ils furent affectés à la préfecture de police, avec l’hôtel du premier
président, édifice du XVIe siècle qu’habitèrent Achille de Harlay,
Mathieu Molé, Lamoignon. Dans la cour de cet hôtel se voyaient des
médaillons peints représentant des magistrats et des personnages
illustres des siècles précédents. Tous les bâtiments de l’ancienne
préfecture ont disparu, démolis pour la grande reconstruction
entreprise, ou incendiés par la Commune. Des bâtiments ajoutés à
l’ancien Palais vers la fin du XVIe siècle il ne subsiste qu’un corps
de logis à grandes fenêtres, à hauts combles, surmontés d’une forêt de
cheminées, derrière la galerie marchande, sur le côté gauche du portail
de la Sainte-Chapelle.
En 1776, dans la nuit du 10 au 11 mai, l’incendie encore une fois
ravagea le Palais, le feu prit dans la galerie des prisonniers, dans
la partie centrale du parloir, entre la Conciergerie et la galerie
marchande; quand on s’en aperçut tout brûlait déjà aux alentours
de cette galerie des prisonniers, sous la tour Montgommery et la
Conciergerie. Les secours cette fois arrivèrent avec promptitude; les
soldats, les pompiers, les moines des ordres mendiants qui continuaient
encore à cette époque leur service de pompiers, parvinrent à force de
travail à concentrer le feu dans la partie si rapidement embrasée et à
sauver le reste du Palais que, encore une fois, on avait cru perdu.
Cette double cour, dont la Sainte-Chapelle formait le milieu, perdit
alors ce qui lui restait des belles façades de l’ancien Palais.
L’incendie de 1730 avait fait tomber l’édifice de la Cour des
comptes, les élégants pavillons du fond de la cour de gauche ou de la
Sainte-Chapelle; l’incendie de 1776 et les démolitions qui suivirent
firent disparaître le fond non moins grandiose de la cour de droite ou
du May; c’était fini du superbe décor gothique. On démolit alors la
galerie marchande, le beau bâtiment à grandes fenêtres ogivales et le
fameux perron qui avait vu se dérouler tant de dramatiques événements
depuis le temps d’Enguerrand de Marigny. Tout cela fut remplacé par
le lourd bâtiment à dôme central porté par quatre colonnes doriques;
pour compléter l’œuvre on abattit la sacristie de la Sainte-Chapelle,
le charmant petit édifice du trésor des Chartes, et l’on masqua la
Sainte-Chapelle par une aile parallèle à la grande salle. De ce côté
tout était changé, le Palais se trouvait considérablement enlaidi. La
tour de Montgommery survivait encore, mais pas pour longtemps.
[Illustration: LES DEGRÉS DE LA ST. CHAPELLE, XVIIe SIÈCLE]
Dans les dernières années de son règne, Louis XV avait, pour en finir
avec l’opposition du Parlement, supprimé complètement ce Parlement.
Dans la nuit du 19 janvier 1771, 169 magistrats avaient été réveillés
chacun par deux mousquetaires leur apportant des injonctions royales
auxquelles il fallait répondre par un _oui_ ou un _non_ signés. Les
mousquetaires ne recueillirent à peu près que des _non_. Immédiatement
le roi fit signifier la confiscation des charges et envoya les
magistrats en exil, pendant que le chancelier Maupeou organisait un
parlement nouveau et plus docile.
[Illustration: 1737. INCENDIE DE LA CHAMBRE DES COMPTES]
On sait comment l’opinion publique accueillit ce Parlement Maupeou,
raillé, chansonné et vilipendé.
Un des premiers actes de Louis XVI fut, après le renvoi des ministres
de Louis XV, la suppression du Parlement Maupeou. L’ancien Parlement
était rétabli, mais comme on craignait l’esprit d’opposition de la
vieille magistrature, ses attributions furent quelque peu limitées.
Une explosion de joie populaire et quelques désordres accueillirent la
chute du Parlement Maupeou. La basoche du Palais, reprise de turbulence
sur ses vieux jours, voulut montrer sa satisfaction en allant pendre à
la justice de Sainte-Geneviève deux mannequins costumés et emperruqués
portant chacun au cou, afin que nul n’en ignorât, un écriteau à son
nom: _Maupeou chancelier_, et l’_abbé Terray_, contrôleur des finances,
abhorré de tous pour ses mesures financières, les augmentations
de tailles, les réductions opérées sur les rentiers. Il y eut des
désordres, des bagarres avec le guet, plusieurs soirs de suite sur le
Pont-Neuf et autour du Palais.
Le 12 novembre 1774, le roi Louis XVI, au milieu des acclamations
du peuple qui se faisait la main ainsi avec quelques «_émeutes de
satisfaction_», vint réinstaller les magistrats de l’ancien Parlement.
Il entendit la messe à la Sainte-Chapelle, puis alla tenir son lit
de justice en la Grande Chambre avec les ducs et pairs. Le soir le
Palais fut illuminé. Tout était à la joie. Louis XVI était le _père du
peuple_, le digne successeur de Henry le Grand. Les dames de la Halle
manifestèrent singulièrement leur sympathie en allant, chez chacun des
membres du Parlement réinstallé, débiter un compliment de circonstance
accompagné de danses et de chants.
Cette lune de miel du nouveau règne ne devait pas durer longtemps,
après les quelques années des ministères de Turgot et de Necker, des
difficultés croissantes compliquées de maladresses et de lamentables
intrigues allaient peu à peu conduire à la crise si difficile, que l’on
crut dénouer par la convocation des Notables d’abord, puis par celle
des Etats généraux.
Auparavant la lutte reprise entre le gouvernement et le Parlement
amena quelques arrestations de parlementaires. Il y eut notamment
l’arrestation en pleine séance des conseillers Goislard de Montsabert
et d’Eprémesnil, une scène semblable à l’expulsion de Manuel sous la
Restauration. C’était en mai 1788, le Parlement siégeait en séance
de nuit; le marquis d’Agoult, major des gardes françaises, envahit
le Palais et pénétra dans la Grande Chambre en demandant les deux
conseillers.
«La cour va en délibérer, dit le président.--Il n’y a pas à délibérer,
les ordres du roi veulent être exécutés sans délai!» Et le marquis
d’Agoult somma les magistrats de lui désigner les deux conseillers:
«Nous sommes tous d’Eprémesnil et Montsabert,» lui répondit-on.
Au petit jour cependant, après force discussions, pendant que d’Agoult
fort embarrassé attendait, d’Eprémesnil lui demanda si, en cas de
résistance, il avait ordre d’employer la force. Sur la réponse
affirmative du major, d’Eprémesnil et Montsabert se nommèrent,
déclarant qu’ils cédaient à la violence pour ne pas exposer le
sanctuaire des lois à une profanation plus grande. On les mit
sur-le-champ en voiture et ils furent expédiés l’un à Pierre-Encise
près de Lyon, l’autre aux îles Sainte-Marguerite.
Le mécontentement, la désaffection augmentaient avec les difficultés
aggravées par les souffrances du terrible hiver. Le mot fatidique:
_convocation des Etats généraux_ fut enfin prononcé, on ne voyait plus
d’autre remède à la crise menaçante, aux embarras financiers, aux
troubles commencés.
L’an 89 allait s’ouvrir.
[Illustration: LE COUVENT DES GRANDS AUGUSTINS ENTRE LE PONT-NEUF
ET LE PONT SAINT-MICHEL]
[Illustration: LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE]
CHAPITRE IX
LA RÉVOLUTION
Le dernier jour du Parlement.--Le Palais sous la
Terreur.--Massacres de septembre.--La Conciergerie encombrée.--La
rue de Paris.--Le tribunal révolutionnaire dans la salle de la
Liberté, ancienne Grande Chambre, et dans la salle de l’Egalité,
ancienne Tournelle.--Fouquier-Tinville et ses jurés.--Les
grands procès.--Charlotte Corday, Danton, Marie-Antoinette, les
Girondins.--Le cachot de la reine.--La prison des Girondins.--Fin
de Robespierre.--Transformations après la Révolution.--Les
conspirateurs sous l’Empire.--Les prisonniers de la
Restauration.--Le palais incendié.
[Illustration: LA REINE ALLANT A L’ÉCHAFAUD]
Voici l’heure des grandes convulsions, du naufrage corps et biens de
l’ancienne société. Avec l’ère nouvelle qui commence par l’immense
drame de la Révolution destiné à promener l’incendie dans l’édifice
du passé, par toute la France d’abord, à prendre ensuite pour terrain
l’Europe entière, des jours terribles vont venir pour le vieux Palais
d’où les premières étincelles étaient parties, des jours plus terribles
que tous ceux qu’il a traversés dans les commotions sanglantes
d’autrefois.
Comme toutes les institutions du passé attaquées l’une après l’autre,
l’organisation judiciaire, antique décor majestueux mais vermoulu,
va tomber aussi; le vieux Parlement aux attributions confuses et
indéterminées, corps judiciaire prétendant aussi être législatif
et régenter à la fois peuple et monarque, va s’écrouler et mourir
définitivement, tué précisément par l’enfant qu’il avait mis au monde.
Il avait résisté à bien des assauts jadis, lutté contre les rois,
triomphé d’eux par la force ou la souplesse, pliant sous les rois forts
pour se redresser plus haut ensuite avec les autres; il s’écroule
d’un seul coup, brisé par un simple décret de l’Assemblée nationale.
Il avait tué la monarchie en déchaînant la Révolution, la Révolution
l’écrasait sous les premiers débris de l’édifice royal.
[Illustration: 1790. FERMETURE DU PARLEMENT]
Le 13 novembre 1790, le maire de Paris, à la tête de quelques
bataillons de gardes nationaux, se présenta au Palais, rangea ses
hommes dans la cour du May et le long de la rue de la Barillerie, et
monta mettre les scellés sur les papiers et archives parlementaires.
Tout était fini. La vieille organisation si compliquée, la Grande
Chambre, les trois Chambres des enquêtes, la Chambre des requêtes et
nombre de juridictions accessoires, tout sombrait en même temps d’un
seul coup, presque sans bruit ni protestations, pendant que l’Assemblée
nationale procédait à l’élaboration d’une nouvelle organisation
judiciaire.
La Révolution suit son cours. Tout se passe en dehors du Palais, à
Versailles, aux Tuileries, à l’Hôtel de Ville. Le vieux Palais qui ne
joue plus aucun rôle actif ne va cependant pas s’endormir. Dans le
grand bouleversement, les prisons anciennes ou nouvelles, vieilles
chartres ou cachots provisoires, se remplissent de tout ce qui faisait
ou semblait faire obstacle à la marche du char révolutionnaire. La
Conciergerie se trouve bientôt bondée de détenus comme jamais en aucun
temps elle ne l’a été.
En 92, la guillotine n’avait pas encore pris son fonctionnement
régulier, ce roulement par fournées au lieu où le citoyen Sanson
opérait, faisant de la place chaque matin pour de nouveaux prisonniers.
Au moment de la grande surexcitation causée par l’entrée des Prussiens
en France, par la prise de Verdun, les fureurs calculées de Danton,
la frénésie de Marat réclamant chaque matin dans l’_Ami du Peuple_ du
sang d’aristocrate, lancèrent les sans-culottes exaltés et enragés sur
les malheureux enfermés dans les prisons de Paris, comme jadis les
Cabochiens fanatiques sur les Armagnacs emprisonnés.
La vieille Conciergerie avait déjà vu en 1413, elle revit le 2
septembre 1792 les bandes affamées de carnage, qui avaient commencé la
tuerie au carrefour Buci et dans la cour de l’abbaye de Saint-Germain
et la continuaient à la prison de l’abbaye, au couvent des Carmes. Une
bande de massacreurs arriva le soir du 2 septembre au Châtelet, expédia
deux cent cinquante prisonniers à coups de sabre, à coups de fusil,
puis se jeta sur la Conciergerie où elle eut bientôt fait d’égorger une
centaine de prisonniers, parmi lesquels quelques officiers des Suisses,
dont l’un, le major Berchman, étant condamné à mort, fut excepté du
massacre et réservé pour l’échafaud.
Le tribunal révolutionnaire, institué le 18 août, était entré en
fonctions le 19, et dès le 21 août la guillotine, transportée par le
peuple lui-même de la Grève à la place Louis XV devant les Tuileries,
avait commencé à en exécuter les arrêts. Le jour du massacre, dans
la Grande Chambre, au-dessus même des préaux où travaillaient les
massacreurs, le tribunal siégeait et jugeait au bruit des clameurs
de l’égorgement. Il allait continuer pendant des mois, dirigé
dans son effrayante et régulière besogne par l’accusateur public
Fouquier-Tinville.
Le tribunal, dit extraordinaire d’abord puis révolutionnaire, comptait
aux jours de son grand fonctionnement seize juges, un accusateur public
et cinq substituts, soixante jurés; il était divisé en quatre sections,
deux sections s’occupaient de l’instruction des procès pendant que les
deux autres jugeaient. Ces deux sections siégeaient dans deux salles
du Palais, l’une dans la salle de la _Liberté_, l’ancienne _Grande
Chambre_ du ci-devant Parlement, l’autre dans la salle de l’_Egalité_,
jadis chambre de Saint-Louis ou _Tournelle criminelle_, dans le
grand bâtiment qui suivait la tour Bon-Bec, bâtiment démoli depuis.
Dans cette salle disparue ont été jugés Charlotte Corday, Danton, et
aussi un jour Marat, lequel par exemple fut trouvé bon citoyen par le
sanglant jury, sortit en triomphateur du Palais et fut aussitôt entouré
par une foule d’énergumènes à bonnets rouges et de tricoteuses, accablé
de palmes civiques et porté sur les épaules jusqu’à l’Assemblée.
«Les fenêtres de cette salle, dit M. Dauban, donnaient sur le quai
de l’Horloge; c’est là que Danton, défendant sa vie, fit éclater le
tonnerre de sa voix qu’entendit la foule entassée sur le quai jusqu’au
Pont-Neuf.»
[Illustration: BOUTIQUE DE LIBRAIRE DANS LA GRANDE SALLE. XVIIIe
SIÈCLE]
La salle dite de la Liberté subsiste, c’était l’ancienne Grande
Chambre, la belle salle gothique refaite par Louis XII, dont les
magnifiques plafonds à caissons et pendentifs, les sculptures peintes
et dorées avaient été impitoyablement supprimés. Cette salle où
siégeait le Parlement en _chambres assemblées_, où tant de fois, au
temps des splendeurs de la monarchie, les ducs et pairs s’étaient
réunis, où les rois venaient tenir leur lit de justice, était alors
divisée en deux parties, la plus petite pour le public entassé jusque
dans les embrasures des fenêtres; le reste, séparé par un couloir de
service également bondé, pour jurés, gendarmes et accusés. Sur ces
murailles jadis d’une décoration si magnifique, alors nettes comme
l’acier, aucun ornement que de froides moulures avec les bustes espacés
de Brutus, Lepeletier et Marat, et les Tables de la loi au-dessus du
président. C’était assez pour l’antichambre de la guillotine, simple
lieu de passage entre la prison et la charrette du bourreau.
Dans cette salle restaurée aujourd’hui et devenue première chambre du
tribunal civil, furent condamnés Marie-Antoinette, les Girondins et
plus tard, après Thermidor, Fouquier-Tinville lui-même, avec un certain
nombre de ses juges et jurés. L’implacable Fouquier-Tinville, un parent
de Camille Desmoulins à qui celui-ci avait, par Robespierre, procuré
la place, venait chaque matin, sinistre employé fidèle à son bureau,
avec la régularité d’un rouage donnant le premier déclenchement au
couteau de la guillotine, sans passion comme sans pitié, insensible à
tout, sans, ne disons pas remords, mais seulement souci--sans souci ni
souvenir des condamnations de la veille, qui lui laissaient seulement
la satisfaction de la besogne faite et déjà oubliée, se remettre à son
siège d’accusateur public avec une provision de dossiers et demander
tranquillement à ses jurés, ardents robespierristes, horribles et
réguliers dispensateurs de la mort, plus monstrueux que les massacreurs
des prisons, ses trente ou quarante têtes quotidiennes.
Les malheureux, destinés à passer bientôt devant le tribunal
révolutionnaire, étaient transférés des diverses prisons à la
Conciergerie, où on les entassait dans le grand guichet, dans la _rue
de Paris_, travée de la grande salle inférieure dite salle Saint-Louis,
séparée du reste par des grilles. Deux rangs de cachots avaient pu être
aménagés pour recevoir cette provision du tribunal révolutionnaire, les
prisonniers logeant sous leurs juges.
Chaque matin, au jour levant, l’huissier du tribunal descendait avec sa
liste et faisait l’appel des malheureux destinés à la fournée du jour;
gendarmes et geôliers lui réunissaient son gibier, conduit ensuite par
unités ou par groupes pour la rapide _formalité_ du jugement, devant
ces juges qui prononçaient si peu d’acquittements. Que de noms célèbres
dans le martyrologe de la Conciergerie, que de victimes ont vécu leurs
derniers jours sous ces voûtes sombres. Le maire de Paris Bailly,
les Girondins, Camille Desmoulins, Danton; Malesherbes, le défenseur
de Louis XVI; André Chénier, Fabre d’Églantine, Charlotte Corday, la
reine, Mme Du Barry, Mme Roland, etc...
Charlotte Corday avait tué Marat le 13 juillet 1793; elle fut
transférée le 16 de l’Abbaye à la Conciergerie et condamnée le 19 au
matin. Une heure et demie après, elle partait pour le supplice, revêtue
de la chemise rouge des parricides.
[Illustration: LE CACHOT DE LA REINE]
Marie-Antoinette demeura soixante-seize jours à la Conciergerie. Amenée
du Temple où l’on craignait qu’elle ne fût enlevée,--des royalistes
se dévouant courageusement et organisant complot sur complot pour
son évasion--elle habita d’abord une chambre précédemment occupée
par le général Custine, mais, après une tentative d’évasion qui
faillit réussir, tentative dite _affaire de l’œillet_, organisée par
le chevalier de Rougeville, on transféra la reine dans la pharmacie,
petite pièce sombre et basse, que l’on transforma hâtivement en cachot
en bouchant les jours et en établissant une double et solide porte
munie de fortes serrures.
Le cachot, pavé en briques posées en arêtes de poisson, divisé en deux
parties éclairées chacune par une petite fenêtre, avait pour tout
mobilier un lit de sangle garni de deux matelas et un ou deux sièges.
Une partie du cachot était occupée par les deux gendarmes, séparés
de la prisonnière par un vieux paravent tout percé. Dans ce funèbre
réduit, sous cette si étroite surveillance, la malheureuse reine passa
donc plus de deux mois en proie à toutes les angoisses, avec tous les
bruits sinistres de la prison pour accompagnement à ses pensées, à
deux pas des juges qui l’attendaient. Elle se levait à 7 heures et se
couchait à 10. Elle ne voyait, outre ses gendarmes, que deux personnes
pour le service du cachot, une femme de ménage et un voleur nommé
Barassin, condamné à quatorze ans de fer. La Commune lui avait interdit
le travail, sauf le raccommodage de ses vêtements, qui en avaient grand
besoin, mais elle put lire quelques livres mis à sa disposition: le
_Voyage du jeune Anacharsis_ et les _Révolutions d’Angleterre_.
[Illustration: LA DERNIÈRE NUIT DES GIRONDINS]
Le 14 octobre, «la veuve Capet» comparut devant le tribunal
révolutionnaire, présidé par Herman. Pendant deux longues et
mortelles séances, le premier jour de 9 heures du matin à 11 heures
du soir, le second jour de 9 heures du matin au lendemain 4 heures
du matin, la reine lutta; ses courageux défenseurs, Chauveau-Lagarde
et Tronson-Ducoudray, essayèrent en vain d’arracher sa proie à
Fouquier-Tinville. A l’aube de la deuxième nuit de ce dramatique
procès, tout était fini.
[Illustration: LA REINE ALLANT AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE]
A 4 heures et demie du matin, la condamnation prononcée, la reine
fut conduite dans la chambre des condamnés, pratiquée dans le Grand
guichet, où les victimes du tribunal révolutionnaire passaient les
quelques heures séparant la condamnation de l’exécution.
Quoique à demi morte de fatigue, elle put écrire une longue lettre à
Mme Elisabeth, lettre qui fut confisquée par Fouquier, et se jeta tout
habillée sur un lit de sangle pour prendre quelques heures de repos
avant le moment fatal. Elle dormit un instant et prit, vers 7 heures,
quelque nourriture. Un peu avant 11 heures arriva le bourreau pour la
suprême toilette. Elle fut bientôt prête; ses cheveux tombèrent, il ne
lui resta que des cheveux courts tout blancs sur le sommet de la tête.
Vêtue d’une jupe blanche sur un jupon noir et d’une longue camisole
blanche, coiffée d’un affreux bonnet, comme nous le montre un croquis
d’un réalisme cruel, tracé par David d’une fenêtre sur le passage de la
charrette, elle sortit de la Conciergerie, les mains attachées derrière
le dos, et monta dans la charrette qui allait accomplir le long voyage
de la place de la Révolution, en passant par le Pont-au-Change et la
rue Saint-Honoré.
Le cachot de la reine existe encore, mais la Restauration, au lieu de
lui laisser son aspect, l’a, par un vandalisme pieux, transformé en
chapelle, en changeant même les dispositions. Dans l’angle a été élevé
un monument en forme d’autel avec inscriptions tirées du testament de
la reine.
A côté de la grille séparant le Grand guichet de la galerie appelée
_rue de Paris_, se voit la porte étroite et basse donnant sur
l’étroit escalier que devait suivre la reine pour monter au tribunal
révolutionnaire. C’était par là que passaient les malheureux conduits
au farouche tribunal; ils avaient peu de chemin à faire et ne pouvaient
être vus des autres détenus.
Tout à côté du cachot de la reine, et séparé seulement par un mur, se
trouve le local où furent enfermés les Girondins. C’était la chapelle,
une salle assez vaste à voûtes surbaissées, sur laquelle, au fond,
donnent des ouvertures garnies par des espèces de cages grillées.
Les Girondins étaient depuis de longs jours emprisonnés dans les
greniers des Carmes; ils furent amenés en octobre à la Conciergerie
et livrés au tribunal révolutionnaire. Sept jours durant, ils se
défendirent pied à pied, sans que l’on pût rien trouver d’à peu près
alléguable pour motiver la condamnation voulue d’avance.
[Illustration: LE DÉPART DES GIRONDINS POUR L’ÉCHAFAUD. 1793]
Pour en finir, il fallut faire venir à la rescousse les Jacobins, qui
coururent demander à l’Assemblée le terrible décret portant «qu’après
trois jours de débat, le jury pouvait se dire éclairé». Aussitôt le
décret obtenu, le président arrêta les débats au milieu des cris de
fureur des condamnés. Tout est fini, le jury se déclare éclairé et il
envoie les vingt et un de la Gironde à la guillotine.
Le soir, après les séances du procès, les Girondins, surexcités par
la lutte, s’amusaient dans leur prison à des parodies funèbres et
terribles du tribunal révolutionnaire, chacun d’eux jouant son rôle
dans l’affaire et passant à son tour devant ses amis transformés en
jurés. L’accusé s’avançait avec son défenseur; il essayait, sous les
interruptions violentes du tribunal, de balbutier quelques paroles,
puis l’accusateur l’écrasait sous une argumentation féroce; le
défenseur, à son tour, tentait de se faire entendre, le tribunal se
disait éclairé et prononçait la peine de mort. On passait alors à la
parodie de l’exécution dans tous ses détails: une planche de lit sur
une chaise représentant la guillotine avec la bascule. Les condamnés
exécutés, venait enfin le tour de l’accusateur, jugé et condamné comme
il avait condamné les autres. Après avoir passé à la guillotine,
son spectre arrivait, couvert d’un drap de lit, poussant des cris
lamentables et dépeignant à ses jurés les horreurs de l’enfer où il
était plongé et où ils devaient venir le rejoindre...
[Illustration: AUTEL DANS LE CACHOT DE MARIE-ANTOINETTE]
Le soir de leur vraie condamnation, après les débats étouffés, il y
eut un moment d’émotion terrible. Valazé se perça le cœur quand il
entendit la sentence, et la stupeur des gendarmes fut si grande que les
condamnés auraient pu se précipiter sur leurs juges. Il allait être
minuit. Après que le tribunal révolutionnaire eut décidé que le cadavre
de Valazé serait mené à la guillotine sur la même charrette que les
autres, les Girondins furent reconduits à leur chapelle. «Les morts
et les vivants, dit Michelet, redescendirent dans les ténèbres de la
Conciergerie. Pour faire connaître leur condamnation aux autres détenus
de la prison qui veillaient et attendaient, ils chantaient sous les
sombres voûtes:
«Contre nous de la tyrannie,
Le couteau sanglant est levé!...»
La légende du banquet envoyé par un ami proscrit n’est pas certaine;
quelques-uns des Girondins passèrent leur dernière nuit à boire du
punch, à causer tristement. Les autres se jetèrent sur leurs grabats
pour prendre des forces dans un dernier sommeil.