cathédrale célébrait le service solennel pour les obsèques du roi et
de ses fils François et Charles, morts l’un en 1534 et l’autre en
1536. Le cortège des obsèques fut un des plus imposants que vit jamais
la cathédrale. Tout le clergé de Notre-Dame reçut sur le parvis plus
de quarante évêques ou archevêques, tous à cheval, avec chapes et
mitres, avec plusieurs cardinaux montés de même, et nombre de princes
et seigneurs à cheval également, menant les trois corps, suivis du
Parlement, des échevins, et d’une foule de notables portant des
torches, qui reprirent après le service solennel les cadavres royaux
pour les conduire à l’abbaye de Saint-Denis.
Sous Henri II les grandes processions ne furent pas moins nombreuses
que sous François Ier; on continua à les agrémenter de supplices
d’hérétiques. Les terribles querelles religieuses prenaient chaque
jour une gravité plus grande, le trouble était plus profond, les
esprits montés trouvaient maintenant tout simple d’ajouter le bûcher au
reposoir, et de faire, des carrefours où l’on brûlait les malheureux
réformés, une station obligée des processions.
Une des cérémonies les plus belles, mais celle-là sans horrible
complément, fut la grande procession d’actions de grâces ordonnée par
le roi Henri II pour l’heureuse terminaison du siège de Metz et la
retraite désastreuse de la grande armée de cent mille hommes amenée
en Lorraine par Charles-Quint. Le 8 janvier 1553 Henri II avec toute
la cour, les plus grands seigneurs, les ambassadeurs, portant cierges
de cire blanche, les chevaliers de Saint-Michel en grand costume,
nombre de cardinaux et de prélats, la reine et les princesses, allèrent
prendre à la Sainte-Chapelle les croix de victoire et les reliques, et
les suivirent processionnellement jusqu’à Notre-Dame où fut chanté un
_Te Deum_.
On voit quelques fêtes de mariages aussi à Notre-Dame, en ces temps où
les passions religieuses se font de plus en plus vives.
C’est d’abord en 1558, le 24 avril, le mariage de la jeune reine
d’Ecosse Marie Stuart, qui allait sur ses seize ans, fleur de charme
et de beauté à peine éclose, avec le petit dauphin François tout juste
âgé de quinze ans. Marie Stuart avait été élevée à la cour de France
où elle émerveillait tout le monde par sa beauté qui commençait à
paraître, dit Brantôme, comme la lumière du soleil en plein midi, par
ses grâces, par son savoir qu’elle prouvait en prononçant des discours
latins devant la cour assemblée, par son goût pour la poésie et les
lettres. A Notre-Dame la jeune reine salua son époux du titre de
roi d’Ecosse, aux acclamations des seigneurs écossais présents à la
cérémonie; le roi Dauphin et la reine Dauphine, pauvre couple promis à
de tristes ou terribles destins, l’un qui devait si peu vivre, l’autre
qui devait si longtemps souffrir, furent en outre qualifiés de roi et
reine d’Angleterre et d’Irlande. Elisabeth devait s’en souvenir plus
tard.
En 1572 eurent lieu les noces d’Henri de Navarre et de Marguerite de
Valois, prologue de la tragédie, à la veille de la Saint-Barthélemy.
La grande souricière à huguenots était tendue, Catherine de Médicis
y avait mis sa fille comme appât. Tentative de conciliation ou piège
longuement et savamment préparé, l’histoire ne sait trop et doute dans
la complication des intrigues; peut-être l’affaire du mariage envisagée
d’abord comme gage d’apaisement fut-elle ensuite considérée comme une
occasion d’en finir avec les chefs protestants qu’elle mettait sous la
main de la cour et du parti catholique.
Après les fiançailles au Louvre le 16 août, le mariage fut célébré
le 18 à Notre-Dame. La différence de religion avait nécessité des
dispositions particulières; on avait construit sous le grand portail de
la cathédrale un vaste échafaud somptueusement paré de drap d’or, réuni
à travers la nef par une longue galerie à balustrade également parée,
à une tribune élevée devant le chœur d’où partaient deux degrés, l’un
pour descendre dans le chœur, l’autre pour sortir de l’église par le
transept sud et gagner l’Évêché.
Marguerite, la reine Margot, merveilleusement habillée, constellée de
pierreries ayant couronne, garde-corps d’hermine, et grand manteau bleu
à quatre aunes de queue portée par trois princesses, et le huguenot
Henri de Navarre qui pour la circonstance avait quitté le deuil de sa
mère morte depuis deux mois, furent mariés sous le porche de l’église
par le cardinal de Bourbon, le futur Charles X de la Ligue; puis
les deux époux pénétrèrent dans l’église et traversant toute la nef
remplie de la plus noble assistance par la galerie préparée gagnèrent
la tribune du transept. Ici l’on se sépara, la reine Marguerite
descendit au chœur pour la messe, Henri de Navarre suivi de tous les
Huguenots prirent l’autre degré et gagnèrent la cour de l’évêché où ils
attendirent en se promenant que la messe fût dite.
[Illustration: SAINT-DENIS DU PAS ET LE PETIT CLOÎTRE DERRIÈRE
L’ABSIDE DE NOTRE-DAME, XVIIe SIÈCLE]
La messe terminée, le roi de Navarre, le prince de Condé, l’amiral
Coligny et les seigneurs huguenots rentrèrent dans l’église. Henri
de Navarre prit sa femme par la main pour la mener dîner à l’évêché.
On soupa le soir des noces en grand appareil dans la grande salle
du Palais, pour commencer la série des fêtes et divertissements qui
devaient avoir un si terrible lendemain.
«Nous estant ainsi mariez, dit la reine Marguerite en ses Mémoires,
la fortune qui ne laisse jamais une félicité entière aux humains
changea bientôt cet heureux estat de triomphe et de nopces en un tout
contraire.»
Le successeur de Charles IX, le troisième des fils de Catherine
qui se succédèrent sur le trône de France, Henri III aimait fort à
processionner, on le sait, et à courir les sermons d’une paroisse à
l’autre, plaisirs pieux que ce roi, étrange en tout, entremêlait de
mascarades profanes et de courses aux mauvais lieux, avec sa bande de
mignons qui le suivait fidèlement dans ses fringales de dévotions comme
dans ses folies de carnaval. En 1583, alors que la Ligue grandissante
lui créait de sérieux embarras et lui donnait de cruels soucis, Henri
III eut encore une fantaisie qui lui sembla propre à donner une haute
idée de sa dévotion au peuple de Paris, si porté vers la très sainte
Ligue et que toutes les processions royales n’avaient encore pu édifier
suffisamment. Il avait pris en Avignon, à son retour de Pologne,
quelque goût aux confréries de pénitents flagellants auxquelles il
s’était fait affilier avec la reine.
Après avoir largement fêté le carnaval de 1583 de façon à se faire
admonester en chaire par les prédicateurs,--le roi, dit l’Estoile,
avec ses mignons furent en masques par les rues de Paris, où ils firent
mille insolences; et la nuit allèrent rôder de maison en maison,
faisant vilenies et lascivités avec ses mignons frisés, bardachés et
fraisés, jusqu’à six heures du matin du premier jour de carême...
Henri III, déposant les masques, ouvrit le carême avec autant d’ardeur
que les bals, en fondant au couvent des Augustins la congrégation des
pénitents de l’Annonciation de Notre-Dame ou des _Pénitents Blancs_.
Il y fit entrer avec lui ses mignons et d’autres gentilshommes de sa
cour, ainsi que quelques-uns «des plus apparents» du Parlement et de
la chambre des Comptes, avec bon nombre de notables bourgeois, et le
25 mars la nouvelle confrérie fit sa première et solennelle procession
des Grands Augustins à Notre-Dame. Les pénitents, tous enfouis en un
sac ou cagoule de toile blanche, avec un capuchon cousu au collet par
derrière, percé de deux trous pour les yeux par devant, marchaient
deux par deux, tous les rangs confondus. «Le cardinal de Guise, dit
l’Estoile, portait la croix; le duc de Mayenne, son frère, était
maître des cérémonies, le frère Edmond Auger, jésuite, bateleur de son
premier métier et un nommé du Peyrat chassé de Lyon pour crimes divers
marchaient en tête.
[Illustration: PASSAGE RUE DES CHANTRES. 1830]
«Les chantres du roi couverts du même sac chantaient les litanies en
faux bourdon. Arrivée au parvis Notre-Dame, toute la confrérie se mit
à genoux, entonna le _Salve Regina_ en très harmonieuse musique, et ne
les empêcha la grosse pluye qui dura tout le jour, de faire et achever
avec leurs sacs percés et mouillés leurs cérémonies commencées.»
Les pénitents se flagellaient à coups de discipline tout le long de la
route et très sérieusement, «même des mignons auxquels on voyait le
pauvre dos tout rouge des coups qu’ils se portaient; ils recommencèrent
aux flambeaux le soir du jeudi saint, allant toute la nuit d’église en
église et en grand magnificence de luminaire et de musique excellente,
faux bourdonnée».
Cela n’empêchait point les gens de Paris de railler le roi et ses
«vraies mômeries» même à la cour, où les pages du Louvre s’amusaient
à parodier les pénitents en chantant des chansons de lansquenets, ce
pourquoi le roi en fit fouetter plus de cent.
Sur ces processions et ces parodies religieuses il courait des chansons
et des épigrammes, entre autres celle-ci:
Après avoir pillé la France,
Et tout son peuple dépouillé,
N’est-ce pas belle pénitence
De se couvrir d’un sac mouillé?
[Illustration: LE PALAIS ÉPISCOPAL]
Il faut noter, avant de continuer le chapitre des processions, parmi
les grandes cérémonies que vit Notre-Dame, le service solennel fait
pour le repos de l’âme de Marie Stuart, reine d’Ecosse, nièce de
messieurs de Guise, veuve du petit roi François II et de Bothwell,
décapitée dans sa prison à l’âge de quarante-cinq ans, le 8 février
1587. La malheureuse Marie, beauté fatale à beaucoup, comblée par la
nature de tous les dons de l’esprit, pour qui les peuples s’étaient
égorgés et tant de beaux seigneurs assassinés, avait été tenue captive
pendant dix-huit années par la terrible Elisabeth. Quand le bourreau
d’Elisabeth montra au peuple cette tête où tant de passions avaient
passé, «en cette montre, dit l’Estoile, sa coiffure chut en terre, on
vit que l’ennui et la fâcherie avaient rendue toute blanche et chenue
cette pauvre reine qui vivante avait emporté le prix des plus belles
femmes du monde».
Le service en l’honneur de la reine d’Ecosse eut lieu le 13 mars à
la cathédrale, le duc de Mayenne et tous les princes de la maison
de Lorraine y assistaient en longs manteaux de deuil; le Parlement,
la chambre des Comptes, le Châtelet, le prévôt des marchands et les
échevins étaient également en robes de deuil le chaperon sur les
épaules. Il y eut de grandes démonstrations de douleur, Paris n’avait
point assez de larmes pour cette victime de la politique, que le parti
de la Ligue voulait transformer en martyre catholique, morte uniquement
pour sa foi, et tous les jours les prédicateurs s’efforçant d’attiser
les haines populaires «dextrement la canonisaient dans leurs sermons».
De processions en mascarades, d’intrigues en négociations, les années
passaient, la situation de plus en plus s’embrouillait et s’aggravait
dans la confusion des partis au-dessus desquels grandissait la
puissance de la Ligue, poussée par la maison de Guise. Enfin toutes les
mines éclatèrent par la révolution de 1588 qui chassa le roi de Paris
et livra pour cinq ans la capitale aux Guises et à l’Espagne.
La matinée de la grande journée des Barricades fut employée par les
troupes du roi, les gardes suisses et françaises occupant différents
points de la ville, et par les émeutiers à échanger des menaces, et à
se regarder de travers par-dessus les tas de pavés qui s’amoncelaient
sous la direction de gentilshommes et de soldats envoyés par le duc
de Guise, pour échauffer le zèle ligueur et former un fond solide aux
rassemblements populaires.
Les chaînes tendues et les barricades terminées un peu partout, la
bataille commença dans la Cité, au moment où le roi venait d’ordonner
aux troupes de se rabattre sur le Louvre. Les arquebuses ligueuses
entamèrent le feu vers le petit Pont et le Marché-Neuf, et en même
temps les pavés et les pierres commencèrent à pleuvoir de toutes les
fenêtres sur les compagnies de Suisses cernées de tous côtés.
Bientôt le combat devint furieux sur le Marché-Neuf au pied de l’église
Saint-Germain le Vieux, et les Suisses se mirent en retraite par la rue
Neuve-Notre-Dame. Leurs chefs, les seigneurs d’O et Corse essayèrent
de parlementer pour obtenir le passage, mais les assaillants ne s’en
montraient que plus ardents et plus furieux. L’arquebusade augmentait;
écrasés par les pavés des fenêtres, les pauvres Suisses semèrent des
cadavres tout le long de la rue Neuve-Notre-Dame, les uns jetaient
leurs armes, criaient à mains jointes montrant leurs chapelets: «Bons
catholiques!» et «Miséricorde!» M. de Brissac en sauva une partie qui
se rendit en criant: Vive Guise; il les fit désarmer et les enferma
en une boucherie du Marché-Neuf. Les autres purent passer le pont
Notre-Dame et regagner le Louvre, mais les seigneurs d’O et Corse,
échappés de la tuerie, confessèrent «qu’ils n’avaient jamais eu tant de
peur que cette heure-là». Pendant ce temps on creusait une grande fosse
au milieu du Parvis Notre-Dame, et l’on y jetait les cadavres laissés
sur le terrain par les Suisses.
Paris était tout aux Guises et à la Ligue, et le lendemain le roi,
menacé dans son Louvre par la révolution triomphante, s’échappait par
les Tuileries, galopait jusqu’à Saint-Cloud où quatre mille soldats
suisses et français venaient le rejoindre.
En décembre 1588, à Blois, le roi prend sur le duc de Guise sa
revanche de la journée de mai. Aux Etats réunis à Blois et composés en
majorité de ligueurs, il jette le cadavre du duc de Guise, tué dans
l’antichambre royale par quelques-uns des quarante-cinq Gascons de sa
garde particulière, et celui du cardinal de Guise dépêché ensuite à
coups de hallebarde.
Quand, la veille de Noël, arrive la nouvelle de ces meurtres, Paris
entre dans un vrai délire de douleur et de fureur, que les chefs
ligueurs, les Seize, les curés des paroisses et les prédicateurs
s’efforcent d’entretenir par tous les moyens. Le Parlement rend un
arrêt contre les «meurtriers et assassinateurs de messieurs le cardinal
et duc de Guise», la Sorbonne va proclamer la déchéance d’Henri III,
«le perfide tyran, l’Hérode turc, allemand, anglais et polonais par le
corps et diable par l’âme» des prédicateurs de la Ligue.
La ville de Paris voulut tenir sur les fonts du baptême, par les
mains de ses magistrats, un enfant dont la duchesse de Guise accoucha
en janvier, un mois après la mort de son mari. Ce fut une journée
magnifique où les capitaines, les quarteniers et dizainiers de Paris
marchaient deux à deux, portant flambeaux de cire blanche et suivis
des archers, arbalétriers et arquebusiers de la ville, tous avec mêmes
flambeaux, au bruit des canons tonnant sur la Grève.
Le 30 janvier eut lieu à Notre-Dame une imposante cérémonie funèbre
en l’honneur du duc et du cardinal de Guise, en présence des cours
diverses du Parlement et du corps de ville, au milieu d’un concours de
peuple tel, dit l’Estoile, «que si c’eussent été des funérailles d’un
roy»; après laquelle cérémonie commencèrent des processions allant
de paroisse en paroisse, faisant des stations aux portraits des deux
princes défunts, ou à leurs effigies de cire percées de grands coups
de poignards, exposés partout. Dans ces processions, hommes et femmes,
petits garçons et petites filles, au nombre quelquefois de cinq ou six
cents, marchaient à demi nus en signe de désolation, avec des quantités
de religieux et de prêtres nu-pieds ou même vêtus seulement d’une
sorte de sac de toile blanche. On vit même avec une dramatique mise
en scène une procession générale d’enfants des deux sexes, en nombre
immense; ils portaient tous des cierges allumés qu’à un moment donné
ils éteignirent sous leurs pieds en disant: «Dieu permette qu’en bref
la race des Valois soit entièrement éteinte!»
[Illustration: ESCALIER DANS LES GALERIES DE NOTRE-DAME]
Et ce peuple était «si enragé de processions» que revenant à peine des
processions de la journée, il retournait dans la nuit réveiller ses
curés et les forçait à reprocessionner, les traitant de _politiques_
et d’_hérétiques_ s’ils tentaient de faire quelques objections à leurs
paroissiens pour ce zèle intempestif. Le processionisme était, avec les
sermons, la folie de cette révolution si dévotieuse; ces processions
à tout propos nous représentent les fameuses _manifestations_ des
révolutions de notre temps, de même que nous pouvons voir nos _clubs_
et nos _Réunions publiques_ dans les églises où déclamaient les enragés
prêcheurs de la Ligue. En 1588, tout commençait et se poursuivait par
prédications et par processions. Cette rage de dévotions n’empêchait
pas la licence d’être grande, même dans les églises, où, à la faveur de
la nuit, certains de ces zélés catholiques ne se gênaient point pour
rire et _muguetter_ au grand scandale de ceux qui processionnaient de
bonne foi.
En juillet de l’année suivante, les troupes réunies d’Henri III et du
roi de Navarre étant venues mettre le siège devant Paris, lequel malgré
processions et sermons n’eût alors pas été en état de résister bien
longtemps, le coup de poignard du moine Jacques Clément exécutant Henri
III au milieu de son armée, en son camp de Saint-Cloud, assouvit les
haines des guisards et des ligueurs et sauva la ville aux abois.
Le Jacobin assassin devint saint Jacques Clément, un martyr de la foi;
on le voulait faire canoniser, et en attendant il fut proposé de lui
élever une statue dans Notre-Dame.
Henri IV durant quatre années encore devra chevaucher l’épée au poing
pour conquérir son royaume morceau par morceau, tournant autour de sa
capitale et cherchant à l’enlever par de brusques attaques. Le parti
de la Ligue s’est fortifié, Paris pendant des années est une grande
place de guerre, les Parisiens constamment sous les armes, en exercice
sur les places, de garde en leurs quartiers, aux remparts et boulevards
nouvellement élevés, sont devenus peu à peu des soldats, tous portant
l’arquebuse ou la hallebarde pour l’Union catholique.
[Illustration: JOURNÉE DES BARRICADES.--COMBAT SUR LE MARCHÉ-NEUF]
Même les moines des couvents étaient enrégimentés et quelques-uns
se distinguèrent aux escarmouches, comme les quelques jésuites qui,
de garde une nuit aux remparts du côté du faubourg Saint-Jacques,
repoussèrent une tentative d’échellade des troupes royales. Ces moines
formaient ainsi des bataillons casernés que l’on pouvait avoir sous la
main à toute heure en cas de besoin.
Outre toutes les milices bourgeoises, toujours assez longues à
rassembler par les tambours des quartiers, les Seize avaient organisé
quelques compagnies ou bandes régulières, véritables soldats
entièrement à leurs ordres, qu’ils logeaient où ils pouvaient.
Chaque révolution voit naître ainsi des corps formés de la partie jeune
et remuante des milices bourgeoises, imbue plus violemment des passions
du temps, par exemple certaines compagnies des sections de 93, la
mobile de 48, ou les compagnies de guerre et les corps francs de 70-71.
A cette époque, les galeries hautes de Notre-Dame servirent au logement
de ces compagnies. La cathédrale fut alors comme une caserne guisarde.
Dans la grande restauration de l’édifice entreprise de nos jours on a
retrouvé bien des traces de ce casernement. «En enlevant les anciens
carrelages des galeries, dit Viollet le Duc, on a trouvé meubles
brisés, vêtements, fragments d’ustensiles de cuisine; tout avait été
jeté pêle-mêle dans les reins des voûtes à la dernière heure de la
tyrannie des chefs de la Ligue.»
Aux voûtes de Notre-Dame étaient suspendus de nombreux drapeaux
enlevés, disait-on, aux troupes royales. Quelques-uns peut-être
étaient vrais et avaient été rapportés par les reîtres de Mayenne, qui
d’ailleurs en avaient laissé bien davantage aux mains des royaux aux
journées d’Arques et d’Ivry; les autres étaient de la fabrication de la
duchesse de Montpensier ou des Seize, qui ne reculaient point devant
les plus grossières supercheries pour exciter le zèle des Parisiens et
les encourager à la résistance.
En janvier 1590 était arrivé un légat envoyé par le pape Sixte-Quint
pour fortifier le parti de la Ligue, «opérer la réunion de tous
les Français à la loi romaine et concourir à l’élection d’un roi
catholique»; c’est-à-dire au fond pour veiller aux intérêts du
Saint-Siège et travailler à l’élection du prince, soit de la maison de
Lorraine, soit d’Espagne, qui offrirait le plus de garanties.
Le cardinal Gaetano, légat du pape, accompagné d’une suite nombreuse
de moines et de prédicateurs fameux venant renforcer ceux que Paris
renfermait déjà, fit une entrée solennelle le 20 janvier. Le cardinal
de Gondi, évêque de Paris, plusieurs évêques des provinces et les
principaux de l’Union, avec dix mille bourgeois allèrent à sa rencontre
à la porte Saint-Jacques. Seize bataillons de milice bourgeoise
rendaient les honneurs. Après la harangue du prévôt des marchands
La Chapelle-Marteau, qui l’assura de la soumission des Parisiens au
Très Saint-Père, le légat monté sur une mule fut placé sous un dais
et marcha en grande pompe jusqu’à Notre-Dame pour entendre un _Te
Deum_ solennel, après lequel il fut conduit à l’évêché qui avait été
magnifiquement préparé pour lui servir de résidence pendant son séjour.
Le surlendemain de son arrivée, le légat alla au Parlement escorté
d’un grand nombre de seigneurs et de ligueurs marquants; il parut en
la Chambre dorée où les cours étaient assemblées et s’avança pour se
placer dans l’angle où était le siège du roi pour les lits de justice,
mais le président Brisson le retint et «le prenant par la main comme
voulant lui faire honneur, le fit asseoir sur le banc au-dessous de
lui». Quelque temps après, le légat officiant pontificalement, assisté
de plusieurs évêques et prélats, fit prêter au prévôt des marchands,
aux échevins, colonels, capitaines, lieutenants, et enseignes de tous
les quartiers et dizaines de Paris, le serment d’employer leurs vies
pour la conservation de la religion catholique, apostolique et romaine,
et de ne prêter jamais obéissance à un roi hérétique quel qu’il fût,
lequel serment les colonels et capitaines devaient ensuite faire jurer
au peuple, chacun en son quartier.
La guerre se poursuivait en province, Mayenne se faisait battre à
Arques et à Ivry. En mai 1590, le Béarnais poussa une pointe sur Paris
pour tâter la capitale, mais il n’était pas temps encore, une attaque
sur les faubourgs du nord échoua, La Noue, toujours en avant, ayant
été blessé grièvement près de Saint-Laurent. Les royaux s’emparèrent
des ponts de Charenton et de Saint-Maur, brûlèrent les moulins de
Belleville pour affamer la ville. Henri IV dirigeait les opérations
du haut de Montmartre, où il s’était logé dans l’abbaye, pour les
beaux yeux de l’abbesse, disait-on. L’attaque de vive force n’ayant
pas réussi «à amollir la dureté de ce peuple», les troupes royales
s’établirent pour un investissement en règle.
[Illustration: PLACE DU PARVIS NOTRE-DAME, 1860, D’APRÈS MARTIAL
POTÉMONT]
Mayenne, de retour d’Ivry, s’était échappé pour courir en Flandre
solliciter des secours des Espagnols, laissant la direction des
affaires à son frère le duc de Nemours, grandement secondé par la
remuante Mlle de Montpensier.
Paris investi, entendant journellement le canon et les mousquetades aux
faubourgs et commençant à ressentir les effets de la disette, recourait
de plus belle aux prédications et aux processions. Le 3 juin fut une
des plus curieuses journées de ces temps si extraordinaires; c’est le
jour de la fameuse procession des couvents en armes, dite _Procession
de la Ligue_. C’était une revue plutôt qu’une procession, une montre
des religieux et des écoliers, convenue la veille aux Augustins entre
le gouverneur, les abbés et les docteurs de la Sorbonne.