lettre de cachet ordonnant la libération de Broussel et de Blancmesnil.
Toute la journée et toute la nuit la ville resta en armes, le peuple
veillant aux barricades en attendant le retour de Broussel qu’on se
hâtait d’aller tirer du château de Saint-Germain.
[Illustration: LE NOUVEAU PONT AU CHANGE]
Le lendemain matin, le Parlement siégeant à la Grande Chambre entendit
tout à coup s’élever, puis grossir en se rapprochant, une tempête
d’acclamations: c’était l’idole populaire qu’on ramenait, avec
Blancmesnil l’autre conseiller, sous l’escorte des bandes émeutières,
au bruit de tous les tambours de Paris.
Le Parlement reçut les prisonniers en grande cérémonie, les félicita
sur leur heureuse délivrance, puis rendit un arrêt ordonnant aux
Parisiens de démolir leurs barricades, de lever les chaînes et de
rentrer leurs armes; des officiers s’en furent par tous les quartiers
publier à son de trompe cet arrêt de désarmement qui fut immédiatement
obéi. Sauf à la porte Saint-Antoine où l’on eut une alerte sur le
bruit que des troupes arrivaient pour mettre la ville à la raison, les
barricades disparurent vite et les boutiques se rouvrirent.
Ce calme ne pouvait être que momentané, car la prison ou la liberté
de Broussel ne changeaient rien à la situation. La lutte, après des
transactions et des accords bientôt rompus, reprenait entre la cour et
le Parlement.
La Fronde continuait sa guerre de chansons et de libelles contre
Mazarin et contre la reine, tous deux injuriés et vilipendés. Le
Pont-Neuf, à mi-chemin entre le Palais de Justice et le Palais-Royal,
entre alors dans l’histoire. C’est là, entre les deux palais rivaux,
qu’accourent les badauds en quête d’émotions, et que les attroupements
commencent autour des péroreurs et des meneurs; les chansons frondeuses
dont on bombarde Anne d’Autriche et son ministre partent de là. Il
n’eût pas fait bon à M. de Mazarin de se hasarder sur le Pont-Neuf,
sorte de quartier général de ses ennemis, où faute de mieux ceux-ci le
pendirent un jour en effigie près du _Cheval de bronze_.
Enfin la reine se décida à une nouvelle rupture violente avec le
Parlement: le 6 janvier 1649 elle s’enfuit de Paris et se réfugia
au château de Saint-Germain avec ses enfants, avec Mazarin, Gaston
d’Orléans et le prince de Condé qu’elle avait réussi à mettre de son
côté.
La guerre de la Fronde commençait, guerre de princes maintenant,
car à la lutte entre le pouvoir royal et le parti populaire soutenu
par le Parlement, princes et seigneurs se mêlaient, cherchant des
avantages particuliers et amalgamant singulièrement les intérêts et les
prétentions, ou même les fantaisies aristocratiques, aux réclamations
du peuple appauvri et maltraité.
Les princes et princesses de la Fronde qui vont donner un nouveau
caractère à la lutte, ce sont d’abord le frère du prince de Condé, M.
le prince de Conti, général des Parisiens comme Condé l’est des troupes
réunies par la reine à Saint-Germain, le duc de Beaufort, petit-fils
d’Henri IV, le roi des Halles, le beau seigneur à la moustache blonde
dont tout Paris raffole; puis le duc d’Elbeuf, le duc de Bouillon,
le duc de Longueville, la duchesse de Longueville, sœur de Condé; la
duchesse de Montbazon, la duchesse de Bouillon et enfin _Mademoiselle_,
la fille de Gaston d’Orléans, celle qui devait faire tirer le canon de
la Bastille sur les troupes royales et perdre de cette façon l’espoir
de partager un jour le trône de Louis XIV.
Cette guerre capricieuse et galante, faite en riant, où les chansons
et les gentillesses alternent avec les arquebusades, commence par le
blocus de Paris, Condé avec huit mille soldats entreprend de bloquer la
grande ville et de l’affamer en supprimant tous les arrivages.
Le Parlement, après quelques dernières tentatives de conciliation,
se résolut à soutenir la guerre. Ces chambres de légistes étaient
comme une fourmilière bouleversée, remplies d’agitations, débordantes
d’une fébrile activité. Le Parlement se transforma en un grand
conseil de guerre, il fit des levées de troupes, établit des taxes
de guerre, donna au prince de Conti le titre de généralissime, avec
les ducs d’Elbeuf, de Bouillon et le maréchal de la Mothe-Houdancourt
pour lieutenants-généraux, chacun ayant son jour de commandement.
Les titulaires de vingt charges nouvelles créées par le cardinal
de Richelieu, longtemps à peu près mis en quarantaine par leurs
confrères, durent fournir 15,000 livres chacun, achetant à ce prix
leur acceptation définitive au Palais. Tous les corps du Parlement, la
Chambre des comptes, les enquêtes, les requêtes, la Cour des aides,
etc., se taxèrent suivant les grades, les uns à 800 livres, les autres
à 500; l’Université elle-même fournit de l’argent. On en tira de
partout, même au moyen de saisies des maisons des partisans de la cour,
ce qui donna encore 1,200,000 livres.
Chaque maison à porte cochère dut payer 50 écus ou fournir un homme et
un cheval. Les rieurs, qui avaient baptisé les conseillers à 15,000
livres les Quinze-Vingts, appelèrent la cavalerie réunie de cette façon
la _cavalerie des portes cochères_. Le coadjuteur leva tout un régiment
à ses frais; comme il était évêque de Corinthe, sa troupe reçut le nom
de _régiment de Corinthe_.
Dès le 13 janvier, la Bastille, qui n’était occupée que par vingt-deux
soldats sans munitions, commandés par le sieur du Tremblay, frère de
l’ancienne Eminence grise de Richelieu, se rendit après deux coups de
canon; la forteresse fut occupée par les troupes du Parlement, lequel
en nomma gouverneur le vieux conseiller Broussel suppléé par son fils.
Les hostilités commencèrent très vite. Bloquant avec ses 8,000 soldats
une immense ville où plus de 200,000 hommes, régiments levés ou milices
bourgeoises, traînaient des armes, le prince de Condé tenait les
routes, empêchait les arrivages de Poissy et d’ailleurs. Les vivres
manquèrent donc vite et pour en trouver il fallut sortir, se heurter
aux postes de Condé, aux soldats aguerris qui en faibles troupes
culbutaient outrageusement les unes sur les autres les compagnies
bourgeoises.
«Les troupes parisiennes, dit le cardinal de Retz dans ses _Mémoires_,
étaient composées d’artisans et de gens de boutique qui au premier
coup de tambour sortaient mal armés des maisons, les uns à pied, les
autres à cheval, et suivaient le drapeau ou le quittaient à volonté.
A leur tête marchaient cependant des soldats mieux disciplinés, mais
en petit nombre, que les généraux avaient fait venir des garnisons qui
dépendaient d’eux. C’étoit à l’Hôtel de Ville que les jeunes officiers
alloient prendre les marques de leurs dignités des mains des duchesses
de Longueville et de Bouillon, et c’étoit aux pieds de ces héroïnes
qu’ils venoient déposer les trophées de leurs victoires. Le mélange
d’écharpes bleues, de dames, de cuirasses, de violons dans les salles,
le bruit des tambours et le son des trompettes dans la place donnoient
un spectacle qui se voit plus dans les romans qu’ailleurs.»
Ces troupes sortaient à grand fracas de tambours, à grand bruit de
chansons frondeuses, ripaillaient tant qu’elles pouvaient dans les
cabarets des villages et des faubourgs, mais se faisaient ramener très
vite, jouant des jambes et criant à la trahison jusque dans Paris, où
la populace les recevait avec des huées et des quolibets.
A sa première sortie, le régiment de Corinthe, ayant à soutenir la
retraite, fut assez maltraité; les rieurs sans pitié appelèrent cet
échec la _première aux Corinthiens_.
Le coadjuteur se donnait beaucoup de mouvement, on le voyait au
Parlement laissant passer ostensiblement de sa poche un poignard à
la garde enrubannée--bréviaire de M. le coadjuteur, disait-on.--Il
assistait aux revues, suivait les grandes opérations dans l’état-major
des généraux, monté sur un grand cheval avec des pistolets à l’arçon de
sa selle.
[Illustration: MAISONS SUR LE CÔTÉ DU PONT SAINT-MICHEL,
XVIIIe SIÈCLE]
Il y eut un combat sérieux à Charenton, où s’était fortifié un petit
corps de frondeurs qui se défendit bravement et fut écrasé sous les
yeux des généraux de l’armée parisienne. Ceux-ci n’osèrent risquer la
bataille, quoiqu’ils eussent derrière eux les milices rassemblées pour
une grande sortie, trente mille hommes échelonnés de la place Royale à
Vincennes.
Deux jours après, une sortie commandée par le duc de Beaufort poussa
jusqu’à Montlhéry pour aller au-devant d’un convoi de blé et de
bestiaux venant d’Étampes. Une charge du maréchal de Grammont mit la
sortie en débandade, mais Beaufort, à la tête d’une troupe de ses gens,
tint ferme et put sauver le convoi, qu’il amena dans Paris. Un convoi
de farine passa peu après de la même façon, les troupes parisiennes
attaquant avec ardeur furent encore culbutées tout de suite par la
cavalerie royale, mais un corps d’élite en réserve donnant à son tour
put faire passer les farines.
[Illustration: DRAPEAUX ENLEVÉS A L’ENNEMI ET PORTÉS A NOTRE-DAME
(XVIIe SIÈCLE)
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
Alors eut lieu la fameuse affaire dite du pain de Gonesse. Le prince
de Condé avait résolu, pour empêcher le ravitaillement de Paris, de
jeter à l’eau toutes les farines de Gonesse et des environs, mais
le maréchal de la Mothe-Houdancourt le prévint et tomba sur Gonesse
pendant que l’armée parisienne déployait ses bataillons dans la plaine.
Toutes les farines et tout le pain qui se trouvaient à Gonesse purent
être ramassés et amenés dans Paris, cette fois sans aucune perte
d’hommes.
Au bout de quelque temps cependant, la situation restant à peu près
stationnaire, sans que la victoire parût pencher d’un côté plutôt que
de l’autre, chacun des deux partis sentit la nécessité de négocier.
Pendant que les officiers s’égayaient, que les milices bourgeoises
paradaient sous le harnais militaire, les intrigues s’ourdissaient,
la cour faisait travailler le Parlement dans des conférences tenues à
Rueil.
[Illustration: INTÉRIEUR DE LA SAINTE-CHAPELLE BASSE (MAGASIN A
FARINES EN 1793)]
On finit par se mettre d’accord: les princes, ayant vendu leur
soumission, se retiraient de la Fronde, le Parlement licenciait ses
troupes, rendait l’Arsenal et la Bastille, la reine promettait amnistie
et oubli de tout le passé. Mais la populace ne désarmait pas et ne
voulait entendre parler de la paix: «Point de paix, point de Mazarin!»
criait-elle sur le passage des négociateurs. Quand on apprit que le
traité, loin de mentionner le renvoi de Mazarin, portait même sa
signature, il y eut une explosion de colère. Le Palais de Justice fut
envahi le 13 mars; des furieux armés forcèrent l’entrée de la Grande
Chambre, voulant qu’on leur livrât les négociateurs pour les assommer.
Les fureurs s’échauffant encore dans le tumulte, peu s’en fallut que
ces forcenés ne missent leurs menaces à exécution. Le président Molé
lutta courageusement, et, le pistolet sur la gorge, s’efforça de leur
faire entendre raison. Il dut leur céder la place, mais refusa de
s’en aller comme on le lui proposait par un passage détourné: «Je ne
commettrai pas cette lâcheté, dit-il, qui ne servirait qu’à donner de
la hardiesse aux séditieux; ils me trouveraient bien dans ma maison,
s’ils croyaient que je les eusse appréhendés ici!»
Le coadjuteur était aussi au Palais ce jour-là ainsi que le roi
des Halles, usant de toute leur popularité pour calmer maintenant
cette foule qu’ils avaient naguère mise en branle, cajolant les uns,
suppliant les autres, s’épuisant à commander et menacer.
Ce furent Gondi et Beaufort qui, profitant d’un instant de calme
relatif, firent sortir le Parlement assiégé, en tenant l’un et l’autre
les présidents Molé et de Mesmes embrassés et en les couvrant de leurs
corps, pendant que les huissiers en tête fendaient la foule. «_Ce
jour-là_, raconte le coadjuteur, _au milieu des clameurs du peuple,
nous entendîmes quelques voix qui criaient: République!_»
Le traité remanié ne fut définitivement signé que le 1er avril. Au _Te
Deum_ chanté à Notre-Dame en réjouissance de la paix, la presse était
si grande que, du portail à l’entrée du chœur, le Parlement mit plus
d’une heure à traverser la foule.
Paris rentra dans la vie régulière, marchands et artisans abandonnèrent
le mousquet et se remirent au travail. La reine bouda la ville quelque
temps et ne rentra qu’en août avec Mazarin que les Parisiens purent
apercevoir dans le carrosse du roi.
La Fronde n’était pourtant pas morte, la campagne de chansons et de
libelles continuait contre le Mazarin, ainsi que les menées des princes
toujours mécontents. Le prince de Condé, le vainqueur des Parisiens, à
son tour, entrait en lutte avec Mazarin, tandis que celui-ci, habile
stratégiste en intrigues, s’efforçait de semer la division parmi ses
ennemis.
On ferraillait assez volontiers entre mazarins et frondeurs, entre
princes même, on se tirait aussi des coups d’arquebuse, il y eut des
meurtres sérieux et aussi des tentatives d’assassinat simulées. Pour
essayer de rallumer les troubles, quelques frondeurs, on dit même
le coadjuteur, organisèrent un faux attentat sur la personne d’un
conseiller du parti, et aussitôt des gens apostés s’en vinrent crier
jusqu’au Palais: «Aux armes! Trahison de Mazarin!»
Une embuscade fut tendue en plein jour sur le Pont-Neuf au prince de
Condé. Celui-ci, averti qu’on le voulait tuer, chargea l’un de ses
gentilshommes, nommé Violard, de s’assurer du bien-fondé de l’avis.
Violard accepta la mission, fit monter quelques laquais dans le
carrosse du prince et partit avec eux, mais eut grand soin de descendre
à l’entrée du pont. Le carrosse arrivait à peine au _Cheval de bronze_
qu’une fusillade éclata; l’un des laquais fut tué raide.
L’affaire fit un bruit énorme, le prince de Condé accusait le
coadjuteur Gondi, le duc de Beaufort et même le vieux Broussel. C’était
probablement Mazarin qui avait ourdi l’affaire pour mettre ses ennemis
aux prises.
Devant le Parlement, saisi d’une requête de Condé, comparurent le
coadjuteur et Beaufort. Chacun avait amené des troupes d’amis armés;
la Grande salle était déjà remplie d’une cohue bruyante où l’on
échangeait injures et menaces, où des rixes même s’engageaient. Quant
au Parlement, chacun de ses membres était venu avec un poignard dans sa
poche.
L’affaire traîna en longueur. Un coup de théâtre la termina le 16
janvier 1650. La reine et Mazarin faisaient arrêter au Louvre le prince
de Condé, ancien général de l’armée royale, le prince de Conti, ancien
généralissime des Parisiens et le duc de Longueville, aussitôt conduits
à Vincennes sous bonne escorte. Paris, au premier moment, croyant que
les prisonniers étaient Beaufort et le coadjuteur, recommençait la
sédition faite pour Broussel, mais Beaufort et Gondi triomphants se
hâtèrent de parcourir la ville pour se faire voir en cavalcade aux
flambeaux, et les Parisiens, aussitôt satisfaits et calmés, de pousser
des acclamations et d’allumer des feux de joie par tous les carrefours.
[Illustration: PORTAIL DE L’ÉGLISE DES BARNABISTES AUTREFOIS
SAINT-ÉLOI, TRANSPORTÉ EN 1860 A L’ÉGLISE DES BLANCS-MANTEAUX]
Maintenant la Fronde entre dans une nouvelle phase, c’est la guerre
des partisans des princes en province. Paris n’y prend point part, il
se contente de continuer contre Mazarin sa campagne de chansons. Le
coadjuteur, à qui la cour avait promis le chapeau de cardinal pour le
détacher de la Fronde, et qui ne voit pas venir ce chapeau, se retourne
contre Mazarin et attend l’occasion de reprendre la lutte autrement.
Toute l’année 1650 se passa ainsi. Au commencement de l’année 1651,
à force de libelles et d’intrigues, les choses avaient assez tourné
pour qu’on vît la Fronde, battue en province, renaître à Paris et le
Parlement avec les anciens frondeurs réclamer la liberté du prince de
Condé, leur ancien ennemi. En même temps, le Parlement fulminait contre
Mazarin; le 9 février 1651, un arrêt du Palais ordonnant au cardinal,
à sa famille et à ses serviteurs étrangers de vider le royaume dans
la quinzaine, fut publié à son de trompe dans la ville et causa des
transports de joie. Le cardinal était déjà parti à Saint-Germain, la
reine se préparait à le rejoindre avec le jeune roi. C’est alors que,
sur le bruit de cette fuite, le soir du 10 février, le peuple se porta
sur le Palais-Royal et l’envahit pour s’assurer de leur présence.
Mazarin, par un autre coup de théâtre, mit les princes en liberté.
Il reprenait sa tactique de mettre les adversaires aux prises entre
eux, avec l’espoir qu’ils s’entre-déchireraient. La lutte s’ouvrait
alors entre le prince de Condé et le coadjuteur, c’est-à-dire entre la
_grande Fronde_, le parti du coadjuteur et des vieux frondeurs, et la
_petite Fronde_, le parti de Condé. On laissait ainsi Mazarin dans une
paix relative, les libellistes du Pont-Neuf étant occupés à défendre ou
attaquer Gondi ou Condé.
En août, la lutte était devenue si vive entre les deux Frondes qu’elle
fut bien près d’amener une bataille rangée dans le Palais même, champ
clos des partisans de l’une et de l’autre, où le Parlement, qui
rendait arrêt sur arrêt contre Mazarin et ordonnait la vente de ses
meubles, avait en outre à s’occuper des réclamations des princes et des
accusations portées contre eux, et de toutes les intrigues au milieu
desquelles on se débattait, sans plus voir où l’on allait, ni savoir ce
que l’on voulait.
Les chefs des deux Frondes, Gondi et Condé, arrivaient au Palais à
la tête d’escortes de plus en plus nombreuses. A la grande séance
du 21 août, Condé devait prononcer un discours pour se disculper de
l’accusation de lèse-majesté portée par la reine et d’entente avec
l’Espagne; le prince se présenta conduisant une véritable armée de
gentilshommes, de pages et de laquais armés.
Dès la veille, Gondi s’était prémuni et, comme un général préparant son
champ de bataille, avait assigné des postes à ses partisans. Il en mit
partout, remplit les salles de grosses troupes, plaça du monde dans
tous les locaux du Parlement, dans les passages, dans les escaliers.
Les uns devaient, si la lutte s’engageait, combattre de front les
partisans de Condé, les autres les prendre en flanc ou par derrière.
La reine, de qui Gondi, par un nouveau revirement, était devenu le
champion, avait, sur sa demande, renforcé sa troupe de soldats de sa
garde et de chevau-légers. Il existait au Palais des buvettes où les
magistrats pouvaient trouver des rafraîchissements et même des repas à
l’occasion; les armoires de ces buvettes furent, dit-on, remplies ce
jour-là de grenades au lieu de victuailles. Comme dans une place de
guerre, les gens de Gondi avaient un mot d’ordre: _Notre-Dame_, pour se
reconnaître.
Quant aux magistrats du Parlement, tous, dans la presque certitude
d’une lutte, portaient épées et poignards sous leur robe.
Le prince de Condé, à la tête de ses partisans, arriva quand tous les
postes de Gondi étaient disposés. Sa troupe était moins nombreuse, mais
se composait surtout d’officiers et de gentilshommes aguerris auxquels
il avait donné _Saint-Louis_ pour mot de ralliement.
Ayant pris sa place à la Grande Chambre, Condé déclara qu’il ne pouvait
assez s’étonner de voir le Palais en cet état, ressemblant plutôt
à un camp qu’au temple de la justice, avec des postes et des mots
de ralliement; il ajouta qu’il ne concevait pas qu’il y eût dans le
royaume des gens assez insolents pour lui disputer le pavé.
Le coadjuteur après une grande révérence lui répondit sur le même ton:
«Sans doute je ne crois pas qu’il y ait personne assez audacieux pour
disputer le haut du pavé à Votre Altesse, mais il y a des gens qui ne
peuvent et ne doivent, par leur dignité, quitter le pavé qu’au roi!
--Je vous le ferai quitter! s’écria Condé.
--Il ne sera pas aisé, répondit le coadjuteur.»
Ainsi commencée, l’affaire menaçait de se gâter tout de suite, la
moindre étincelle pouvait mettre le feu à la mine.
[Illustration: RESTES DE SAINT-GERMAIN LE VIEUX. 1840]
Les épées frémissaient dans l’assemblée, de tous côtés on se
lançait des regards menaçants. Les membres de la Chambre des
enquêtes applaudirent le coadjuteur, mais quelques vieux conseillers
s’interposèrent. Le président Molé conjura les chefs des deux partis
«au nom de saint Louis, par le salut de la France, de suspendre leur
animosité et de ne point ensanglanter le temple de la justice». Sur
les objurgations véhémentes du président, Condé et Gondi, après des
tergiversations, consentirent tous deux à faire sortir leurs partisans
du Palais.
Le prince de Condé chargea M. de La Rochefoucauld de passer dans la
Grande salle pour la faire évacuer par ses amis, et le coadjuteur se
leva pour aller donner le même ordre aux siens. Mais à peine Gondi
eut-il quitté la Grande Chambre qu’il se vit assailli par cinq ou six
laquais de Condé l’épée à la main criant: «Au Mazarin!» Il y eut là une
bousculade qui faillit tourner tout de suite au tragique, on vit en un
instant quatre mille épées tirées, des pistolets brandis aux cris de
_Vive le Roi_ et _Vivent les princes!_
On allait s’entr’égorger, un seul coup de feu tiré et la bataille était
engagée. Cependant les amis du coadjuteur parvinrent à se jeter entre
lui et les gens de Condé et le repoussèrent vers la Grande Chambre
pendant que le marquis de Cressan s’interposait entre les furieux: «Que
faisons-nous là! criait-il, nous allons faire égorger M. le prince et
M. le coadjuteur... Honte à qui ne remettra pas l’épée au fourreau!»
Gondi rentrant à la Grande Chambre, parvint à la porte que retenaient
en dedans M. de La Rochefoucauld et quelques autres; il fit effort pour
passer, ses amis poussaient de leur côté, mais il ne put introduire que
sa tête dans la salle, et fut là quelque temps en grand péril d’être
étranglé, les gens de l’intérieur poussant plus fort: «Qu’on le tue!
criait La Rochefoucauld. Tuez-moi ce b..... là, qu’on le poignarde!» Le
moment était critique pour le coadjuteur, ayant ainsi le haut du corps
dans la Grande Chambre et le reste de l’autre côté, entre deux bagarres
violentes où amis et ennemis se colletaient. Il allait finir étranglé
ou poignardé, lorsque, du côté de la Grande salle, d’Argenteuil, un de
ses amis, arracha le manteau d’un prêtre qui se trouvait là, et le jeta
sur les épaules du coadjuteur pour cacher son rochet et son camail. Par
derrière, du côté de la Grande Chambre, des poignards étaient levés
sur Gondi, lorsque enfin ses amis purent repousser La Rochefoucauld et
dégager la porte.
Au milieu des provocations et du bruit, le Parlement leva la séance,
les chefs firent avec peine évacuer la Grande salle et le Palais, et
au profond étonnement de chacun la journée se termina sans malheur. Le
Palais, comme Gondi, l’avait échappé belle. Et «il ne fallait qu’une
mousquetade pour embraser la ville», du Palais la bataille se fût
continuée dans les rues, tout le monde s’y préparait, bourgeois et
ouvriers ayant fourbi leurs armes, remplissaient la rue dans l’attente
de l’événement.
Un certain apaisement, après réflexions, résulta de cette chaude
alarme. Une quinzaine de jours après cette séance mémorable, le 7
septembre, le jeune Louis XIV, entrant dans sa quatorzième année, fut
déclaré majeur et vint tenir un lit de justice en la Grande Chambre.
Une pompeuse cavalcade partit du Palais-Royal et se dirigea vers le
Palais de Justice, à travers une multitude de peuple remplissant les
rues aux maisons pavoisées, chargées de spectateurs jusque sur les
toits. Sept ou huit cents gentilshommes, les chevau-légers de la reine,
les cent-Suisses, ouvraient la marche précédant les grands officiers de
la couronne, le maître des cérémonies, le grand maître de l’artillerie,
le grand écuyer, les maréchaux de France. Le jeune roi, vêtu d’un habit
tout brodé d’or, s’avançait monté sur un cheval isabelle couvert d’une
housse semée de fleurs de lys. Il était entouré de ses écuyers et de
ses gardes du corps à pied et à cheval, et suivi d’un brillant escadron
de princes, de ducs et pairs, après lesquels venait le carrosse de la
Reine, avec d’autres équipages de princesses.