[Illustration: LES OISELEURS SUR LE PARVIS DE NOTRE-DAME AUX

RELEVAILLES DE MARIE-ANTOINETTE]

En différentes circonstances, pour des _Te Deum_, pour des entrées

solennelles, les cérémonies à Notre-Dame furent nombreuses aussi

sous Louis XIII. C’en était fini des grandes scènes dramatiques que

la cathédrale avait vues pendant le siècle troublé et passionné qui

venait de se clore; au XVIIe siècle, Notre-Dame devait seulement

servir de cadre à des pompes joyeuses ou tristes, toujours fastueuses,

entremêlées seulement parfois de querelles ridicules pour des questions

d’étiquette. Les passions étaient éteintes ou fatiguées, les caractères

apaisés ou refroidis; le siècle nouveau, à part la secousse de la

Fronde, révolution avortée précisément en raison de ce rapetissement,

devait être un temps régulier et ordonné.

Il faut, dans le nombre de ces solennités à la cathédrale sous le

successeur de Henri IV, mettre à part l’étrange réception du cardinal

Barberini, légat du pape, le 10 mai 1625, le _Te Deum_ chanté à

l’occasion de la prise de la Rochelle le 4 novembre 1628 et la

cérémonie du 15 août 1638.

La réception du légat fut l’occasion de querelles entre les échevins

et les représentants des corporations, de disputes sur le cérémonial

entre le légat et les évêques et archevêques appelés à figurer dans la

réception. Chacun y mit une parfaite mauvaise grâce et tout alla le

plus mal possible dès la porte Saint-Jacques, si mal qu’en arrivant

au Marché-Neuf, de querelle en querelle, les horions se mirent de

la partie et que le légat tombé de sa mule blanche, vit déchirer en

morceaux le dais sous lequel il marchait, et fut tout heureux de

trouver Notre-Dame comme un refuge.

Au _Te Deum_ chanté en présence de la reine et de la cour pour la chute

de la ville huguenote, une question d’étiquette faillit mettre aux

prises, dans la cathédrale même, les conseillers du Parlement et les

conseillers d’Etat. Les membres du Parlement prétendaient occuper dans

le chœur les premières places sous le siège épiscopal; des conseillers

d’Etat s’y trouvant installés déjà, une dispute violente s’éleva.

Gravement le Parlement groupé dans le chœur délibéra comme au Palais

et rendit un arrêt ordonnant aux conseillers d’Etat de céder la place.

Les conseillers d’Etat, sans se troubler, arguèrent de vice de forme et

déclarèrent l’arrêt nul et non exécutoire. Et la dispute de ces robes

noires et rouges continua au grand scandale de tous, couvrant parfois

les chants religieux jusqu’à ce que la Reine impatientée, s’étant

informée, envoya l’ordre aux conseillers d’Etat de quitter la place, ce

qui ne se fit pas sans de grands murmures et sans troubles répercutés

de rang en rang dans l’assistance.

Au 16 août 1638, à la première cérémonie en exécution du vœu de Louis

XIII, ce fut bien autre chose et un plus grand scandale encore, et de

même pour une question de préséance.

Les cours supérieures, le corps de ville assistaient bien entendu à

cette solennité. L’étiquette admise voulait que dans les cérémonies où

devaient paraître les diverses cours souveraines, le Parlement prît

la droite et la Chambre des comptes la gauche, les deux présidents

s’avançant de front. A Notre-Dame le Parlement occupait dans le chœur

les stalles de droite à la place des chanoines, et la chambre des

comptes celles de gauche; pour l’entrée dans l’église l’étiquette était

moins rigoureuse mais la sortie devait s’effectuer dans l’ordre admis.

Comme d’habitude au moment de quitter le chœur pour la procession dans

la nef, le premier président du Parlement marchant le premier, le

premier président de la Chambre des comptes voulut le suivre, mais les

présidents à mortier se portant en avant obstruèrent le passage pour

l’empêcher de défiler en son rang.

Le président des comptes, homme grand et vigoureux, ne se laissa point

intimider, il empoigna sans hésiter un président à mortier et le jeta

à terre. A son exemple les autres présidents des comptes entamèrent

la lutte, chacun d’eux s’attaquant à un président à mortier. En peu

d’instants la mêlée fut générale. Dans le chœur tous les Parlementaires

se bousculaient, se gourmaient vigoureusement, à coup de poing, à coup

de pied, présidents contre présidents, conseillers contre conseillers,

en ordre hiérarchique; les bonnets carrés volaient sur les dalles, les

robes étaient déchirées et naturellement les coups n’allaient pas sans

bonnes injures, sans vociférations extra-parlementaires, et ce tumulte

mettait en émoi toute l’église qui voyait le combat sans en discerner

les causes.

[Illustration: L’ANCIEN MAITRE-AUTEL DE NOTRE-DAME]

Pour séparer ces enragés, il fallut que le duc de Montbazon et bon

nombre de gentilshommes missent l’épée à la main, et que les archers

accourussent; enfin à force de cris, de rappels à la bienséance, un peu

de calme revint; on sépara les combattants rouges de colère, vêtements

en désordre et coiffures de travers, et les cours sortirent non sans

échanger encore des menaces et sans faire craindre que la bataille ne

reprît sur le parvis de l’église.

Une pareille affaire entre gens de robe ne pouvait passer sans

procès-verbaux, informations et arrêts. Les deux partis aussitôt

rentrés au Palais, domicile commun, mirent leurs officiers, clercs et

greffiers en branle.

Tout le Palais de dame Thémis est en rumeur et les plumes de courir

sur le papier et les deux cours de se jeter les arrêts à la tête! Beau

sujet de poème épique, comme le _Lutrin_, pour Boileau si Boileau avait

déjà rimé; mais il avait alors deux ans à peine et devait tout juste

rentrer de nourrice chez son père Gilles Boileau, greffier du Parlement.

Le roi pour faire cesser la guerre contre les deux cours intervint,

cassa tous les arrêts déjà rendus, et décida que dorénavant le

Parlement sortirait de la cathédrale par la grande porte et la Cour des

comptes par la petite.

La solennité à l’occasion de laquelle se produisit cette collision

entre les cours, était la première procession faite en exécution du

fameux vœu de Louis XIII qui eut de si désastreuses conséquences pour

la cathédrale.

Louis XIII déjà, au moment de l’invasion de la Picardie par les

Espagnols, avait fait vœu d’offrir à Notre-Dame une lampe en argent du

poids de 320 marcs. A la nouvelle de la reprise de la ville de Corbie

qui lui parut due à l’intercession de la Vierge, il résolut de placer

sa personne et son royaume sous la protection spéciale de la mère du

Christ.

Les lettres patentes qui proclamaient officiellement le vœu du roi,

après avoir exposé les motifs de reconnaissance particulière pour les

marques nombreuses de «l’évidente protection qui avait couvert le

roi et l’Etat, pendant tout le cours du règne, dans les conjonctures

difficiles de la minorité, au moment des rébellions suscitées par

l’artifice des hommes et la malice du diable», arrivaient à la

déclaration suivante: «A ces causes, nous avons déclaré, et déclarons

que, prenant la très sainte et très glorieuse Vierge pour protectrice

spéciale de notre royaume, nous lui consacrons particulièrement notre

personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets, la suppliant de

vouloir nous inspirer une sainte conduite et de défendre avec tant de

soin ce royaume contre l’effort de tous ses ennemis, que, soit qu’il

souffre le fléau de la guerre, ou jouisse de la douceur de la paix que

nous demandons à Dieu, et de tout notre cœur, il ne sorte pas des voies

de la grâce qui conduisent à celle de la gloire.»

Les lettres royales ensuite «admonestaient le sieur archevêque de

Paris, et lui enjoignaient de faire procéder tous les ans le jour de

l’Assomption, en commémoration du vœu, à une procession en son église

cathédrale, à laquelle procession assisteraient toutes les compagnies

souveraines et le corps de ville».

Cette procession eut lieu pendant deux cents ans, interrompue seulement

par les révolutions. Elle se faisait aussi dans les diverses églises de

Paris, le clergé de chaque paroisse défilant après les vêpres autour de

son église, dans les rues décorées de tapisseries, chaînes tendues aux

débouchés des carrefours.

Louis XIII n’eut pas le temps d’exécuter le nouveau maître-autel

décidé dans les lettres patentes. Louis XIV se chargea de ce soin et

fit les choses grandement, par malheur, on peut le dire, puisqu’il fit

disparaître l’ancien maître-autel de la cathédrale, œuvre du XIIIe

siècle et jeta bas l’ancienne décoration du chœur pour remplacer le

tout par une décoration théâtrale et ostentative.

Ce qu’était l’ancien chœur on peut le savoir par les historiographes de

Paris, par les recherches des restaurateurs modernes de la cathédrale.

D’abord il était précédé d’un magnifique jubé de pierre élevé vers

1245; Viollet le Duc, aidé par les descriptions et par des fragments

restés dans les magasins, a reconstitué ce jubé dans son Dictionnaire

d’architecture. Au milieu s’ouvrait une grande arcade terminée par

un gable surélevé à la pointe duquel s’érigeait un Christ en croix.

Des scènes de la Passion, en bas-reliefs très fouillés, décoraient la

partie pleine du jubé, que terminait de chaque côté un bel escalier

tournant à jour, montant à la galerie en haut de laquelle, aux grandes

fêtes, se lisait l’Évangile et se chantaient certaines hymnes.

Entre ce jubé et les marches du sanctuaire, les stalles encadraient de

leurs belles boiseries brunes et de leurs dossiers de cuir enrichi de

dessins et de dorures, les capes rouges des chanoines.

[Illustration: RESTES DE L’ANCIENNE CLÔTURE DU CHŒUR]

Tout autour, de pilier en pilier, une clôture de pierre haute de cinq

mètres, en deux étages d’arcatures toutes garnies de sculptures,

isolaient complètement le chœur. Dans les arcatures supérieures de

cette clôture, formant claire-voie, se détachaient visibles des deux

côtés, du chœur et du pourtour, des scènes de la vie de Jésus-Christ,

non des bas-reliefs, mais des figures complètement en ronde bosse,

peintes et dorées ainsi que toutes les lignes et les fonds des

arcatures. Se poursuivant ainsi sans interruption du premier pilier

nord de l’abside contre le jubé au pilier correspondant sud, à l’autre

extrémité du jubé, l’ensemble constituait la plus riche et la plus

majestueuse décoration.

A cette clôture historiée commencée au XIIIe siècle, Jean Ravy maçon

et ymaigier avait travaillé vingt-six années; il s’était représenté à

genoux et les mains jointes dans un coin de la travée d’angle; après

lui l’œuvre avait été continuée par Jehan le Bouteillier et terminée

vers 1351. Une inscription que l’on voyait sous la figure de l’imagier,

avant la mutilation du chœur, donnait les dates et les détails:

«_C’est maistre Jehan Ravy qui fut masson de Notre-Dame par l’espace

de XXVI ans et commença ces nouvelles hystoires; et maistre Jehan le

Bouteillier son neveu les a parfaictes en l’an MCCCLI._»

Le maître-autel était cantonné de quatre fines colonnettes de cuivre

surmontées d’anges portant les instruments de la Passion; sur des

tringles, entre ces colonnettes, glissaient des courtines entourant

l’autel sur trois côtés. En arrière de la table de l’autel, un édicule

élevé, tout en cuivre doré, à quatre frontons trilobés surmontés d’une

haute croix, renfermait la châsse de saint Marcel, d’argent doré,

«enrichie d’une infinité de grosses perles et de pierres précieuses».

De chaque côté du maître-autel, derrière les courtines, se trouvaient

deux autels plus petits supportant l’un la châsse de Notre-Dame en

argent doré, l’autre la châsse de bois et d’argent doré de saint Lucain

et plusieurs autres plus petits reliquaires.

[Illustration: BERGES DE LA CITÉ ENTRE LE PONT NOTRE-DAME ET LE

PONT AU CHANGE (QUAI DE LA PELLETERIE) D’APRÈS UN DESSIN DE LA FIN DU

XVIIe SIÈCLE]

Derrière ou sur les côtés du maître-autel existaient encore d’autres

monuments, la tombe de l’évêque Odon ou Eudes de Sully mort en 1208,

avec statue de bronze couchée sur son soubassement haut d’un pied

environ, la pierre tombale à effigie de marbre noir de l’évêque Pierre

d’Orgemont, mort en 1409, les pierres tombales de la reine Isabelle de

Hainaut, femme de Philippe-Auguste, de Geoffroy duc de Bretagne, d’un

comte de Champagne et de plusieurs évêques; à droite du maître-autel

contre un des gros piliers se dressait sur une colonne de pierre la

statue de Philippe-Auguste, en pierre peinte enrichie d’incrustations

de pâtes coloriées.

[Illustration: LA BERGE DE LA CITÉ ENTRE LE PONT NOTRE-DAME ET LE

PONT AU CHANGE (QUAI DE LA PELLETERIE) (SUITE)]

A la fin du règne de Louis XIV, de 1699 à 1714, pour l’exécution du

vœu de Louis XIII, on bouleversa le superbe et majestueux chœur du

moyen âge. Tout fut transformé, déguisé ou enlevé, tous les monuments

du sanctuaire disparurent. Plus de piliers gothiques, plus d’arcatures

ogivales, mais de grands arcs classiques surmontés de Vertus et d’Anges

aux archivoltes, des pilastres bien rectangulaires surchargés de

trophées plaqués sur les gros piliers gothiques.

Sur le maître-autel pompeux et contourné chargé de personnages, grands

anges en adoration, petits angelots sur des nuages, le groupe de la

Descente de croix, la Vierge ayant le corps du Christ sur les genoux,

remplissait le fond d’une des arcades formant niche. Au-dessus d’autres

anges voltigeaient dans les rayons dorés d’une grande gloire.

De chaque côté de l’autel deux statues royales sur des piédestaux

également surchargés: à droite Louis XIII agenouillé offrant sa

couronne à la Vierge, de l’autre Louis XIV en manteau royal également

agenouillé.

Au droit de chaque pilier de l’abside d’autres grandes figures d’anges

ailés complétaient cette décoration théâtrale et redondante, qui

excita des transports d’admiration quand, après quinze ans de travaux,

on rouvrit le chœur pour un _Te Deum_ chanté à l’occasion de la paix

de Radstadt. L’œuvre avait été exécutée sur les dessins de Robert de

Cotte. Nicolas et Guillaume Coustou avec Coysevox avaient sculpté les

figures principales, Louis XIII et Louis XIV, la Descente de croix; le

reste était dû à d’autres artistes non moins fameux.

Aucun regret ne fut donné, à cette époque d’aberration artistique,

à l’ancien chœur si majestueux, à l’ancienne clôture historiée

barbarement démolie tout autour de l’abside, et dont on ne garda

que la partie contre laquelle s’adossèrent les nouvelles stalles

des chanoines, refaites dans le style du temps, beaux morceaux de

menuiserie sculptée certainement, mais qui remplaçaient d’autres

boiseries pour le moins aussi bien exécutées, d’aspect plus religieux

et assurément très supérieures comme style.

Par les débris de la clôture sculptée des XIIIe et XIVe siècles qui

subsistent, on peut juger de ce qu’avait dû être l’ensemble. Il reste

du côté nord quatorze sujets de la vie du Christ. Cette partie de la

clôture adossée aux stalles ne formait pas claire-voie, les épisodes

se déroulent sous des arcatures trilobées reposant sur de fines

colonnettes reliées de l’une à l’autre par des sculptures diverses,

de beaux feuillages, des ornements fantastiques. La partie sud, moins

ancienne que l’autre et due à Jehan le Bouteillier, terminée en 1351,

présente encore neuf sujets de la vie du Christ.

Des évêques, des chanoines avaient par des générosités aidé à

l’enrichissement de ce chœur magnifique, et ils avaient en récompense

obtenu de reposer sous les dalles au pied de quelque pilier du chœur;

leurs effigies, leurs pierres tombales ont disparu, enlevées par les

vandales du grand siècle, en même temps que toutes les statues du

chœur, la statue de Philippe-Auguste, le maître-autel gothique et la

clôture historiée.

Le jubé vécut encore une dizaine d’années après l’exécution du vœu de

Louis XIII; le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, qui fut un

très saint homme et un très vénérable prêtre, mais qui ne concevait

certainement pas Dieu sans perruque à la Louis XIV, acheva l’œuvre en

1725, en jetant bas ce jubé pour le remplacer par une lourde décoration

plaquée de colonnes à l’antique.

D’autres vandales devaient survenir plus tard, qui mutilèrent à leur

tour l’œuvre fastueuse et emphatique du vœu de Louis XIII, mais ces

mutilations ont été en grande partie réparées, les statues enlevées

rapportées pour la plupart et les stalles de ce temps sont encore en

place.

Revenons aux grandes journées de Notre-Dame. Le 11 mai 1625,

célébration du mariage d’Henriette de France, troisième sœur de Louis

XIII, avec le futur Charles Ier d’Angleterre, alors prince de Galles,

représenté par procuration par le duc de Chevreuse.

Le 6 septembre 1638 fut chanté le _Te Deum_ solennel d’actions de

grâces pour la naissance inespérée du Dauphin Louis, futur Louis le

Grand.

_Te Deum_ pour la prise de Turin, pour Casal et Perpignan. _Te Deum_

ensuite pour la victoire de Condé, au commencement du nouveau règne,

pour Rocroy, pour Lens.

On sait que les troubles de la Fronde commencèrent le jour de ce _Te

Deum_, quand la reine et Mazarin crurent pouvoir profiter de cette

journée pour arrêter Broussel.

En 1654, le 30 mai, le jeune Louis XIV, allant se faire sacrer à Reims,

assiste à un _Te Deum_. Il n’est encore que le pupille du cardinal

Mazarin, mais ne va pas tarder à se montrer le jeune roi dominateur,

décidé à ne souffrir aucun empiètement du Parlement ni de personne sur

le pouvoir royal. Six ans après, en 1660, ce sont les fêtes du mariage

du roi avec l’infante Marie-Thérèse, célébré à Saint-Jean de Luz; le

service solennel à Notre-Dame le 27 août, le lendemain de l’entrée

triomphale du couple royal, en un splendide cortège passant sous des

arcs de triomphe colossaux chargés de statues allégoriques, élevés

depuis la porte Saint-Antoine jusque dans la Cité, au pont Notre-Dame,

au Marché-Neuf, à la place Dauphine, etc.

La pompe du _Te Deum_ ne fut pas moindre. Quand toutes les cours furent

arrivées: Parlement, Cour des comptes, Cour des aides, puis les prévôts

et les échevins, les ambassadeurs, le cortège royal fit son entrée,

au bruit des trompettes de sa chambre, des fifres et des tambours des

Suisses occupant le haut de la nef. Le roi et la jeune reine vinrent

s’agenouiller sur une estrade élevée de trois degrés au milieu du

chœur, autour de laquelle se groupèrent la reine mère Anne d’Autriche,

Monsieur, frère du roi, et les princes et les princesses.

L’année suivante, un autre _Te Deum_ célébrait à Notre-Dame la

naissance d’un Dauphin, que peu de temps après la reine Marie-Thérèse

et la reine mère venaient solennellement offrir à la Vierge.

En 1663, dans le chœur de Notre-Dame décoré de grandes tapisseries

tombant des galeries, garni, comme pour toutes les cérémonies de la

cour, de sièges pour tous les grands corps de l’Etat, de tribunes pour

les dames, se pressait la même foule brillante, au milieu de laquelle

se distinguait un groupe plus sévère, des hommes à grandes barbes

blanches sur des fraises à l’ancienne mode. C’étaient les ambassadeurs

des treize cantons suisses, qui venaient renouveler solennellement avec

le roi Louis XIV par un serment sur l’Évangile, devant le maître-autel

de Notre-Dame, la vieille alliance du royaume de France avec les

Suisses. Un tableau de Le Brun nous a conservé la physionomie de cette

cérémonie. On y voit déjà le Louis XIV olympien, surhumain, dominant

d’une tête tous les personnages qui l’entourent, simple multitude de

princes.

Les guerres fournissaient d’autres occasions de cérémonies à

Notre-Dame, quand les drapeaux pris à l’ennemi étaient apportés pour

être suspendus aux voûtes. Il nous reste des estampes du temps comme

souvenirs de ces glorieuses solennités, montrant les cornettes prises

aux Espagnols dans la campagne de 1635 dans le pays de Liège, ou bien

les cornettes, guidons et drapeaux pris à Lens, le 19 mai 1648, sur

les Impériaux et les Espagnols, apportés à la cathédrale, tambours

battants et trompettes sonnantes par les Cent Suisses et par les

mousquetaires...

Ces drapeaux étaient suspendus aux voûtes, on les voit dans toutes les

anciennes gravures représentant la nef de Notre-Dame. La campagne de

Hollande, en 1672, en envoya une quarantaine pour garnir la nef. Que

de _Te Deum_, que de transports de drapeaux enlevés à l’ennemi pendant

le long règne de Louis le Grand. _Te Deum_ pour les prises de Tournay,

Douai, Courtray, Lille, Maestrich, Besançon, pour Valenciennes,

Cambrai, Dole, Senef, Philisbourg, Fleurus, Mons, Namur, Barcelone,

Lerida, Girone, Hochstadt, Denain...

Au _Te Deum_ chanté après la campagne de 1693, le duc de Luxembourg,

qui avait envoyé à la cathédrale les trophées de Fleurus, de

Steinkerque, de Nerwinden et de tant d’autres batailles, essayant de se

frayer un passage à travers la foule serrée dans l’église, se trouvait

fort empêché, lorsque le prince de Conti l’aperçut et lui fit ouvrir

les rangs des curieux en criant: «Place, place, messieurs, laissez

passer le tapissier de Notre-Dame!»

Les tapissiers de Notre-Dame, après le grand Condé, après Turenne,

après le maréchal de Luxembourg, ce sont Catinat, Villars, Vendôme, qui

suspendent de nombreux étendards à ces voûtes déjà si glorieusement

garnies.

Le 9 septembre 1675, une pompe funèbre remplit Notre-Dame. C’est le

service solennel célébré pour le repos de l’âme de Henri de la Tour

d’Auvergne, vicomte de Turenne, le héros de tant de victoires, tué le

27 juillet dans le Palatinat, au moment où il se préparait, après une

série de manœuvres savantes, à écraser les Impériaux de Montecuculli

acculés à de mauvaises positions.

[Illustration: LES TROUPES DES SEIZE CASERNÉES DANS LES GALERIES DE

NOTRE-DAME, 1590]

Le XVIIe siècle imprime son cachet particulier, son goût pour les

grands déploiements d’un faste théâtral à ces cérémonies funèbres. Ce

sont d’ailleurs les artistes créateurs de ces pompeux arcs de triomphe

des grandes fêtes, et des décorations des ballets dansés à la cour, qui

organisent aussi ces fêtes funèbres. Il semble même que ces décorations

des églises aux grands jours de deuil soient préparées pour des ballets

funéraires où la Douleur doive s’exprimer en pas et en cadences bien

réglés. La cathédrale, ces jours-là, disparaît sous d’extraordinaires

décorations intérieures et extérieures, sous de formidables placages

d’architectures et de colossales machineries; des draperies noires

voltigeantes voilent les tours de Notre-Dame, des colonnades encadrent

des groupes allégoriques au dedans et au dehors de la cathédrale,

soulignés d’inscriptions en prose et en vers; à l’intérieur

complètement transformé et dont l’architecture gothique ne se découvre

plus que dans le haut des voûtes que l’on n’a pu déguiser, ce ne

sont que tribunes écussonnées, balcons ventrus, colonnes et pilastres

semés d’attributs funèbres, autour de catafalques aux dimensions

considérables chargés aussi d’allégories et d’inscriptions.

[Illustration: ANCIENNE MAISON DU CLOÎTRE NOTRE-DAME, DÉMOLIE EN

1860 D’APRÈS MARCEL POTÉMONT]

Catafalques et cénotaphes où travaillent peintres, sculpteurs et

décorateurs, sont de véritables monuments, élevés sous la direction de

Le Brun, de Van der Meulen ou de Bérain, qui fut l’ordonnateur du _Camp

de la Douleur_, appareil funèbre pour le service solennel de Mgr le

prince de Condé, à Notre-Dame, le 10 mars 1687, où les batailles et les

principales actions de la vie du héros étaient représentées, avec des

médaillons de tous ses ancêtres depuis saint Louis et beaucoup d’autres

choses.

Ainsi les voûtes de la cathédrale voient se déployer les pompes

funèbres de la reine de France Marie-Thérèse, le 2 août 1683, plus tard

celles du Dauphin, puis du duc et de la duchesse de Bourgogne, des

petits dauphins, de toute cette descendance de Louis XIV fauchée par

la mort, tandis que le vieux roi achevait ses dernières années dans la

tristesse, tremblant pour son dernier rejeton, le petit duc d’Anjou,

futur Louis XV.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 22 / 38 段