, termine en félicitant

les sections de Paris du zèle qu’elles déploient dans le pillage et la

dévastation des églises, tant de la ville que des environs. Ses phrases

valent la peine d’être citées: «Chaque section se fait un honneur

d’aller déposer sur l’autel de la patrie les dépouilles opimes de la

superstition et la Convention ne sait ce qu’elle doit le plus admirer,

ou la magnificence des dons, ou le zèle du patriotisme. Les communes

voisines de Paris grossissent à l’envi ce beau cortège et déjà tout

le département de la Seine est décatholicisé. Qui pourrait compter

les immenses richesses de Franciade, ci-devant Saint-Denis, tout ce

pompeux amas de hochets ridicules, qu’avait enfouis dans les églises la

stupidité de nos pères, à laquelle on pardonne en riant lorsqu’on voit

tous les trésors qu’ils ont réservés à nos besoins.»

[Illustration: HENRI IV ALLANT A NOTRE-DAME APRÈS LA REDDITION DE

PARIS

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

Et Prudhomme se contente de réclamer un peu plus de gravité dans

ces offrandes à la Raison et se demande comment ces hommes «qui

vouent au mépris la superstition et ses attributs, osent endosser le

ridicule costume des prêtres en cérémonie, et rappeler les mascarades

du carnaval en s’affublant d’une chape, d’une dalmatique, d’une

chasuble...»

[Illustration: MAISON DU CLOÎTRE NOTRE-DAME. 1896]

On allait en voir bien d’autres. On allait voir brûler en place de

Grève les reliques de sainte Geneviève, avec une masse de précieux

objets d’arts, stalles d’église, statues, manuscrits; on allait voir

se multiplier ces mascarades que blâmait Prudhomme et les pilleurs

d’églises se présenter à la Convention après avoir traîné de cabaret en

cabaret, sur des ânes couverts d’habits sacerdotaux. Notre-Dame était

devenu temple de la Raison, mais Saint-Eustache était transformé, avec

une décoration rustique dans le chœur, des chaumières et des arbres, en

une espèce de cabaret, fréquenté par les filles, lieu de plaisirs et de

ripailles où l’on venait rire et boire, après avoir vu le spectacle du

jour: défilé rue Saint-Honoré, d’une fournée intéressante de condamnés

du tribunal révolutionnaire, buste ou cendres de grand homme portés au

Panthéon, fête patriotique, démolition de quelque vestige du fanatisme

en quelque sacristie...

Stupéfiante époque et étrange peuple. Et les acteurs de ces saturnales,

ce sont les mêmes gens qui assistaient respectueusement, peu d’années

auparavant, aux fêtes monarchiques pour la naissance du Dauphin,

qui suivaient la reine au _Te Deum_ à Notre-Dame et à la procession

à Sainte-Geneviève, et qui plus tard, la débauche sanglante passée

et cuvée, reviendront à Notre-Dame, quelques-uns dans le nombre

comme serviteurs zélés du nouvel Empire, voir passer les pompes du

couronnement de César...

Le culte de la Raison établi avec des cérémonies théâtrales et

grotesques à Notre-Dame d’abord, ensuite dans les autres églises de

Paris, ne devait pas durer longtemps. Six mois après son installation,

les hébertistes étant tombés, le Moloch insatiable de la place de la

Révolution dévorait pêle-mêle avec la veuve d’Hébert, avec Lucile, la

veuve de Desmoulins, avec Arthur Dillon, avec Malesherbes, d’Epréménil,

Lavoisier et Mme Elisabeth, les apôtres du culte: Anacharsis Clootz

qui l’avait rêvé, Anaxagoras Chaumette qui l’avait instituée et Gobel,

l’évêque constitutionnel. Puis le comité de Salut public, c’est-à-dire

Robespierre, Saint-Just, Carnot, Collot d’Herbois et Billaud Varennes,

fit rendre le 8 mai (18 floréal) par l’Assemblée _le décret qui

reconnaissait l’existence de l’Être suprême_. On se préparait à

célébrer le 8 juin la fameuse fête de l’Être suprême, où Robespierre,

à son point culminant, tint le premier rôle, où devant le pavillon

central des Tuileries, dans une grande décoration à la grecque ordonnée

par David, Robespierre, grand prêtre de l’Être suprême, après un long

discours où il célébrait l’auteur de la nature et menaçait les vices et

les tyrans, fit porter la torche sur un groupe d’énormes monstres, le

_Fanatisme_, l’_Athéisme_, la _Discorde_, l’_Ambition_ et l’_Égoïsme_.

Les monstres en disparaissant devaient laisser voir triomphante une

statue colossale de la Sagesse, mais la pauvre Sagesse, cruelle ironie

des choses, apparut toute barbouillée, complètement noircie par la

flamme.

Le 12 mai, le comité de Salut public arrête: qu’au frontispice des

édifices ci-devant consacrés au culte, on substituera à l’inscription

_Temple de la Raison_ ces mots de l’article 1er du décret de la

Convention nationale du 18 floréal: _Le peuple français reconnaît

l’Être suprême et l’immortalité de l’âme._ Le Comité arrête

pareillement que le rapport et le décret du 18 floréal seront lus

publiquement les jours de décade, pendant un mois dans ces édifices...

A cette époque, rapporte M. Edouard Drumont dans _Paris à travers les

Ages_, l’ouvrage aux belles et savantes reconstitutions de M. Hofbauer,

une partie de Notre-Dame fut transformée en magasin pour recevoir le

vin saisi dans les maisons des émigrés.

«L’église fut un moment mise en vente. Fait peu connu et parfaitement

exact, Saint-Simon, le futur fondateur de la religion saint-simonienne,

fort riche alors grâce à des spéculations heureuses sur les biens

nationaux, se présenta avec une charrette pleine d’assignats dans

l’intention d’acheter l’église afin de la démolir. Une formalité

oubliée empêcha seule l’adjudication.»

La cathédrale ne périt pas, mais les outrages et les dévastations de

ces dix années de Révolution la laissèrent dans un bien triste état,

sans cloches, le fameux gros bourdon descendu pour la fonte, mais

épargné on ne sait comment, l’extérieur mutilé, le chœur et la nef

dévastés, les chapelles fermées de planches, les principaux monuments

détruits ou perdus...

[Illustration: L’HÔTEL-DIEU.--PLACE DU PARVIS. 1860]

CHAPITRE XII

LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME (SUITE)

Splendeurs impériales.--Le Concordat, les fêtes du Sacre.--Le

Pape à Notre-Dame--Austerlitz.--Les derniers drapeaux à

Notre-Dame.--Baptême du roi de Rome.--Le retour des lys.--1830.--Le

sac de l’Archevêché.--Baptêmes princiers, le duc de Bordeaux,

le comte de Paris et le Prince impérial.--Notre-Dame échappe

aux incendies de la Commune.--La cathédrale moderne.--Le saint

Christophe de la nef.--Les quelques monuments échappés aux

dévastations.

[Illustration: TRÔNE DE NAPOLÉON DANS LA NEF DE NOTRE-DAME

CÉRÉMONIE DU SACRE]

Le siècle est fini, les saturnales sont closes, les églises sont

rendues au culte constitutionnel, du moins celles qui ne sont pas

consacrées au culte théophilanthropique, les _Te Deum_ recommencent à

Notre-Dame,--_Te Deum_ constitutionnels d’abord,--pour les victoires du

général Bonaparte. Marengo ouvre la série qui va être longue!

César se dresse à l’horizon. Le petit général Bonaparte grandit d’un

_Te Deum_ à l’autre, et bientôt il va devenir premier consul, consul

à vie, Empereur; sur l’amas effrayant des ruines accumulées par le

grand bouleversement, il va redresser pour son usage et caler avec

des trophées militaires le trône des rois de France, et Notre-Dame

célébrant le 15 août 1805 la première fête de l’Empereur de la

République française, verra s’allumer à quarante pieds au-dessus des

tours illuminées et briller toute la nuit, pour symboliser l’étoile de

Bonaparte, une étoile de 30 pieds de diamètre encadrant au centre le

signe du zodiaque sous lequel l’Empereur est né.

Le 18 avril 1802, dimanche de Pâques, proclamation du Concordat, lu au

son du tambour sur les places de Paris et rétablissement solennel du

culte catholique par une grande cérémonie à Notre-Dame.

Les membres du Sénat, du Tribunat et du Corps législatif, toutes les

autorités civiles et militaires, le corps diplomatique et les ministres

occupent des places réservées dans la nef de la cathédrale. Les trois

consuls arrivent, à onze heures, dans une voiture traînée par huit

chevaux, avec des mamelucks galopant en avant en guise de piqueurs,

et pour escorte un magnifique état-major de généraux et d’officiers

galonnés sur toutes les coutures. Le canon tonne. Toutes les rues

pavoisées, garnies de troupes, sont remplies d’une foule immense qui

ébranle l’air de ses acclamations. Combien d’anciens terroristes dans

cette foule, combien parmi ces curieux empressés avaient poussé les

mêmes acclamations aux cérémonies célébrant la destruction de tout ce

qu’on relevait, aux fêtes de la Raison, ou au triomphe de Marat!...

L’archevêque de Paris, nouvellement installé, Mgr de Belloy, assisté

des archevêques de Malines, de Tours, de Rouen, de Besançon, de

Toulouse et de dix-huit évêques, attendaient les trois consuls à

l’entrée de la nef. Les pompes royales étaient restaurées pour ces

trois fils de la Révolution. Après avoir reçu l’eau bénite et l’encens

de l’archevêque, ils gagnèrent sous un dais la place qui leur était

réservée dans le chœur, à gauche de l’autel, en face d’un autre dais où

se tenait le cardinal Caprara, légat du pape.

Cette première messe fut dite par le cardinal légat. A l’évangile,

les archevêques et évêques présents s’avancèrent, appelés l’un après

l’autre par un secrétaire d’État, et prononcèrent, entre les mains du

premier consul, le serment suivant: Je jure et promets à Dieu, sur les

saints Évangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement

établi par la constitution de la République française. Je promets

aussi de n’avoir aucune intelligence, de n’assister à aucun conseil,

de n’entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui

soit contraire à la tranquillité publique, et si, dans mon diocèse

ou ailleurs, j’apprends qu’il se trame quelque chose au préjudice de

l’État, «je le ferai savoir au gouvernement».

Le nouveau régime était exigeant, on le voit par cette dernière phrase

qui allait à transformer les évêques en fonctionnaires de police.

Le cardinal légat entonna le _Te Deum_. Tout était fini. La France

se croyait rentrée dans la vie régulière des nations, le rideau

tombait sur la tragédie révolutionnaire, mais le grand drame militaire

commençait, et toutes ces vagues humaines bouillonnantes soulevées par

la formidable tempête allaient déborder sur l’Europe.

[Illustration: TRIBUNES DANS LA NEF DE NOTRE-DAME CÉRÉMONIE DU

SACRE]

Deux ans après, l’Empire est fait. Au nouveau César appuyé sur ses

légions victorieuses, à Charlemagne ressuscité il faut un pape pour

faire l’onction sainte sur son front couvert de lauriers. Malgré

difficultés et résistances, ses négociateurs triomphent, le pape à

son appel quitte Rome. Il est à Paris dans le cratère du volcan dont

l’éruption formidable, depuis dix ans, terrifie le monde, dans cette

ville effrayante qui a décapité roi, reine, princes, et où, si peu de

temps auparavant, les prêtres étaient traqués et égorgés. Dans cette

cathédrale, à la place où, dix ans auparavant, trônait Mlle Maillard,

déesse de la Raison, le pape officie pontificalement et sacre un

empereur.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 24 / 38 段