C’est au printemps de l’an 1302 que les délégués, barons, prélats et

gens des communes se réunirent en l’église Notre-Dame de Paris. Le

roi Philippe, qui déjà avait fait brûler solennellement des bulles

pontificales, fit lire des lettres du pape, vraies ou fausses,

réclamant du roi foi et hommage pour son royaume, et soumission

à l’Église pour le temporel comme pour le spirituel. Les Etats

protestèrent avec indignation, le roi demanda aux prélats et abbés de

qui ils reconnaissaient tenir leur temporel, aux chevaliers de qui ils

reconnaissaient tenir leurs fiefs. La réponse n’était pas douteuse,

tous déclarèrent qu’ils avaient tenu et qu’ils tenaient terres,

fiefs et bénéfices de lui et des rois ses prédécesseurs, et qu’ils

déclaraient vouloir continuer à les tenir fidèlement.

Le pape fut violemment attaqué par les orateurs des Etats, on dénia

sa légitimité, on le traita d’intrus, de faux pape et d’hérétique.

Puis noblesse, clergé et communes, après délibérations, écrivirent des

lettres séparées au collège des cardinaux, lettres de protestation

énergique contre les agissements du pape, accusant de tous les troubles

de la chrétienté son âpreté à tirer argent de la collation des

bénéfices, des abbayes, évêchés et archevêchés. Le tiers état, en cette

assemblée à Notre-Dame, parla nettement: «A vous très noble prince,

dirent les gens des Communes, supplie et requiert le peuple de votre

royaume que vous gardiez la souveraine franchise de cet Etat qui est

telle que vous ne recognoissiez de votre temporel souverain en terres,

fors Dieu!»

[Illustration: NOTRE-DAME.--LA PORTE ROUGE]

Il y eut même une curieuse consultation de l’avocat Pierre Dubois, qui

par des motifs de droit comme s’il parlait d’une affaire privée, exposa

toutes les raisons qu’avait Philippe pour repousser les prétentions

des papes à une sorte de tutelle sur les rois, montrant que si ce

droit avait jamais existé, il serait depuis longtemps éteint par

prescription, comme s’éteignent tous les droits dont on n’use pas,

etc... Pierre Dubois allait même jusqu’à dire que si le pape arguait

contre la prescription, l’argument pourrait se retourner contre lui

puisque sans la prescription, l’empereur de Constantinople qui lui

a donné tout son patrimoine pourrait comme donateur, ou l’empereur

d’Allemagne comme subrogé à sa place, révoquer cette donation et

réduire ainsi la papauté à la pauvreté des temps antérieurs à

Constantin.

Aussitôt après les premiers Etats, après les seconds, convoqués l’année

suivante non plus à Notre-Dame mais au Louvre, la lutte entre le pape

et le roi prit un caractère plus violent, à coups de bulles du côté de

Boniface, avec des armes temporelles plus effectives du côté du roi. Il

y eut la prise d’Anagni et l’enlèvement du pape par Nogaret, petit-fils

d’un Albigeois mort sur le bûcher; puis survinrent la mort de Boniface

et celle de son successeur Benoît XI qui ne porta la tiare que peu

de mois. Le roi voulut, pour en finir, un pape de sa main: il procura

la tiare à Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, qui paya son

élévation en sacrifiant l’ordre du Temple, trop riche et trop puissant

au gré du roi, jaloux d’abattre cette puissance et de mettre la main

sur cette richesse. La papauté quittait Rome et s’installait en 1308 en

la ville d’Avignon, où elle devait rester près de soixante-dix ans.

A la destruction des Templiers, la cathédrale de Paris gagna, dit-on,

son portail occidental construit par Pierre de Chelles, de 1313 à 1320,

avec quelques bribes des richesses confisquées sur l’ordre.

En 1304, pour venger les désastres d’une première expédition en

Flandre, le massacre de Bruges, la journée des Eperons d’or de

Courtrai, où la chevalerie, par sa fougue inconsidérée, s’était

fait écraser comme elle devait le faire plus tard encore à Crécy, à

Azincourt, à Poitiers, Philippe le Bel marcha sur la Flandre avec

une forte armée qui se heurta à Mons-en-Puelle contre 60.000 rudes

compagnons mis en ligne par les villes de Flandre. Après de longues

heures passées sous un soleil torride à escarmoucher, à tâter les

Flamands enfermés derrière un immense rempart de chariots dans lequel

ils avaient ménagé trois portes pour les sorties, les Français crurent

la journée finie et commencèrent à se désarmer et à camper en face de

l’ennemi. Subitement, les Flamands, en trois divisions, sortirent de

leur forteresse et tombèrent sur le camp français. Le quartier du roi

eut à soutenir le plus terrible choc: la trombe des Flamands renverse,

écrase; la chevalerie, qui déjà se trouvait à demi désarmée, est rompue

et mise en débandade. Tout semblait perdu: le roi, qui allait se mettre

à dîner au moment de l’attaque, avait failli être tué ou pris, il put

heureusement sauter sur un cheval et rallier autour de lui un gros de

combattants.

Les assaillants, se croyant victorieux, pillaient déjà les tentes et

les bagages; la chevalerie française, revenue de sa surprise, profita

de leur faute et les chargea avec fureur. Le combat se rétablit,

continua malgré la nuit venue et se termina par la déroute des Flamands.

Mais le péril avait été grand un instant pour le roi; il avait fait

vœu, s’il sortait victorieux de l’affaire, d’offrir à Notre-Dame son

harnais de guerre, qu’il n’avait pu endosser qu’incomplètement pour

combattre. En conséquence de ce vœu, un jour de l’automne de 1304,

le roi, accompagné d’une foule de seigneurs ayant été avec lui aux

champs de Mons-en-Puelle, entra à cheval dans l’église en fête, poussa

jusqu’au chœur et s’en vint faire solennellement hommage à la Vierge

Marie de son armure de guerre.

Jusqu’à la Révolution, une statue équestre de Philippe le Bel figura

dans la nef, sur un soubassement porté par quatre colonnes, au dernier

pilier de droite avant le chœur. Cette image du roi était revêtue de

l’armure portée à la bataille, armure offerte à Notre-Dame avec le

destrier royal. Probablement le corps de la statue revêtu de cette

armure fut refait dans le cours des siècles, il y a des obscurités dans

les traditions, et peut-être l’attitude même fut légèrement changée,

car on aperçoit certaines différences dans les quelques représentations

qui nous en restent. Celle qui se trouve dans le recueil de Montfaucon

paraît être la plus fidèle, mais on ne peut distinguer au juste si le

monument est une statue en armure ou _revêtue_ d’une armure, comme cela

dut être aux premiers temps.

Il y eut, au siècle dernier, de longues discussions à propos de cette

statue: les uns prétendaient qu’elle représentait Philippe VI de

Valois, qui à la bataille de Cassel en 1328, s’était trouvé un moment

dans le même danger que Philippe le Bel à Mons-en-Puelle et avait de

la même façon triomphé des Flamands. L’écrivain Saint-Foix s’appuyant

sur certains documents, sur d’anciennes chroniques, soutenait que

c’était Philippe VI qui était entré à cheval dans la cathédrale pour

faire l’offrande de ses armes à la Vierge; le président Hénault et le

chapitre de Notre-Dame tenaient pour Philippe le Bel. La confusion

venait de ce que les deux rois, en reconnaissance des victoires de Mons

et de Cassel, avaient fait tous deux quelques donations à Notre-Dame

de Paris, à Notre-Dame de Chartres et à différentes autres églises.

Dans la nef de Chartres, on voyait aussi la statue d’un roi armé et

à cheval. Il y était aussi de tradition que Philippe de Valois était

venu offrir son cheval et son armure en don à la Vierge, rachetant

son destrier par une somme de mille livres. Un harnais de guerre

composé d’un heaume, d’une cotte de mailles et de différentes pièces,

conservé aujourd’hui au musée de Chartres, est indiqué comme provenant

de Philippe le Bel ou de son fils. Peut-être est-il moins ancien et

provient-il d’autres princes qui ont jadis fait des dons du même genre

à Notre-Dame de Chartres. Les deux rois portaient tous deux le même

nom, ils avaient vaincu tous deux en Flandre, à vingt ans de distance,

en août, l’un le 18, l’autre le 23; on pouvait confondre, et les

anciens bréviaires de Notre-Dame, paraît-il, étaient eux-mêmes tombés

dans cette confusion. Peut-être encore Philippe de Valois dans le

même péril que son prédécesseur a-t-il répété le même vœu et après la

victoire renouvelé l’acte de Philippe le Bel.

Le doute subsiste, mais que ce soit Philippe IV ou Philippe VI, dans

tous les cas quelle scène grandiose sous les voûtes de la superbe

église, quel spectacle bien fait pour exalter ces âmes guerrières,

ces cœurs vaillants revêtus de fer, que ce roi entrant tout armé et

à cheval, en harnais de la bataille, suivi d’une foule nombreuse de

barons et de soldats, pour présenter ses actions de grâce, et reçu

à l’autel par le clergé de la cathédrale, avec toutes les pompes

du culte, au milieu des hymnes et des musiques roulant douces ou

éclatantes par-dessus toutes les têtes, dans l’immense nef en fête.

Saint-Foix dans sa dissertation à ce propos, tout en réclamant, à tort

ou à raison, le changement de l’inscription de la statue qui portait:

_Rex Philippus Pulcher_, en _Rex Philippus Valesius_, ajoute, pour

ceux qui s’étonnaient que le roi fût entré dans une église à cheval

«qu’au service fait à Saint-Denis en 1389 pour le connétable Bertrand

Duguesclin par l’ordre de Charles VI, les chevaliers qui menaient le

deuil entrèrent à l’église sur des chevaux caparaçonnés de noir et que

l’évêque qui célébrait la messe descendit de l’autel après l’Évangile,

et que s’étant placé à la porte du chœur, il reçut l’offrande des

chevaux en leur mettant la main sur la tête».

La statue votive de Philippe le Bel était encore à Notre-Dame en 1792.

Des fédérés marseillais venus à Paris peu de jours avant le 10 août,

pour coopérer au décisif assaut qui se préparait contre la royauté,

visitaient la cathédrale, que l’on ne songeait point encore à consacrer

à la déesse Raison. Pendant que l’on chantait les vêpres à l’autel,

ils se précipitèrent sur l’effigie royale pour se faire la main, la

chargèrent à coups de sabre et finirent par la mettre en pièces. Ainsi

périt cette statue d’un intérêt historique si considérable, précieuse

aussi comme spécimen, ou comme représentation, d’un harnais de guerre

princier du commencement du XIVe siècle.

[Illustration: LA STATUE DE PHILIPPE LE BEL]

Le 14 août 1357, eut lieu à Notre-Dame l’offrande solennelle par le

prévôt des marchands Etienne Marcel et les échevins, de la _Grande

Chandelle_ annuelle, dont nous avons parlé, c’est-à-dire du cierge de

cire molle de la longueur des remparts, en exécution du vœu fait par

des bourgeois de Paris après la bataille de Poitiers. Les troubles

allaient entrer dans la période grave.

Après la fin du drame parisien par le massacre d’Etienne Marcel, après

les deux années de guerres qui suivirent, tant contre les bandes du roi

de Navarre que contre celles d’Edouard III d’Angleterre, le roi Jean,

délivré par le traité de Brétigny, revint en France. Sa captivité avait

duré un peu plus de quatre années. La France espérait enfin repos et

tranquillité. Paris fit une belle réception à ce roi dont l’absence

avait donné lieu à tant des troubles; le roi Jean vit toute la

population sur son passage et des réjouissances comme aux entrées après

les Sacres, tout le long de la rue Saint-Denis jusqu’à Notre-Dame, où

il vint prier et rendre grâces solennelles pour sa délivrance.

En 1389, à l’entrée solennelle de la reine Isabeau dans Paris, entrée

qui nous représente bien le modèle typique le plus brillant de ces

solennités, le cortège arrêté par des jeux et cérémonies à tous

les carrefours depuis la porte Saint-Denis, n’arriva sur le parvis

Notre-Dame qu’à la nuit tombée. La jeune reine Isabeau descendit de

sa litière et fut conduite par les ducs de Berry, de Bourgogne, de

Touraine et de Bourbon au grand portail où la reçut l’évêque avec tout

son clergé, lesquels «chantant haut et clair à la louange de Dieu et de

la Vierge Marie,» dit Froissart, conduisirent la reine, les princes et

toutes les nobles dames jusqu’au grand autel où se firent les oraisons.

Puis la reine offrit au Trésor la couronne que les petits angelets

descendant du _Paradis_ de la porte Saint-Denis lui avaient posée sur

la tête, et en reçut une plus riche que l’évêque et les quatre ducs lui

«assirent sur le chef».

[Illustration: LE BUREAU DES PAUVRES, PLACE DU PARVIS NOTRE-DAME]

La reine et les dames, en quittant Notre-Dame, furent remises en

litière et le cortège prit le chemin du Palais, aux flambeaux, au

milieu de plus de cinq cents cierges. Beaux commencements d’un règne

qui devait être si malheureux, si fécond en désastres, en douleurs

pour le pays qu’attendaient les guerres civiles, l’invasion anglaise,

égorgements, ruines et massacres... Cette reine reçue avec tant

d’allégresse et si joyeusement fêtée, si elle ne portait pas toutes

ces calamités dans les plis de sa robe, devait cependant entrer pour

une bonne part comme cause effective dans le déroulement des sombres

événements.

Et quarante-six ans après, le 25 septembre 1435, le cadavre d’Isabeau

morte à l’hôtel Saint-Paul, alliée des Anglais, chargée des

malédictions générales et abandonnée de tous, même des Anglais dont

elle avait aidé à fortifier la domination, était présenté à Notre-Dame,

sans pompe aucune, puis envoyé à Saint-Denis par la rivière sous la

garde de quelques serviteurs seulement.

Plusieurs fois dans l’intervalle, on vit le malheureux roi Charles

VI, quand il échappait pour un temps à sa démence, venir entendre

une messe d’actions de grâces à Notre-Dame. Après la catastrophe de

l’hôtel Saint-Paul, dite du Bal des Ardents, où quatre sur cinq des

pauvres jeunes seigneurs qui faisaient avec le roi «la mascarade _des

hommes sauvaiges_» périrent brûlés vifs sur la place «avec une telle

pestilance et horribleté que c’était hideur et pitié de l’ouïr et du

voir», le roi préservé du feu par la duchesse de Berry qui l’avait

couvert de sa robe, vint à Notre-Dame à cheval accompagné de ses oncles

marchant à pied, pour rendre grâce au ciel d’avoir pu par miracle

échapper au feu.

Vers la fin de cette longue période de malheurs, en 1431, l’Anglais est

si bien le maître dans Paris que le jeune Henry VI, roi d’Angleterre,

est couronné roi de France comme héritier de son grand-père naturel

Charles VI, en l’église Notre-Dame. C’est l’année de la mort de Jeanne

d’Arc, brûlée six mois auparavant. Depuis onze ans, Paris s’est habitué

à la domination anglaise ou plutôt à l’idée de la légitimité des

prétentions du roi d’Angleterre sur la couronne de France.

«Le 16 décembre 1431, dit le _Bourgeois de Paris_, un dimanche, vint

ledit roi Henry du Palais Royal (palais de Justice) à Notre-Dame de

Paris; c’est à savoir à pied, bien matin, accompaigné des processions

de la bonne ville de Paris qui tous chantoient, moult mélodieusement;

et en ladite église avoit un échafaud qui avoit bien de long et de

large et montoit sus à bien grants degrés larges, que dix hommes et

plus y pouvoient de front; et quand on estoit dessus on pouvoit aller

par dessous le crucifix, autant dedans le chœur comme on avoit fait par

dehors, et estoit tout peint et couvert d’azur, et là fut sacré de la

main du cardinal de Vincestre...»

Le sacre fut suivi d’un banquet dans la grande salle du palais, dont

nous avons raconté, d’après le _Bourgeois de Paris_, les désordres et

aussi la parcimonie, ce dont se plaignait fort ledit _Bourgeois_.

Les armées du Dauphin, privées de la pauvre Jehanne, continuaient à

guerroyer dans les provinces avec des succès divers; elles devaient

mettre encore bien des années à enlever définitivement le royaume aux

Anglais. Paris enfin fut repris dans l’année 1436.

Paris craignait quelques représailles des troupes royales si mal

reçues en 1429, lors de la tentative de Jeanne d’Arc sur la Porte

Saint-Antoine. Aussi pendant que le connétable de Richemont, aux cris

de «Ville gagnée!» rabattait la garnison anglaise sur la Bastille, «les

gens de Paris, aucuns bons chrestiens et chrestiennes, se mirent dans

les églises et appelaient la glorieuse Vierge Marie et M. Saint-Denis

qui apporta la foi en France, qu’ils voulsissent prier à Notre-Seigneur

qu’il ostât toute la fureur des princes et de leur compaignie. Et

vraiment fut bien apparent que M. Saint-Denis avait été advocat de la

cité par devers la glorieuse Vierge Marie et la glorieuse Vierge Marie

par devers Notre-Seigneur Christ, car quand ils furent entrés dedans,

ils furent si mus de pitié et de joie qu’ils ne se purent oncques tenir

de larmoyer. Et disait le connétable aux bons habitants de Paris: Mes

bons amis, le bon roy Charles vous remercie cent mille fois et moi de

par lui, de ce que si doulcement vous lui avez rendu sa maîtresse cité

de son royaume; et si aulcun de quelque estat qu’il soit, à mesprins

par devers monsieur le Roy, soit absent ou autrement, il lui est tout

pardonné».

Et le connétable de Richemont s’étant assuré des principales positions

marcha vers Notre-Dame, suivi de ses capitaines et des seigneurs

de son armée. Au milieu du tumulte joyeux, au bruit des canons qui

tiraient sur les Anglais enfermés dans la Bastille Saint-Antoine, le

connétable et ses capitaines descendirent de cheval sur le parvis de la

cathédrale et entrèrent tout armés dans la nef pour y faire chanter un

_Te Deum_ d’actions de grâces.

En 1450, la victoire remportée à Formigny annonce le jour très proche

où les derniers lambeaux du territoire de la France seront arrachés aux

Anglais; la ville de Paris célébra cet heureux événement par une grande

procession des enfants des écoles âgés de sept à dix ans. Quatorze

mille de ces enfants marchant deux à deux, chacun un cierge à la main,

partirent de l’église des Innocents accompagnés d’un nombreux clergé et

de châsses contenant des reliques vénérées, et s’en furent à Notre-Dame

où les attendait l’Evêque de Paris. Une messe solennelle d’actions de

grâces fut chantée, après laquelle la procession reprit le chemin de

l’église des Innocents.

Ensuite pendant un siècle le cours régulier des choses est repris;

à Notre-Dame alternent les messes solennelles pour les entrées des

rois après le Sacre, des reines après le mariage, et les obsèques

de ces rois et de ces reines, cérémonies joyeuses ou funèbres entre

lesquelles il y a place pour des _Te Deum_, en actions de grâces pour

des victoires ou autres événements heureux.

Une de ces entrées royales se fit de façon particulière et par

un chemin inaccoutumé, ce fut celle de la reine, femme de Louis

XI, en 1467. La Chronique de Jean de Troyes raconte cette entrée

exceptionnelle d’une façon très pittoresque:

«Et le mardy premier jour de septembre, la Royne aussi arriva à Paris

en bateaulx par la rivière de Seine, et vint arriver au terrain

de Nostre-Dame, et illec à l’arrivée qu’elle fist trouva tous les

présidens et conseillers de ladicte court de parlement, l’évesque de

Paris, et plusieurs aultres gens de façon, tous honnestement vestus

et habillez. Et à l’entrée dudit terrain y avoit fait de moult beaulx

personnaiges, illec richement mis et ordonnez de par la ville de Paris:

et si est assavoir que avant que ladicte Royne se mist esdits bateaulx

pour venir à Paris, furent au devant d’elle et pour la recepvoir les

conseillers et bourgeois de ladicte ville en grant et notable nombre,

aussi tous en bateaulx, qui estoient tous richement couvers de belle

tapisserie et draps de soye. Et dedans iceulx estoient les petits

enfans de chœur de la Saincte Chapelle; qui illec disoient de beaulx

virelais, chançons et aultres bergerettes moult mélodieusement. Et si

y avoit aultre grant nombre de clarons, trompettes, chantres, haulx et

bas instruments de diverses sortes, qui tous ensemble jouoyent chascun

endroit soy moult mélodieusement, à l’eure que ladicte Royne, ses dames

et damoiselles entrèrent en leur basteau dedans lequel par lesdits

bourgeois de ladicte ville luy fut présenté ung beau cerf fait de

conficture, qui avoit les armes d’icelle noble Royne pendües au col: et

si y avoit plusieurs aultres beaulx drageouers tous plains d’espiceries

de chambre, belles confictures, grant quantité aussi y avoit de fruicts

nouveaulx de moult de sortes, violettes fort odorans gettées et semées

tout parmy le basteau, et vin à tous venans y fut baillé et distribué,

tant que on en vouloit avoir et prendre. Et après qu’elle eut faicte

son oraison à Notre-Dame de Paris, elle se rebouta en son basteau et

s’en vint descendre à la porte devant l’église des Célestins, où aussi

elle trouva dessus ladicte porte de moult beaulx personnaiges, et elle

descendit à terre, monta et ses dames et damoiselles sus chevaulx,

belles hacquenées et parlefrois qui illec l’attendoient, et puis s’en

ala jusques en l’ostel du Roy aux Tournelles. Et devant la porte dudit

hostel trouva aultres moult beaux personnaiges.

«Et icelle nuit furent faits à Paris les feux par les rües d’icelle, et

illec mises aussi tables rondes et donné à boire à tous venans.»

[Illustration: LA MAISON DU LIEUTENANT? (PORT-SAINT-LANDRY) D’APRÈS

LE PLAN DE TAPISSERIE]

A cette époque et pour plusieurs siècles encore, l’administration,

pour ainsi parler, de Notre-Dame est partagée entre la juridiction du

chapitre exercée par un official, un promoteur, un greffier pour les

affaires ecclésiastiques, et la Barre du chapitre, juridiction pour la

temporalité, exercée par un bailli laïque, avec lieutenant, procureur

fiscal, greffier et huissier, de laquelle ressortent toutes causes

civiles, criminelles, de police et de droits seigneuriaux dépendant de

la censive du chapitre.

Les audiences de ces juridictions se tenaient à l’auditoire dans le

cloître.

Accessoirement on trouve encore la juridiction du chantre de Notre-Dame

sur les petites écoles de la ville, cité, université et faubourgs,

souvenir des premières écoles du cloître nées aux âges précédents au

pied de la cathédrale.

Le XVIe siècle est le siècle des processions, à aucune époque la

cathédrale n’en vit autant, ni de plus pittoresques, ni de plus

étranges parfois, ni de plus tristes aussi: processions pour demander

au ciel la fin des calamités publiques, processions pour l’extirpation

de l’hérésie, lesquelles se terminaient souvent par des _brûlements_

d’hérétiques, processions armées de la très sainte Ligue, etc., toutes

faisant défiler par les étroites rues de la Cité d’immenses cortèges

où parmi le clergé des paroisses, les théories de moines de toutes

les couleurs, prenaient place les prévôts, échevins et notables, les

membres du Parlement et de la cour des comptes, les corporations et

associations, et quelquefois aussi grands seigneurs et grandes dames de

la cour, et le roi lui-même.

Au retour de la captivité de François Ier, le 14 avril 1526, le peuple

de Paris fit au roi chevalier une réception plus belle que celle faite

jadis au roi Jean en même circonstance.

[Illustration: PHILIPPE LE BEL A NOTRE-DAME APRÈS LA BATAILLE DE

MONS EN PUELLE

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

Tout Paris était sur pied. Le prévôt et les échevins, tout le corps

de ville avec archers et arquebusiers, étaient allés au-devant du roi

jusqu’à la chapelle Saint-Denis. Quand la tête du cortège, marchant

processionnellement avec les moines des couvents en avant-garde, et

nombre d’ecclésiastiques, croix et bannières nombreuses, fut signalée,

le Parlement se présenta à cheval en dehors de la porte Saint-Denis

pour haranguer le roi, tandis qu’en dedans des murs l’attendaient le

chapitre de Notre-Dame et le clergé des paroisses avec l’Université.

D’autres processions, à quelques jours de distance, eurent encore

lieu pour rendre grâce au ciel de l’heureuse délivrance et elles

recommencèrent au retour des deux fils du roi, livrés à Charles-Quint

comme otages de la rançon de François Ier. Il y eut _Te Deum_ à

Notre-Dame et quelques jours après, procession du Parlement, du corps

de ville et du clergé de la Sainte-Chapelle apportant la châsse de la

sainte Croix.

[Illustration: LE TERRAIN NOTRE-DAME.--MOTTE AUX PAPELARDS, XVIe

SIÈCLE]

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 19 / 38 段