Au matin d’un jour triste et pluvieux, le 30 octobre, ils quittèrent la

Conciergerie. Les charrettes, tous les jours, venaient dans l’angle de

droite de la cour du May sous le perron, à l’arcade basse qu’on voit

encore, recevoir la fournée quotidienne destinée à la guillotine. Cinq

charrettes attendaient les hommes de la Gironde, des gendarmes avaient

peine à maintenir la foule des sans-culottes, des sanguinaires habitués

du tribunal révolutionnaire, groupés pour jouir de leur triomphe devant

la grille de l’arcade ou sur les marches du grand perron.

Les condamnés, tête nue, les cheveux coupés, le col découvert et les

mains attachées derrière le dos, montèrent dans les charrettes en

chantant:

«Allons, enfants de la patrie...»

De temps en temps, pendant le trajet, ils reprenaient le funèbre

chant que, sur la place de la Révolution, les derniers à passer sous

le couteau entonnaient encore, le chœur diminuant au fur et à mesure

que le fer tranchait une tête. L’un d’eux, dit-on, Ducos, l’ami de

Fonfrède, jeune, vaillant, spirituel, eut la force de rire au dernier

moment. Il cria, la tête dans la lunette: «Il est temps que la

Convention décrète l’inviolabilité des têtes!»

[Illustration: LA SAINTE-CHAPELLE. 1793]

Les victimes se suivent rapidement. En quelques jours, après les

Girondins, la Conciergerie voit passer Mme Roland, Philippe-Égalité,

Barnave, Mme Dubarry; puis c’est le tour d’Hébert le père Duchène,

de Danton et de Camille Desmoulins, ouvriers de la Révolution,

dévorés par le Moloch révolutionnaire. Autre victime, pure celle-ci

de toute participation aux holocaustes précédents, André Chénier

vient de Saint-Lazare pour être jugé et condamné, pour s’en aller

à la guillotine avec les dernières charrettes de la Terreur, deux

jours avant le 9 thermidor, la révolution non de la clémence, mais du

haut-le-corps de Paris revenant de l’épouvantable soûlerie de sang.

La Terreur dans ses derniers mois, en six semaines, avait envoyé 1.400

personnes à la guillotine. On avait usé avec l’échafaud le sol de

plusieurs places qui ne pouvait plus absorber le sang. Paris, comme

la terre, en avait assez. Un cri général s’élève contre ces horreurs,

contre celui qui semble incarner le système, c’est la lutte entre la

Convention, dont chaque membre voit le couteau suspendu sur sa tête, et

la Commune de Paris.

La Convention décrète d’accusation l’homme terrible; Robespierre est

arrêté à la Convention même et avec lui Lebas, Couthon et Saint-Just.

On croit que c’en est fini de l’échafaud, le bourreau lui-même pensait

s’arrêter, et cependant, ce matin même du 9 thermidor, la machine

à condamnations du tribunal révolutionnaire marche encore, elle

fonctionne, elle livre à la guillotine sa fournée quotidienne, et

quelle fournée, quarante-cinq têtes à couper! Quarante-cinq condamnés

sortent de l’arcade terrible de la cour du May, ils montent en

charrette pour gagner la place du Trône où l’échafaud avait émigré.

Des cris de grâce accueillent les charrettes sur tout le parcours du

faubourg Saint-Antoine, les condamnés espèrent, des hommes sautent même

à la tête des chevaux, mais Henriot arrive avec ses gendarmes, sabre la

foule, et les quarante-cinq têtes tombent.

Robespierre était gardé à l’administration de la police, la préfecture,

c’est-à-dire au Palais, mais la Commune le soir l’a délivré et l’a

amené à l’Hôtel de Ville, quartier général du parti terroriste qui va

tenter un suprême effort. Le tocsin sonne pour soulever les sections

sans-culottes.

La Convention, sentant le danger de la situation, brusque les

événements; les sectionnaires anti-robespierristes des Gravilliers

envahissent à 2 heures du matin l’Hôtel de Ville, et tout se décide par

le coup de pistolet du gendarme Méda. Robespierre est blessé, Lebas se

brûle la cervelle, Robespierre jeune se jette par une fenêtre et se

brise sur le pavé de la Grève. Les cadavres, les blessés, sont traînés

de la Grève au comité de Salut public, de là à l’Hôtel-Dieu, et enfin

à la Conciergerie où le général Hoche, prisonnier, attendant son tour

de comparaître devant Fouquier, les voit apparaître et comprend que la

roue a tourné.

Cette machine à tuer du tribunal révolutionnaire fonctionne encore si

bien pourtant, que c’est à elle, à Fouquier et à ses jurés pourvoyeurs

infatigables de la guillotine, que l’on donne à juger Robespierre.

Et la machine condamne. En l’honneur de Robespierre, on a reporté

l’échafaud place de la Révolution. Robespierre, Saint-Just, Couthon,

les morts et les blessés, sanglants, hagards, assis et attachés pour

ne pas tomber aux barreaux des charrettes, font le long trajet de

la Conciergerie à la guillotine, par les rues Saint-Denis, de la

Ferronnerie et la rue Saint-Honoré, sous le poids de la malédiction

universelle, sous les cris de la foule attendant les charrettes, et les

huées des gens aux fenêtres, ouvertes ce jour-là et louées comme pour

un défilé joyeux.

Ce ne fut que dix mois après, en mai 1795, que Fouquier-Tinville à

son tour passa devant le tribunal réorganisé, sur le banc où tant de

victimes l’avaient précédé; après six semaines de débats où il eut

tout le temps de se défendre et d’ergoter sur tous les points, il fut

condamné avec quinze de ses anciens jurés, une petite fournée de son

temps.

[Illustration: LA TOUR DE L’HORLOGE. 1830]

En ces jours de la Révolution où le sombre Palais prend cette

physionomie sinistre d’antichambre de la mort, il a encore

extérieurement quelques-uns des traits de sa physionomie pittoresque.

Les maisons accrochées à son enceinte sur la rue de la Barillerie, les

deux portes et la chapelle Saint-Michel ont disparu peu auparavant,

pour être remplacées en partie par la grande grille monumentale de

la cour du May, posée en 1787, mais il reste encore des échoppes sur

le quai de l’Horloge. Toute la façade de ce côté, entre la tour de

l’Horloge et celle de la Conciergerie, présente encore une ligne de

bâtiments de haute taille avec un avant-corps d’échoppes que domine le

toit de la grande salle.

La tour de l’Horloge a bien souffert. Depuis l’incendie du Pont

au Change en 1621, son comble a été modifié, l’étage de créneaux

a disparu. Plus bas, des fenêtres ont été percées pour des étages

intermédiaires pratiqués à l’intérieur, enfin le rez-de-chaussée est

loué en boutique. Au commencement du siècle, jusque vers 1840, cette

boutique fut occupée par l’ingénieur opticien Chevalier, qui avait

installé en haut de la tour, dans le petit campanile, un observatoire

où l’on montait admirer le panorama de Paris.

Au retour des Bourbons, des travaux importants furent entrepris tant

au Palais qu’à la Conciergerie. La Grande salle de Jacques de Brosse

donnait des inquiétudes, les piliers de la Grande salle supérieure

reconstruite au XVIIe siècle ne correspondaient qu’imparfaitement

avec ceux de la salle gothique inférieure, de sorte qu’en plusieurs

endroits les voûtes menaçaient de s’effondrer. En 1812, une de ces

voûtes s’était crevée sous les pas d’un magistrat qui ne dut son salut

qu’à la résistance du carrelage. Il fallut donc reprendre les voûtes en

sous-œuvre. En consolidant le dernier pilier de la salle Saint-Louis,

quelques squelettes furent mis à découvert: on supposa alors que

c’étaient les restes de quelques Templiers, mis à mort au temps du

grand procès.

A la Conciergerie on fit disparaître les dernières échoppes, on modifia

ou démolit tous les bâtiments entre les tours circulaires et la tour

carrée de l’Horloge et l’on établit, pour peu de temps heureusement, un

bâtiment assez laid, qui englobait dans ses maçonneries les cuisines

dites de Saint-Louis. De vieux cachots gothiques disparurent dans

ces remaniements, ainsi que ceux que l’on avait pratiqués sous la

Révolution.

[Illustration: UNE ENTRÉE DE LA GRANDE SALLE. XVIIIe SIÈCLE]

Depuis le temps de la Terreur, quelques prisonniers de marque ont

encore passé par la vieille prison. L’audacieuse conspiration de

Georges Cadoudal, venu à Paris avec un certain nombre de chouans et de

conspirateurs pour enlever ou tuer Bonaparte au centre de sa puissance,

amena dans ces cachots le terrible chouan et quelques royalistes de

marque. Georges et deux de ses complices n’y entrèrent que pour aller

ensuite à la guillotine.

On sait que l’Empire ne manquait pas de prisons d’Etat où il

jetait conspirateurs royalistes ou républicains, et aussi simples

mécontents, qui restaient détenus souvent sans le moindre jugement

aussi longtemps que sa police ombrageuse les trouvait dangereux. La

Conciergerie n’était toujours qu’une prison de passage pour ceux que

les juges attendaient. On y incarcéra entre autres le général Mallet,

dont l’étonnante entreprise faillit, d’une seule secousse, ébranler

l’édifice colossal de cet empire maçonné avec la chair et le sang.

Mallet et ses complices y restèrent peu de jours, avant d’aller tomber

sous les balles dans la plaine de Grenelle.

[Illustration: LA CHAMBRE DES COMPTES

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

La Restauration, à son tour, confie à ses solides cachots le général

Labédoyère, fusillé le 19 août 1815, le maréchal Ney, celui-ci avant

d’être transféré au Luxembourg pour y être jugé par la chambre des

pairs; La Valette, directeur des postes sous l’Empire, coupable

d’avoir repris ses fonctions pendant les Cent-Jours. L’évasion de

celui-ci, condamné à mort par la cour d’assises est célèbre. C’était

le 20 décembre 1815, veille du jour fixé pour l’exécution. Sa femme

avait obtenu pour toute grâce la permission de venir lui faire ses

adieux avec sa fille. Mme de La Valette employa bien le temps de

cette entrevue suprême: elle habilla le condamné avec sa robe et ses

fourrures, le coiffa de son chapeau et, pendant qu’elle se dissimulait

derrière un paravent, La Valette, donnant la main à sa fille, un

mouchoir sur sa bouche comme pour étouffer ses sanglots, put traverser

les couloirs et les corps de garde sans être reconnu, et gagner la

porte. Il devait monter dans la chaise à porteurs qui avait amené sa

femme, la chaise se trouvait bien là devant la Conciergerie, mais les

porteurs étaient allés boire. Moment d’angoisse terrible, à deux pas de

la prison, où d’un moment à l’autre l’évasion pouvait être découverte.

Enfin on trouva d’autres porteurs, puis à quelque distance La Valette

fut recueilli par un cabriolet qui le conduisit rue du Bac, dans une

maison où, à l’insu du portier, on put le loger dans une mansarde; il y

resta caché quelques semaines bravant toutes les recherches jusqu’au

jour où il parvint avec un passeport d’officier anglais à franchir la

frontière.

[Illustration: LE PALAIS SOUS LA RÉVOLUTION]

En 1820, Louvel, l’assassin du duc de Berry, fut enfermé à la

Conciergerie. Deux ans après éclata l’affaire dite des _quatre sergents

de la Rochelle_, conspiration du carbonarisme qui amena 25 accusés à la

Conciergerie et sur les bancs de la cour d’assises. Raoulx, Pommier,

Bories et Goubin, sergents au 45e de ligne où ils avaient recruté un

grand nombre d’affiliés, furent condamnés à mort et guillotinés en

place de Grève.

Sous Louis-Philippe, vers 1840, commença le grand travail de

transformation du vieux Palais de justice, qui devait durer de longues

années et donner au Palais sa forme actuelle, après avoir, pour

quelques jours, retrouvé bien des restes du vieux Palais gothique,

arrivés jusqu’à nous dissimulés dans la masse des constructions

disparates surajoutées.

[Illustration: INCENDIE DU PALAIS EN 1871]

C’est à ce moment seulement que disparurent les dernières boutiques de

la galerie marchande, où l’on vendait de la cordonnerie, des livres et

de menus objets. Peu avant la Révolution il y avait encore dans la

grande salle des librairies entourant les gros piliers de leurs rayons

de livres.

[Illustration: LA GRANDE SALLE APRÈS L’INCENDIE SOUS LA COMMUNE]

On restaura la tour de l’Horloge, son étage supérieur fut rétabli dans

l’ancienne forme, ainsi que la belle horloge si joliment encadrée sous

Henri III, depuis longtemps dans un triste état de dégradation. Les

architectes Duc et Daumet élevèrent, dans un beau caractère sur le

côté de la tour, les bâtiments de la rue de la Barillerie et du quai

de l’Horloge, au-dessus des cuisines de Saint-Louis. Dans les fouilles

exécutées dans la cour de la Sainte-Chapelle, la pioche rendit au jour

des fragments de tous les âges, des murailles du moyen âge sur des

restes d’édifices romains. La restauration continuait à tourner autour

du vieux Palais. Sous l’Empire les bâtiments occupés par la Préfecture

de police tombèrent l’un après l’autre, vieux débris du Palais des Rois

ou du logis des présidents du Parlement aménagés en bureaux, en locaux

quelconques, remaniés bien des fois, au hasard des utilisations. Une

partie des maisons de la place Dauphine subissait le même sort pour

dégager la nouvelle façade du Palais, l’énorme masse gréco-égyptienne

qui charge si considérablement la proue du vaisseau de Lutèce. Alors la

tour Bonbec, pour ne pas être écrasée par la façade en retour sur le

quai de l’Horloge, dut être remontée d’un étage.

Arrivèrent la guerre de 1870 et la Commune, pendant que ces travaux

se poursuivaient.

La terrible semaine de mai 1871 se termine par l’incendie de Paris,

faisant tourbillonner dans le ciel les flammes de vingt brasiers

gigantesques. Encore une fois le Palais de justice brûle. La grande

salle reconstruite par Jacques de Brosse après l’incendie de 1618,

est détruite encore une fois; des bâtiments nombreux, la Préfecture

de police périssent aussi, une des tours de la Conciergerie a

son comble détruit. Encore une fois la flamme tournoie autour de

la Sainte-Chapelle de Saint-Louis, mais celle-ci par miracle est

préservée. Les flammes s’éteignent, la grande salle n’est plus qu’un

monceau de débris, tout le palais est ravagé, mais la Sainte-Chapelle

est toujours debout, intacte, étincelante dans la jeunesse de sa

récente restauration.

La Conciergerie, que le feu avait bien menacée, s’était auparavant,

comme aux mauvais jours, remplie de prisonniers: suspects, prêtres,

sergents de ville, ou gendarmes, arrêtés comme otages par la Commune.

Le Palais revoyait les jours sombres d’autrefois, les otages qualifiés

de Versaillais remplaçaient les aristocrates de 93 et les Armagnacs de

1413.

Les souvenirs sanglants d’autrefois pouvaient faire craindre le

renouvellement des terribles tragédies qui accompagnent les grandes

commotions populaires. Les prisonniers, au milieu des horreurs qui

se commettaient, enveloppés de tous côtés par la flamme, échappèrent

pourtant au sort qui les menaçait, ils échappèrent à la fusillade comme

à l’incendie, les troupes de l’armée régulière ayant pu arriver à

temps.

[Illustration: ANGLE NORD-EST DU PALAIS MODERNE]

[Illustration: NOTRE-DAME.--LA GALERIE ENTRE LES DEUX TOURS]

CHAPITRE X

LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME

L’amende honorable du comte de Toulouse.--Saint-Louis au départ

pour la Croisade.--Les Etats généraux de 1304.--Les Templiers.--La

statue de Philippe le Bel ou de Philippe IV.--Isabeau et les

Anglais.--Couronnement de Henri VI d’Angleterre.--Reprise de

Paris.--Les vainqueurs à Notre-Dame.--Le XVIe siècle.--Reposoirs

et bûchers.--Le mariage du roi de Navarre.--La Ligue.--Les

Suisses au Marché-Neuf.--La grande procession de la Ligue.--Le

siège.--Notre-Dame caserne des troupes des Seize.--Prise de

Paris.--Henri IV à Notre-Dame.

[Illustration: L’AMENDE HONORABLE DE RAYMOND, COMTE DE TOULOUSE]

Notre-Dame, l’église cathédrale qui depuis sept siècles plane

majestueuse sur la vieille île des Parisiens, sur la noble et illustre

_Cité_, occupant l’emplacement où l’église mérovingienne de saint

Etienne et l’église romane dédiée à la Vierge succédèrent à un temple

gallo-romain, fut commencée en 1163 par Maurice de Sully et terminée

vers 1235, sauf modifications qui devaient venir ultérieurement. Alors

la façade était comme nous la voyons, les tours étaient achevées et

n’attendaient plus que les flèches projetées primitivement, dit-on,

mais qu’elles n’eurent jamais. Le chœur et les transepts seuls furent

modifiés pour la construction des chapelles absidales de 1257 à 1320.

A partir de ce moment, la cathédrale est complète; dans le chœur

terminé, les pompes religieuses peuvent se déployer parmi les richesses

d’une ornementation merveilleuse, autels splendides, jubé superbe,

clôture de chœur en dentelle de pierre ornée de groupes sculptés par

les ymaigiers Jehan Ravy et Jehan le Bouteiller. Il n’y aura plus guère

alors, pour toucher à l’œuvre parfaite, que les déprédateurs, les

démolisseurs révolutionnaires ou les Vandales embellisseurs des siècles

classiques, plus redoutables encore, qui s’en donneront malheureusement

à cœur joie.

«Si les piliers de Notre-Dame avaient une voix, a écrit Viollet-le-Duc,

ils raconteraient toute notre histoire depuis le règne de

Philippe-Auguste. De combien d’événements n’ont-ils pas été les

témoins! Mariages, baptêmes, obsèques, serments et vœux éternels,

bientôt démentis par d’autres vœux et d’autres serments; fêtes

populaires et fêtes royales; chants d’allégresse ou de deuil; apologies

et anathèmes, oraisons funèbres pour les rois ou pour les morts à

l’attaque de la Bastille.»

Un des premiers grands événements dont les murs de Notre-Dame

furent les témoins, au temps de la construction même, se rattache

aux terribles guerres contre les Albigeois. Ce fut l’humiliation de

Raymond, comte de Toulouse, après les effroyables croisades contre les

Albigeois qui, durant vingt années, avaient fait couler des torrents de

sang, ravagé le midi, ruiné Béziers, Carcassonne, Toulouse et nombre

d’autres villes.

Les deux alliés dans les guerres politiques et religieuses, l’Église

et le roi, triomphaient: l’Église étouffait l’hérésie, et le roi

établissait la suzeraineté de la couronne sur les provinces du Midi.

Raymond VII, comte de Toulouse, définitivement abattu et perdant toute

espérance, traita avec la reine Blanche de Castille et abandonna au

roi de France toutes ses possessions du Languedoc, à l’exception de

Toulouse et de quelques terres qu’il constitua en dot à sa fille

Jeanne, âgée de neuf ans, fiancée à Alphonse, comte de Poitiers,

frère du roi, s’engageant à raser les murs de Toulouse et de trente

autres villes et châteaux, à indemniser les églises de ses pays

et à poursuivre et punir désormais impitoyablement ses sujets qui

persévéreraient dans l’hérésie.

Le 12 avril 1229, après avoir juré toutes les clauses du traité devant

les portes de Notre-Dame, le dernier des comtes de Toulouse, jadis si

puissants, fut dépouillé de ses vêtements et, nu-pieds, en chemise et

chausses, entra humblement dans l’église pour faire amende honorable

de l’hérésie contre laquelle il avait toujours protesté pourtant,--et

se faire décharger de l’excommunication prononcée à tant de reprises

contre lui par l’Église.

Rome avait vaincu: le cardinal de Saint-Ange, légat du pape, entouré de

la foule des évêques, prêtres et clercs, attendait le malheureux comte

de Toulouse au pied du maître-autel, savourant l’orgueil du triomphe

et la joie de mettre le pied sur la tête de l’Albigisme terrassé,

après tant de sang répandu, et aussi tant de bûchers allumés, dont la

torche, brandie par le farouche saint Dominique, restait aux mains de

l’Inquisition établie par le pape Grégoire IX.

Après son amende honorable, le vaincu se remit aux mains des gens du

roi et fut conduit prisonnier à la Grosse Tour du Louvre, où il resta

enfermé jusqu’à ce que sa fille eût été remise aux commissaires royaux,

que les murailles de Toulouse eussent été rasées et quelques-uns de ses

châteaux livrés comme gages de sa foi. Il put alors retourner en sa

ville, en s’engageant à s’en aller servir cinq années en Terre Sainte,

seul article du traité qu’il n’exécuta pas.

En 1245 il advint au roi Louis IX une grave maladie, «dont il fut à

tel meschief, dit Joinville, que l’une des dames qui le gardaient lui

voulait traire le drap sur le visage et disait qu’il était mort». Tout

à coup le moribond releva la tête et recouvra la parole pour dire qu’il

venait de faire vœu d’aller combattre en Terre Sainte. En dépit de tous

les efforts de sa mère et de ses conseillers, malgré les dangers que

pouvait courir son royaume pendant le temps de cette expédition, il

persista dans sa résolution. Les préparatifs de la croisade furent très

longs et demandèrent plusieurs années, Louis IX ayant voulu d’abord

prendre toutes les mesures propres à assurer la tranquillité dans ses

États. Un parlement réuni à Paris interdit toutes guerres particulières

pour cinq ans, décida que les dettes des croisés seraient suspendues

pendant trois ans et que le clergé paierait la dîme de ses revenus pour

les frais de la Croisade. Pour plus de précaution, Louis IX entraînait

en son ost le duc de Bourgogne, le comte de la Marche et d’autres

grands vassaux.

Le 12 juin 1248, le roi, accompagné de ses frères Robert, comte

d’Artois, et Charles, comte d’Anjou, alla prendre en solennité

l’oriflamme à l’abbaye de Saint-Denis, et reçut des mains du cardinal

de Châteauroux le bourdon et la pannetière des pèlerins; quelques jours

plus tard, Notre-Dame de Paris le vit arriver pieds nus, le bourdon à

la main, vêtu en pèlerin, avec de nombreux et illustres croisés vêtus

comme lui, au milieu d’un immense cortège de soldats et de peuple. Le

roi et les croisés, après avoir entendu pieusement la messe, se mirent

en route aussitôt, conduits par des processions jusqu’à l’abbaye de

Saint-Antoine des Champs. Tout le peuple de Paris était là, suivant

au milieu des chants religieux ce roi très aimé et très sage qui s’en

allait,--et pour combien de saisons et d’années, avec ses frères, avec

sa femme Marguerite qui avait tenu à l’accompagner,--se jeter dans les

dangers d’une guerre aux pays d’outre-mer.

De Saint-Antoine des Champs, le roi gagna Corbeil, première étape du

long voyage. Cinquante mille hommes partirent d’Aigues-Mortes avec

lui, que des désastres terribles attendaient sur la redoutable terre

sarrasine, où les trois quarts des croisés devaient rester, tués par le

cimeterre ou par le climat de l’Égypte et la peste.

Ce fut seulement six ans après, que le roi et la reine, ayant échappé

à mille périls, débarquèrent en France avec ce qui restait des croisés

valides épargnés par la guerre et tirés des prisons du sultan d’Égypte.

Et il était temps que le roi revînt, la reine Blanche, sa mère, à qui

la régence avait été confiée, était morte un an auparavant, et le pays

se trouvait en de graves embarras.

Louis, non découragé par tant de désastres, devait pourtant retourner

en Orient une quinzaine d’années après pour une nouvelle croisade,

malgré l’état précaire de sa santé. La maladie l’attendait sous les

murs de Tunis dès les premières opérations, et Notre-Dame de Paris

allait voir revenir son corps rapporté d’Afrique, pour les obsèques

solennelles avant l’enterrement à l’abbaye de Saint-Denis.

En 1302, autres événements et autres cérémonies dans la cathédrale

de Paris. C’est le temps de la lutte acharnée du roi Philippe le Bel

contre le pape Boniface VIII, lutte de deux puissances rivales qui se

disputent la suprématie: le pape se mettant au-dessus des rois et des

princes et déniant à ceux-ci le droit d’intervenir en quoi que ce fût

dans l’administration des biens de l’Église en leurs domaines; le roi

de son côté prétendant maintenir les églises et les clercs du royaume

dans sa juridiction pour le temporel, et surtout, ce qui importait

fort à Philippe toujours pressé d’argent, être en droit de tirer des

subsides du clergé et d’user des _régales_, c’est-à-dire de percevoir

les revenus des églises, des abbayes et des bénéfices vacants, entre le

moment de la mort du titulaire et la nomination du successeur.

Le roi se sentait soutenu par toute la nation, par la noblesse, par

le populaire et même par le clergé français, qui ne voulaient pas

de l’intervention du pape dans les affaires du royaume. Philippe le

Bel, pour en finir avec les prétentions de Boniface et bien montrer

que la volonté de la nation concordait avec la sienne, prit le parti

de convoquer à Paris un conseil général des délégués des barons du

royaume, des prélats, des évêques, abbés et doyens des églises, des

maires et échevins des communes, c’est-à-dire les _Etats Généraux_ de

la nation assemblés pour la première fois.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 18 / 38 段