Quant aux bâtiments de la Chambre des comptes reconstruits en 1740,

ils furent affectés à la préfecture de police, avec l’hôtel du premier

président, édifice du XVIe siècle qu’habitèrent Achille de Harlay,

Mathieu Molé, Lamoignon. Dans la cour de cet hôtel se voyaient des

médaillons peints représentant des magistrats et des personnages

illustres des siècles précédents. Tous les bâtiments de l’ancienne

préfecture ont disparu, démolis pour la grande reconstruction

entreprise, ou incendiés par la Commune. Des bâtiments ajoutés à

l’ancien Palais vers la fin du XVIe siècle il ne subsiste qu’un corps

de logis à grandes fenêtres, à hauts combles, surmontés d’une forêt de

cheminées, derrière la galerie marchande, sur le côté gauche du portail

de la Sainte-Chapelle.

En 1776, dans la nuit du 10 au 11 mai, l’incendie encore une fois

ravagea le Palais, le feu prit dans la galerie des prisonniers, dans

la partie centrale du parloir, entre la Conciergerie et la galerie

marchande; quand on s’en aperçut tout brûlait déjà aux alentours

de cette galerie des prisonniers, sous la tour Montgommery et la

Conciergerie. Les secours cette fois arrivèrent avec promptitude; les

soldats, les pompiers, les moines des ordres mendiants qui continuaient

encore à cette époque leur service de pompiers, parvinrent à force de

travail à concentrer le feu dans la partie si rapidement embrasée et à

sauver le reste du Palais que, encore une fois, on avait cru perdu.

Cette double cour, dont la Sainte-Chapelle formait le milieu, perdit

alors ce qui lui restait des belles façades de l’ancien Palais.

L’incendie de 1730 avait fait tomber l’édifice de la Cour des

comptes, les élégants pavillons du fond de la cour de gauche ou de la

Sainte-Chapelle; l’incendie de 1776 et les démolitions qui suivirent

firent disparaître le fond non moins grandiose de la cour de droite ou

du May; c’était fini du superbe décor gothique. On démolit alors la

galerie marchande, le beau bâtiment à grandes fenêtres ogivales et le

fameux perron qui avait vu se dérouler tant de dramatiques événements

depuis le temps d’Enguerrand de Marigny. Tout cela fut remplacé par

le lourd bâtiment à dôme central porté par quatre colonnes doriques;

pour compléter l’œuvre on abattit la sacristie de la Sainte-Chapelle,

le charmant petit édifice du trésor des Chartes, et l’on masqua la

Sainte-Chapelle par une aile parallèle à la grande salle. De ce côté

tout était changé, le Palais se trouvait considérablement enlaidi. La

tour de Montgommery survivait encore, mais pas pour longtemps.

[Illustration: LES DEGRÉS DE LA ST. CHAPELLE, XVIIe SIÈCLE]

Dans les dernières années de son règne, Louis XV avait, pour en finir

avec l’opposition du Parlement, supprimé complètement ce Parlement.

Dans la nuit du 19 janvier 1771, 169 magistrats avaient été réveillés

chacun par deux mousquetaires leur apportant des injonctions royales

auxquelles il fallait répondre par un _oui_ ou un _non_ signés. Les

mousquetaires ne recueillirent à peu près que des _non_. Immédiatement

le roi fit signifier la confiscation des charges et envoya les

magistrats en exil, pendant que le chancelier Maupeou organisait un

parlement nouveau et plus docile.

[Illustration: 1737. INCENDIE DE LA CHAMBRE DES COMPTES]

On sait comment l’opinion publique accueillit ce Parlement Maupeou,

raillé, chansonné et vilipendé.

Un des premiers actes de Louis XVI fut, après le renvoi des ministres

de Louis XV, la suppression du Parlement Maupeou. L’ancien Parlement

était rétabli, mais comme on craignait l’esprit d’opposition de la

vieille magistrature, ses attributions furent quelque peu limitées.

Une explosion de joie populaire et quelques désordres accueillirent la

chute du Parlement Maupeou. La basoche du Palais, reprise de turbulence

sur ses vieux jours, voulut montrer sa satisfaction en allant pendre à

la justice de Sainte-Geneviève deux mannequins costumés et emperruqués

portant chacun au cou, afin que nul n’en ignorât, un écriteau à son

nom: _Maupeou chancelier_, et l’_abbé Terray_, contrôleur des finances,

abhorré de tous pour ses mesures financières, les augmentations

de tailles, les réductions opérées sur les rentiers. Il y eut des

désordres, des bagarres avec le guet, plusieurs soirs de suite sur le

Pont-Neuf et autour du Palais.

Le 12 novembre 1774, le roi Louis XVI, au milieu des acclamations

du peuple qui se faisait la main ainsi avec quelques «_émeutes de

satisfaction_», vint réinstaller les magistrats de l’ancien Parlement.

Il entendit la messe à la Sainte-Chapelle, puis alla tenir son lit

de justice en la Grande Chambre avec les ducs et pairs. Le soir le

Palais fut illuminé. Tout était à la joie. Louis XVI était le _père du

peuple_, le digne successeur de Henry le Grand. Les dames de la Halle

manifestèrent singulièrement leur sympathie en allant, chez chacun des

membres du Parlement réinstallé, débiter un compliment de circonstance

accompagné de danses et de chants.

Cette lune de miel du nouveau règne ne devait pas durer longtemps,

après les quelques années des ministères de Turgot et de Necker, des

difficultés croissantes compliquées de maladresses et de lamentables

intrigues allaient peu à peu conduire à la crise si difficile, que l’on

crut dénouer par la convocation des Notables d’abord, puis par celle

des Etats généraux.

Auparavant la lutte reprise entre le gouvernement et le Parlement

amena quelques arrestations de parlementaires. Il y eut notamment

l’arrestation en pleine séance des conseillers Goislard de Montsabert

et d’Eprémesnil, une scène semblable à l’expulsion de Manuel sous la

Restauration. C’était en mai 1788, le Parlement siégeait en séance

de nuit; le marquis d’Agoult, major des gardes françaises, envahit

le Palais et pénétra dans la Grande Chambre en demandant les deux

conseillers.

«La cour va en délibérer, dit le président.--Il n’y a pas à délibérer,

les ordres du roi veulent être exécutés sans délai!» Et le marquis

d’Agoult somma les magistrats de lui désigner les deux conseillers:

«Nous sommes tous d’Eprémesnil et Montsabert,» lui répondit-on.

Au petit jour cependant, après force discussions, pendant que d’Agoult

fort embarrassé attendait, d’Eprémesnil lui demanda si, en cas de

résistance, il avait ordre d’employer la force. Sur la réponse

affirmative du major, d’Eprémesnil et Montsabert se nommèrent,

déclarant qu’ils cédaient à la violence pour ne pas exposer le

sanctuaire des lois à une profanation plus grande. On les mit

sur-le-champ en voiture et ils furent expédiés l’un à Pierre-Encise

près de Lyon, l’autre aux îles Sainte-Marguerite.

Le mécontentement, la désaffection augmentaient avec les difficultés

aggravées par les souffrances du terrible hiver. Le mot fatidique:

_convocation des Etats généraux_ fut enfin prononcé, on ne voyait plus

d’autre remède à la crise menaçante, aux embarras financiers, aux

troubles commencés.

L’an 89 allait s’ouvrir.

[Illustration: LE COUVENT DES GRANDS AUGUSTINS ENTRE LE PONT-NEUF

ET LE PONT SAINT-MICHEL]

[Illustration: LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE]

CHAPITRE IX

LA RÉVOLUTION

Le dernier jour du Parlement.--Le Palais sous la

Terreur.--Massacres de septembre.--La Conciergerie encombrée.--La

rue de Paris.--Le tribunal révolutionnaire dans la salle de la

Liberté, ancienne Grande Chambre, et dans la salle de l’Egalité,

ancienne Tournelle.--Fouquier-Tinville et ses jurés.--Les

grands procès.--Charlotte Corday, Danton, Marie-Antoinette, les

Girondins.--Le cachot de la reine.--La prison des Girondins.--Fin

de Robespierre.--Transformations après la Révolution.--Les

conspirateurs sous l’Empire.--Les prisonniers de la

Restauration.--Le palais incendié.

[Illustration: LA REINE ALLANT A L’ÉCHAFAUD]

Voici l’heure des grandes convulsions, du naufrage corps et biens de

l’ancienne société. Avec l’ère nouvelle qui commence par l’immense

drame de la Révolution destiné à promener l’incendie dans l’édifice

du passé, par toute la France d’abord, à prendre ensuite pour terrain

l’Europe entière, des jours terribles vont venir pour le vieux Palais

d’où les premières étincelles étaient parties, des jours plus terribles

que tous ceux qu’il a traversés dans les commotions sanglantes

d’autrefois.

Comme toutes les institutions du passé attaquées l’une après l’autre,

l’organisation judiciaire, antique décor majestueux mais vermoulu,

va tomber aussi; le vieux Parlement aux attributions confuses et

indéterminées, corps judiciaire prétendant aussi être législatif

et régenter à la fois peuple et monarque, va s’écrouler et mourir

définitivement, tué précisément par l’enfant qu’il avait mis au monde.

Il avait résisté à bien des assauts jadis, lutté contre les rois,

triomphé d’eux par la force ou la souplesse, pliant sous les rois forts

pour se redresser plus haut ensuite avec les autres; il s’écroule

d’un seul coup, brisé par un simple décret de l’Assemblée nationale.

Il avait tué la monarchie en déchaînant la Révolution, la Révolution

l’écrasait sous les premiers débris de l’édifice royal.

[Illustration: 1790. FERMETURE DU PARLEMENT]

Le 13 novembre 1790, le maire de Paris, à la tête de quelques

bataillons de gardes nationaux, se présenta au Palais, rangea ses

hommes dans la cour du May et le long de la rue de la Barillerie, et

monta mettre les scellés sur les papiers et archives parlementaires.

Tout était fini. La vieille organisation si compliquée, la Grande

Chambre, les trois Chambres des enquêtes, la Chambre des requêtes et

nombre de juridictions accessoires, tout sombrait en même temps d’un

seul coup, presque sans bruit ni protestations, pendant que l’Assemblée

nationale procédait à l’élaboration d’une nouvelle organisation

judiciaire.

La Révolution suit son cours. Tout se passe en dehors du Palais, à

Versailles, aux Tuileries, à l’Hôtel de Ville. Le vieux Palais qui ne

joue plus aucun rôle actif ne va cependant pas s’endormir. Dans le

grand bouleversement, les prisons anciennes ou nouvelles, vieilles

chartres ou cachots provisoires, se remplissent de tout ce qui faisait

ou semblait faire obstacle à la marche du char révolutionnaire. La

Conciergerie se trouve bientôt bondée de détenus comme jamais en aucun

temps elle ne l’a été.

En 92, la guillotine n’avait pas encore pris son fonctionnement

régulier, ce roulement par fournées au lieu où le citoyen Sanson

opérait, faisant de la place chaque matin pour de nouveaux prisonniers.

Au moment de la grande surexcitation causée par l’entrée des Prussiens

en France, par la prise de Verdun, les fureurs calculées de Danton,

la frénésie de Marat réclamant chaque matin dans l’_Ami du Peuple_ du

sang d’aristocrate, lancèrent les sans-culottes exaltés et enragés sur

les malheureux enfermés dans les prisons de Paris, comme jadis les

Cabochiens fanatiques sur les Armagnacs emprisonnés.

La vieille Conciergerie avait déjà vu en 1413, elle revit le 2

septembre 1792 les bandes affamées de carnage, qui avaient commencé la

tuerie au carrefour Buci et dans la cour de l’abbaye de Saint-Germain

et la continuaient à la prison de l’abbaye, au couvent des Carmes. Une

bande de massacreurs arriva le soir du 2 septembre au Châtelet, expédia

deux cent cinquante prisonniers à coups de sabre, à coups de fusil,

puis se jeta sur la Conciergerie où elle eut bientôt fait d’égorger une

centaine de prisonniers, parmi lesquels quelques officiers des Suisses,

dont l’un, le major Berchman, étant condamné à mort, fut excepté du

massacre et réservé pour l’échafaud.

Le tribunal révolutionnaire, institué le 18 août, était entré en

fonctions le 19, et dès le 21 août la guillotine, transportée par le

peuple lui-même de la Grève à la place Louis XV devant les Tuileries,

avait commencé à en exécuter les arrêts. Le jour du massacre, dans

la Grande Chambre, au-dessus même des préaux où travaillaient les

massacreurs, le tribunal siégeait et jugeait au bruit des clameurs

de l’égorgement. Il allait continuer pendant des mois, dirigé

dans son effrayante et régulière besogne par l’accusateur public

Fouquier-Tinville.

Le tribunal, dit extraordinaire d’abord puis révolutionnaire, comptait

aux jours de son grand fonctionnement seize juges, un accusateur public

et cinq substituts, soixante jurés; il était divisé en quatre sections,

deux sections s’occupaient de l’instruction des procès pendant que les

deux autres jugeaient. Ces deux sections siégeaient dans deux salles

du Palais, l’une dans la salle de la _Liberté_, l’ancienne _Grande

Chambre_ du ci-devant Parlement, l’autre dans la salle de l’_Egalité_,

jadis chambre de Saint-Louis ou _Tournelle criminelle_, dans le

grand bâtiment qui suivait la tour Bon-Bec, bâtiment démoli depuis.

Dans cette salle disparue ont été jugés Charlotte Corday, Danton, et

aussi un jour Marat, lequel par exemple fut trouvé bon citoyen par le

sanglant jury, sortit en triomphateur du Palais et fut aussitôt entouré

par une foule d’énergumènes à bonnets rouges et de tricoteuses, accablé

de palmes civiques et porté sur les épaules jusqu’à l’Assemblée.

«Les fenêtres de cette salle, dit M. Dauban, donnaient sur le quai

de l’Horloge; c’est là que Danton, défendant sa vie, fit éclater le

tonnerre de sa voix qu’entendit la foule entassée sur le quai jusqu’au

Pont-Neuf.»

[Illustration: BOUTIQUE DE LIBRAIRE DANS LA GRANDE SALLE. XVIIIe

SIÈCLE]

La salle dite de la Liberté subsiste, c’était l’ancienne Grande

Chambre, la belle salle gothique refaite par Louis XII, dont les

magnifiques plafonds à caissons et pendentifs, les sculptures peintes

et dorées avaient été impitoyablement supprimés. Cette salle où

siégeait le Parlement en _chambres assemblées_, où tant de fois, au

temps des splendeurs de la monarchie, les ducs et pairs s’étaient

réunis, où les rois venaient tenir leur lit de justice, était alors

divisée en deux parties, la plus petite pour le public entassé jusque

dans les embrasures des fenêtres; le reste, séparé par un couloir de

service également bondé, pour jurés, gendarmes et accusés. Sur ces

murailles jadis d’une décoration si magnifique, alors nettes comme

l’acier, aucun ornement que de froides moulures avec les bustes espacés

de Brutus, Lepeletier et Marat, et les Tables de la loi au-dessus du

président. C’était assez pour l’antichambre de la guillotine, simple

lieu de passage entre la prison et la charrette du bourreau.

Dans cette salle restaurée aujourd’hui et devenue première chambre du

tribunal civil, furent condamnés Marie-Antoinette, les Girondins et

plus tard, après Thermidor, Fouquier-Tinville lui-même, avec un certain

nombre de ses juges et jurés. L’implacable Fouquier-Tinville, un parent

de Camille Desmoulins à qui celui-ci avait, par Robespierre, procuré

la place, venait chaque matin, sinistre employé fidèle à son bureau,

avec la régularité d’un rouage donnant le premier déclenchement au

couteau de la guillotine, sans passion comme sans pitié, insensible à

tout, sans, ne disons pas remords, mais seulement souci--sans souci ni

souvenir des condamnations de la veille, qui lui laissaient seulement

la satisfaction de la besogne faite et déjà oubliée, se remettre à son

siège d’accusateur public avec une provision de dossiers et demander

tranquillement à ses jurés, ardents robespierristes, horribles et

réguliers dispensateurs de la mort, plus monstrueux que les massacreurs

des prisons, ses trente ou quarante têtes quotidiennes.

Les malheureux, destinés à passer bientôt devant le tribunal

révolutionnaire, étaient transférés des diverses prisons à la

Conciergerie, où on les entassait dans le grand guichet, dans la _rue

de Paris_, travée de la grande salle inférieure dite salle Saint-Louis,

séparée du reste par des grilles. Deux rangs de cachots avaient pu être

aménagés pour recevoir cette provision du tribunal révolutionnaire, les

prisonniers logeant sous leurs juges.

Chaque matin, au jour levant, l’huissier du tribunal descendait avec sa

liste et faisait l’appel des malheureux destinés à la fournée du jour;

gendarmes et geôliers lui réunissaient son gibier, conduit ensuite par

unités ou par groupes pour la rapide _formalité_ du jugement, devant

ces juges qui prononçaient si peu d’acquittements. Que de noms célèbres

dans le martyrologe de la Conciergerie, que de victimes ont vécu leurs

derniers jours sous ces voûtes sombres. Le maire de Paris Bailly,

les Girondins, Camille Desmoulins, Danton; Malesherbes, le défenseur

de Louis XVI; André Chénier, Fabre d’Églantine, Charlotte Corday, la

reine, Mme Du Barry, Mme Roland, etc...

Charlotte Corday avait tué Marat le 13 juillet 1793; elle fut

transférée le 16 de l’Abbaye à la Conciergerie et condamnée le 19 au

matin. Une heure et demie après, elle partait pour le supplice, revêtue

de la chemise rouge des parricides.

[Illustration: LE CACHOT DE LA REINE]

Marie-Antoinette demeura soixante-seize jours à la Conciergerie. Amenée

du Temple où l’on craignait qu’elle ne fût enlevée,--des royalistes

se dévouant courageusement et organisant complot sur complot pour

son évasion--elle habita d’abord une chambre précédemment occupée

par le général Custine, mais, après une tentative d’évasion qui

faillit réussir, tentative dite _affaire de l’œillet_, organisée par

le chevalier de Rougeville, on transféra la reine dans la pharmacie,

petite pièce sombre et basse, que l’on transforma hâtivement en cachot

en bouchant les jours et en établissant une double et solide porte

munie de fortes serrures.

Le cachot, pavé en briques posées en arêtes de poisson, divisé en deux

parties éclairées chacune par une petite fenêtre, avait pour tout

mobilier un lit de sangle garni de deux matelas et un ou deux sièges.

Une partie du cachot était occupée par les deux gendarmes, séparés

de la prisonnière par un vieux paravent tout percé. Dans ce funèbre

réduit, sous cette si étroite surveillance, la malheureuse reine passa

donc plus de deux mois en proie à toutes les angoisses, avec tous les

bruits sinistres de la prison pour accompagnement à ses pensées, à

deux pas des juges qui l’attendaient. Elle se levait à 7 heures et se

couchait à 10. Elle ne voyait, outre ses gendarmes, que deux personnes

pour le service du cachot, une femme de ménage et un voleur nommé

Barassin, condamné à quatorze ans de fer. La Commune lui avait interdit

le travail, sauf le raccommodage de ses vêtements, qui en avaient grand

besoin, mais elle put lire quelques livres mis à sa disposition: le

_Voyage du jeune Anacharsis_ et les _Révolutions d’Angleterre_.

[Illustration: LA DERNIÈRE NUIT DES GIRONDINS]

Le 14 octobre, «la veuve Capet» comparut devant le tribunal

révolutionnaire, présidé par Herman. Pendant deux longues et

mortelles séances, le premier jour de 9 heures du matin à 11 heures

du soir, le second jour de 9 heures du matin au lendemain 4 heures

du matin, la reine lutta; ses courageux défenseurs, Chauveau-Lagarde

et Tronson-Ducoudray, essayèrent en vain d’arracher sa proie à

Fouquier-Tinville. A l’aube de la deuxième nuit de ce dramatique

procès, tout était fini.

[Illustration: LA REINE ALLANT AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE]

A 4 heures et demie du matin, la condamnation prononcée, la reine

fut conduite dans la chambre des condamnés, pratiquée dans le Grand

guichet, où les victimes du tribunal révolutionnaire passaient les

quelques heures séparant la condamnation de l’exécution.

Quoique à demi morte de fatigue, elle put écrire une longue lettre à

Mme Elisabeth, lettre qui fut confisquée par Fouquier, et se jeta tout

habillée sur un lit de sangle pour prendre quelques heures de repos

avant le moment fatal. Elle dormit un instant et prit, vers 7 heures,

quelque nourriture. Un peu avant 11 heures arriva le bourreau pour la

suprême toilette. Elle fut bientôt prête; ses cheveux tombèrent, il ne

lui resta que des cheveux courts tout blancs sur le sommet de la tête.

Vêtue d’une jupe blanche sur un jupon noir et d’une longue camisole

blanche, coiffée d’un affreux bonnet, comme nous le montre un croquis

d’un réalisme cruel, tracé par David d’une fenêtre sur le passage de la

charrette, elle sortit de la Conciergerie, les mains attachées derrière

le dos, et monta dans la charrette qui allait accomplir le long voyage

de la place de la Révolution, en passant par le Pont-au-Change et la

rue Saint-Honoré.

Le cachot de la reine existe encore, mais la Restauration, au lieu de

lui laisser son aspect, l’a, par un vandalisme pieux, transformé en

chapelle, en changeant même les dispositions. Dans l’angle a été élevé

un monument en forme d’autel avec inscriptions tirées du testament de

la reine.

A côté de la grille séparant le Grand guichet de la galerie appelée

_rue de Paris_, se voit la porte étroite et basse donnant sur

l’étroit escalier que devait suivre la reine pour monter au tribunal

révolutionnaire. C’était par là que passaient les malheureux conduits

au farouche tribunal; ils avaient peu de chemin à faire et ne pouvaient

être vus des autres détenus.

Tout à côté du cachot de la reine, et séparé seulement par un mur, se

trouve le local où furent enfermés les Girondins. C’était la chapelle,

une salle assez vaste à voûtes surbaissées, sur laquelle, au fond,

donnent des ouvertures garnies par des espèces de cages grillées.

Les Girondins étaient depuis de longs jours emprisonnés dans les

greniers des Carmes; ils furent amenés en octobre à la Conciergerie

et livrés au tribunal révolutionnaire. Sept jours durant, ils se

défendirent pied à pied, sans que l’on pût rien trouver d’à peu près

alléguable pour motiver la condamnation voulue d’avance.

[Illustration: LE DÉPART DES GIRONDINS POUR L’ÉCHAFAUD. 1793]

Pour en finir, il fallut faire venir à la rescousse les Jacobins, qui

coururent demander à l’Assemblée le terrible décret portant «qu’après

trois jours de débat, le jury pouvait se dire éclairé». Aussitôt le

décret obtenu, le président arrêta les débats au milieu des cris de

fureur des condamnés. Tout est fini, le jury se déclare éclairé et il

envoie les vingt et un de la Gironde à la guillotine.

Le soir, après les séances du procès, les Girondins, surexcités par

la lutte, s’amusaient dans leur prison à des parodies funèbres et

terribles du tribunal révolutionnaire, chacun d’eux jouant son rôle

dans l’affaire et passant à son tour devant ses amis transformés en

jurés. L’accusé s’avançait avec son défenseur; il essayait, sous les

interruptions violentes du tribunal, de balbutier quelques paroles,

puis l’accusateur l’écrasait sous une argumentation féroce; le

défenseur, à son tour, tentait de se faire entendre, le tribunal se

disait éclairé et prononçait la peine de mort. On passait alors à la

parodie de l’exécution dans tous ses détails: une planche de lit sur

une chaise représentant la guillotine avec la bascule. Les condamnés

exécutés, venait enfin le tour de l’accusateur, jugé et condamné comme

il avait condamné les autres. Après avoir passé à la guillotine,

son spectre arrivait, couvert d’un drap de lit, poussant des cris

lamentables et dépeignant à ses jurés les horreurs de l’enfer où il

était plongé et où ils devaient venir le rejoindre...

[Illustration: AUTEL DANS LE CACHOT DE MARIE-ANTOINETTE]

Le soir de leur vraie condamnation, après les débats étouffés, il y

eut un moment d’émotion terrible. Valazé se perça le cœur quand il

entendit la sentence, et la stupeur des gendarmes fut si grande que les

condamnés auraient pu se précipiter sur leurs juges. Il allait être

minuit. Après que le tribunal révolutionnaire eut décidé que le cadavre

de Valazé serait mené à la guillotine sur la même charrette que les

autres, les Girondins furent reconduits à leur chapelle. «Les morts

et les vivants, dit Michelet, redescendirent dans les ténèbres de la

Conciergerie. Pour faire connaître leur condamnation aux autres détenus

de la prison qui veillaient et attendaient, ils chantaient sous les

sombres voûtes:

«Contre nous de la tyrannie,

Le couteau sanglant est levé!...»

La légende du banquet envoyé par un ami proscrit n’est pas certaine;

quelques-uns des Girondins passèrent leur dernière nuit à boire du

punch, à causer tristement. Les autres se jetèrent sur leurs grabats

pour prendre des forces dans un dernier sommeil.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 17 / 38 段