Étrange spectacle pour la foule accourue de tous les points de la

ville, massée sur les places, sur le parvis Notre-Dame, le long des

étroites rues de la Cité et des ponts, penchée à toutes les fenêtres.

Des hymnes religieuses entonnées pour chant de marche, quelques salves

tirées par des moines plus enthousiastes qu’expérimentés, ce qui

n’allait point sans un certain danger, comme faillit s’en apercevoir

monsieur le légat lui-même, un grand bruissement de ferraille,

annoncèrent l’arrivée dans la Cité de l’armée monacale, conduite par

l’évêque de Senlis Rose, commandant général, avec un certain nombre

d’ecclésiastiques pour capitaines.

L’évêque Rose s’avançait fièrement en tête, un crucifix d’une main,

une pertuisane de l’autre; le prieur des Chartreux, armé de même,

conduisait ses religieux marchant quatre par quatre; venait le prieur

des Feuillants ensuite avec ses moines, un ordre nouvellement fondé et

très populaire à Paris, les quatre ordres mendiants, puis les Capucins

et les Minimes. Tous ces moines, robes retroussées, portaient le casque

en tête, parfois le corselet d’acier, et brandissaient la longue pique

ou la hallebarde, d’autres marchaient l’arquebuse sur l’épaule, la

fourchette et la mèche à la main, avec la bandoulière en sautoir, le

crucifix à la ceinture et de longues colichemardes au flanc. Entre

chaque bataillon de moines marchait une compagnie d’écoliers, armés de

la même façon, conduits par les professeurs.

[Illustration: TENTATIVE DES TROUPES ROYALES SUR LE REMPART PRÈS LA

PORTE SAINT-JACQUES]

Sur les flancs de la colonne qui comptait environ treize cents hommes,

on voyait courir comme des sergents de bataille, très affairés à faire

serrer les rangs et ordonner les manœuvres les fameux curés ligueurs,

Le Pelletier, curé de Saint-Jacques la Boucherie, Hamilton, curé de

Saint-Cosme, enragés guisards casqués, cuirassés et armés comme les

autres, dom Bernard de Montgaillard, dit le _petit Feuillant_, fameux

prédicateur, et quelques meneurs de quartier parmi lesquels un avocat

tout armé à blanc de cuirasse, brassards et cuissards, une bourguignote

surmontée d’un grand panache sur la tête.

Curés et prieurs toujours en mouvement, tantôt arrêtaient leurs

moines pour chanter des hymnes, tantôt faisaient presser le pas, ou

ordonnaient des évolutions et commandaient des salves, ce qui n’allait

pas toujours bien. Ce Paris si moqueur d’ordinaire ne riait pas et se

montrait au contraire très sérieusement édifié; les politiques venus

en curieux se gardaient bien de sourire et de laisser paraître des

sentiments dont il eût pu leur cuire grandement.

[Illustration: LE PONT NOTRE-DAME, XVIe SIÈCLE]

M. le légat vint passer les bataillons en revue dans les rues devant

Notre-Dame; il était en carrosse avec le cordelier Panigarole, le

jésuite Bellarini et quelques ecclésiastiques, tous Italiens. Comme

la colonne retraversait la Cité par le pont Notre-Dame pour gagner le

quartier de l’Université par le Petit-Pont, il faillit arriver près

du pont Notre-Dame un grave accident au légat. La colonne s’arrêtant

pour recevoir la bénédiction du prélat, on voulut sur l’ordre du

chef présenter les armes et répondre à la bénédiction par une salve

en l’honneur du légat; toute l’armée monacale tira les épées, haussa

hallebardes et piques dans un beau désordre, les arquebusiers et

mousquetaires chargèrent leurs armes et tirèrent en l’air.

Cette escopetterie fit beaucoup de bruit et même un peu de besogne,

car certains de ces soldats novices avaient chargé à balle. Quelques

coups portèrent, un domestique de l’ambassadeur d’Espagne fut blessé

et le légat vit un de ses officiers tomber mort à ses côtés dans son

carrosse. Il n’en demanda pas davantage.

--Mes amis, dit-il, effrayé, le soleil de juin est trop chaud, il

m’incommode!... Et il se hâta d’achever sa bénédiction, écourta ses

félicitations et regagna l’évêché.

Le bon peuple d’alors ne trouvait pas l’ecclésiastique tué si fort à

plaindre, criant au contraire tout haut qu’il était très «fortuné»

d’être tué en une si sainte occasion, et les moines, en continuant leur

marche, ne se firent pas, pour si peu, faute de saluer par d’autres

salves sur leur route les maisons des notables de la Ligue.

En témoignage de l’impression que cette étrange procession fit sur les

contemporains, il nous est resté quelques tableaux et un certain nombre

d’estampes françaises ou étrangères, reproduisant le défilé de tous ces

frocards enrégimentés dans les rues devant Notre-Dame ou sur la place

de Grève.

Des recherches ordonnées au commencement du siège avaient trouvé deux

cent vingt mille Parisiens dans la ville et tout au plus des grains

pour nourrir pauvrement tout ce monde pendant un mois. Henri IV, avec

douze mille hommes de pied et trois mille chevaux, bloquait la ville

et coupait tous les arrivages, ainsi donc bien peu de vivres purent

entrer, et cependant Paris affamé, souffrant d’horribles maux, ayant

dévoré tous ses chiens et ses chats et jusqu’à l’herbe des fossés,

tint pendant trois longs mois. Tous les couvents, il est vrai, avaient

emmagasiné des vivres pour plusieurs trimestres de consommation,

mais dès la fin du premier mois les Seize mettaient la main sur une

partie de ces provisions. A la fin d’août, les lansquenets «mourant de

malerage de faim, commencèrent à chasser aux enfants comme aux chiens

et en mangèrent trois»...

Pour faire prendre patience à ces affamés, on continuait à faire

«d’infinies» processions, M. le légat répandait largement les pardons

et indulgences, et les prédicateurs, du haut de la chaire, annonçaient

tous les jours des secours prochains et la délivrance sous huitaine.

Mais juste comme la ville agonisante allait être acculée à la

reddition, l’armée lorraine-espagnole du prince de Parme et de Mayenne

arriva sous Meaux et le Béarnais fut obligé de lever le siège pour ne

pas risquer une bataille sous les murs de la ville. Le matin du 30 août

Paris se trouva débloqué.

Le jour même un _Te Deum_ solennel fut chanté à Notre-Dame devant M.

le légat, M. de Nemours, les principaux seigneurs et la foule des

Parisiens, joyeux comme des ressuscités.

_Te Deum_ plus tard pour l’échec de l’échellade empêchée par les

jésuites du quartier Saint-Jacques en septembre 1590. _Te Deum_ pour

l’échec d’une tentative des royaux sur la porte Saint-Honoré, faite par

des soldats déguisés en meuniers, tentative dite journée des Farines;

grandes processions pour tous les motifs possibles, avec promenade des

châsses des églises.

Les Parisiens souffrant énormément des maux de la guerre interminable

processionnaient et reprocessionnaient. Pour les maintenir dans les

sentiments ligueurs, les curés du parti se livraient à des prédications

de plus en plus exaltées. Si les sermons n’avaient suffi pour

entretenir l’esprit de résistance, les Seize étaient là, appuyés sur

la garnison espagnole et sur leurs bandes soldées composées en grande

partie de gens de sac et de corde, qu’on appelait les _minotiers_ parce

qu’ils recevaient chaque semaine un écu et un minot de blé.

Le parti des politiques, de ceux qui voyaient en quel gouffre cette

anarchie précipitait la France, gémissait de la tyrannie des Seize,

mais pour éviter les pendaisons, les exécutions sommaires, il était

obligé de dissimuler. Alors dans le logis de Jacques Gillot, dans une

petite maison de l’enceinte du Palais sous la Sainte-Chapelle, sept

de ces politiques, juristes ou poètes se consolaient des tristesses

du temps en flagellant et ridiculisant dans la _Satire Ménippée_ les

ambitions hypocrites, les déloyautés, les folies et les fureurs des

meneurs outranciers de la très Sainte Ligue.

En janvier 1593, les états généraux de la Ligue, dont la réunion

avait été longtemps entravée par la guerre, purent se réunir à Paris,

convoqués à l’effet d’élire un roi catholique que les uns entendaient

bien être le roi d’Espagne, les autres le duc de Mayenne ou un

autre prince de la maison de Lorraine. Les députés étaient venus à

grand’peine et souvent par des chemins très détournés, de toutes

les villes tenant pour l’union. Le dimanche 24 janvier eut lieu à

Notre-Dame en grande pompe la communion générale de ces députés, après

une procession et un beau sermon de l’archevêque d’Aix.

Ces États devaient discourir longtemps sans pouvoir arriver à rien

naturellement, travaillés de mille intrigues, aux prises avec mille

difficultés, tiraillés entre l’Espagne et les divers candidats au

trône, Mayenne, Nemours, ou leur neveu le jeune duc de Guise, cependant

que le Béarnais travaillait à abaisser les barrières qui le séparaient

encore de ce trône, en consentant à se laisser instruire dans la

religion catholique,--pour rassurer ceux de la Ligue qui pouvaient

craindre sincèrement pour les catholiques de France, sous un roi

hérétique, les persécutions que souffraient alors les catholiques

d’Angleterre,--puis en prononçant son abjuration solennelle le 25

juillet 1593 à l’église abbatiale de Saint-Denis et en se faisant

sacrer à Chartres le 27 février 1594.

Les Espagnols, les Seize et les ligueurs endurcis continuant à peser

sur cette ville, qui désabusée peu à peu se détachait de la Ligue et

aspirait au repos sous le roi légitime converti au catholicisme, ne

devaient cependant pas si bien la garder qu’enfin n’arrivât le jour

prévu et appelé par tant de gens, de l’entrée des troupes royales.

Les voûtes de la cathédrale, en ce grand jour du 22 mai 1594, vont

encore retentir du bruissement des armures, du claironnement des

trompettes et du fracas des piques sonnant sur le pavé. C’est encore

une procession armée, mais une procession de soldats en costume de

bataille, accompagnant le roi Henri venant militairement ouïr la messe

et remercier Dieu de la réduction de sa capitale, opérée presque sans

férir le moindre coup d’épée.

Dans la nuit, à trois heures du matin, en exécution de conventions

passées avec le roi, le duc de Brissac, gouverneur de Paris pour

la Ligue, le prévôt des marchands Lhuillier, l’échevin Langlois et

quelques capitaines de quartier, déjouant la surveillance inquiète des

Seize, s’étaient saisis de la porte Saint-Denis et de la Porte-Neuve

située sur le quai entre le Louvre et les Tuileries. Vers quatre

heures, les soldats royaux se présentèrent, franchirent ces portes

et se glissèrent immédiatement par les remparts jusqu’à la porte

Saint-Honoré, dont les canons furent retournés contre la ville vers le

débouché des grandes voies. Le roi avec une forte troupe s’acheminait

vers le Pont-Neuf par le quai de l’Ecole, où un corps de garde de

lansquenets, essayant de résister, fut rapidement culbuté, passé au fil

de l’épée ou jeté à l’eau. Henri IV était en simple pourpoint, quand il

entendit le bruit fait par la tentative de résistance des lansquenets,

il se fit boucler sa cuirasse et coiffa une salade, mais bientôt il

vit, à l’attitude du peuple de Paris, que la précaution était superflue.

[Illustration: CLOÎTRE NOTRE-DAME.--RUE CHANOINESSE. 1896]

Ce vieux Paris ligueur se réveillait stupéfait, se frottait les yeux à

la vue des écharpes blanches, mais montrait une humeur favorable. Tout

se fit dans le meilleur ordre, les Seize avertis des négociations

ouvertes, avaient été envoyés par Brissac lui-même, veiller dans le

quartier de l’Université qu’on prétendait devoir être livré au roi, les

troupes espagnoles et wallonnes furent bloquées en leurs logis, des

bourgeois gagnés à la cause royale prirent l’écharpe blanche, sortirent

en armes au petit jour, se saisirent du Pont Saint-Michel et du petit

Châtelet, tandis que les troupes royales occupaient avec célérité les

ponts et le Palais, le grand Châtelet et le Louvre, où le roi entra un

instant.

[Illustration: LA PROCESSION DE LA LIGUE, 3 JUIN 1590

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

Les Parisiens criaient: la paix! la paix! ou vive le Roi! Deux ou

trois obstinés ligueurs seulement sortirent en armes dans la cité,

mais personne ne les suivit et ils furent aussitôt jetés morts sur

le pavé. Le curé Hamilton, dans le quartier de l’Université, prit la

pertuisane aussi pour soulever ses paroissiens, mais convaincu bientôt

de l’inutilité de ses efforts, il rentra vite à son presbytère.

[Illustration: L’ABSIDE ET LE TERRAIN NOTRE-DAME AU XVIIe SIÈCLE]

Restaient les Espagnols, enfermés assez penauds dans les postes qu’ils

tenaient encore.

Henri IV fit porter au duc de Feria la proposition de se retirer avec

armes et bagages sur la Flandre à la condition qu’il ne risquerait

aucune tentative de défense inutile. Cette capitulation fut, dans la

mauvaise situation où se trouvait la garnison étrangère, acceptée

aussitôt, et s’exécuta dans l’après-midi du jour même, les Espagnols

sortant par la porte Saint-Denis «drapeaux déployés, tambours battants,

les armes sur l’épaule et la mèche éteinte».

Tout étant ainsi réglé, le roi enleva sa salade et recoiffa son feutre.

Le peuple en proie depuis six ans à l’anarchie, ayant souffert tous les

maux imaginables, entourait ce roi qu’il avait tant de fois maudit,

qu’il avait, en tant d’occasions, voué à toutes les colères du ciel;

les gens se pressaient autour de son cheval et acclamaient joyeusement

le roi légitime, le sauveur annonçant la fin des séditions, des famines

et des guerres.

Enfin, toutes les mesures prises pour s’assurer la possession

tranquille de sa capitale, ayant pourvu à tout et fait partir des

cavaliers accompagnés de hérauts et de trompettes pour annoncer une

amnistie générale par tous les quartiers, et semer en outre des billets

imprimés la veille à Saint-Denis, promettant l’oubli des choses

«passées et advenues» depuis les troubles, défendant la recherche de

quelque personne que ce fût, même des Seize, pour tous faits de guerre

civile, et portant l’engagement du roi de vivre dans la religion

catholique, Henri IV se dirigea vers la cathédrale avec un certain

nombre de gentilshommes marchant autour de lui, les uns à pied, les

autres à cheval au milieu de la multitude accourant de toutes les rues.

En avant du groupe royal, pour fendre la foule, marchait une troupe de

cinq ou six cents gendarmes qu’on avait fait descendre de cheval, armés

de toutes pièces, c’est-à-dire avec cuirasses, brassards et cuissards,

le pot en tête, traînant la pique basse «en signe de victoire consentie

volontairement» disent les _Mémoires historiques_ de Palma Cayet.

Seuls, dans cette foule traversée par le cortège guerrier, quelques

vieux ligueurs restaient silencieux, n’en pouvant croire ni leurs yeux,

ni leurs oreilles. Était-ce bien le Béarnais maudit qui marchait en

maître dans la citadelle de l’Union, dans la ville encore idolâtre des

Guises si peu de temps auparavant, était-ce lui qui s’avançait vers

la vieille cathédrale d’où si souvent de solennelles prières pour son

anéantissement s’étaient élevées vers le ciel?

Quand cette superbe troupe déboucha sur le parvis au son des trompettes

et clairons, les grosses cloches et le bourdon de Notre-Dame

ébranlaient les airs de leur formidable carillon d’allégresse, dominant

toutes les acclamations et le bruit des trompettes et des clairons.

Au grand portail, le roi mit pied à terre. Il n’y avait là, pour

le recevoir, aucun des grands dignitaires de l’Église, l’évêque de

Gondi, le doyen et les principaux chanoines étaient loin de Paris; les

prélats, les abbés et les moines qui, naguère, défilaient à la place

des piquiers royaux, la cuirasse sur le froc et la hallebarde en main,

se tenaient enfermés en leurs couvents. L’archidiacre Dreux, lequel

dans la nuit mourut subitement des suites du saisissement ressenti,

dit-on, et quelques prêtres vinrent au-devant du roi, le crucifix en

main et le haranguèrent avec un reste de mauvaise humeur, souhaitant

que «Dieu le rendant bon roi, il pût avoir un bon peuple».

--Je rends grâces et loue Dieu infiniment des biens qu’il me fait,

répondit le roi, en baisant la croix que les prêtres lui présentaient,

les reconnaissant en si grande abondance, principalement depuis ma

conversion à la religion catholique, apostolique et romaine, en

laquelle je proteste, moyennant son aide, de vivre et de mourir. Quant

à la défense de mon peuple, je m’y emploierai toujours et jusqu’à la

dernière goutte de mon sang et dernier soupir de ma vie. Quant à son

soulagement, j’y ferai tout mon pouvoir et en toutes sortes, dont

j’appelle Dieu et la Vierge sa mère à témoin.

Le roi entra dans l’église et pénétra dans le chœur jusqu’au grand

autel devant lequel on le vit s’agenouiller et se recueillir quelque

temps dans un grand silence.

Enfin, il était à Paris! Quelles réflexions devaient traverser la tête

de ce soldat qui, après tant de fatigues et de dangers, se trouvait

aujourd’hui vraiment le maître de ce royaume si chaudement disputé,

après tant de ruines accumulées, de cadavres amoncelés, de changements

et de bouleversements parmi les choses, les hommes et les sentiments!

Ces réflexions les assistants, devant la grandeur du spectacle et

l’importance de l’événement, entrevoyant la fin des luttes religieuses,

les faisaient également, et aussi la foule qui s’amassait dans l’église

et sur le parvis, à travers laquelle des bruits de prodiges couraient

déjà. La prière silencieuse du roi terminée, soudain éclatèrent les

chants et les orgues pour le _Te Deum_ d’actions de grâces qui acheva

de remuer tous les cœurs.

Quand le roi sortit de Notre-Dame, il eut, pour gagner le Louvre, à

traverser une foule encore plus serrée qu’à l’arrivée, tout Paris

descendant à la Cité pour le voir. On n’apercevait partout qu’écharpes

blanches; toutes les fenêtres sur le passage, du haut en bas des

maisons, étaient garnies de gens de toute qualité poussant les mêmes

acclamations joyeuses.

Le roi avait encore à faire en cette heureuse journée, il avait à

veiller au départ des Espagnols, suivant la capitulation consentie;

ce qu’il fit avec une courtoisie gouailleuse en allant avec ses

gentilshommes les regarder partir d’une fenêtre de la porte Saint-Denis.

--Recommandez-moi à votre maître, mais n’y revenez plus! dit-il en

rendant le salut au duc de Feria.

Le curé Boucher, quelques-uns des Seize, des prédicateurs de la Ligue,

n’osant pas se fier au pardon accordé par ce roi tant vilipendé par

eux, marchaient au milieu des compagnies espagnoles et les suivirent

jusqu’en Flandre.

Henri IV, une fois les Espagnols mis sur la route des Flandres, avait

à recevoir les présidents du Parlement, les échevins de la ville,

à pourvoir à bien des choses, comme à rassurer, par exemple, la

duchesse de Montpensier et la duchesse de Nemours, lesquelles dames

se trouvaient bien «déconfortées», Mme de Montpensier ayant eu, au

premier bruit de l’événement, un accès de terreur fortement mélangée de

furieuse colère. Il y avait à rassurer encore le cardinal de Plaisance,

légat du Pape et aussi le cardinal de Pellevé, mais celui-ci, déjà

au lit et fort malade, préféra tomber en fièvre chaude à l’hôtel des

archevêques de Sens, à la nouvelle de l’entrée du roi, et mourir le

lendemain.

Une procession annuelle fut instituée en mémoire de la reddition de

Paris. Au jour anniversaire du grand événement, la cour, le Parlement,

le bureau de la ville se réunissaient à Notre-Dame et suivaient la

procession aux Grands-Augustins.

[Illustration: DÉMOLITION DE LA CITÉ. 1860]

Les fureurs religieuses n’étaient pas complètement éteintes et le roi

se sentait encore en butte à la haine secrète de bien des prêtres

obstinément fidèles aux idées de la Ligue. Le 27 décembre de cette

même année, eut lieu l’attentat de Jean Châtel qui se souvenait trop

des prédications de la Ligue. Condamné le 29, Jean Châtel fut exécuté

le même jour aux flambeaux. Il fut amené à la nuit tombée sur la place

du parvis Notre-Dame pour y faire amende honorable devant le grand

portail, «nu, en chemise, une torche de cire ardente du poids de deux

livres à la main, après quoi, suivant les termes du jugement, il fut

remis en son tombereau, et conduit à la Grève pour y subir son arrêt».

Le soir même de l’attentat, comme le peuple était en grande rumeur,

en grande inquiétude sur la blessure du roi, et menaçait de s’en

prendre aux débris du vieux parti ligueur, le roi, pour rassurer ce

peuple inquiet, alla sur les huit heures du soir avec toute la cour

à Notre-Dame où un _Te Deum_ fut chanté, en outre duquel, peu de

jours après, fut faite une grande procession d’actions de grâces, de

la cathédrale à l’abbaye Sainte-Geneviève. Le roi venu à Notre-Dame

en carrosse suivit ensuite la procession à pied, accompagné de toute

la Cour, avec les gardes et les archers, avec le Parlement et tous

les corps constitués. Bourgeois et gens du peuple se pressaient aux

fenêtres sur le parcours, ou remplissaient les rues tapissées et

décorées.

Nombreux _Te Deum_ encore à Notre-Dame. Le 21 octobre 1597, au retour

du roi, après la campagne où il avait été forcé de se remettre à faire

le roi de Navarre pour reprendre Amiens aux Espagnols, réception

solennelle du roi victorieux et _Te Deum_ d’actions de grâce à la

cathédrale.

Le 12 juin 1598, des feux de joie furent allumés par la ville, les

cloches carillonnaient; à l’Hôtel de Ville, dix mille pains étaient

distribués aux pauvres et dix futailles de vin défoncées pour la

soif du peuple. Les autorités diverses, le Parlement en robes noires

se rendaient à Notre-Dame pour assister au _Te Deum_ chanté pour la

publication du traité de paix signé à Vervins avec l’Espagne et la

Savoie, par l’entremise du cardinal de Médicis, légat du Pape.

Huit jours après, le dimanche 21, autre et plus imposante cérémonie à

Notre-Dame. Le roi et les ambassadeurs espagnols jurent solennellement

la paix signée à Vervins. L’église pour la circonstance est toute

tendue de tapisseries, des estrades sont préparées dans le chœur pour

les grands officiers de la couronne, les seigneurs et les dames de

la cour. Le roi était placé sous un dais avec le légat du pape, des

évêques et les ambassadeurs autour de lui.

Après avoir entendu une messe solennelle, le roi et le légat vinrent se

placer devant le grand autel ainsi que les ambassadeurs Espagnols; le

chancelier et le secrétaire d’Etat s’avancèrent et firent lecture des

articles de la paix qu’ensuite le roi, la main sur les évangiles tenus

par un clerc, jura d’observer et de faire observer en son royaume.

Après révérences et salutations des ambassadeurs espagnols et

achèvement des cérémonies, le cortège royal, au bruit de mille

acclamations, quitta la cathédrale et se rendit à l’évêché où

l’attendait un magnifique festin en l’honneur du légat et des

ambassadeurs espagnols.

Le 28 septembre 1601, pour la naissance du Dauphin, le futur Louis

XIII, _Te Deum_ chanté à Notre-Dame, en même temps que dans toutes les

églises de Paris. Henri IV qui avait des enfants de ses maîtresses,

de Gabrielle d’Estrée en particulier, qu’il aurait épousée sans les

oranges empoisonnées de Zamet, possédait un héritier légitime pour son

trône, et toutes les églises de Paris carillonnaient enfin sa joie.

Dix ans après, les 29 et 30 juin 1610, une cérémonie lugubre ramenait

Henri IV à Notre-Dame. Assassiné le 14 mai, ses obsèques retardées

par différentes circonstances avaient lieu un mois et demi après sa

mort. Le 29, au milieu d’un immense concours de peuple le cortège des

funérailles suivait les rues tendues de noir du Louvre à Notre-Dame. A

la levée du corps le jeune roi Louis XIII avait un manteau de deuil à

cinq queues portées par les princes chargés de conduire le deuil, le

prince de Conti, le comte de Soissons, le duc de Guise, le prince de

Joinville et le chevalier de Guise, revêtus aussi de manteaux de deuil

à grandes queues portées par des gentilshommes.

Le premier jour des funérailles, les vêpres des morts furent seules

chantées, le corps resta en chapelle ardente; le lendemain le cortège

funèbre reparut, entendit la grand’messe des morts et accompagna la

dépouille mortelle du Béarnais jusqu’aux caveaux royaux de Saint-Denis.

[Illustration: LA TOURNELLE ET LA PORTE SAINT-BERNARD. XVIe SIÈCLE]

[Illustration: L’ABSIDE DE NOTRE-DAME VUE DU QUAI DE L’ILE

SAINT-LOUIS (HÔTEL DE BRETONVILLIERS)]

CHAPITRE XI

LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME (SUITE)

Les cérémonies sous Louis XIII.--Bagarres dans l’église.--Parlement

et Chambre des Comptes.--Le vœu de Louis XIII.--Dévastation du

chœur sous Louis XIV.--L’ancien chœur, le jubé et la clôture

historiée.--Les étendards ennemis.--Pompes joyeuses et cérémonies

funèbres.--Marie-Antoinette.--Bénédiction des drapeaux de la Garde

Nationale.--La dernière amende honorable au Parvis.--Suite des

dévastations.--Le trésor.--La déesse Raison.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 21 / 38 段