Conciergerie. Les charrettes, tous les jours, venaient dans l’angle de
droite de la cour du May sous le perron, à l’arcade basse qu’on voit
encore, recevoir la fournée quotidienne destinée à la guillotine. Cinq
charrettes attendaient les hommes de la Gironde, des gendarmes avaient
peine à maintenir la foule des sans-culottes, des sanguinaires habitués
du tribunal révolutionnaire, groupés pour jouir de leur triomphe devant
la grille de l’arcade ou sur les marches du grand perron.
Les condamnés, tête nue, les cheveux coupés, le col découvert et les
mains attachées derrière le dos, montèrent dans les charrettes en
chantant:
«Allons, enfants de la patrie...»
De temps en temps, pendant le trajet, ils reprenaient le funèbre
chant que, sur la place de la Révolution, les derniers à passer sous
le couteau entonnaient encore, le chœur diminuant au fur et à mesure
que le fer tranchait une tête. L’un d’eux, dit-on, Ducos, l’ami de
Fonfrède, jeune, vaillant, spirituel, eut la force de rire au dernier
moment. Il cria, la tête dans la lunette: «Il est temps que la
Convention décrète l’inviolabilité des têtes!»
[Illustration: LA SAINTE-CHAPELLE. 1793]
Les victimes se suivent rapidement. En quelques jours, après les
Girondins, la Conciergerie voit passer Mme Roland, Philippe-Égalité,
Barnave, Mme Dubarry; puis c’est le tour d’Hébert le père Duchène,
de Danton et de Camille Desmoulins, ouvriers de la Révolution,
dévorés par le Moloch révolutionnaire. Autre victime, pure celle-ci
de toute participation aux holocaustes précédents, André Chénier
vient de Saint-Lazare pour être jugé et condamné, pour s’en aller
à la guillotine avec les dernières charrettes de la Terreur, deux
jours avant le 9 thermidor, la révolution non de la clémence, mais du
haut-le-corps de Paris revenant de l’épouvantable soûlerie de sang.
La Terreur dans ses derniers mois, en six semaines, avait envoyé 1.400
personnes à la guillotine. On avait usé avec l’échafaud le sol de
plusieurs places qui ne pouvait plus absorber le sang. Paris, comme
la terre, en avait assez. Un cri général s’élève contre ces horreurs,
contre celui qui semble incarner le système, c’est la lutte entre la
Convention, dont chaque membre voit le couteau suspendu sur sa tête, et
la Commune de Paris.
La Convention décrète d’accusation l’homme terrible; Robespierre est
arrêté à la Convention même et avec lui Lebas, Couthon et Saint-Just.
On croit que c’en est fini de l’échafaud, le bourreau lui-même pensait
s’arrêter, et cependant, ce matin même du 9 thermidor, la machine
à condamnations du tribunal révolutionnaire marche encore, elle
fonctionne, elle livre à la guillotine sa fournée quotidienne, et
quelle fournée, quarante-cinq têtes à couper! Quarante-cinq condamnés
sortent de l’arcade terrible de la cour du May, ils montent en
charrette pour gagner la place du Trône où l’échafaud avait émigré.
Des cris de grâce accueillent les charrettes sur tout le parcours du
faubourg Saint-Antoine, les condamnés espèrent, des hommes sautent même
à la tête des chevaux, mais Henriot arrive avec ses gendarmes, sabre la
foule, et les quarante-cinq têtes tombent.
Robespierre était gardé à l’administration de la police, la préfecture,
c’est-à-dire au Palais, mais la Commune le soir l’a délivré et l’a
amené à l’Hôtel de Ville, quartier général du parti terroriste qui va
tenter un suprême effort. Le tocsin sonne pour soulever les sections
sans-culottes.
La Convention, sentant le danger de la situation, brusque les
événements; les sectionnaires anti-robespierristes des Gravilliers
envahissent à 2 heures du matin l’Hôtel de Ville, et tout se décide par
le coup de pistolet du gendarme Méda. Robespierre est blessé, Lebas se
brûle la cervelle, Robespierre jeune se jette par une fenêtre et se
brise sur le pavé de la Grève. Les cadavres, les blessés, sont traînés
de la Grève au comité de Salut public, de là à l’Hôtel-Dieu, et enfin
à la Conciergerie où le général Hoche, prisonnier, attendant son tour
de comparaître devant Fouquier, les voit apparaître et comprend que la
roue a tourné.
Cette machine à tuer du tribunal révolutionnaire fonctionne encore si
bien pourtant, que c’est à elle, à Fouquier et à ses jurés pourvoyeurs
infatigables de la guillotine, que l’on donne à juger Robespierre.
Et la machine condamne. En l’honneur de Robespierre, on a reporté
l’échafaud place de la Révolution. Robespierre, Saint-Just, Couthon,
les morts et les blessés, sanglants, hagards, assis et attachés pour
ne pas tomber aux barreaux des charrettes, font le long trajet de
la Conciergerie à la guillotine, par les rues Saint-Denis, de la
Ferronnerie et la rue Saint-Honoré, sous le poids de la malédiction
universelle, sous les cris de la foule attendant les charrettes, et les
huées des gens aux fenêtres, ouvertes ce jour-là et louées comme pour
un défilé joyeux.
Ce ne fut que dix mois après, en mai 1795, que Fouquier-Tinville à
son tour passa devant le tribunal réorganisé, sur le banc où tant de
victimes l’avaient précédé; après six semaines de débats où il eut
tout le temps de se défendre et d’ergoter sur tous les points, il fut
condamné avec quinze de ses anciens jurés, une petite fournée de son
temps.
[Illustration: LA TOUR DE L’HORLOGE. 1830]
En ces jours de la Révolution où le sombre Palais prend cette
physionomie sinistre d’antichambre de la mort, il a encore
extérieurement quelques-uns des traits de sa physionomie pittoresque.
Les maisons accrochées à son enceinte sur la rue de la Barillerie, les
deux portes et la chapelle Saint-Michel ont disparu peu auparavant,
pour être remplacées en partie par la grande grille monumentale de
la cour du May, posée en 1787, mais il reste encore des échoppes sur
le quai de l’Horloge. Toute la façade de ce côté, entre la tour de
l’Horloge et celle de la Conciergerie, présente encore une ligne de
bâtiments de haute taille avec un avant-corps d’échoppes que domine le
toit de la grande salle.
La tour de l’Horloge a bien souffert. Depuis l’incendie du Pont
au Change en 1621, son comble a été modifié, l’étage de créneaux
a disparu. Plus bas, des fenêtres ont été percées pour des étages
intermédiaires pratiqués à l’intérieur, enfin le rez-de-chaussée est
loué en boutique. Au commencement du siècle, jusque vers 1840, cette
boutique fut occupée par l’ingénieur opticien Chevalier, qui avait
installé en haut de la tour, dans le petit campanile, un observatoire
où l’on montait admirer le panorama de Paris.
Au retour des Bourbons, des travaux importants furent entrepris tant
au Palais qu’à la Conciergerie. La Grande salle de Jacques de Brosse
donnait des inquiétudes, les piliers de la Grande salle supérieure
reconstruite au XVIIe siècle ne correspondaient qu’imparfaitement
avec ceux de la salle gothique inférieure, de sorte qu’en plusieurs
endroits les voûtes menaçaient de s’effondrer. En 1812, une de ces
voûtes s’était crevée sous les pas d’un magistrat qui ne dut son salut
qu’à la résistance du carrelage. Il fallut donc reprendre les voûtes en
sous-œuvre. En consolidant le dernier pilier de la salle Saint-Louis,
quelques squelettes furent mis à découvert: on supposa alors que
c’étaient les restes de quelques Templiers, mis à mort au temps du
grand procès.
A la Conciergerie on fit disparaître les dernières échoppes, on modifia
ou démolit tous les bâtiments entre les tours circulaires et la tour
carrée de l’Horloge et l’on établit, pour peu de temps heureusement, un
bâtiment assez laid, qui englobait dans ses maçonneries les cuisines
dites de Saint-Louis. De vieux cachots gothiques disparurent dans
ces remaniements, ainsi que ceux que l’on avait pratiqués sous la
Révolution.
[Illustration: UNE ENTRÉE DE LA GRANDE SALLE. XVIIIe SIÈCLE]
Depuis le temps de la Terreur, quelques prisonniers de marque ont
encore passé par la vieille prison. L’audacieuse conspiration de
Georges Cadoudal, venu à Paris avec un certain nombre de chouans et de
conspirateurs pour enlever ou tuer Bonaparte au centre de sa puissance,
amena dans ces cachots le terrible chouan et quelques royalistes de
marque. Georges et deux de ses complices n’y entrèrent que pour aller
ensuite à la guillotine.
On sait que l’Empire ne manquait pas de prisons d’Etat où il
jetait conspirateurs royalistes ou républicains, et aussi simples
mécontents, qui restaient détenus souvent sans le moindre jugement
aussi longtemps que sa police ombrageuse les trouvait dangereux. La
Conciergerie n’était toujours qu’une prison de passage pour ceux que
les juges attendaient. On y incarcéra entre autres le général Mallet,
dont l’étonnante entreprise faillit, d’une seule secousse, ébranler
l’édifice colossal de cet empire maçonné avec la chair et le sang.
Mallet et ses complices y restèrent peu de jours, avant d’aller tomber
sous les balles dans la plaine de Grenelle.
[Illustration: LA CHAMBRE DES COMPTES
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
La Restauration, à son tour, confie à ses solides cachots le général
Labédoyère, fusillé le 19 août 1815, le maréchal Ney, celui-ci avant
d’être transféré au Luxembourg pour y être jugé par la chambre des
pairs; La Valette, directeur des postes sous l’Empire, coupable
d’avoir repris ses fonctions pendant les Cent-Jours. L’évasion de
celui-ci, condamné à mort par la cour d’assises est célèbre. C’était
le 20 décembre 1815, veille du jour fixé pour l’exécution. Sa femme
avait obtenu pour toute grâce la permission de venir lui faire ses
adieux avec sa fille. Mme de La Valette employa bien le temps de
cette entrevue suprême: elle habilla le condamné avec sa robe et ses
fourrures, le coiffa de son chapeau et, pendant qu’elle se dissimulait
derrière un paravent, La Valette, donnant la main à sa fille, un
mouchoir sur sa bouche comme pour étouffer ses sanglots, put traverser
les couloirs et les corps de garde sans être reconnu, et gagner la
porte. Il devait monter dans la chaise à porteurs qui avait amené sa
femme, la chaise se trouvait bien là devant la Conciergerie, mais les
porteurs étaient allés boire. Moment d’angoisse terrible, à deux pas de
la prison, où d’un moment à l’autre l’évasion pouvait être découverte.
Enfin on trouva d’autres porteurs, puis à quelque distance La Valette
fut recueilli par un cabriolet qui le conduisit rue du Bac, dans une
maison où, à l’insu du portier, on put le loger dans une mansarde; il y
resta caché quelques semaines bravant toutes les recherches jusqu’au
jour où il parvint avec un passeport d’officier anglais à franchir la
frontière.
[Illustration: LE PALAIS SOUS LA RÉVOLUTION]
En 1820, Louvel, l’assassin du duc de Berry, fut enfermé à la
Conciergerie. Deux ans après éclata l’affaire dite des _quatre sergents
de la Rochelle_, conspiration du carbonarisme qui amena 25 accusés à la
Conciergerie et sur les bancs de la cour d’assises. Raoulx, Pommier,
Bories et Goubin, sergents au 45e de ligne où ils avaient recruté un
grand nombre d’affiliés, furent condamnés à mort et guillotinés en
place de Grève.
Sous Louis-Philippe, vers 1840, commença le grand travail de
transformation du vieux Palais de justice, qui devait durer de longues
années et donner au Palais sa forme actuelle, après avoir, pour
quelques jours, retrouvé bien des restes du vieux Palais gothique,
arrivés jusqu’à nous dissimulés dans la masse des constructions
disparates surajoutées.
[Illustration: INCENDIE DU PALAIS EN 1871]
C’est à ce moment seulement que disparurent les dernières boutiques de
la galerie marchande, où l’on vendait de la cordonnerie, des livres et
de menus objets. Peu avant la Révolution il y avait encore dans la
grande salle des librairies entourant les gros piliers de leurs rayons
de livres.
[Illustration: LA GRANDE SALLE APRÈS L’INCENDIE SOUS LA COMMUNE]
On restaura la tour de l’Horloge, son étage supérieur fut rétabli dans
l’ancienne forme, ainsi que la belle horloge si joliment encadrée sous
Henri III, depuis longtemps dans un triste état de dégradation. Les
architectes Duc et Daumet élevèrent, dans un beau caractère sur le
côté de la tour, les bâtiments de la rue de la Barillerie et du quai
de l’Horloge, au-dessus des cuisines de Saint-Louis. Dans les fouilles
exécutées dans la cour de la Sainte-Chapelle, la pioche rendit au jour
des fragments de tous les âges, des murailles du moyen âge sur des
restes d’édifices romains. La restauration continuait à tourner autour
du vieux Palais. Sous l’Empire les bâtiments occupés par la Préfecture
de police tombèrent l’un après l’autre, vieux débris du Palais des Rois
ou du logis des présidents du Parlement aménagés en bureaux, en locaux
quelconques, remaniés bien des fois, au hasard des utilisations. Une
partie des maisons de la place Dauphine subissait le même sort pour
dégager la nouvelle façade du Palais, l’énorme masse gréco-égyptienne
qui charge si considérablement la proue du vaisseau de Lutèce. Alors la
tour Bonbec, pour ne pas être écrasée par la façade en retour sur le
quai de l’Horloge, dut être remontée d’un étage.
Arrivèrent la guerre de 1870 et la Commune, pendant que ces travaux
se poursuivaient.
La terrible semaine de mai 1871 se termine par l’incendie de Paris,
faisant tourbillonner dans le ciel les flammes de vingt brasiers
gigantesques. Encore une fois le Palais de justice brûle. La grande
salle reconstruite par Jacques de Brosse après l’incendie de 1618,
est détruite encore une fois; des bâtiments nombreux, la Préfecture
de police périssent aussi, une des tours de la Conciergerie a
son comble détruit. Encore une fois la flamme tournoie autour de
la Sainte-Chapelle de Saint-Louis, mais celle-ci par miracle est
préservée. Les flammes s’éteignent, la grande salle n’est plus qu’un
monceau de débris, tout le palais est ravagé, mais la Sainte-Chapelle
est toujours debout, intacte, étincelante dans la jeunesse de sa
récente restauration.
La Conciergerie, que le feu avait bien menacée, s’était auparavant,
comme aux mauvais jours, remplie de prisonniers: suspects, prêtres,
sergents de ville, ou gendarmes, arrêtés comme otages par la Commune.
Le Palais revoyait les jours sombres d’autrefois, les otages qualifiés
de Versaillais remplaçaient les aristocrates de 93 et les Armagnacs de
1413.
Les souvenirs sanglants d’autrefois pouvaient faire craindre le
renouvellement des terribles tragédies qui accompagnent les grandes
commotions populaires. Les prisonniers, au milieu des horreurs qui
se commettaient, enveloppés de tous côtés par la flamme, échappèrent
pourtant au sort qui les menaçait, ils échappèrent à la fusillade comme
à l’incendie, les troupes de l’armée régulière ayant pu arriver à
temps.
[Illustration: ANGLE NORD-EST DU PALAIS MODERNE]
[Illustration: NOTRE-DAME.--LA GALERIE ENTRE LES DEUX TOURS]
CHAPITRE X
LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME
L’amende honorable du comte de Toulouse.--Saint-Louis au départ
pour la Croisade.--Les Etats généraux de 1304.--Les Templiers.--La
statue de Philippe le Bel ou de Philippe IV.--Isabeau et les
Anglais.--Couronnement de Henri VI d’Angleterre.--Reprise de
Paris.--Les vainqueurs à Notre-Dame.--Le XVIe siècle.--Reposoirs
et bûchers.--Le mariage du roi de Navarre.--La Ligue.--Les
Suisses au Marché-Neuf.--La grande procession de la Ligue.--Le
siège.--Notre-Dame caserne des troupes des Seize.--Prise de
Paris.--Henri IV à Notre-Dame.
[Illustration: L’AMENDE HONORABLE DE RAYMOND, COMTE DE TOULOUSE]
Notre-Dame, l’église cathédrale qui depuis sept siècles plane
majestueuse sur la vieille île des Parisiens, sur la noble et illustre
_Cité_, occupant l’emplacement où l’église mérovingienne de saint
Etienne et l’église romane dédiée à la Vierge succédèrent à un temple
gallo-romain, fut commencée en 1163 par Maurice de Sully et terminée
vers 1235, sauf modifications qui devaient venir ultérieurement. Alors
la façade était comme nous la voyons, les tours étaient achevées et
n’attendaient plus que les flèches projetées primitivement, dit-on,
mais qu’elles n’eurent jamais. Le chœur et les transepts seuls furent
modifiés pour la construction des chapelles absidales de 1257 à 1320.
A partir de ce moment, la cathédrale est complète; dans le chœur
terminé, les pompes religieuses peuvent se déployer parmi les richesses
d’une ornementation merveilleuse, autels splendides, jubé superbe,
clôture de chœur en dentelle de pierre ornée de groupes sculptés par
les ymaigiers Jehan Ravy et Jehan le Bouteiller. Il n’y aura plus guère
alors, pour toucher à l’œuvre parfaite, que les déprédateurs, les
démolisseurs révolutionnaires ou les Vandales embellisseurs des siècles
classiques, plus redoutables encore, qui s’en donneront malheureusement
à cœur joie.
«Si les piliers de Notre-Dame avaient une voix, a écrit Viollet-le-Duc,
ils raconteraient toute notre histoire depuis le règne de
Philippe-Auguste. De combien d’événements n’ont-ils pas été les
témoins! Mariages, baptêmes, obsèques, serments et vœux éternels,
bientôt démentis par d’autres vœux et d’autres serments; fêtes
populaires et fêtes royales; chants d’allégresse ou de deuil; apologies
et anathèmes, oraisons funèbres pour les rois ou pour les morts à
l’attaque de la Bastille.»
Un des premiers grands événements dont les murs de Notre-Dame
furent les témoins, au temps de la construction même, se rattache
aux terribles guerres contre les Albigeois. Ce fut l’humiliation de
Raymond, comte de Toulouse, après les effroyables croisades contre les
Albigeois qui, durant vingt années, avaient fait couler des torrents de
sang, ravagé le midi, ruiné Béziers, Carcassonne, Toulouse et nombre
d’autres villes.
Les deux alliés dans les guerres politiques et religieuses, l’Église
et le roi, triomphaient: l’Église étouffait l’hérésie, et le roi
établissait la suzeraineté de la couronne sur les provinces du Midi.
Raymond VII, comte de Toulouse, définitivement abattu et perdant toute
espérance, traita avec la reine Blanche de Castille et abandonna au
roi de France toutes ses possessions du Languedoc, à l’exception de
Toulouse et de quelques terres qu’il constitua en dot à sa fille
Jeanne, âgée de neuf ans, fiancée à Alphonse, comte de Poitiers,
frère du roi, s’engageant à raser les murs de Toulouse et de trente
autres villes et châteaux, à indemniser les églises de ses pays
et à poursuivre et punir désormais impitoyablement ses sujets qui
persévéreraient dans l’hérésie.
Le 12 avril 1229, après avoir juré toutes les clauses du traité devant
les portes de Notre-Dame, le dernier des comtes de Toulouse, jadis si
puissants, fut dépouillé de ses vêtements et, nu-pieds, en chemise et
chausses, entra humblement dans l’église pour faire amende honorable
de l’hérésie contre laquelle il avait toujours protesté pourtant,--et
se faire décharger de l’excommunication prononcée à tant de reprises
contre lui par l’Église.
Rome avait vaincu: le cardinal de Saint-Ange, légat du pape, entouré de
la foule des évêques, prêtres et clercs, attendait le malheureux comte
de Toulouse au pied du maître-autel, savourant l’orgueil du triomphe
et la joie de mettre le pied sur la tête de l’Albigisme terrassé,
après tant de sang répandu, et aussi tant de bûchers allumés, dont la
torche, brandie par le farouche saint Dominique, restait aux mains de
l’Inquisition établie par le pape Grégoire IX.
Après son amende honorable, le vaincu se remit aux mains des gens du
roi et fut conduit prisonnier à la Grosse Tour du Louvre, où il resta
enfermé jusqu’à ce que sa fille eût été remise aux commissaires royaux,
que les murailles de Toulouse eussent été rasées et quelques-uns de ses
châteaux livrés comme gages de sa foi. Il put alors retourner en sa
ville, en s’engageant à s’en aller servir cinq années en Terre Sainte,
seul article du traité qu’il n’exécuta pas.
En 1245 il advint au roi Louis IX une grave maladie, «dont il fut à
tel meschief, dit Joinville, que l’une des dames qui le gardaient lui
voulait traire le drap sur le visage et disait qu’il était mort». Tout
à coup le moribond releva la tête et recouvra la parole pour dire qu’il
venait de faire vœu d’aller combattre en Terre Sainte. En dépit de tous
les efforts de sa mère et de ses conseillers, malgré les dangers que
pouvait courir son royaume pendant le temps de cette expédition, il
persista dans sa résolution. Les préparatifs de la croisade furent très
longs et demandèrent plusieurs années, Louis IX ayant voulu d’abord
prendre toutes les mesures propres à assurer la tranquillité dans ses
États. Un parlement réuni à Paris interdit toutes guerres particulières
pour cinq ans, décida que les dettes des croisés seraient suspendues
pendant trois ans et que le clergé paierait la dîme de ses revenus pour
les frais de la Croisade. Pour plus de précaution, Louis IX entraînait
en son ost le duc de Bourgogne, le comte de la Marche et d’autres
grands vassaux.
Le 12 juin 1248, le roi, accompagné de ses frères Robert, comte
d’Artois, et Charles, comte d’Anjou, alla prendre en solennité
l’oriflamme à l’abbaye de Saint-Denis, et reçut des mains du cardinal
de Châteauroux le bourdon et la pannetière des pèlerins; quelques jours
plus tard, Notre-Dame de Paris le vit arriver pieds nus, le bourdon à
la main, vêtu en pèlerin, avec de nombreux et illustres croisés vêtus
comme lui, au milieu d’un immense cortège de soldats et de peuple. Le
roi et les croisés, après avoir entendu pieusement la messe, se mirent
en route aussitôt, conduits par des processions jusqu’à l’abbaye de
Saint-Antoine des Champs. Tout le peuple de Paris était là, suivant
au milieu des chants religieux ce roi très aimé et très sage qui s’en
allait,--et pour combien de saisons et d’années, avec ses frères, avec
sa femme Marguerite qui avait tenu à l’accompagner,--se jeter dans les
dangers d’une guerre aux pays d’outre-mer.
De Saint-Antoine des Champs, le roi gagna Corbeil, première étape du
long voyage. Cinquante mille hommes partirent d’Aigues-Mortes avec
lui, que des désastres terribles attendaient sur la redoutable terre
sarrasine, où les trois quarts des croisés devaient rester, tués par le
cimeterre ou par le climat de l’Égypte et la peste.
Ce fut seulement six ans après, que le roi et la reine, ayant échappé
à mille périls, débarquèrent en France avec ce qui restait des croisés
valides épargnés par la guerre et tirés des prisons du sultan d’Égypte.
Et il était temps que le roi revînt, la reine Blanche, sa mère, à qui
la régence avait été confiée, était morte un an auparavant, et le pays
se trouvait en de graves embarras.
Louis, non découragé par tant de désastres, devait pourtant retourner
en Orient une quinzaine d’années après pour une nouvelle croisade,
malgré l’état précaire de sa santé. La maladie l’attendait sous les
murs de Tunis dès les premières opérations, et Notre-Dame de Paris
allait voir revenir son corps rapporté d’Afrique, pour les obsèques
solennelles avant l’enterrement à l’abbaye de Saint-Denis.
En 1302, autres événements et autres cérémonies dans la cathédrale
de Paris. C’est le temps de la lutte acharnée du roi Philippe le Bel
contre le pape Boniface VIII, lutte de deux puissances rivales qui se
disputent la suprématie: le pape se mettant au-dessus des rois et des
princes et déniant à ceux-ci le droit d’intervenir en quoi que ce fût
dans l’administration des biens de l’Église en leurs domaines; le roi
de son côté prétendant maintenir les églises et les clercs du royaume
dans sa juridiction pour le temporel, et surtout, ce qui importait
fort à Philippe toujours pressé d’argent, être en droit de tirer des
subsides du clergé et d’user des _régales_, c’est-à-dire de percevoir
les revenus des églises, des abbayes et des bénéfices vacants, entre le
moment de la mort du titulaire et la nomination du successeur.
Le roi se sentait soutenu par toute la nation, par la noblesse, par
le populaire et même par le clergé français, qui ne voulaient pas
de l’intervention du pape dans les affaires du royaume. Philippe le
Bel, pour en finir avec les prétentions de Boniface et bien montrer
que la volonté de la nation concordait avec la sienne, prit le parti
de convoquer à Paris un conseil général des délégués des barons du
royaume, des prélats, des évêques, abbés et doyens des églises, des
maires et échevins des communes, c’est-à-dire les _Etats Généraux_ de
la nation assemblés pour la première fois.