gens des communes se réunirent en l’église Notre-Dame de Paris. Le
roi Philippe, qui déjà avait fait brûler solennellement des bulles
pontificales, fit lire des lettres du pape, vraies ou fausses,
réclamant du roi foi et hommage pour son royaume, et soumission
à l’Église pour le temporel comme pour le spirituel. Les Etats
protestèrent avec indignation, le roi demanda aux prélats et abbés de
qui ils reconnaissaient tenir leur temporel, aux chevaliers de qui ils
reconnaissaient tenir leurs fiefs. La réponse n’était pas douteuse,
tous déclarèrent qu’ils avaient tenu et qu’ils tenaient terres,
fiefs et bénéfices de lui et des rois ses prédécesseurs, et qu’ils
déclaraient vouloir continuer à les tenir fidèlement.
Le pape fut violemment attaqué par les orateurs des Etats, on dénia
sa légitimité, on le traita d’intrus, de faux pape et d’hérétique.
Puis noblesse, clergé et communes, après délibérations, écrivirent des
lettres séparées au collège des cardinaux, lettres de protestation
énergique contre les agissements du pape, accusant de tous les troubles
de la chrétienté son âpreté à tirer argent de la collation des
bénéfices, des abbayes, évêchés et archevêchés. Le tiers état, en cette
assemblée à Notre-Dame, parla nettement: «A vous très noble prince,
dirent les gens des Communes, supplie et requiert le peuple de votre
royaume que vous gardiez la souveraine franchise de cet Etat qui est
telle que vous ne recognoissiez de votre temporel souverain en terres,
fors Dieu!»
[Illustration: NOTRE-DAME.--LA PORTE ROUGE]
Il y eut même une curieuse consultation de l’avocat Pierre Dubois, qui
par des motifs de droit comme s’il parlait d’une affaire privée, exposa
toutes les raisons qu’avait Philippe pour repousser les prétentions
des papes à une sorte de tutelle sur les rois, montrant que si ce
droit avait jamais existé, il serait depuis longtemps éteint par
prescription, comme s’éteignent tous les droits dont on n’use pas,
etc... Pierre Dubois allait même jusqu’à dire que si le pape arguait
contre la prescription, l’argument pourrait se retourner contre lui
puisque sans la prescription, l’empereur de Constantinople qui lui
a donné tout son patrimoine pourrait comme donateur, ou l’empereur
d’Allemagne comme subrogé à sa place, révoquer cette donation et
réduire ainsi la papauté à la pauvreté des temps antérieurs à
Constantin.
Aussitôt après les premiers Etats, après les seconds, convoqués l’année
suivante non plus à Notre-Dame mais au Louvre, la lutte entre le pape
et le roi prit un caractère plus violent, à coups de bulles du côté de
Boniface, avec des armes temporelles plus effectives du côté du roi. Il
y eut la prise d’Anagni et l’enlèvement du pape par Nogaret, petit-fils
d’un Albigeois mort sur le bûcher; puis survinrent la mort de Boniface
et celle de son successeur Benoît XI qui ne porta la tiare que peu
de mois. Le roi voulut, pour en finir, un pape de sa main: il procura
la tiare à Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, qui paya son
élévation en sacrifiant l’ordre du Temple, trop riche et trop puissant
au gré du roi, jaloux d’abattre cette puissance et de mettre la main
sur cette richesse. La papauté quittait Rome et s’installait en 1308 en
la ville d’Avignon, où elle devait rester près de soixante-dix ans.
A la destruction des Templiers, la cathédrale de Paris gagna, dit-on,
son portail occidental construit par Pierre de Chelles, de 1313 à 1320,
avec quelques bribes des richesses confisquées sur l’ordre.
En 1304, pour venger les désastres d’une première expédition en
Flandre, le massacre de Bruges, la journée des Eperons d’or de
Courtrai, où la chevalerie, par sa fougue inconsidérée, s’était
fait écraser comme elle devait le faire plus tard encore à Crécy, à
Azincourt, à Poitiers, Philippe le Bel marcha sur la Flandre avec
une forte armée qui se heurta à Mons-en-Puelle contre 60.000 rudes
compagnons mis en ligne par les villes de Flandre. Après de longues
heures passées sous un soleil torride à escarmoucher, à tâter les
Flamands enfermés derrière un immense rempart de chariots dans lequel
ils avaient ménagé trois portes pour les sorties, les Français crurent
la journée finie et commencèrent à se désarmer et à camper en face de
l’ennemi. Subitement, les Flamands, en trois divisions, sortirent de
leur forteresse et tombèrent sur le camp français. Le quartier du roi
eut à soutenir le plus terrible choc: la trombe des Flamands renverse,
écrase; la chevalerie, qui déjà se trouvait à demi désarmée, est rompue
et mise en débandade. Tout semblait perdu: le roi, qui allait se mettre
à dîner au moment de l’attaque, avait failli être tué ou pris, il put
heureusement sauter sur un cheval et rallier autour de lui un gros de
combattants.
Les assaillants, se croyant victorieux, pillaient déjà les tentes et
les bagages; la chevalerie française, revenue de sa surprise, profita
de leur faute et les chargea avec fureur. Le combat se rétablit,
continua malgré la nuit venue et se termina par la déroute des Flamands.
Mais le péril avait été grand un instant pour le roi; il avait fait
vœu, s’il sortait victorieux de l’affaire, d’offrir à Notre-Dame son
harnais de guerre, qu’il n’avait pu endosser qu’incomplètement pour
combattre. En conséquence de ce vœu, un jour de l’automne de 1304,
le roi, accompagné d’une foule de seigneurs ayant été avec lui aux
champs de Mons-en-Puelle, entra à cheval dans l’église en fête, poussa
jusqu’au chœur et s’en vint faire solennellement hommage à la Vierge
Marie de son armure de guerre.
Jusqu’à la Révolution, une statue équestre de Philippe le Bel figura
dans la nef, sur un soubassement porté par quatre colonnes, au dernier
pilier de droite avant le chœur. Cette image du roi était revêtue de
l’armure portée à la bataille, armure offerte à Notre-Dame avec le
destrier royal. Probablement le corps de la statue revêtu de cette
armure fut refait dans le cours des siècles, il y a des obscurités dans
les traditions, et peut-être l’attitude même fut légèrement changée,
car on aperçoit certaines différences dans les quelques représentations
qui nous en restent. Celle qui se trouve dans le recueil de Montfaucon
paraît être la plus fidèle, mais on ne peut distinguer au juste si le
monument est une statue en armure ou _revêtue_ d’une armure, comme cela
dut être aux premiers temps.
Il y eut, au siècle dernier, de longues discussions à propos de cette
statue: les uns prétendaient qu’elle représentait Philippe VI de
Valois, qui à la bataille de Cassel en 1328, s’était trouvé un moment
dans le même danger que Philippe le Bel à Mons-en-Puelle et avait de
la même façon triomphé des Flamands. L’écrivain Saint-Foix s’appuyant
sur certains documents, sur d’anciennes chroniques, soutenait que
c’était Philippe VI qui était entré à cheval dans la cathédrale pour
faire l’offrande de ses armes à la Vierge; le président Hénault et le
chapitre de Notre-Dame tenaient pour Philippe le Bel. La confusion
venait de ce que les deux rois, en reconnaissance des victoires de Mons
et de Cassel, avaient fait tous deux quelques donations à Notre-Dame
de Paris, à Notre-Dame de Chartres et à différentes autres églises.
Dans la nef de Chartres, on voyait aussi la statue d’un roi armé et
à cheval. Il y était aussi de tradition que Philippe de Valois était
venu offrir son cheval et son armure en don à la Vierge, rachetant
son destrier par une somme de mille livres. Un harnais de guerre
composé d’un heaume, d’une cotte de mailles et de différentes pièces,
conservé aujourd’hui au musée de Chartres, est indiqué comme provenant
de Philippe le Bel ou de son fils. Peut-être est-il moins ancien et
provient-il d’autres princes qui ont jadis fait des dons du même genre
à Notre-Dame de Chartres. Les deux rois portaient tous deux le même
nom, ils avaient vaincu tous deux en Flandre, à vingt ans de distance,
en août, l’un le 18, l’autre le 23; on pouvait confondre, et les
anciens bréviaires de Notre-Dame, paraît-il, étaient eux-mêmes tombés
dans cette confusion. Peut-être encore Philippe de Valois dans le
même péril que son prédécesseur a-t-il répété le même vœu et après la
victoire renouvelé l’acte de Philippe le Bel.
Le doute subsiste, mais que ce soit Philippe IV ou Philippe VI, dans
tous les cas quelle scène grandiose sous les voûtes de la superbe
église, quel spectacle bien fait pour exalter ces âmes guerrières,
ces cœurs vaillants revêtus de fer, que ce roi entrant tout armé et
à cheval, en harnais de la bataille, suivi d’une foule nombreuse de
barons et de soldats, pour présenter ses actions de grâce, et reçu
à l’autel par le clergé de la cathédrale, avec toutes les pompes
du culte, au milieu des hymnes et des musiques roulant douces ou
éclatantes par-dessus toutes les têtes, dans l’immense nef en fête.
Saint-Foix dans sa dissertation à ce propos, tout en réclamant, à tort
ou à raison, le changement de l’inscription de la statue qui portait:
_Rex Philippus Pulcher_, en _Rex Philippus Valesius_, ajoute, pour
ceux qui s’étonnaient que le roi fût entré dans une église à cheval
«qu’au service fait à Saint-Denis en 1389 pour le connétable Bertrand
Duguesclin par l’ordre de Charles VI, les chevaliers qui menaient le
deuil entrèrent à l’église sur des chevaux caparaçonnés de noir et que
l’évêque qui célébrait la messe descendit de l’autel après l’Évangile,
et que s’étant placé à la porte du chœur, il reçut l’offrande des
chevaux en leur mettant la main sur la tête».
La statue votive de Philippe le Bel était encore à Notre-Dame en 1792.
Des fédérés marseillais venus à Paris peu de jours avant le 10 août,
pour coopérer au décisif assaut qui se préparait contre la royauté,
visitaient la cathédrale, que l’on ne songeait point encore à consacrer
à la déesse Raison. Pendant que l’on chantait les vêpres à l’autel,
ils se précipitèrent sur l’effigie royale pour se faire la main, la
chargèrent à coups de sabre et finirent par la mettre en pièces. Ainsi
périt cette statue d’un intérêt historique si considérable, précieuse
aussi comme spécimen, ou comme représentation, d’un harnais de guerre
princier du commencement du XIVe siècle.
[Illustration: LA STATUE DE PHILIPPE LE BEL]
Le 14 août 1357, eut lieu à Notre-Dame l’offrande solennelle par le
prévôt des marchands Etienne Marcel et les échevins, de la _Grande
Chandelle_ annuelle, dont nous avons parlé, c’est-à-dire du cierge de
cire molle de la longueur des remparts, en exécution du vœu fait par
des bourgeois de Paris après la bataille de Poitiers. Les troubles
allaient entrer dans la période grave.
Après la fin du drame parisien par le massacre d’Etienne Marcel, après
les deux années de guerres qui suivirent, tant contre les bandes du roi
de Navarre que contre celles d’Edouard III d’Angleterre, le roi Jean,
délivré par le traité de Brétigny, revint en France. Sa captivité avait
duré un peu plus de quatre années. La France espérait enfin repos et
tranquillité. Paris fit une belle réception à ce roi dont l’absence
avait donné lieu à tant des troubles; le roi Jean vit toute la
population sur son passage et des réjouissances comme aux entrées après
les Sacres, tout le long de la rue Saint-Denis jusqu’à Notre-Dame, où
il vint prier et rendre grâces solennelles pour sa délivrance.
En 1389, à l’entrée solennelle de la reine Isabeau dans Paris, entrée
qui nous représente bien le modèle typique le plus brillant de ces
solennités, le cortège arrêté par des jeux et cérémonies à tous
les carrefours depuis la porte Saint-Denis, n’arriva sur le parvis
Notre-Dame qu’à la nuit tombée. La jeune reine Isabeau descendit de
sa litière et fut conduite par les ducs de Berry, de Bourgogne, de
Touraine et de Bourbon au grand portail où la reçut l’évêque avec tout
son clergé, lesquels «chantant haut et clair à la louange de Dieu et de
la Vierge Marie,» dit Froissart, conduisirent la reine, les princes et
toutes les nobles dames jusqu’au grand autel où se firent les oraisons.
Puis la reine offrit au Trésor la couronne que les petits angelets
descendant du _Paradis_ de la porte Saint-Denis lui avaient posée sur
la tête, et en reçut une plus riche que l’évêque et les quatre ducs lui
«assirent sur le chef».
[Illustration: LE BUREAU DES PAUVRES, PLACE DU PARVIS NOTRE-DAME]
La reine et les dames, en quittant Notre-Dame, furent remises en
litière et le cortège prit le chemin du Palais, aux flambeaux, au
milieu de plus de cinq cents cierges. Beaux commencements d’un règne
qui devait être si malheureux, si fécond en désastres, en douleurs
pour le pays qu’attendaient les guerres civiles, l’invasion anglaise,
égorgements, ruines et massacres... Cette reine reçue avec tant
d’allégresse et si joyeusement fêtée, si elle ne portait pas toutes
ces calamités dans les plis de sa robe, devait cependant entrer pour
une bonne part comme cause effective dans le déroulement des sombres
événements.
Et quarante-six ans après, le 25 septembre 1435, le cadavre d’Isabeau
morte à l’hôtel Saint-Paul, alliée des Anglais, chargée des
malédictions générales et abandonnée de tous, même des Anglais dont
elle avait aidé à fortifier la domination, était présenté à Notre-Dame,
sans pompe aucune, puis envoyé à Saint-Denis par la rivière sous la
garde de quelques serviteurs seulement.
Plusieurs fois dans l’intervalle, on vit le malheureux roi Charles
VI, quand il échappait pour un temps à sa démence, venir entendre
une messe d’actions de grâces à Notre-Dame. Après la catastrophe de
l’hôtel Saint-Paul, dite du Bal des Ardents, où quatre sur cinq des
pauvres jeunes seigneurs qui faisaient avec le roi «la mascarade _des
hommes sauvaiges_» périrent brûlés vifs sur la place «avec une telle
pestilance et horribleté que c’était hideur et pitié de l’ouïr et du
voir», le roi préservé du feu par la duchesse de Berry qui l’avait
couvert de sa robe, vint à Notre-Dame à cheval accompagné de ses oncles
marchant à pied, pour rendre grâce au ciel d’avoir pu par miracle
échapper au feu.
Vers la fin de cette longue période de malheurs, en 1431, l’Anglais est
si bien le maître dans Paris que le jeune Henry VI, roi d’Angleterre,
est couronné roi de France comme héritier de son grand-père naturel
Charles VI, en l’église Notre-Dame. C’est l’année de la mort de Jeanne
d’Arc, brûlée six mois auparavant. Depuis onze ans, Paris s’est habitué
à la domination anglaise ou plutôt à l’idée de la légitimité des
prétentions du roi d’Angleterre sur la couronne de France.
«Le 16 décembre 1431, dit le _Bourgeois de Paris_, un dimanche, vint
ledit roi Henry du Palais Royal (palais de Justice) à Notre-Dame de
Paris; c’est à savoir à pied, bien matin, accompaigné des processions
de la bonne ville de Paris qui tous chantoient, moult mélodieusement;
et en ladite église avoit un échafaud qui avoit bien de long et de
large et montoit sus à bien grants degrés larges, que dix hommes et
plus y pouvoient de front; et quand on estoit dessus on pouvoit aller
par dessous le crucifix, autant dedans le chœur comme on avoit fait par
dehors, et estoit tout peint et couvert d’azur, et là fut sacré de la
main du cardinal de Vincestre...»
Le sacre fut suivi d’un banquet dans la grande salle du palais, dont
nous avons raconté, d’après le _Bourgeois de Paris_, les désordres et
aussi la parcimonie, ce dont se plaignait fort ledit _Bourgeois_.
Les armées du Dauphin, privées de la pauvre Jehanne, continuaient à
guerroyer dans les provinces avec des succès divers; elles devaient
mettre encore bien des années à enlever définitivement le royaume aux
Anglais. Paris enfin fut repris dans l’année 1436.
Paris craignait quelques représailles des troupes royales si mal
reçues en 1429, lors de la tentative de Jeanne d’Arc sur la Porte
Saint-Antoine. Aussi pendant que le connétable de Richemont, aux cris
de «Ville gagnée!» rabattait la garnison anglaise sur la Bastille, «les
gens de Paris, aucuns bons chrestiens et chrestiennes, se mirent dans
les églises et appelaient la glorieuse Vierge Marie et M. Saint-Denis
qui apporta la foi en France, qu’ils voulsissent prier à Notre-Seigneur
qu’il ostât toute la fureur des princes et de leur compaignie. Et
vraiment fut bien apparent que M. Saint-Denis avait été advocat de la
cité par devers la glorieuse Vierge Marie et la glorieuse Vierge Marie
par devers Notre-Seigneur Christ, car quand ils furent entrés dedans,
ils furent si mus de pitié et de joie qu’ils ne se purent oncques tenir
de larmoyer. Et disait le connétable aux bons habitants de Paris: Mes
bons amis, le bon roy Charles vous remercie cent mille fois et moi de
par lui, de ce que si doulcement vous lui avez rendu sa maîtresse cité
de son royaume; et si aulcun de quelque estat qu’il soit, à mesprins
par devers monsieur le Roy, soit absent ou autrement, il lui est tout
pardonné».
Et le connétable de Richemont s’étant assuré des principales positions
marcha vers Notre-Dame, suivi de ses capitaines et des seigneurs
de son armée. Au milieu du tumulte joyeux, au bruit des canons qui
tiraient sur les Anglais enfermés dans la Bastille Saint-Antoine, le
connétable et ses capitaines descendirent de cheval sur le parvis de la
cathédrale et entrèrent tout armés dans la nef pour y faire chanter un
_Te Deum_ d’actions de grâces.
En 1450, la victoire remportée à Formigny annonce le jour très proche
où les derniers lambeaux du territoire de la France seront arrachés aux
Anglais; la ville de Paris célébra cet heureux événement par une grande
procession des enfants des écoles âgés de sept à dix ans. Quatorze
mille de ces enfants marchant deux à deux, chacun un cierge à la main,
partirent de l’église des Innocents accompagnés d’un nombreux clergé et
de châsses contenant des reliques vénérées, et s’en furent à Notre-Dame
où les attendait l’Evêque de Paris. Une messe solennelle d’actions de
grâces fut chantée, après laquelle la procession reprit le chemin de
l’église des Innocents.
Ensuite pendant un siècle le cours régulier des choses est repris;
à Notre-Dame alternent les messes solennelles pour les entrées des
rois après le Sacre, des reines après le mariage, et les obsèques
de ces rois et de ces reines, cérémonies joyeuses ou funèbres entre
lesquelles il y a place pour des _Te Deum_, en actions de grâces pour
des victoires ou autres événements heureux.
Une de ces entrées royales se fit de façon particulière et par
un chemin inaccoutumé, ce fut celle de la reine, femme de Louis
XI, en 1467. La Chronique de Jean de Troyes raconte cette entrée
exceptionnelle d’une façon très pittoresque:
«Et le mardy premier jour de septembre, la Royne aussi arriva à Paris
en bateaulx par la rivière de Seine, et vint arriver au terrain
de Nostre-Dame, et illec à l’arrivée qu’elle fist trouva tous les
présidens et conseillers de ladicte court de parlement, l’évesque de
Paris, et plusieurs aultres gens de façon, tous honnestement vestus
et habillez. Et à l’entrée dudit terrain y avoit fait de moult beaulx
personnaiges, illec richement mis et ordonnez de par la ville de Paris:
et si est assavoir que avant que ladicte Royne se mist esdits bateaulx
pour venir à Paris, furent au devant d’elle et pour la recepvoir les
conseillers et bourgeois de ladicte ville en grant et notable nombre,
aussi tous en bateaulx, qui estoient tous richement couvers de belle
tapisserie et draps de soye. Et dedans iceulx estoient les petits
enfans de chœur de la Saincte Chapelle; qui illec disoient de beaulx
virelais, chançons et aultres bergerettes moult mélodieusement. Et si
y avoit aultre grant nombre de clarons, trompettes, chantres, haulx et
bas instruments de diverses sortes, qui tous ensemble jouoyent chascun
endroit soy moult mélodieusement, à l’eure que ladicte Royne, ses dames
et damoiselles entrèrent en leur basteau dedans lequel par lesdits
bourgeois de ladicte ville luy fut présenté ung beau cerf fait de
conficture, qui avoit les armes d’icelle noble Royne pendües au col: et
si y avoit plusieurs aultres beaulx drageouers tous plains d’espiceries
de chambre, belles confictures, grant quantité aussi y avoit de fruicts
nouveaulx de moult de sortes, violettes fort odorans gettées et semées
tout parmy le basteau, et vin à tous venans y fut baillé et distribué,
tant que on en vouloit avoir et prendre. Et après qu’elle eut faicte
son oraison à Notre-Dame de Paris, elle se rebouta en son basteau et
s’en vint descendre à la porte devant l’église des Célestins, où aussi
elle trouva dessus ladicte porte de moult beaulx personnaiges, et elle
descendit à terre, monta et ses dames et damoiselles sus chevaulx,
belles hacquenées et parlefrois qui illec l’attendoient, et puis s’en
ala jusques en l’ostel du Roy aux Tournelles. Et devant la porte dudit
hostel trouva aultres moult beaux personnaiges.
«Et icelle nuit furent faits à Paris les feux par les rües d’icelle, et
illec mises aussi tables rondes et donné à boire à tous venans.»
[Illustration: LA MAISON DU LIEUTENANT? (PORT-SAINT-LANDRY) D’APRÈS
LE PLAN DE TAPISSERIE]
A cette époque et pour plusieurs siècles encore, l’administration,
pour ainsi parler, de Notre-Dame est partagée entre la juridiction du
chapitre exercée par un official, un promoteur, un greffier pour les
affaires ecclésiastiques, et la Barre du chapitre, juridiction pour la
temporalité, exercée par un bailli laïque, avec lieutenant, procureur
fiscal, greffier et huissier, de laquelle ressortent toutes causes
civiles, criminelles, de police et de droits seigneuriaux dépendant de
la censive du chapitre.
Les audiences de ces juridictions se tenaient à l’auditoire dans le
cloître.
Accessoirement on trouve encore la juridiction du chantre de Notre-Dame
sur les petites écoles de la ville, cité, université et faubourgs,
souvenir des premières écoles du cloître nées aux âges précédents au
pied de la cathédrale.
Le XVIe siècle est le siècle des processions, à aucune époque la
cathédrale n’en vit autant, ni de plus pittoresques, ni de plus
étranges parfois, ni de plus tristes aussi: processions pour demander
au ciel la fin des calamités publiques, processions pour l’extirpation
de l’hérésie, lesquelles se terminaient souvent par des _brûlements_
d’hérétiques, processions armées de la très sainte Ligue, etc., toutes
faisant défiler par les étroites rues de la Cité d’immenses cortèges
où parmi le clergé des paroisses, les théories de moines de toutes
les couleurs, prenaient place les prévôts, échevins et notables, les
membres du Parlement et de la cour des comptes, les corporations et
associations, et quelquefois aussi grands seigneurs et grandes dames de
la cour, et le roi lui-même.
Au retour de la captivité de François Ier, le 14 avril 1526, le peuple
de Paris fit au roi chevalier une réception plus belle que celle faite
jadis au roi Jean en même circonstance.
[Illustration: PHILIPPE LE BEL A NOTRE-DAME APRÈS LA BATAILLE DE
MONS EN PUELLE
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
Tout Paris était sur pied. Le prévôt et les échevins, tout le corps
de ville avec archers et arquebusiers, étaient allés au-devant du roi
jusqu’à la chapelle Saint-Denis. Quand la tête du cortège, marchant
processionnellement avec les moines des couvents en avant-garde, et
nombre d’ecclésiastiques, croix et bannières nombreuses, fut signalée,
le Parlement se présenta à cheval en dehors de la porte Saint-Denis
pour haranguer le roi, tandis qu’en dedans des murs l’attendaient le
chapitre de Notre-Dame et le clergé des paroisses avec l’Université.
D’autres processions, à quelques jours de distance, eurent encore
lieu pour rendre grâce au ciel de l’heureuse délivrance et elles
recommencèrent au retour des deux fils du roi, livrés à Charles-Quint
comme otages de la rançon de François Ier. Il y eut _Te Deum_ à
Notre-Dame et quelques jours après, procession du Parlement, du corps
de ville et du clergé de la Sainte-Chapelle apportant la châsse de la
sainte Croix.
[Illustration: LE TERRAIN NOTRE-DAME.--MOTTE AUX PAPELARDS, XVIe
SIÈCLE]