Peu de luxe donc chez ces magistrats menant l’existence tranquille

de la petite bourgeoisie, venant au Palais à pied ou sur leur mule,

quelquefois à deux sur la même monture. Ce qui fait tout le long

des siècles l’universelle clameur des plaideurs se plaignant d’être

écorchés vifs dans la maison de dame Thémis, c’est l’âpreté des

procureurs, de la foule des gens de chicane embusqués aux détours de

cette maison, et qui s’entendent parfaitement à exprimer des sacs de

procédure tout le suc qu’ils peuvent contenir.

Aux graves conseillers descendant de leurs mules au Grand Perron, sous

le may de la Basoche, se mêlent les robes noires des procureurs et des

avocats, la foule bigarrée et souvent râpée des basochiens, des commis

des greffes, des clercs des études chargés de sacs à procès, foule

remuante et turbulente, et tous les flâneurs de Paris, les laquais et

les pages des gens en quête de nouvelles ou d’achats aux boutiques de

la cour et des galeries. Les pauvres basochiens sont nourris et logés

chez leurs patrons, logés aux galetas, sous les toits, et nourris

souvent assez mal par madame la procureuse, comme en témoignent bien

des traits des comédies de ces temps.

... On nous a régalés d’un potage à l’eau claire...

D’un lavis de potage où parmy les flots d’eau,

Se noyait pauvrement un malheureux poireau...

... Nous aussi, quelquefois, nous avons pour recrue

Dans un beurre gluant un morceau de morue

Large de trois doigts, jaune et dont la dureté

Des plus hardis mâcheurs abat l’activité.

Revenons aux échoppes et au commerce du Palais. A l’intérieur comme à

l’extérieur, comme dans les cours, les boutiques se pressaient dans la

grande salle tout le long des galeries, utilisant tous les coins, tous

les passages, même les plus étroits.

Le livre de Gilles Corrozet, le premier historiographe parisien: _La

fleur des Antiquitez, Singularitez et Excellences de la plusque noble

et triomphante ville et cité de Paris_, se vendait «au premier pillier

en la grant salle du Palais» chez Denis Janot, en 1532, de qui plus

tard Corrozet lui-même, devenu le gendre de son éditeur, reprit la

«boutique».

Les boutiques étaient surtout serrées dans la galerie _Marchande_ ou

des _Merciers_, centre du Palais bruyant et affairé, où elles formaient

deux rangées entre lesquelles la circulation devenait difficile. Le

Paris élégant flânait aux étalages où chaque boutiquier appelait

les chalands et s’efforçait d’attirer leur attention en vantant ses

marchandises. Les jolies mercières du Palais ont aux XVIIe et XVIIIe

siècles une réputation de coquetterie bien méritée, car pour faire

connaître les modes nouvelles elles se parent de superbes dentelles,

des grands collets montés ou rabattus, des grandes manchettes des

élégantes et «galantisent» sur les coiffures.

Il en était encore de même avant la Révolution; Mercier, qui a vu la

fin du Palais d’autrefois, appuie sur le contraste des robes noires des

légistes voisinant avec les coquetteries et les futilités des boutiques

de la galerie, sur cette opposition violente des minois souriants

des marchandes avec les grimaces disgracieuses des vieux procureurs,

qu’il traite de sangsues, et de tous les suppôts de la chicane sur

lesquels il semble être de l’avis de Louis XII, qui disait avec toute

l’irrévérence qu’un roi pouvait se permettre: «La plus laide bête à

voir passer, c’est un chicanous chargé de ses sacs.»

[Illustration: LE CORBILLARD, COCHE D’EAU DE CORBEIL]

[Illustration: L’ENTRÉE DE LA PLACE DAUPHINE. ÉTAT ACTUEL]

CHAPITRE VIII

LE PARLEMENT DE LA FRONDE

Malaise intérieur général.--Premières protestations du

Parlement.--Mazarin et la Cour.--L’enlèvement de Broussel, les

barricades.--M. le Coadjuteur.--Marche du Parlement à travers

l’émeute.--La guerre de la Fronde.--Princes et ducs.--La cavalerie

des portes cochères et le régiment de Corinthe.--Jeune Fronde

et vieille Fronde.--Le Palais champ de bataille.--Le combat

du faubourg Saint-Antoine.--Émeute de la paille.--Massacre de

magistrats et conseillers à l’hôtel de ville.--Louis XIV.--Docilité

du Parlement.--Les difficultés de la Régence.--Incendie de la cour

des Comptes.--Orages parlementaires du XVIIIe siècle.

[Illustration: LE COADJUTEUR A DEMI ÉTRANGLÉ AU PALAIS]

Après quarante années de tranquillité au sortir des terribles journées

de la Ligue, le Palais allait rentrer dans la politique active et

entendre encore gronder les révolutions.

Ce fut le Parlement lui-même, cette fois, qui fit jaillir la première

étincelle des troubles de la Fronde pendant la minorité de Louis XIV.

Ces nouveaux troubles, qui furent très près de prendre la même tournure

que la Révolution d’Angleterre au même moment, éclatèrent alors que la

France se trouvait victorieuse au dehors, quand Mazarin, continuateur

de Richelieu mais trop ami de la reine Anne d’Autriche, semblait devoir

recueillir le bénéfice des succès remportés par les armées françaises

à Nordlingen, à Crémone, à Lens. Mais les lauriers sont une maigre

compensation à la misère et à la famine, Paris et les provinces affamés

et ruinés par de longues dilapidations les dédaignaient.

[Illustration: CÔTÉ MÉRIDIONAL DU PALAIS ET PONT SAINT-MICHEL.

XVIIe SIÈCLE]

Des exactions de maltôtiers, de mauvaises opérations fiscales

aggravaient cette misère et faisaient s’élever de partout des clameurs

de protestation. Le Parlement s’était ému déjà de ce cri général,

lorsque, fort maladroitement, le surintendant des finances Emeri,

Italien comme Mazarin, en quête de ressources pour le trésor embarrassé

et ne trouvant plus rien ni personne à pressurer, chercha à tirer de

l’argent du Parlement lui-même, en créant des charges nouvelles et en

retenant par emprunt forcé les gages de la magistrature.

Ces expédients mirent le feu aux poudres; cette fois le Parlement

touché au vif, réunissant toutes ses chambres, prit franchement

position contre la cour et non seulement refusa d’enregistrer tous

les édits financiers, mais encore se lançant à corps perdu dans la

pure politique, dans l’opposition violente, entreprit tout à coup de

réclamer une réforme générale de tous les systèmes d’administration

gouvernementale, quelque chose presque comme une refonte des

institutions.

L’action était engagée entre le Palais et la cour; les esprits

s’échauffaient, le Parlement, enflammé par la popularité que lui

valaient ses réclamations et ses propositions de réformes, menait

une guerre à coups d’arrêts contre les agents financiers du pouvoir,

contre les intendants exécrés. Le pays se trouvait divisé en deux

factions, les mazarins et les frondeurs; et la Fronde, s’obstinant et

s’enhardissant chaque jour dans sa lutte contre la cour, s’essayait

tout doucement à devenir une révolution.

Mazarin avait tenté de diviser les divers corps du Parlement pour

en venir plus facilement à bout; le 13 mai 1648, les quatre cours

souveraines, le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des aides

et le Grand conseil, réunies à la grand’chambre, lui répondirent par

l’_arrêt d’union_ «pour servir le public et le particulier et réformer

les abus de l’Etat». Le ministère eut beau casser cet arrêt d’union, le

Parlement méprisa sa décision et persista dans son attitude.

La guerre de chansons et de quolibets contre le Mazarin étant

commencée, l’arrêt d’_ougnion_ ou d’_ognion_, comme prononçait le

cardinal, fut l’occasion d’une quantité de plaisanteries et de

pamphlets, comme _La dernière soupe à l’ognon pour Mazarin ou Ballet

dansé devant le roy, et la reine régente sa mère_, mazarinade née

avec une infinité d’autres, dans la grande levée de plumes de tous

les petits poètes et littérateurs tiraillant en avant des grands

parlementaires, contre la cour et le cardinal.

Toutes les manœuvres de Mazarin se brisaient devant la fermeté du

Parlement; le premier président Molé, l’avocat général Omer Talon

osaient parler très net, et réclamaient hautement pour le Parlement

un droit de contrôle sur toutes les affaires de l’Etat et sur les

décisions royales. Paul de Gondi, coadjuteur de l’archevêque de Paris

Pierre de Gondi, son oncle, s’était posé en adversaire résolu de

Mazarin et de la cour. Esprit remuant, audacieux, fait pour l’intrigue

et les conspirations, prélat galant et bretteur qui se battait en duel

comme un mousquetaire, il s’efforçait d’entretenir la fermentation

populaire où il frétillait d’aise.

On mena le petit roi au Palais tenir un lit de justice, afin d’en

imposer à ces magistrats lancés dans l’opposition, et de restaurer,

s’il était possible encore, l’autorité royale atteinte; mais les

beaux discours du chancelier et les injonctions n’y firent rien, le

Parlement persévéra dans son attitude. C’était une puissance nouvelle

qui s’élevait en face de la puissance royale, et qui semblait d’autant

plus menaçante que l’on voyait, précisément au même moment, la lutte

du Parlement d’Angleterre contre le roi Charles Ier, aboutir à une

complète révolution préparant le procès et le supplice du roi.

Le parti de la cour, attendant impatiemment l’occasion de tenter un

coup de force, la crut trouver dans la victoire remportée à Lens par

le duc d’Enghien, prince de Condé; il se sentit assez fortifié par

ce triomphe des armées royales pour briser violemment l’opposition

du Parlement en faisant enlever trois des principaux meneurs de la

résistance aux volontés du pouvoir, et en procédant à ces arrestations

avec éclat, au grand jour.

Le 26 août 1648, pour le grand _Te Deum_ d’actions de grâces à

Notre-Dame, tout Paris était sur pied, les rues depuis le Palais-Royal,

ex-Palais Cardinal, jusqu’à Notre-Dame étaient bordées de soldats du

régiment des gardes, entre lesquels défilèrent la reine et la cour et

soixante-treize drapeaux pris à l’ennemi, portés à la cathédrale par

les Suisses.

«Le Parlement va être bien fâché!» avait dit le jeune roi quand la

nouvelle de la victoire de Lens était arrivée à la cour. La reine

et Mazarin se préparaient à donner l’humiliation du Parlement pour

conclusion à ce défilé triomphal au milieu des acclamations. Leurs

mesures étaient prises. Le _Te Deum_ achevé, la cour reprit le chemin

du Palais-Royal; la reine avant de s’éloigner fit un signe à M. de

Comminges, lieutenant de ses gardes et lui dit deux mots: «Allez, et

que Dieu vous assiste!»

Comminges resta dans l’église avec une partie de ses hommes et quand

les flots des assistants se furent un peu dissipés, il sortit à son

tour avec sa troupe au milieu de l’inquiétude éveillée par sa manœuvre

insolite.

Il n’avait pas à aller bien loin. A gauche du parvis Notre-Dame, dans

la rue Saint-Landry, demeurait le conseiller Pierre Broussel, devenu

par son attitude au Parlement une idole populaire. C’était un vieux

magistrat de soixante-dix-huit ans, de très mince fortune, très digne

et très austère, que l’on voyait tous les jours, quelque temps qu’il

fît, s’acheminer à pied vers le Palais pour s’y mettre au travail.

Comminges avait envoyé quelques-uns de ses hommes arrêter le président

Charton, lequel averti à temps put s’échapper, et le conseiller

Blancmesnil qui fut pris sans difficulté. Il s’était réservé

l’enlèvement de Broussel comme la partie la plus délicate et la plus

difficile de l’opération, en raison de l’extrême popularité venue au

vieux conseiller que le peuple appelait son «père». L’opération pour

réussir devait être menée énergiquement et rapidement; il ne fallait

pas laisser à Broussel la velléité d’appeler le populaire du voisinage

à son secours et à ses voisins le temps de s’attrouper. En quelques

minutes Comminges arriva rue Saint-Landry, le conseiller était au

logis, à table, Comminges brusqua l’entrée et, sans laisser même le

temps au pauvre homme de prendre son manteau, l’enleva de table en

pantoufles.

--Mes enfants, dit le conseiller à sa famille atterrée, recevez ma

bénédiction, je n’espère plus vous revoir jamais, je ne vous laisse

point de biens mais un peu d’honneur, ayez soin de le conserver!

Cependant les fils de Broussel essayaient de parlementer avec

l’officier, une vieille servante ouvrait la fenêtre et criait

au secours, déjà des rumeurs montaient de la rue où les gardes

s’efforçaient de maintenir les gens accourus au bruit. Comminges, sans

rien entendre, entraînait son prisonnier et au milieu des murmures,

des cris et des menaces, dans le tumulte grossissant, il le poussa

dans un carrosse qu’il avait amené et fit signe à ses gens de fendre

la foule en hâte. Le carrosse eut beaucoup de peine à démarrer, on

tentait déjà de couper les rênes, on se colletait avec les gardes, on

courait chercher des armes et sonner le tocsin de Saint-Landry. Du

port Saint-Landry tout proche les gens criaient aux bateliers du port

de la Grève en face d’accourir bien vite: «On arrête Broussel!» Et ces

mariniers à ce cri se jetaient dans leurs barques, armés de crocs et de

tout ce qui leur était tombé sous la main.

[Illustration: LE PORT SAINT-LANDRY ET LA TOUR DAGOBERT]

Le carrosse, à peine en route au milieu des vociférations des gens

courant derrière lui, faillit culbuter au milieu de la rue des

Marmousets; des clercs d’une étude de notaire l’attendaient au passage

et soudain jetaient dans les jambes des chevaux les bancs de bois de

l’étude.

Le cocher, à force d’adresse, put franchir l’obstacle, et les chevaux

des gardes firent de même. Toujours suivi par une troupe hurlante où

commençaient à se voir des hallebardes et de vieilles colichemardes

de la Ligue, le carrosse arrive par la rue de la Juiverie et le

Marché-Neuf au quai des Orfèvres. Là une roue s’en va ou un essieu se

casse, le carrosse verse; Comminges en tire Broussel, en même temps que

ses gardes arrêtent un autre carrosse qui passait, et en font descendre

une dame. Une foule inquiète et hostile entourait la petite troupe,

elle ne savait pas au juste de quoi il s’agissait, mais la populace

armée arrivait. Comminges pousse encore Broussel dans le carrosse de la

dame, s’installe l’épée à la main à côté de lui, et le cocher fouette

les chevaux. Il peut encore fendre la foule et prendre le galop sous la

grêle des pierres et des injures; le Pont-Neuf est traversé, puis en

peu de minutes la porte de la Conférence franchie.

Le coup avait réussi. Comminges, hors d’affaire, galopait sur la route

de Saint-Germain avec son prisonnier, mais derrière lui l’émotion

populaire se changeait en sédition et tout Paris courait aux armes. Les

soldats qui rentraient de Notre-Dame, et dont la présence au Pont-Neuf

avait probablement sauvé Comminges, se trouvèrent en un clin d’œil

entourés par l’émeute et le maréchal de la Meilleraye eut grand’peine

à les en tirer. Il courut les plus grands dangers sur le Pont-Neuf et

à l’Arbre-Sec, et sans l’aide du coadjuteur qui s’était lancé dans la

bagarre au premier bruit de l’événement, il y fût probablement resté.

Toute la journée se passa en bagarres dans la rue, en négociations

avec la cour. Le cri des Parisiens: «Vive le roi, liberté à Broussel!»

retentit jusqu’au soir sous les fenêtres du Palais, puis tout

s’éteignit, les Parisiens rentrèrent souper en leurs logis.

[Illustration: MAISON RUE NEUVE-NOTRE-DAME, DÉMOLIE VERS 1840]

Anne d’Autriche, qui avait dit avec fureur en entendant le bruit de

l’émeute: «Rendre Broussel! Je l’étranglerais plutôt avec ces deux

mains!» et qui s’était résignée ensuite à entendre les propositions du

coadjuteur, reprit toute son assurance au retour du calme. La cour crut

tout fini et le grand feu apaisé. Se figurant avoir gagné la première

manche, elle voulut poursuivre l’exécution de son plan. Le lendemain,

à la première heure, des troupes devaient marcher, occuper différents

points entre le Palais-Royal, la porte de Nesle, le Pont-Neuf et le

Palais; puis le Parlement serait mis en interdit et exilé à Montargis,

on mettrait la main sur un certain nombre de meneurs et sur le

coadjuteur lui-même que la reine avait pris en abomination pour son

rôle dans l’affaire.

Mais de leur côté les frondeurs ne s’endormaient pas. Averti du plan de

la cour par des amis, le coadjuteur avait fait appeler Myron, maître

des comptes et colonel du quartier de Saint-Germain-l’Auxerrois; tous

deux devant l’imminence du péril se mirent résolument en mouvement pour

réveiller l’ardeur des Parisiens.

A la pointe du jour Paris, dans le plus grand calme, semblait sortir

du plus innocent sommeil. Des compagnies de Suisses se montrèrent du

côté de la porte de Nesle, en marche vers les points à occuper; en

même temps, suivant les instructions de la reine, le chancelier Pierre

Seguier partit en carrosse avec une escorte de gens de justice et de

hoquetons pour aller signifier au Palais la fermeture du Parlement.

Le chancelier ne passait point pour un brave et tremblait assez,

dit-on, de se risquer ainsi dans les rues de Paris. Outre son frère

l’évêque de Meaux qui le voulut suivre, sa fille la duchesse de Sully,

«belle, jeune et courageuse,» s’était jetée dans son carrosse malgré

lui pour l’accompagner dans sa dangereuse mission.

Le coadjuteur donna le signal. Subitement, ce Paris si endormi fut

sur pied; les tambours des quartiers firent rage, les gens sautèrent

sur hallebardes et mousquets, les rues se remplirent, et en un moment

l’émeute fut dans son plein, mieux qu’au plus fort des bagarres de la

veille.

«Ce fut comme un incendie subit et violent qui prit du Pont-Neuf à

toute la ville, raconte le coadjuteur dans ses _Mémoires_. Tout le

monde sans exception prit les armes. Il y eut dans Paris en moins de

deux heures plus de cent barricades bordées de drapeaux et de toutes

les armes que la Ligue avait laissées entières. Comme je fus obligé

de sortir un moment pour apaiser un tumulte qui était arrivé par le

malentendu de deux officiers du quartier dans la rue Neuve-Notre-Dame,

je vis, entre autres, une lance traînée plutôt que portée par un

petit garçon de huit ans, qui était assurément de l’ancienne guerre

des Anglais. Mais j’y vis encore quelque chose de curieux, M. de

Brissac me fit remarquer un hausse-col sur lequel était gravée la

figure du jacobin qui tua Henri III, il était de vermeil doré avec

cette inscription: _Saint Jacques Clément_. Je fis une réprimande à

l’officier qui le portait et je fis rompre le hausse-col publiquement à

coups de marteau sur l’enclume d’un maréchal. Tout le monde cria: «Vive

le Roy,» mais l’écho répondit: «Point de Mazarin.» Et Gondi ajoute avec

plaisir qu’on ajoutait à ce cri: «_Vive le coadjuteur._» Il ne fut pas

fâché de le faire savoir à la reine qui l’avait bafoué la veille.

Au même instant, les bourgeois, avec des gens de guerre, chargeaient

les Suisses vers la porte de Nesle, et le chancelier qui était parti

avec assez de tranquillité était attaqué sur le Pont-Neuf, poursuivi

sur le quai des Augustins et manquait d’être assommé par la populace.

Il put se jeter dans l’hôtel de Luynes que les émeutières mirent

aussitôt à sac; le chancelier qui déjà se confessait à son frère

l’évêque de Meaux, ne s’en tira que grâce à ce pillage. Au moment où la

populace allait mettre le feu à l’hôtel, le maréchal de la Meilleraye

arrivait avec quelques compagnies de gardes françaises et le dégageait

après quelques angoisses. On remit le chancelier dans un carrosse avec

sa fille la duchesse de Sully et son frère l’évêque, on réunit ceux

que l’on put retrouver des gens de justice disparus et tout le convoi,

carrosse avec des hommes le pistolet au poing à la portière, magistrats

et troupes, se mit en retraite par le Pont-Neuf à travers l’émeute

déchaînée.

Au Pont-Neuf, le péril augmenta. Plus moyen de passer. Dans la bagarre

le maréchal, d’un coup de pistolet malheureux, tua une bonne femme

des Halles prise dans la foule, la hotte sur le dos, et à son exemple

les soldats tirèrent quelques mousquetades. Ces décharges ouvrirent

le passage, mais aussitôt des coups de fusil nombreux ripostèrent des

maisons de la place Dauphine et de tous côtés; le carrosse galopant

sous le feu fut percé en cinq ou six endroits, il y eut des morts, le

lieutenant du grand prévôt de l’hôtel fut tué raide dans ce carrosse à

côté du chancelier, dont la fille fut blessée légèrement d’une balle au

bras.

La populace se jeta sur les boutiques des ferrailleurs du quai de la

Mégisserie pour trouver des armes, les barricades s’élevèrent, toutes

les chaînes des rues furent tendues, renforcées par un double rang de

barriques pleines de terre, de pierres et de fumier. Au Pont-Neuf une

grande barricade derrière laquelle fourmillait un peuple hérissé de

toutes les armes possibles était, suivant les mazarinades qui chargent

peut-être la note comique, commandée par un charlatan arracheur de

dents de la place Dauphine nommé Carmeline.

Le Parlement s’assemblait; suivant ses habitudes matinales, il était

déjà au Palais avant le premier tumulte. Pendant qu’une multitude

immense défilait incessamment du Palais au Pont-Neuf et du Pont-Neuf

au Palais-Royal en criant: «Broussel! Broussel!» il rendit un arrêt

décrétant Comminges de prise de corps, défendant à _tous gens de

guerre sous peine de la vie de prendre des commissions pareilles_, et

ordonnant qu’on irait en corps au Palais-Royal réclamer les prisonniers.

Sur l’heure même le Parlement descendit dans la rue. Ils étaient cent

soixante-dix conseillers en robe, se frayant passage à travers la

foule tumultueuse, franchissant les chaînes des barricades au milieu

d’applaudissements et d’acclamations frénétiques. Au Palais-Royal,

place de guerre de la cour, le Parlement fut assez mal reçu par la

reine, et le premier président Molé, qui exposa la situation de Paris

«armé et enragé» et formula ses réclamations, ne tira de la reine que

des paroles de colère: «Je sais bien qu’il y a du bruit dans la ville,

mais vous m’en répondrez, messieurs du Parlement, vous, vos femmes et

vos enfants!»

Le Parlement, après quelques essais de négociations avec Mazarin et une

nouvelle tentative auprès de la reine, dut s’en retourner sans avoir

rien obtenu.

Le populaire enflammé l’attendait aux premières barricades; comme à

l’attitude des magistrats on voyait qu’ils n’apportaient point ce

qu’ils étaient allés chercher, les acclamations se changèrent d’abord

en sourds murmures. Le mécontentement comme une traînée de poudre

courait en avant des parlementaires, leur passage à la deuxième

barricade fut plus difficile, ils durent, pour apaiser les criailleries

qui s’élevaient, parler vaguement de promesses de satisfaction données

par la reine. A la troisième barricade, à la croix du Trahoir, les gens

se fâchèrent tout à fait et, par un revirement soudain, s’en prirent au

Parlement de sa propre déconvenue.

On barra le passage, deux cents furieux, la pertuisane ou l’escopette

au poing se jetèrent sur les conseillers; un rôtisseur prit le premier

président Mathieu Molé au collet et lui appuyant sa hallebarde sur le

ventre, il lui cria: «Tourne, traître! et si tu ne veux être massacré

toi-même, ramène-nous Broussel ou le Mazarin et le chancelier en

otages!» Injuriés, menacés, poussés sur les pavés, les parlementaires

étaient pris de panique; des présidents, une vingtaine de conseillers

cherchèrent à se perdre dans la foule, seul le président Molé fit tête

à l’orage et osa parler d’une voix ferme à ceux qui le menaçaient:

«Quand vous m’aurez tué, dit-il, il ne me faudra que six pieds de

terre!»

[Illustration: LA PASSERELLE REMPLAÇANT LE PONT AU CHANGE INCENDIÉ]

Cette intrépidité en imposa aux émeutiers, les armes se baissèrent,

mais force fut pourtant au Parlement de rebrousser chemin et de

retourner au Palais-Royal, accompagné d’un vacarme de menaces et de

vociférations qui dut parvenir jusqu’aux oreilles de la reine. Cette

fois la cour céda. La reine demeurait inflexible quoique le président

lui parlât aussi hardiment que tout à l’heure aux séditieux de la croix

du Trahoir, mais les instances de Mazarin jointes aux conseils de la

reine d’Angleterre, chassée récemment par une révolution semblable

à celle qui menaçait le trône d’Anne d’Autriche, obtinrent enfin de

celle-ci son acquiescement aux volontés des Parisiens si violemment

exprimées.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 14 / 38 段