RELEVAILLES DE MARIE-ANTOINETTE]
En différentes circonstances, pour des _Te Deum_, pour des entrées
solennelles, les cérémonies à Notre-Dame furent nombreuses aussi
sous Louis XIII. C’en était fini des grandes scènes dramatiques que
la cathédrale avait vues pendant le siècle troublé et passionné qui
venait de se clore; au XVIIe siècle, Notre-Dame devait seulement
servir de cadre à des pompes joyeuses ou tristes, toujours fastueuses,
entremêlées seulement parfois de querelles ridicules pour des questions
d’étiquette. Les passions étaient éteintes ou fatiguées, les caractères
apaisés ou refroidis; le siècle nouveau, à part la secousse de la
Fronde, révolution avortée précisément en raison de ce rapetissement,
devait être un temps régulier et ordonné.
Il faut, dans le nombre de ces solennités à la cathédrale sous le
successeur de Henri IV, mettre à part l’étrange réception du cardinal
Barberini, légat du pape, le 10 mai 1625, le _Te Deum_ chanté à
l’occasion de la prise de la Rochelle le 4 novembre 1628 et la
cérémonie du 15 août 1638.
La réception du légat fut l’occasion de querelles entre les échevins
et les représentants des corporations, de disputes sur le cérémonial
entre le légat et les évêques et archevêques appelés à figurer dans la
réception. Chacun y mit une parfaite mauvaise grâce et tout alla le
plus mal possible dès la porte Saint-Jacques, si mal qu’en arrivant
au Marché-Neuf, de querelle en querelle, les horions se mirent de
la partie et que le légat tombé de sa mule blanche, vit déchirer en
morceaux le dais sous lequel il marchait, et fut tout heureux de
trouver Notre-Dame comme un refuge.
Au _Te Deum_ chanté en présence de la reine et de la cour pour la chute
de la ville huguenote, une question d’étiquette faillit mettre aux
prises, dans la cathédrale même, les conseillers du Parlement et les
conseillers d’Etat. Les membres du Parlement prétendaient occuper dans
le chœur les premières places sous le siège épiscopal; des conseillers
d’Etat s’y trouvant installés déjà, une dispute violente s’éleva.
Gravement le Parlement groupé dans le chœur délibéra comme au Palais
et rendit un arrêt ordonnant aux conseillers d’Etat de céder la place.
Les conseillers d’Etat, sans se troubler, arguèrent de vice de forme et
déclarèrent l’arrêt nul et non exécutoire. Et la dispute de ces robes
noires et rouges continua au grand scandale de tous, couvrant parfois
les chants religieux jusqu’à ce que la Reine impatientée, s’étant
informée, envoya l’ordre aux conseillers d’Etat de quitter la place, ce
qui ne se fit pas sans de grands murmures et sans troubles répercutés
de rang en rang dans l’assistance.
Au 16 août 1638, à la première cérémonie en exécution du vœu de Louis
XIII, ce fut bien autre chose et un plus grand scandale encore, et de
même pour une question de préséance.
Les cours supérieures, le corps de ville assistaient bien entendu à
cette solennité. L’étiquette admise voulait que dans les cérémonies où
devaient paraître les diverses cours souveraines, le Parlement prît
la droite et la Chambre des comptes la gauche, les deux présidents
s’avançant de front. A Notre-Dame le Parlement occupait dans le chœur
les stalles de droite à la place des chanoines, et la chambre des
comptes celles de gauche; pour l’entrée dans l’église l’étiquette était
moins rigoureuse mais la sortie devait s’effectuer dans l’ordre admis.
Comme d’habitude au moment de quitter le chœur pour la procession dans
la nef, le premier président du Parlement marchant le premier, le
premier président de la Chambre des comptes voulut le suivre, mais les
présidents à mortier se portant en avant obstruèrent le passage pour
l’empêcher de défiler en son rang.
Le président des comptes, homme grand et vigoureux, ne se laissa point
intimider, il empoigna sans hésiter un président à mortier et le jeta
à terre. A son exemple les autres présidents des comptes entamèrent
la lutte, chacun d’eux s’attaquant à un président à mortier. En peu
d’instants la mêlée fut générale. Dans le chœur tous les Parlementaires
se bousculaient, se gourmaient vigoureusement, à coup de poing, à coup
de pied, présidents contre présidents, conseillers contre conseillers,
en ordre hiérarchique; les bonnets carrés volaient sur les dalles, les
robes étaient déchirées et naturellement les coups n’allaient pas sans
bonnes injures, sans vociférations extra-parlementaires, et ce tumulte
mettait en émoi toute l’église qui voyait le combat sans en discerner
les causes.
[Illustration: L’ANCIEN MAITRE-AUTEL DE NOTRE-DAME]
Pour séparer ces enragés, il fallut que le duc de Montbazon et bon
nombre de gentilshommes missent l’épée à la main, et que les archers
accourussent; enfin à force de cris, de rappels à la bienséance, un peu
de calme revint; on sépara les combattants rouges de colère, vêtements
en désordre et coiffures de travers, et les cours sortirent non sans
échanger encore des menaces et sans faire craindre que la bataille ne
reprît sur le parvis de l’église.
Une pareille affaire entre gens de robe ne pouvait passer sans
procès-verbaux, informations et arrêts. Les deux partis aussitôt
rentrés au Palais, domicile commun, mirent leurs officiers, clercs et
greffiers en branle.
Tout le Palais de dame Thémis est en rumeur et les plumes de courir
sur le papier et les deux cours de se jeter les arrêts à la tête! Beau
sujet de poème épique, comme le _Lutrin_, pour Boileau si Boileau avait
déjà rimé; mais il avait alors deux ans à peine et devait tout juste
rentrer de nourrice chez son père Gilles Boileau, greffier du Parlement.
Le roi pour faire cesser la guerre contre les deux cours intervint,
cassa tous les arrêts déjà rendus, et décida que dorénavant le
Parlement sortirait de la cathédrale par la grande porte et la Cour des
comptes par la petite.
La solennité à l’occasion de laquelle se produisit cette collision
entre les cours, était la première procession faite en exécution du
fameux vœu de Louis XIII qui eut de si désastreuses conséquences pour
la cathédrale.
Louis XIII déjà, au moment de l’invasion de la Picardie par les
Espagnols, avait fait vœu d’offrir à Notre-Dame une lampe en argent du
poids de 320 marcs. A la nouvelle de la reprise de la ville de Corbie
qui lui parut due à l’intercession de la Vierge, il résolut de placer
sa personne et son royaume sous la protection spéciale de la mère du
Christ.
Les lettres patentes qui proclamaient officiellement le vœu du roi,
après avoir exposé les motifs de reconnaissance particulière pour les
marques nombreuses de «l’évidente protection qui avait couvert le
roi et l’Etat, pendant tout le cours du règne, dans les conjonctures
difficiles de la minorité, au moment des rébellions suscitées par
l’artifice des hommes et la malice du diable», arrivaient à la
déclaration suivante: «A ces causes, nous avons déclaré, et déclarons
que, prenant la très sainte et très glorieuse Vierge pour protectrice
spéciale de notre royaume, nous lui consacrons particulièrement notre
personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets, la suppliant de
vouloir nous inspirer une sainte conduite et de défendre avec tant de
soin ce royaume contre l’effort de tous ses ennemis, que, soit qu’il
souffre le fléau de la guerre, ou jouisse de la douceur de la paix que
nous demandons à Dieu, et de tout notre cœur, il ne sorte pas des voies
de la grâce qui conduisent à celle de la gloire.»
Les lettres royales ensuite «admonestaient le sieur archevêque de
Paris, et lui enjoignaient de faire procéder tous les ans le jour de
l’Assomption, en commémoration du vœu, à une procession en son église
cathédrale, à laquelle procession assisteraient toutes les compagnies
souveraines et le corps de ville».
Cette procession eut lieu pendant deux cents ans, interrompue seulement
par les révolutions. Elle se faisait aussi dans les diverses églises de
Paris, le clergé de chaque paroisse défilant après les vêpres autour de
son église, dans les rues décorées de tapisseries, chaînes tendues aux
débouchés des carrefours.
Louis XIII n’eut pas le temps d’exécuter le nouveau maître-autel
décidé dans les lettres patentes. Louis XIV se chargea de ce soin et
fit les choses grandement, par malheur, on peut le dire, puisqu’il fit
disparaître l’ancien maître-autel de la cathédrale, œuvre du XIIIe
siècle et jeta bas l’ancienne décoration du chœur pour remplacer le
tout par une décoration théâtrale et ostentative.
Ce qu’était l’ancien chœur on peut le savoir par les historiographes de
Paris, par les recherches des restaurateurs modernes de la cathédrale.
D’abord il était précédé d’un magnifique jubé de pierre élevé vers
1245; Viollet le Duc, aidé par les descriptions et par des fragments
restés dans les magasins, a reconstitué ce jubé dans son Dictionnaire
d’architecture. Au milieu s’ouvrait une grande arcade terminée par
un gable surélevé à la pointe duquel s’érigeait un Christ en croix.
Des scènes de la Passion, en bas-reliefs très fouillés, décoraient la
partie pleine du jubé, que terminait de chaque côté un bel escalier
tournant à jour, montant à la galerie en haut de laquelle, aux grandes
fêtes, se lisait l’Évangile et se chantaient certaines hymnes.
Entre ce jubé et les marches du sanctuaire, les stalles encadraient de
leurs belles boiseries brunes et de leurs dossiers de cuir enrichi de
dessins et de dorures, les capes rouges des chanoines.
[Illustration: RESTES DE L’ANCIENNE CLÔTURE DU CHŒUR]
Tout autour, de pilier en pilier, une clôture de pierre haute de cinq
mètres, en deux étages d’arcatures toutes garnies de sculptures,
isolaient complètement le chœur. Dans les arcatures supérieures de
cette clôture, formant claire-voie, se détachaient visibles des deux
côtés, du chœur et du pourtour, des scènes de la vie de Jésus-Christ,
non des bas-reliefs, mais des figures complètement en ronde bosse,
peintes et dorées ainsi que toutes les lignes et les fonds des
arcatures. Se poursuivant ainsi sans interruption du premier pilier
nord de l’abside contre le jubé au pilier correspondant sud, à l’autre
extrémité du jubé, l’ensemble constituait la plus riche et la plus
majestueuse décoration.
A cette clôture historiée commencée au XIIIe siècle, Jean Ravy maçon
et ymaigier avait travaillé vingt-six années; il s’était représenté à
genoux et les mains jointes dans un coin de la travée d’angle; après
lui l’œuvre avait été continuée par Jehan le Bouteillier et terminée
vers 1351. Une inscription que l’on voyait sous la figure de l’imagier,
avant la mutilation du chœur, donnait les dates et les détails:
«_C’est maistre Jehan Ravy qui fut masson de Notre-Dame par l’espace
de XXVI ans et commença ces nouvelles hystoires; et maistre Jehan le
Bouteillier son neveu les a parfaictes en l’an MCCCLI._»
Le maître-autel était cantonné de quatre fines colonnettes de cuivre
surmontées d’anges portant les instruments de la Passion; sur des
tringles, entre ces colonnettes, glissaient des courtines entourant
l’autel sur trois côtés. En arrière de la table de l’autel, un édicule
élevé, tout en cuivre doré, à quatre frontons trilobés surmontés d’une
haute croix, renfermait la châsse de saint Marcel, d’argent doré,
«enrichie d’une infinité de grosses perles et de pierres précieuses».
De chaque côté du maître-autel, derrière les courtines, se trouvaient
deux autels plus petits supportant l’un la châsse de Notre-Dame en
argent doré, l’autre la châsse de bois et d’argent doré de saint Lucain
et plusieurs autres plus petits reliquaires.
[Illustration: BERGES DE LA CITÉ ENTRE LE PONT NOTRE-DAME ET LE
PONT AU CHANGE (QUAI DE LA PELLETERIE) D’APRÈS UN DESSIN DE LA FIN DU
XVIIe SIÈCLE]
Derrière ou sur les côtés du maître-autel existaient encore d’autres
monuments, la tombe de l’évêque Odon ou Eudes de Sully mort en 1208,
avec statue de bronze couchée sur son soubassement haut d’un pied
environ, la pierre tombale à effigie de marbre noir de l’évêque Pierre
d’Orgemont, mort en 1409, les pierres tombales de la reine Isabelle de
Hainaut, femme de Philippe-Auguste, de Geoffroy duc de Bretagne, d’un
comte de Champagne et de plusieurs évêques; à droite du maître-autel
contre un des gros piliers se dressait sur une colonne de pierre la
statue de Philippe-Auguste, en pierre peinte enrichie d’incrustations
de pâtes coloriées.
[Illustration: LA BERGE DE LA CITÉ ENTRE LE PONT NOTRE-DAME ET LE
PONT AU CHANGE (QUAI DE LA PELLETERIE) (SUITE)]
A la fin du règne de Louis XIV, de 1699 à 1714, pour l’exécution du
vœu de Louis XIII, on bouleversa le superbe et majestueux chœur du
moyen âge. Tout fut transformé, déguisé ou enlevé, tous les monuments
du sanctuaire disparurent. Plus de piliers gothiques, plus d’arcatures
ogivales, mais de grands arcs classiques surmontés de Vertus et d’Anges
aux archivoltes, des pilastres bien rectangulaires surchargés de
trophées plaqués sur les gros piliers gothiques.
Sur le maître-autel pompeux et contourné chargé de personnages, grands
anges en adoration, petits angelots sur des nuages, le groupe de la
Descente de croix, la Vierge ayant le corps du Christ sur les genoux,
remplissait le fond d’une des arcades formant niche. Au-dessus d’autres
anges voltigeaient dans les rayons dorés d’une grande gloire.
De chaque côté de l’autel deux statues royales sur des piédestaux
également surchargés: à droite Louis XIII agenouillé offrant sa
couronne à la Vierge, de l’autre Louis XIV en manteau royal également
agenouillé.
Au droit de chaque pilier de l’abside d’autres grandes figures d’anges
ailés complétaient cette décoration théâtrale et redondante, qui
excita des transports d’admiration quand, après quinze ans de travaux,
on rouvrit le chœur pour un _Te Deum_ chanté à l’occasion de la paix
de Radstadt. L’œuvre avait été exécutée sur les dessins de Robert de
Cotte. Nicolas et Guillaume Coustou avec Coysevox avaient sculpté les
figures principales, Louis XIII et Louis XIV, la Descente de croix; le
reste était dû à d’autres artistes non moins fameux.
Aucun regret ne fut donné, à cette époque d’aberration artistique,
à l’ancien chœur si majestueux, à l’ancienne clôture historiée
barbarement démolie tout autour de l’abside, et dont on ne garda
que la partie contre laquelle s’adossèrent les nouvelles stalles
des chanoines, refaites dans le style du temps, beaux morceaux de
menuiserie sculptée certainement, mais qui remplaçaient d’autres
boiseries pour le moins aussi bien exécutées, d’aspect plus religieux
et assurément très supérieures comme style.
Par les débris de la clôture sculptée des XIIIe et XIVe siècles qui
subsistent, on peut juger de ce qu’avait dû être l’ensemble. Il reste
du côté nord quatorze sujets de la vie du Christ. Cette partie de la
clôture adossée aux stalles ne formait pas claire-voie, les épisodes
se déroulent sous des arcatures trilobées reposant sur de fines
colonnettes reliées de l’une à l’autre par des sculptures diverses,
de beaux feuillages, des ornements fantastiques. La partie sud, moins
ancienne que l’autre et due à Jehan le Bouteillier, terminée en 1351,
présente encore neuf sujets de la vie du Christ.
Des évêques, des chanoines avaient par des générosités aidé à
l’enrichissement de ce chœur magnifique, et ils avaient en récompense
obtenu de reposer sous les dalles au pied de quelque pilier du chœur;
leurs effigies, leurs pierres tombales ont disparu, enlevées par les
vandales du grand siècle, en même temps que toutes les statues du
chœur, la statue de Philippe-Auguste, le maître-autel gothique et la
clôture historiée.
Le jubé vécut encore une dizaine d’années après l’exécution du vœu de
Louis XIII; le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, qui fut un
très saint homme et un très vénérable prêtre, mais qui ne concevait
certainement pas Dieu sans perruque à la Louis XIV, acheva l’œuvre en
1725, en jetant bas ce jubé pour le remplacer par une lourde décoration
plaquée de colonnes à l’antique.
D’autres vandales devaient survenir plus tard, qui mutilèrent à leur
tour l’œuvre fastueuse et emphatique du vœu de Louis XIII, mais ces
mutilations ont été en grande partie réparées, les statues enlevées
rapportées pour la plupart et les stalles de ce temps sont encore en
place.
Revenons aux grandes journées de Notre-Dame. Le 11 mai 1625,
célébration du mariage d’Henriette de France, troisième sœur de Louis
XIII, avec le futur Charles Ier d’Angleterre, alors prince de Galles,
représenté par procuration par le duc de Chevreuse.
Le 6 septembre 1638 fut chanté le _Te Deum_ solennel d’actions de
grâces pour la naissance inespérée du Dauphin Louis, futur Louis le
Grand.
_Te Deum_ pour la prise de Turin, pour Casal et Perpignan. _Te Deum_
ensuite pour la victoire de Condé, au commencement du nouveau règne,
pour Rocroy, pour Lens.
On sait que les troubles de la Fronde commencèrent le jour de ce _Te
Deum_, quand la reine et Mazarin crurent pouvoir profiter de cette
journée pour arrêter Broussel.
En 1654, le 30 mai, le jeune Louis XIV, allant se faire sacrer à Reims,
assiste à un _Te Deum_. Il n’est encore que le pupille du cardinal
Mazarin, mais ne va pas tarder à se montrer le jeune roi dominateur,
décidé à ne souffrir aucun empiètement du Parlement ni de personne sur
le pouvoir royal. Six ans après, en 1660, ce sont les fêtes du mariage
du roi avec l’infante Marie-Thérèse, célébré à Saint-Jean de Luz; le
service solennel à Notre-Dame le 27 août, le lendemain de l’entrée
triomphale du couple royal, en un splendide cortège passant sous des
arcs de triomphe colossaux chargés de statues allégoriques, élevés
depuis la porte Saint-Antoine jusque dans la Cité, au pont Notre-Dame,
au Marché-Neuf, à la place Dauphine, etc.
La pompe du _Te Deum_ ne fut pas moindre. Quand toutes les cours furent
arrivées: Parlement, Cour des comptes, Cour des aides, puis les prévôts
et les échevins, les ambassadeurs, le cortège royal fit son entrée,
au bruit des trompettes de sa chambre, des fifres et des tambours des
Suisses occupant le haut de la nef. Le roi et la jeune reine vinrent
s’agenouiller sur une estrade élevée de trois degrés au milieu du
chœur, autour de laquelle se groupèrent la reine mère Anne d’Autriche,
Monsieur, frère du roi, et les princes et les princesses.
L’année suivante, un autre _Te Deum_ célébrait à Notre-Dame la
naissance d’un Dauphin, que peu de temps après la reine Marie-Thérèse
et la reine mère venaient solennellement offrir à la Vierge.
En 1663, dans le chœur de Notre-Dame décoré de grandes tapisseries
tombant des galeries, garni, comme pour toutes les cérémonies de la
cour, de sièges pour tous les grands corps de l’Etat, de tribunes pour
les dames, se pressait la même foule brillante, au milieu de laquelle
se distinguait un groupe plus sévère, des hommes à grandes barbes
blanches sur des fraises à l’ancienne mode. C’étaient les ambassadeurs
des treize cantons suisses, qui venaient renouveler solennellement avec
le roi Louis XIV par un serment sur l’Évangile, devant le maître-autel
de Notre-Dame, la vieille alliance du royaume de France avec les
Suisses. Un tableau de Le Brun nous a conservé la physionomie de cette
cérémonie. On y voit déjà le Louis XIV olympien, surhumain, dominant
d’une tête tous les personnages qui l’entourent, simple multitude de
princes.
Les guerres fournissaient d’autres occasions de cérémonies à
Notre-Dame, quand les drapeaux pris à l’ennemi étaient apportés pour
être suspendus aux voûtes. Il nous reste des estampes du temps comme
souvenirs de ces glorieuses solennités, montrant les cornettes prises
aux Espagnols dans la campagne de 1635 dans le pays de Liège, ou bien
les cornettes, guidons et drapeaux pris à Lens, le 19 mai 1648, sur
les Impériaux et les Espagnols, apportés à la cathédrale, tambours
battants et trompettes sonnantes par les Cent Suisses et par les
mousquetaires...
Ces drapeaux étaient suspendus aux voûtes, on les voit dans toutes les
anciennes gravures représentant la nef de Notre-Dame. La campagne de
Hollande, en 1672, en envoya une quarantaine pour garnir la nef. Que
de _Te Deum_, que de transports de drapeaux enlevés à l’ennemi pendant
le long règne de Louis le Grand. _Te Deum_ pour les prises de Tournay,
Douai, Courtray, Lille, Maestrich, Besançon, pour Valenciennes,
Cambrai, Dole, Senef, Philisbourg, Fleurus, Mons, Namur, Barcelone,
Lerida, Girone, Hochstadt, Denain...
Au _Te Deum_ chanté après la campagne de 1693, le duc de Luxembourg,
qui avait envoyé à la cathédrale les trophées de Fleurus, de
Steinkerque, de Nerwinden et de tant d’autres batailles, essayant de se
frayer un passage à travers la foule serrée dans l’église, se trouvait
fort empêché, lorsque le prince de Conti l’aperçut et lui fit ouvrir
les rangs des curieux en criant: «Place, place, messieurs, laissez
passer le tapissier de Notre-Dame!»
Les tapissiers de Notre-Dame, après le grand Condé, après Turenne,
après le maréchal de Luxembourg, ce sont Catinat, Villars, Vendôme, qui
suspendent de nombreux étendards à ces voûtes déjà si glorieusement
garnies.
Le 9 septembre 1675, une pompe funèbre remplit Notre-Dame. C’est le
service solennel célébré pour le repos de l’âme de Henri de la Tour
d’Auvergne, vicomte de Turenne, le héros de tant de victoires, tué le
27 juillet dans le Palatinat, au moment où il se préparait, après une
série de manœuvres savantes, à écraser les Impériaux de Montecuculli
acculés à de mauvaises positions.
[Illustration: LES TROUPES DES SEIZE CASERNÉES DANS LES GALERIES DE
NOTRE-DAME, 1590]
Le XVIIe siècle imprime son cachet particulier, son goût pour les
grands déploiements d’un faste théâtral à ces cérémonies funèbres. Ce
sont d’ailleurs les artistes créateurs de ces pompeux arcs de triomphe
des grandes fêtes, et des décorations des ballets dansés à la cour, qui
organisent aussi ces fêtes funèbres. Il semble même que ces décorations
des églises aux grands jours de deuil soient préparées pour des ballets
funéraires où la Douleur doive s’exprimer en pas et en cadences bien
réglés. La cathédrale, ces jours-là, disparaît sous d’extraordinaires
décorations intérieures et extérieures, sous de formidables placages
d’architectures et de colossales machineries; des draperies noires
voltigeantes voilent les tours de Notre-Dame, des colonnades encadrent
des groupes allégoriques au dedans et au dehors de la cathédrale,
soulignés d’inscriptions en prose et en vers; à l’intérieur
complètement transformé et dont l’architecture gothique ne se découvre
plus que dans le haut des voûtes que l’on n’a pu déguiser, ce ne
sont que tribunes écussonnées, balcons ventrus, colonnes et pilastres
semés d’attributs funèbres, autour de catafalques aux dimensions
considérables chargés aussi d’allégories et d’inscriptions.
[Illustration: ANCIENNE MAISON DU CLOÎTRE NOTRE-DAME, DÉMOLIE EN
1860 D’APRÈS MARCEL POTÉMONT]
Catafalques et cénotaphes où travaillent peintres, sculpteurs et
décorateurs, sont de véritables monuments, élevés sous la direction de
Le Brun, de Van der Meulen ou de Bérain, qui fut l’ordonnateur du _Camp
de la Douleur_, appareil funèbre pour le service solennel de Mgr le
prince de Condé, à Notre-Dame, le 10 mars 1687, où les batailles et les
principales actions de la vie du héros étaient représentées, avec des
médaillons de tous ses ancêtres depuis saint Louis et beaucoup d’autres
choses.
Ainsi les voûtes de la cathédrale voient se déployer les pompes
funèbres de la reine de France Marie-Thérèse, le 2 août 1683, plus tard
celles du Dauphin, puis du duc et de la duchesse de Bourgogne, des
petits dauphins, de toute cette descendance de Louis XIV fauchée par
la mort, tandis que le vieux roi achevait ses dernières années dans la
tristesse, tremblant pour son dernier rejeton, le petit duc d’Anjou,
futur Louis XV.