verve comique, pour quelques années du moins, car on les voit s’y
remettre bientôt et jouer le 1er mai 1486 une farce satirique où
quelques flèches tombaient sur les choses et les gens de la cour.
Charles VIII se fâcha et fit mettre au Châtelet cinq basochiens acteurs
ou auteurs, les nommés Baude, Regnaut, Savin, Duluc et Dupuis. Ces
basochiens furent transférés ensuite à la Conciergerie, puis réclamés
comme ses justiciables par l’évêque de Paris. On jugea la punition
suffisante par cet emprisonnement et on les relâcha.
Après une nouvelle interruption, les jeux de la Table de Marbre
reprirent sous Louis XII en toute liberté. Le roi laissait se
développer librement le penchant du théâtre à la satire, et les
basochiens, se sentant la bride sur le cou, comme aussi les confrères
de la Passion, ne retenaient point leur verve et se donnaient toutes
les licences. Le roi laissait faire avec bonhomie et leur permettait de
s’attaquer aux grands personnages et aux choses de la cour, pourvu que
l’on ne touchât point à la reine Anne de Bretagne.
A la mort de Louis XII on s’empressa de rogner un peu ces libertés
laissées au théâtre, et le Parlement fit défense aux basochiens et aux
écoliers des collèges de «jouer farces ou comédies dans lesquelles il
serait fait mention de princes et princesses de la cour».
Il paraît ensuite par un arrêt ultérieur, que les basochiens pour
obtenir la permission de continuer leurs divertissements, durent
s’astreindre à soumettre leurs pièces au Parlement avant de les jouer.
Cet arrêt du 23 janvier 1538 établit nettement cette censure, il dit
que les basochiens pourront jouer leurs pièces à la Table de Marbre
«ainsi qu’il est accoutumé, en observant d’en retrancher les choses
rayées». D’autres arrêts revinrent plusieurs fois sur cette obligation
à laquelle la Basoche essayait toujours de se soustraire.
En janvier 1552, une de ses pièces ayant été interdite par le procureur
général du Parlement, la Basoche, qui avait fait de grands frais pour
la monter, protesta contre la défense et ouvrit une instance devant
le Parlement, qui maintint la défense mais accorda aux basochiens une
indemnité de 80 livres.
[Illustration: LA GRANDE SALLE DE JACQUES DE BROSSE]
Ces représentations de la Table de Marbre si chères à toute la
population de clercs et de scribes du Palais qu’elles mettaient en
liesse, sujet d’ennui parfois pour les graves magistrats, n’étaient
point un spectacle fermé ni gratuit. Un public payant remplissait ces
jours-là l’immense salle et l’argent récolté servait à solder les frais
des représentations, y compris ceux d’un festin qui suivait pour les
acteurs et les dignitaires de la Basoche. Le reste s’en allait à la
caisse basochiale.
La Basoche au temps de la Ligue se brouilla, elle aussi, avec Henri
III. Sans doute elle risqua quelques attaques contre ce roi attaqué,
satirisé, vilipendé par tous en sa bonne ville de Paris, par les
satiristes, par les bourgeois, par le populaire, par les prédicateurs
surtout, la chaire prenant avec lui plus de licence que n’en aurait pu
prendre le théâtre le plus libre.
Les représentations de la Grande salle cessèrent; d’ailleurs à côté
de ce qui se disait en chaire sur Henri et son gouvernement, ou de
ce qui s’imprimait contre lui, les satires théâtrales de la Basoche
eussent paru bien pâles. Dans ces temps d’effervescence et de passions
violentes recourant très vite aux épées et aux arquebuses, les
représentations eussent facilement fait naître des bagarres et des
tueries.
Le roi de France par un simple édit supprima son confrère le roi de la
Basoche; cela passa plus facilement que plus tard la suppression du duc
de Guise. A partir de ce temps le royaume de la Basoche subsista, mais
sans monarque, comme une sorte de république gouvernée par un simple
chancelier.
La décadence commençait, la montre générale fut supprimée également.
Seule la Basoche du Châtelet conserva la coutume de la cavalcade
corporative de la montre, qu’elle continua à faire à cheval et en
grands costumes jusqu’à la Révolution.
L’institution de la Basoche du Palais, attaquée à la tête, voyait ainsi
se perdre tous ses us et coutumes. Il n’y avait plus lieu de reprendre
les vieux divertissements dramatiques, le théâtre régulier était né
alors, avec les comédiens de métier remplaçant les anciens confrères de
la Passion, à l’hôtel de Bourgogne et ailleurs.
Des anciennes traditions de la Basoche il ne restait plus, à l’entrée
du XVIIe siècle, que la plantation du May et le _plaidoyer de la
cause grasse_. Ce plaidoyer hérita de la faveur générale, et ce fut
là seulement désormais que la verve des enfants de la chicane, leur
penchant aux joyeusetés satiriques purent se donner carrière. Ce fut la
soupape de sûreté laissée par les graves parlementaires à la gaieté de
la population jeune et remuante du Palais.
[Illustration: LE PLAIDOYER DE LA CAUSE GRASSE]
Tous les ans, le jeudi de la semaine de carnaval, le jour de
_Carême-prenant_, se plaidait solennellement au Palais, avec tout
l’appareil des tribunaux réels, devant des basochiens enrobés faisant
fonctions de magistrats, ce qu’on appelait _la cause grasse_,
c’est-à-dire une cause scandaleuse, une affaire burlesque réservée
dans l’année pour la circonstance, ou bien, lorsque manquait la cause
suffisamment grivoise, une affaire fictive, imaginée à propos de
quelque événement, de quelque aventure galante, et qui mettait sur la
sellette sous des noms supposés, très clairs pour le monde du Palais,
des personnages réels, parfois même des gens de justice, des gens du
Châtelet surtout, sur lesquels on aimait à dauber.
«Le sujet de la _cause solennelle_ ou _cause grasse_, dit M. Victor
Fournel dans son étude sur la basoche, était choisi de longue date,
ainsi que les jeunes clercs ou aspirants avocats à la langue bien
pendue, juges, demandeurs et défendeurs, qui devaient faire assaut
de joyeusetés dans leurs réquisitoires et plaidoiries, au milieu des
éclats de rire de l’assistance, de la gaîté malicieuse et narquoise
soulevée par tous les traits piquants décochés à des personnalités
connues de tous, joyeuse humeur que portait au comble à la fin le
jugement prononcé par la cour basochiale, avec un air de gravité
comique à dérider le vieux juge le plus renfrogné, arrêt assaisonné de
tous les attendus et tous les considérants burlesques possibles.»
Supprimée à certaines époques en raison de sa trop forte gauloiserie,
rétablie ensuite sur les réclamations des clercs qui promettaient de
montrer plus de retenue, mais retombaient bien vite dans la grivoiserie
dévergondée, le plaidoyer de la Cause grasse fit jusqu’au XVIIIe siècle
retentir des éclats d’une gaîté souvent trop épicée les voûtes graves
du Palais. Le XVIIIe siècle licencieux s’offusqua des licences de la
Basoche et abolit définitivement la Cause grasse.
Des anciens usages de la Basoche vieillie, dépouillée de ses antiques
privilèges, il ne subsista que la plantation du May. Puis le pauvre
arbre, dont la verdure enrubannée égayait la vieille cour, au bas du
perron fameux par tant de scènes dramatiques, disparut à son tour,
peu avant la Révolution. En 1772, à la démolition du Perron, de la
galerie aux Merciers et du trésor des Chartes, il était encore là. Sans
doute, il ne cadrait plus avec le pédantisme classique des nouvelles
constructions, car on abolit le May, gracieux et naïf symbole des
antiques coutumes en train de disparaître.
De nouveau la Révolution allait donner des spectacles tragiques à la
cour du Palais; si le May avait vécu quelques années de plus, il aurait
pu voir, pendant des mois, les condamnés du tribunal révolutionnaire
sortir par une porte basse à droite du perron, et monter juste à son
pied dans les charrettes fatales.
Au commencement de la Révolution, la Basoche en fermentation forma un
bataillon particulier de la garde nationale, à l’uniforme rouge avec
épaulettes et boutons d’argent; mais à la suppression des corporations
ce corps particulier dut disparaître et ses hommes furent versés dans
d’autres bataillons parisiens.
Aux siècles du moyen âge, dans le Palais même, à côté du royaume de
la Basoche, florissait un autre État, l’_Empire de Galilée_, nom
arboré par la communauté des clercs de la Chambre des comptes, fondée
probablement vers la même époque que celle des clercs du Palais.
Le _haut et souverain Empire de Galilée_ tirait son nom d’une petite
rue tournant dans l’enclos du Palais, à côté des rues de Nazareth et
de Jérusalem. Ces appellations bibliques n’avaient pas pour origine
un ghetto, comme certains l’ont pensé, elles étaient un souvenir des
croisades, et venaient de bâtiments construits ici par saint Louis pour
loger des pèlerins de Terre Sainte.
Sous Henri II, pour réunir à la cour des comptes quelques bâtiments
annexes, on édifia au-dessus de la rue la jolie arcade de Nazareth,
pavillon de style Renaissance décoré d’élégantes sculptures, de
consoles à mascarons et de figures de Jean Goujon. Après la disparition
de la cour des comptes, l’arc de Nazareth fut une des entrées de la
préfecture de police; à la démolition de la préfecture et de tout ce
qu’elle recélait encore de vieux débris du Palais, l’arc fut transporté
à l’hôtel Carnavalet où il est maintenant réédifié dans le Jardin.
L’empereur de Galilée possédait des attributions semblables à celles
du roi de la Basoche, il était le chef de la corporation, le juge
souverain avec ses suppôts, de toutes les affaires de la communauté.
L’empire de Galilée, de même que le royaume de la Basoche, avait ses
solennités et ses grands jours. La veille et le jour des Rois, les
sujets de l’empire de Galilée s’organisaient en bandes bruyantes et
se mettaient en marche, derrière leur souverain entouré de sa cour et
de ses gardes, drapeaux flottants, musiques en tête, pour s’en aller
porter le gâteau des Rois chez tous les membres de la cour des comptes,
régalant les assistants de danses morisques, de divertissements divers
et d’aubades.
L’empereur de Galilée tomba du même coup qui supprima le roi de la
Basoche sous Henri III, et fut remplacé lui aussi par un simple
chancelier. L’empire survécut et parvint, caduc et déchu, dépouillé de
ses privilèges, jusqu’à la Révolution qui lui porta le dernier coup.
Au temps de Louis XIII, quand Salomon de Brosse a terminé la
reconstruction de la Grande salle détruite par le grand incendie de
1618, le Palais a pris une nouvelle physionomie qu’il va garder pendant
cent cinquante ans, jusqu’aux grands changements de la fin du dernier
siècle, préludes des transformations et reconstructions de notre temps.
Il n’a plus l’aspect purement féodal de sa grande époque, c’est un
assemblage pittoresque d’édifices et de bâtiments de toutes sortes,
enchevêtrés les uns dans les autres, juxtaposés et superposés.
L’ensemble est confus; la pointe ouest de l’île de la cité, le château
de proue du vaisseau de Lutèce, n’a plus ses grandes et nobles lignes
d’autrefois, mais l’entassement de tous ces bâtiments qui sont venus
peu à peu s’accoler aux grosses tours, s’accrocher en parasites aux
belles architectures, prendre possession de tous les recoins libres,
constitue au vieux Palais une physionomie grouillante et compliquée
tout à fait curieuse.
A l’extrême pointe, l’ancien jardin du roi a disparu, et aussi la
maison des Etuves, vers 1605, au moment de l’achèvement du Pont-Neuf et
de la création de la place Dauphine, triangle de maisons symétriques en
pierre et briques. De l’autre côté du Palais, tout le long de la rue
de la Barillerie qui va du Pont au Change et de Saint-Barthélemy au
pont Saint-Michel, l’ancienne enceinte fortifiée du Palais a été coupée
par endroits ou chargée de maisons, montrant une ligne irrégulière de
pignons serrés, au milieu desquels s’ouvrent les deux portes du Palais.
La plus importante, flanquée de deux tours, au débouché de la rue de la
Calandre, donne au pied de la Sainte Chapelle, devant la Chambre des
Comptes; l’autre, décorée de deux tourelles en encorbellement, s’ouvre
sur la cour du May, en face de la rue de la Vieille-Draperie.
Un reste de rempart crénelé réunit les tours de la grande porte au
pignon de la petite chapelle Saint-Michel; de l’autre côté, vers le
Pont au Change, des bâtiments divers se pressent sous le double pignon
de la Grande salle, avec des tourelles de différentes formes, des toits
de toutes tailles, dominés par la haute tour de l’Horloge. De plus, en
avant de tout cela, une ligne cahotante d’échoppes, de petites bicoques
parasites s’accroche au rez-de-chaussée des maisons, des poternes du
palais, des remparts et des tours. Ces échoppes ne s’arrêtent pas
à la tour de l’Horloge, elles tournent sur le quai des Morfondus
nouvellement achevé.
[Illustration: PORTE DU PALAIS DONNANT SUR LA COUR DU MAY]
Jusqu’en 1580, une berge irrégulière, un talus herbeux plus ou moins
haut, avait bordé la Seine sous les tours du Palais; on commença sous
Henri III les travaux du quai en même temps que l’on travaillait
au Pont-Neuf, mais ils ne furent terminés qu’en 1611. Ce quai de
l’Horloge, exposé au nord, balayé par les brises de l’hiver, fut
gratifié du surnom expressif de _quai des Morfondus_, par les gens
qui le traversaient en soufflant sur leurs doigts ou en s’enveloppant
jusqu’au nez dans leurs manteaux. Plus tard, en raison des commerçants,
lunettiers, ou opticiens, qui occupaient les boutiques vers le
Pont-Neuf, on l’appela aussi quai des Lunettes.
[Illustration: LA GRANDE PORTE DU PALAIS, COUR DE LA
SAINTE-CHAPELLE, CÔTÉ INTÉRIEUR]
De la tour de l’Horloge à la Conciergerie et à la Tournelle le bas
des vieux murs du Palais disparaît de même sous les constructions
parasites; les tours de la Conciergerie et la tour Bonbec en sont
ceinturées jusqu’à mi-corps. Au-dessous se poursuit la ligne
d’échoppes, de petites boutiques largement ouvertes pour des étalages
que protègent les larges auvents.
Pénétrons maintenant dans la grande cour du Palais, que la
Sainte-Chapelle subdivise en deux parties: cour du May et cour de
la Sainte-Chapelle. Sur le revers de l’enceinte du Palais, bordant
la rue de la Barillerie, on voit l’autre face de la longue ligne de
maisons coupées de tours et de tourelles, plus pittoresques encore de
ce côté que de l’autre, et garnies de même des petites échoppes collées
et tassées au bas des pignons. En face, au pied du grand perron,
les petites boutiquettes se pressent et montent sur les côtés du
degré; elles sont plus serrées encore sous le Trésor des Chartes dont
elles cachent la base, elles tournent autour de la Sainte-Chapelle,
incrustées entre les piliers.
Le côté méridional de la Sainte-Chapelle est longé par le grand degré
couvert montant à la chapelle supérieure, ou escalier de Louis XII,
ruiné par la chute de la flèche incendiée avec le comble en 1630. On
s’est contenté de refaire assez grossièrement les voûtes effondrées
de cet escalier; à l’entrée du degré les débris tronqués des anciens
piliers de Louis XII semés de fleurs de lis sculptées, donnent encore
une idée de la beauté de l’œuvre détruite. Les échoppes, les petites
maisonnettes arrivent au bas des marches, emboîtent les piliers ruinés
et grimpent le long de la rampe extérieurement et intérieurement pour
aller se rattacher aux boutiques qui garnissent à l’intérieur la
galerie aux Merciers.
On trouve dans ces échoppes tous les petits commerces possibles, et
certains petits métiers comme les horlogers et les barbiers. Les
boutiques sont très achalandées; la foule circulant perpétuellement
dans les galeries, dans toutes les parties du Palais, comme dans un
établissement marchand analogue aux galeries du Palais-Royal, se presse
devant les étalages sous les larges auvents.
Les libraires et les marchands d’articles de modes, surtout, sont
nombreux sur l’escalier de la Sainte-Chapelle et resteront fidèles au
Palais jusqu’à la Révolution; leurs boutiques sont le rendez-vous des
oisifs. Les dames et les beaux cavaliers se pressent chez la marchande
de modes, examinant dentelles pour le cou, pour les manchettes ou pour
les bottes, collets et grandes fraises, rubans, éventails, gants,
masques pour les dames, etc., toutes les dernières créations de la
mode. Les lettrés feuillettent les livres nouveaux, les grands romans
de Mlle de Scudéry, les rébarbatifs bouquins de droit, de théologie
ou d’histoire, les pesants volumes des graves écrivains ou les petits
recueils des poètes.
Dans ses curieuses estampes Abraham Bosse nous montre ces élégants
chalands courant les boutiques du Palais, en quête de la mode
fraîchement éclose et des bruits du jour, nouvelles des armées venues
par les derniers courriers, échos des petits ou grands événements de la
cour, menus cancans de la ville. C’est la gazette parlée qui se fait
là, on vient recueillir aux petites réunions chez la modiste ou chez le
libraire les nouvelles que l’on répandra ensuite à la promenade, sous
les arcades de la place Royale ou dans les Ruelles du beau monde.
Un jour de Mardi-Gras on avait vu le roi Henri III avec de jeunes
seigneurs, en train de courir la ville et de faire les mille folies
autorisées par le carnaval, arriver masqués à cheval dans la cour du
Palais. L’un d’eux, raconte Brantôme, étant sur son cheval Real «monta
de course, car ainsy le fallait, par le grand degré du Palais (cour
du May), cas estrange, estant aussi roide, entra dans la galerie et
grande salle du Palais, fit ses tours, promenades, courses et folies,
et puis vint descendre par le degré de la Sainte-Chapelle sans que le
cheval jamais bronchast, et rendit son maître sain et sauf dans la
basse-cour...»
Le degré «du perron antique» était moins raide que le perron de marbre
de la cour du May. Boileau dans son poème comique en fait le champ de
bataille des chanoines mettant à sac la boutique du libraire Barbin
pour se jeter à la tête les lourds bouquins.
Par les détours étroits d’une barrière oblique
Ils gagnent les degrés et le perron antique,
Où sans cesse, étalant bons et méchants écrits,
Barbin vend aux passants des auteurs à tous prix.
[Illustration: INCENDIE DE LA SAINTE-CHAPELLE EN 1630]
La barrière oblique dont parle Boileau était une barrière placée en
avant du perron, barrière en quelque sorte emblématique de juridiction,
qui se plaçait devant les hôtels des princes ou des grands officiers de
la couronne, du doyen des maréchaux de France, des chanceliers, etc.
L’édifice de la Chambre des comptes était précédé d’une barrière aussi
et aucune échoppe ne s’y adossait comme aux autres bâtiments du Palais.
Boileau, qui nous esquisse çà et là dans le _Lutrin_ quelques croquis
du Palais, était né dans cette cour même de la Sainte-Chapelle,
dans une des maisons des chanoines. Onzième enfant de Gilles
Boileau, greffier du Parlement, il était du Palais presque autant
que les pierres du monument elles-mêmes puisque, paraît-il, les
Boileau étaient là depuis saint Louis peut-être, depuis Charles V
assurément, ce roi ayant eu pour confesseur Hugues Boileau, trésorier
de la Sainte-Chapelle. Un des frères de Boileau fut chanoine de la
Sainte-Chapelle.
Le poète avait été de la Basoche; après avoir grossoyé chez son
beau-frère Dongeois, greffier aussi au Parlement, il se fit recevoir
avocat, et plaida au moins une fois au Palais, avec, par bonheur,
un insuccès si complet qu’il dut tout de suite renoncer à l’espoir
d’obtenir jamais le moindre sac à procès de la confiance des procureurs.
Enfin en sa vieillesse revenu au gîte, à l’île de la Cité et à son
vieux Palais, il fut enterré sous les dalles de la Sainte-Chapelle.
On ne peut donc être plus du Palais que le poète qui a chanté dans
le _Lutrin_ la grande dispute des chanoines de la Sainte-Chapelle,
à propos d’un lutrin placé dans le chœur par le trésorier de la
Sainte-Chapelle, grand dignitaire du chapitre.
La déesse Discorde assise au pied du May contemple le temple de la
Chicane son empire:
Elle y voit par le coche et d’Evreux et du Mans,
Accourir à grands flots ses fidèles Normands;
Elle y voit aborder le marquis, la comtesse,
Le bourgeois, le manant, le clergé, la noblesse.
Et partout des plaideurs les escadrons épars
Faire autour de Thémis flotter ses étendards...
A un autre endroit Boileau parle du _pilier des consultations_, dans la
grande salle, un pilier particulier devant lequel procureurs et gens de
loi attendaient les plaideurs pour les consultations pressées, comme,
dans la précédente grande salle gothique, plaideurs et avocats affairés
se groupaient devant les quatre grandes cheminées, ou sur les bancs
d’embrasure entre les arcatures,
Entre les vieux appuis dont l’affreuse grande salle
Soutient l’énorme poids de sa voûte infernale,
Est un pilier fameux des plaideurs respecté
Et toujours des Normands à midi fréquenté.
Là sur des tas poudreux de sacs et de pratique,
Hurle tous les matins une sibylle étique;
On l’appelle Chicane...
A rapprocher d’un croquis précédent de maître François Villon:
Je vis là tant de mirlifiques,
Tant d’ameçons et tant d’affiques
Pour attraper les plus huppés,
Les plus rouges y sont happés...
Cuydant destruire son voisin
De Poytou ou de Limousin...
Au pied du perron de la cour du May avait été établi un montoir de
pierre, pour aider les vieux conseillers et les graves magistrats à
descendre de leurs mules, quand ils arrivaient le matin de très bonne
heure, dans leur modeste équipage, se mettre à la besogne dans les
diverses «chambres».
[Illustration: LE PRÉSIDENT MOLÉ AUX BARRICADES DE LA RUE
St. HONORÉ--1648]
Certaines familles se perpétuaient dans les charges judiciaires, le
Palais voyait les générations se suivre et se remplacer; aux vieux
conseillers du XVIe siècle à longues barbes, à la mine austère qui
avaient siégé aux difficiles époques sous la menace des hallebardes
de la Ligue, succédaient les conseillers à moustaches et à barbiche à
la royale du temps de Louis XIII. Leurs petits-fils allaient être ces
magistrats à menton glabre, à lourdes perruques du grand règne. Les
longues barbes avaient longtemps persisté au Palais; pour quelques
vieux parlementaires, elles symbolisaient la gravité professionnelle,
et jusqu’au temps de la Fronde ils les arborèrent comme une
protestation, parmi les jeunes magistrats à moustaches trop cavalières.
[Illustration: LES ÉCHOPPES AU PIED DES TOURS DU PALAIS, XVIIe
SIÈCLE]
L’exceptionnelle fortune de quelques familles de magistrats, parvenues
aux plus hautes fonctions de l’Etat, leur permit de bâtir quelques-uns
des grands hôtels du Marais, mais les pères de ceux-ci, comme tous
les autres parlementaires, avaient mené une vie des plus simples,
en de modestes logis de la Cité ou des quartiers environnants,
particulièrement sur le quai des Augustins.
Investis de la terrible mission de juger, chargés de la redoutable
responsabilité d’appliquer des lois arbitraires et confuses, en ce
temps où Thémis a la main dure, ces magistrats ont en général une
réputation d’intégrité bien établie. Sur la gravité des mœurs et
la simplicité des habitudes des vieux conseillers, des indications
abondent dans l’histoire, et spécialement dans la chronique parisienne.
Saint-Foix, dans ses essais sur Paris, rapporte que Gilles le Maître,
premier président du Parlement sous Henri II, propriétaire d’une petite
terre près Paris, stipulait dans le bail de ses fermiers «qu’aux quatre
bonnes fêtes de l’année et au temps des vendanges ils lui amèneraient
une charrette couverte et de la paille fraîche dedans pour y asseoir
sa femme et sa fille, et qu’ils lui amèneraient aussi un ânon ou une
ânesse pour monture de leur chambrière». Et dans ce rustique équipage,
la famille de notre président s’en allait faire sa petite partie de
campagne, le président marchant en tête sur sa mule, accompagné de son
clerc à pied.
Quand s’introduisit l’usage des carrosses, le premier président de
Thou, fort gêné par la goutte, en eut un, probablement quelque caisse
bien lourde et bien massive, mais sa femme pour ses courses dans Paris
s’en allait à cheval en croupe derrière un domestique.