Le roi s’en alla d’abord entendre la messe à la Sainte-Chapelle, puis

entra au Parlement écouter quelques harangues; il remercia ensuite

en quelques mots la reine-mère du soin qu’elle avait eu de ses Etats

et déclara vouloir en prendre lui-même le gouvernement. Le premier

président avec tous les autres présidents, à genoux devant le siège

royal, témoignèrent l’espérance d’un règne heureux, et assurèrent le

roi du zèle et de la fidélité de son Parlement.

Le cortège royal quitta le Palais au bruit des acclamations, du

canon du Palais-Royal et de la Bastille; des feux de joie et des

illuminations terminèrent les réjouissances le soir. Le Parlement

semblait triompher; il y avait au ministère Châteauneuf et Molé,

Mazarin était toujours exilé.

De nouveaux arrêts plus solennels ordonnèrent de lui courir sus partout

où il se trouverait, défendirent de lui donner passage ou retraite,

et prescrivirent qu’il serait prélevé sur la vente de sa bibliothèque

et de ses meubles une somme de 50,000 écus pour récompenser celui qui

le livrerait mort ou vif. Le Parlement voulant faire les choses avec

régularité, avait compulsé ses registres et cherché des précédents;

ayant découvert que sous Charles IX un arrêt promit cette somme pour la

tête de l’amiral Coligny, il avait mis celle de Mazarin au même taux.

Juste au même moment Mazarin qu’on voulait avoir mort ou vif, resté

d’intelligence avec la cour, quittait Cologne et rentrait en France,

mais à la tête d’une armée. Autre coup de théâtre, le roi partit pour

le rejoindre et mit en interdit le Parlement, avec injonction à tous

ses membres de se rendre à Pontoise. Quatorze conseillers obéirent et

allèrent s’y organiser en petit Parlement tandis que celui de Paris

continuait à fulminer des arrêts contre Mazarin, et aussi contre

l’armée royale qui s’avançait.

La confusion des partis apparut alors au comble, le Parlement se

déclarait contre le prince de Condé dont l’armée guerroyait contre

l’armée royale; Gaston d’Orléans levait des troupes que sa fille, la

duchesse de Montpensier, allait tourner contre le roi. Plusieurs fois

le roi, la reine-mère et Mazarin, en passe d’être pris, furent sauvés

par Turenne, ex-frondeur aussi.

Après six mois de courses et de manœuvres, l’armée royale et l’armée

de la Fronde se rencontrèrent enfin, en juillet 1652, sous les murs de

Paris pour la suprême bataille. Depuis longtemps Paris en avait assez,

les bourgeois ne devaient plus se reconnaître dans le chassé-croisé des

partis; les princes avaient perdu l’affection des Parisiens, le roi des

Halles lui-même n’était plus tout à fait l’idole populaire de jadis, il

n’y avait que la vieille haine contre Mazarin qui n’avait pas désarmé.

Le désordre régnait par la ville, souvent en proie à l’émeute, livrée

aux excès de gens de sac et de corde. Peu de journées se passaient sans

attroupements ou bagarres; on se battait et on s’assassinait.

N’avait-on pas vu un jour au Palais même la populace s’en prendre aux

archers de la ville, les assommer quelque peu, ainsi que les échevins

qu’ils escortaient, et jeter les hallebardes des archers dans la cour

de la Conciergerie, aux détenus qui s’empressèrent de les saisir pour

forcer leurs gardiens à les laisser s’échapper, évasion en plein jour

et à force ouverte de cent trente-huit prisonniers!

Le Parlement, au Palais, et Gondi, devenu le cardinal de Retz,

à l’archevêché, attendaient les événements. L’armée de Turenne

écrasa l’armée de Condé à la très sanglante bataille du faubourg

Saint-Antoine; malgré l’ordre du roi qui défendait à la ville d’ouvrir

ses portes à la fin de la bataille, Mademoiselle, appuyée par la foule

qu’émotionnait le désastre de la Fronde accompli sous ses yeux, put

obtenir l’accès de la ville aux débris de l’armée de Condé, acculés aux

murailles.

Mademoiselle a dépeint elle-même, dans ses _Mémoires_, l’aspect

horrible de la rue Saint-Antoine à l’entrée des blessés de l’armée de

Condé, et dit les tristes rencontres qu’entre l’Hôtel de Ville et la

Bastille elle fit d’amis ou de gens de connaissance ramenés en état

affreux de la bataille.

[Illustration: ÉCHOPPES DANS LA COUR DU MAY, XVIIIe SIÈCLE]

«C’était M. de La Rochefoucauld qui avait un coup de mousquet qui

entrait par un coin de l’œil et ressortait par l’autre, de sorte que

les deux yeux étaient offensés; il semblait qu’ils lui tombassent, tant

il perdait de sang, tant son visage en était plein; et il soufflait

sans cesse, comme s’il eût eu crainte que celui qui lui entrait dans

la bouche ne l’étouffât. Son fils le tenait par une main et Gourville

par l’autre, car il ne voyait goutte, il étoit à cheval et avoit un

pourpoint blanc aussi bien que ceux qui le menoient, qui étaient tout

couverts de sang comme lui; ils fondaient en larmes, car à le voir en

cet état je n’eusse jamais cru qu’il en pût échapper. Je m’arrêtai

pour parler à lui, mais il ne répondit pas; c’était tout ce qu’il

pouvait faire que d’entendre.--Un gentilhomme de M. de Nemours vint

dire à Madame sa femme qu’il avait été blessé légèrement à la main et

que ce ne serait rien, et qu’il s’était détourné de peur de l’effrayer

parce qu’il était tout en sang; elle me quitta aussitôt pour l’aller

trouver... Je trouvai à l’entrée de la rue Saint-Antoine Guitaut à

cheval, sans chapeau, tout déboutonné, qu’un homme aidait parce qu’il

n’eût pu se soutenir sans cela, il était pâle comme la mort. Je lui

criai: «Mourras-tu?» Il me fit signe de la tête que non, il avait

pourtant un grand coup de mousquet dans le corps; puis je vis Vallon

qui était en chaise, qui s’approcha de mon carrosse, il n’avoit qu’une

contusion aux reins: comme il est fort gras il fallut l’aller panser

promptement. Il me dit: «Hé bien! ma bonne maîtresse, nous sommes tous

perdus.» Je l’assurai que non. Il me dit: «Vous me donnez la vie, dans

l’espérance d’avoir retraite pour nos troupes.» Je trouvai à chaque pas

que je fis dans la rue Saint-Antoine des blessés, les uns à la tête,

les autres au corps, aux bras, aux jambes, sur des chevaux, à pied et

sur des échelles, des planches, des civières et des corps morts.»

[Illustration: LE CARDINAL DE RETZ SE FORTIFIE A L’ARCHEVÊCHÉ]

L’héroïne de la Fronde se donne beaucoup de mouvement et joue un

rôle important dans cette journée, elle va, court, donne des ordres,

s’occupe des bagages de l’armée, trouve des quartiers pour les soldats,

des ambulances pour les blessés, dispose des mousquetaires au bastion

de la porte Saint-Antoine, essaie de réveiller le vieux zèle frondeur

des bourgeois. Le combat avait repris dans le faubourg où l’on

s’acharnait à défendre, à prendre et reprendre de fortes barricades

construites par les frondeurs.

Turenne enlève tout à la fin. Alors Mademoiselle monte sur les tours de

la Bastille, dont le gouverneur est le sieur de la Louvière, fils du

conseiller Broussel. Mademoiselle fait pointer les canons sur l’armée

royale, elle suit les opérations avec une lunette et peut apercevoir

sur les hauteurs de Charonne les carrosses du roi et de Mazarin suivant

de leur côté la marche des affaires. Et quand la défaite des frondeurs

est bien complète, trois volées des canons de la Bastille, tirées par

son ordre, arrêtent la poursuite.

--Ce canon-là vient de tuer son mari! dit Mazarin, faisant allusion à

l’espérance qu’avait Mademoiselle d’épouser le jeune roi.

Le prince de Condé, pour lutter contre les mauvaises dispositions de

la bourgeoisie et de la partie raisonnable de la population parisienne

fatiguée de quatre années de troubles et affamée par la guerre, avait

déchaîné la populace. Un grand conseil réunissant les conseillers du

Parlement, de la Chambre des comptes, les échevins et les notables,

devait être tenu à l’hôtel de ville. Condé voulut par une bonne émeute

peser sur ses décisions; on imagina alors d’imposer à tous les bons

frondeurs un nœud de paille au chapeau comme signe de ralliement.

Les Parisiens en temps de révolution ont toujours aimé les cocardes

improvisées; cette cocarde de paille eut un succès fou, et personne ne

put bientôt sortir sans l’arborer, même les moines, même les chevaux de

carrosse. Le jour du grand conseil, l’émeute commença place Dauphine et

gagna bientôt la place de Grève. Le prince de Condé, après une orageuse

discussion, quitta l’hôtel de ville, disant qu’il n’y avait rien à

attendre de cette assemblée uniquement composée de «mazarins». Il ne

fut pas besoin d’un autre signal pour lancer l’émeute à l’attaque de

l’hôtel de ville, que les compagnies bourgeoises n’osèrent défendre

et abandonnèrent. En peu d’instants, les fenêtres furent criblées de

balles, et la grande porte incendiée à force de bois et de paille pris

par les émeutiers aux bateaux de la Grève.

L’hôtel de ville était envahi; au milieu des tourbillons de fumée,

des flammes qui gagnaient les salles basses et allaient tout y

dévorer pendant vingt-quatre heures, les envahisseurs faisaient main

basse sur tous les conseillers et notables qu’ils trouvaient, et les

massacraient à l’aveuglette sans chercher à distinguer s’ils étaient

frondeurs ou mazarins. Un certain nombre de membres du Parlement,

cependant excellents frondeurs pour la plupart, et parmi lesquels le

maître des requêtes Miron qui prépara la journée des barricades avec

le coadjuteur, n’ayant pu se cacher dans les combles, ou prendre des

déguisements, furent ainsi assassinés.

Le coadjuteur pendant ces massacres prenait ses précautions, mettait

son archevêché en état de résister, avec une garnison de quatre cents

hommes payés par lui, et se préparait aussi, pour le cas où il y

serait forcé, une retraite dans les tours Notre-Dame, bien garnies de

provisions et de munitions.

Pour toute réparation, deux des massacreurs de l’hôtel de ville, sur

lesquels le Parlement put mettre la main, furent pendus un mois après

dans la cour du Palais, sans bruit, de peur d’une nouvelle émeute.

L’excès du mal annonçait la fin. L’anarchie régnait de plus belle dans

Paris, les princes eux-mêmes ne s’entendaient plus, Beaufort tuait en

un combat de cinq contre cinq son beau-frère Nemours. Pendant trois

mois encore la situation resta la même ou à peu près, les armées

manœuvrant autour de Paris, les désordres continuant dans la ville en

proie à la disette, la bourgeoisie et le Parlement, fort embarrassés,

se demandant comment tout cela pouvait finir.

Cela finit pourtant en octobre par la retraite définitive de Condé et

par la soumission de la ville et du Parlement. Le 19 octobre 1652, le

roi rentrait dans sa capitale. Dans un lit de justice tenu au Louvre il

accordait amnistie générale, sauf pour quelques ducs et princes et onze

membres du Parlement, et par une solennelle déclaration il interdisait

au Parlement de prendre à l’avenir connaissance des choses de l’Etat et

de la direction des finances, de s’occuper des affaires des princes et

des grands, et d’avoir en aucune façon rapports quelconques avec eux.

L’humiliation était complète pour le Parlement abandonné de tous et

chansonné à son tour. Le peuple des barricades, heureux maintenant de

voir ces conseillers et avocats bafoués et humiliés, les accablait de

sarcasmes, se montrait indifférent aussi à l’arrestation du cardinal de

Retz, et se préparait à recevoir bientôt avec applaudissements et feux

de joie le cardinal Mazarin, qu’il aurait de si bon cœur mis en pièces

peu de semaines auparavant, s’il l’avait pu tenir.

Le 3 février 1652, le cardinal entrait à Paris. Le roi était allé

au-devant de lui jusqu’à deux lieues de la ville; on vit les gens de

qualité, d’anciens frondeurs, se confondre en bassesses devant cette

Eminence tant ridiculisée et si longtemps combattue. Peu après, le

prévôt des marchands et les échevins lui donnèrent un superbe festin à

l’hôtel de ville. Pendant le concert qui suivit le repas, le cardinal,

accueilli aux fenêtres par des acclamations, fit jeter des pièces de

monnaie à la populace. Et le Parlement, qui mettait naguère sa tête

à prix, s’efforçait de rentrer dans ses bonnes grâces et condamnait

à mort par contumace le prince de Condé resté seul à continuer, de

concert avec les Espagnols, la campagne en Artois.

Bien peu après ces années agitées, le Parlement, en 1655, essaya

de montrer quelques dernières velléités d’indépendance au sujet de

certains édits que le roi était venu faire enregistrer en lit de

justice, et contre l’enregistrement desquels les magistrats voulaient

protester. Louis XIV apparut pour la première fois ce qu’il devait être

pendant son long règne. Il chassait à Vincennes lorsqu’on lui apprit ce

qui se passait au Palais. Laissant aussitôt la chasse, il partit sur

un autre gibier, galopa jusqu’au Palais et tout à coup, dans la Grande

chambre, apparut en habit de chasse, en grosses bottes et le fouet à la

main, et s’asseyant avec autorité, il fit aux magistrats stupéfaits ce

bref discours: «Chacun sait, messieurs, les malheurs qu’ont produit vos

assemblées, j’ordonne qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes

édits. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir ces

assemblées et à pas un de vous de les demander!»

Le Parlement se le tint pour dit. Pendant soixante années, après les

quatre années orageuses de la Fronde, le Palais vécut tranquille. Le

Parlement soumis n’intervenait dans la politique royale que lorsque le

roi le voulait et dans les limites strictes qu’il lui avait tracées.

Les grands jours du Palais ne furent alors que les jours où le roi

venait tenir quelque lit de justice.

Le 2 septembre 1715, le roi étant mort la veille, le Parlement se

réveilla et sans tergiverser, aussitôt éteinte la volonté despotique

qui pesait sur lui depuis si longtemps, se vengea de l’omnipotence

de Louis en cassant son testament. Il agissait d’accord avec le duc

Philippe d’Orléans et celui-ci avait pris ses précautions pour la

grande journée; le régiment des gardes occupait toutes les avenues

du Palais, les officiers avec des soldats d’élite étaient disposés à

l’intérieur. Il se trouvait deux partis parmi les ducs et pairs, dont

beaucoup tenaient pour le conseil de régence tel que l’instituait le

testament, mais le duc d’Orléans avec l’aide des parlementaires brusqua

un peu la situation, étouffa pour ainsi dire le testament, à peine lu

et à voix basse, et se fit proclamer régent.

Le Parlement s’était flatté, sur les promesses du duc d’Orléans, de

retrouver ses vieilles prérogatives et de reprendre sa part d’influence

dans la conduite des affaires par l’exercice du droit de remontrances,

mais il vit bientôt qu’il avait été joué. Le conflit avec le pouvoir

éclata, comme toujours, pour des affaires de finances.

La régence avait trouvé les finances de la France dans le plus

déplorable état, et, acculée presque à la banqueroute, cherchait les

remèdes dans les folies du système de Law. «C’était, a dit Voltaire, un

charlatan à qui on donnait l’Etat à guérir, qui l’empoisonnait de sa

drogue et s’empoisonnait lui-même.»

[Illustration: 1720. LES MOUSQUETAIRES A LA GRANDE CHAMBRE]

Le Parlement dans cette affaire essaya plus d’une fois de faire

entendre la voix de la raison, mais les «sages avis et remontrances»

sollicités par le duc d’Orléans, le jour de l’institution de la

Régence, furent très mal reçus. La lutte s’engagea. Aux édits de la

Régence, le Parlement répondait par des arrêts, en décrétant même de

prise de corps le sieur Law; mais dans la nuit du 28 au 29 août 1718,

le régent fit enlever de leurs logis un président et deux conseillers

parmi les plus récalcitrants, et le banquier écossais triomphant put

continuer ses opérations.

Deux ans après ce fut autre chose, en pleine décadence du Système, le

Palais refusant d’enregistrer des édits favorables aux combinaisons de

la Compagnie des Indes aux abois, le régent, par un coup d’autorité,

exila le Parlement entier à Pontoise. Le 10 juillet 1720, chaque membre

du Parlement reçut une lettre de cachet particulière lui ordonnant

de partir pour cette ville. Pour couper court à toute tentative de

résistance des magistrats et les empêcher de siéger, le Palais fut

occupé militairement. Les mousquetaires s’installèrent dans la Grande

Chambre et pour occuper leurs loisirs s’amusèrent à contrefaire une

séance de la Cour: «installés sur les fleurs de lys», ils firent le

procès d’un chat qui fut, après réquisitoire et plaidoiries, condamné à

mort.

Les Parisiens chansonnaient tout alors, ils ne firent aucune barricade

pour réclamer leur Parlement, qui ne revint que six mois après, en

consentant à enregistrer la bulle _Unigenitus_, autre sujet de troubles

et de querelles alors, entre les jésuites et les ultramontains d’un

côté, les jansénistes et les gallicans de l’autre.

Ces discussions devaient fort longtemps durer, compliquées de l’affaire

des convulsionnaires au tombeau du diacre Paris et de querelles

ecclésiastiques. Le Parlement qui menait la lutte contre les

prétentions ultramontaines, brava et subit de nombreux désagréments,

comme de nouveaux exils à Pontoise, des embastillements de conseillers

envoyés quelques-uns au mont Saint-Michel, au château de Caen, au

château de Ham, et même aux îles Sainte-Marguerite.

[Illustration: LA CHAPELLE SAINT-MICHEL DU PALAIS, XVIIIe SIÈCLE]

A un moment, en 1754, dans l’affaire des billets de confession et des

refus de sacrements, la lutte devint telle qu’après un lit de justice

tenu par le roi à peu près tout le Parlement démissionna, sauf une

quinzaine de membres.

L’attentat de Damiens fut une conséquence de ces querelles

religieuses qui deux siècles auparavant auraient mis la France en

feu. L’effervescence qui pendant toute cette période de lutte entre

la magistrature et le clergé régnait au Palais dans la Grande salle

pleine de disputes, jeta le trouble dans le cerveau du malheureux

exalté; après le coup de canif donné à Louis XV, non pour le tuer, mais

seulement pour lui montrer ce qu’il avait à craindre de l’indignation

publique, Damiens transféré de Versailles à Paris fut enfermé dans la

tour dite de Montgommery, le gros donjon du Palais où jadis l’avait

précédé Ravaillac.

La Grande Chambre, incomplète d’une grande partie de ses membres,

réunie aux ducs et pairs et à une commission nommée par la cour,

instruisit le procès qui se termina par le plus horrible des supplices

pour le malheureux fou. Dans le public il y avait deux partis: les uns

accusaient le Parlement d’avoir provoqué le crime par son attitude dans

la querelle religieuse, les autres rejetaient l’accusation sur les

Jésuites. On eût été fort heureux de pouvoir impliquer quelques membres

du Parlement dans l’affaire, et les interrogatoires de Damiens à la

question s’efforcèrent, mais en vain, d’arriver à compromettre quelques

parlementaires.

Toutes ces luttes, compliquées de plus en plus d’autres affaires

et d’intrigues de cour, reprenaient plus vives après les périodes

d’accalmie. Elles devaient durer jusqu’à la fin définitive du

Parlement, jusqu’au grand naufrage de la monarchie. Elles faisaient

naître peu à peu un besoin de réformes, un désir de refonte

gouvernementale qui devait aboutir à la réunion des Etats généraux,

réclamée par tous comme un remède à tous les maux politiques dont

l’organisme social se sentait atteint.

En 1737, l’incendie avait fait perdre à l’ensemble de l’édifice formé

par le Palais de Justice un de ses plus beaux joyaux. Dans la nuit du

27 octobre, à deux heures du matin, la cour de la Sainte-Chapelle fut

tout à coup éclairée par les flammes jaillissant des fenêtres de la

Chambre des comptes. Le magnifique bâtiment construit par Louis XII aux

premières années du XVIe siècle brûlait. Les secours furent très lents

à arriver, il fallut bien du temps pour que le lieutenant de police pût

rassembler le guet, la petite compagnie de pompiers nouvellement formée

et bien mal pourvue encore de moyens pour lutter contre le feu, et les

capucins, qui précédemment avaient été les seuls pompiers organisés.

Lorsque pompiers, moines et soldats purent commencer l’attaque de

l’incendie, le feu avait déjà fait d’énormes progrès. Les superbes

bâtiments à grands combles d’ardoises brûlaient du haut en bas, les

hautes lucarnes de pierre sculptée s’écroulaient dans le brasier, la

flamme activée par un vent violent gagnait les bâtiments annexes et

menaçait de dévorer tout le Palais.

Pour comble de malheur, le Parlement était en vacances, tout était

fermé, les présidents se trouvaient dispersés à la campagne. Ils ne

purent donc se trouver là pour diriger le sauvetage des archives, des

innombrables et très importants registres et dossiers des comptes.

Il était impossible de songer à sauver le bâtiment principal embrasé

jusqu’aux combles, c’était la part du feu. Tous les efforts furent

dirigés sur les bâtiments de droite et de gauche pour empêcher les

flammes de gagner à gauche l’hôtel du premier président et à droite les

édifices touchant à la galerie Mercière.

«Messieurs de la Chambre des comptes, dit le journal de Barbier, se

plaignent de M. Hérault (le lieutenant de police) qui le premier jour

employait les deux tiers des pompes à empêcher la communication du feu

chez M. le premier président où il n’était question que de murs et de

bâtiments, au lieu de songer entièrement aux bâtiments de la chambre

à cause des papiers et pour donner le temps de les faire sortir, au

lieu que ç’a été une confusion épouvantable. Indépendamment de tous les

titres qui ont été brûlés entièrement ou à moitié, la grande chaleur

du feu a fait retirer si fortement les registres de parchemin qu’il ne

sera plus possible d’en faire usage.»

[Illustration: LE TRÉSOR DES CHARTES, XVIIIe SIÈCLE]

La confusion était donc extrême devant l’effrayant brasier, parmi ceux

qui luttaient pour l’éteindre et ceux qui essayaient d’enlever aux

flammes les registres non atteints encore. A six heures du matin la

plus grande partie des titres et des papiers étaient brûlés avec le

bâtiment; il pleuvait des liasses de papiers en feu ou à moitié brûlés

dans la Seine, aux alentours, et jusque rue Montmartre et dans le

jardin du Palais-Royal. Les murailles de l’édifice s’écroulaient sur

les sauveteurs, il y eut nombre d’ouvriers, de soldats et de moines

blessés et quelques-uns périrent écrasés sous les décombres.

Il fallut trois jours pour étouffer les dernières flammes. Les

registres et papiers tirés du feu avaient été portés place Royale sous

des tentes que les échevins avaient fait installer. Deux maîtres des

comptes, deux auditeurs et deux procureurs, relevés toutes les heures,

fouillant dans le formidable tas de papiers, de liasses et registres

mouillés, salis ou à moitié brûlés, travaillaient à en tirer ce qui

pouvait être conservé et classé. Les papiers ainsi sauvés plus ou moins

endommagés furent transportés aux Jacobins de la rue Saint-Jacques et

aux Grands-Augustins, où s’installa la Chambre des comptes en attendant

la reconstruction de son édifice.

Cette reconstruction fut achevée en peu d’années et la Chambre des

comptes revint habiter sous la Sainte-Chapelle où elle resta jusqu’en

1842. A cette époque elle émigra dans le grand édifice du quai d’Orsay

incendié par la Commune de 1871, dont les ruines subsistent encore

aujourd’hui et par leurs ouvertures béantes laissent déborder les

ronces et les verdures d’une petite forêt sauvage en plein Paris,

poussée sur les décombres calcinés. Des archives, ce qui fut encore une

fois sauvé alors alla s’entasser dans les caves du Palais-Royal où tout

se trouve encore.

[Illustration: DÉMOLITION DE LA TOUR MONTGOMMERY, 1780]

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 16 / 38 段