Le duc d’Epernon, figure du XVIe siècle, cet ancien mignon de Henri

III devenu un puissant et orgueilleux seigneur menant train de prince,

redouté et détesté, habile intrigant ayant avec un insolent bonheur

trempé depuis la Ligue dans toutes les trames politiques, sans y

laisser de son sang comme les autres, en tirant au contraire à chaque

occasion quelque avantage personnel, quelque bonne seigneurie, quelque

gouvernement à ajouter à tous ceux qu’il tenait déjà, eut au moment des

états généraux de 1614 maille à partir avec le Parlement.

[Illustration: LA PYRAMIDE DE JEAN CHATEL]

Voici quelle fut l’occasion de la querelle: deux soldats du régiment

des gardes s’étaient battus en duel sur le territoire de l’abbaye

de Saint-Germain. L’un d’eux resta sur le carreau, l’autre arrêté

aussitôt fut incarcéré dans la geôle abbatiale, tandis que le bailli

de Saint-Germain commençait l’instruction de l’affaire. A cette

nouvelle le duc d’Epernon, colonel général de l’infanterie française,

courroucé de cette prétention des moines de maintenir leur droit de

justice sur leur territoire pour une querelle de soldats, envoya sur

l’heure réclamer le prisonnier et le cadavre du garde tué. Le bailli

de Saint-Germain refusa de les rendre. Sans balancer, d’Epernon fit

marcher deux compagnies du régiment des gardes, qui brisèrent les

portes de la prison de l’abbaye et enlevèrent le soldat prisonnier.

[Illustration: LE GRAND PERRON AU XVIIe SIÈCLE. A DROITE LE MAY.]

Le Parlement saisi d’une plainte du bailli cita aussitôt à sa barre

d’Epernon en personne pour répondre de cet attentat au droit de justice

de l’abbaye.

D’Epernon ne déclina pas la citation. Au jour dit, le 19 novembre, il

arriva au Palais furieux et arrogant, à la tête de cinq ou six cents

de ses gentilshommes bottés et armés, la mine aussi menaçante que le

duc lui-même. Ce fut un envahissement du Palais, on crut un instant que

d’Epernon allait tout y massacrer.

Le Parlement devant l’attitude des survenants leva la séance en

protestant contre cette nouvelle violence. Comme les juges un peu

effarés quittaient en hâte le Palais, les compagnons du duc de plus en

plus arrogants ajoutèrent l’insulte à la violence; ils obligèrent les

magistrats à défiler au milieu de leurs groupes serrés, et s’amusèrent,

avec des sarcasmes et des menaces, à les presser et bousculer,

déchirant les robes avec leurs éperons et faisant choir quelques-uns de

ces vieux parlementaires les uns par-dessus les autres.

Cette insulte faite à la justice en son prétoire eut un retentissement

énorme et le Parlement refusa de reprendre ses séances avant d’avoir

obtenu une réparation éclatante.

La régente se trouvait fort embarrassée entre le Parlement dont elle

avait besoin et le duc qu’elle était obligée de ménager, aussi

chercha-t-elle un moyen d’arranger l’affaire. Une lettre royale ordonna

au Parlement de surseoir à l’information contre le duc d’Epernon, et

à d’Epernon de présenter ses excuses au Parlement pour le malentendu

regrettable.

Huit jours après son algarade, le duc d’Epernon retourna donc au

Palais aussi bien accompagné que la première fois. Il prononça son

amende honorable avec une ironie de Gascon presque insolente encore.

«Messieurs, dit-il pour tout discours, je vous prie d’excuser un pauvre

capitaine d’infanterie qui s’est plus appliqué à bien faire qu’à bien

dire!» Et sur ce le Parlement dut se déclarer satisfait.

D’ailleurs les affaires se gâtaient et l’édifice royal rebâti par Henri

IV allait se lézardant chaque jour sous les coups de sape des grands

seigneurs qui se disputaient la régente et la régence, mettaient le

trésor à sac, et rallumaient les vieilles guerres civiles éteintes avec

tant de peine vingt ans auparavant.

La France, pendant cette régence tiraillée entre les prétentions des

grands seigneurs et les intrigues des divers favoris de la régente

ou du jeune roi, prenait tout doucement le chemin de retourner à

l’anarchie d’où le Béarnais l’avait tirée avec si grande peine.

Le duc d’Epernon, le prince de Condé, le maréchal d’Ancre, Luynes

s’arrachaient successivement le pouvoir.

A la suite du coup de théâtre de l’assassinat de Concini, la Chambre

criminelle du Parlement eut à juger sa veuve Léonora Galigaï, la

favorite de Marie de Médicis, cruellement poursuivie par les ennemis

de son mari, traitée en criminelle, condamnée comme sorcière, sur des

imputations ridicules, à être décapitée puis brûlée en place de Grève.

Une terrible catastrophe allait frapper le Palais. Dans la nuit du 5 au

6 mars 1618 éclata l’incendie qui détruisit la fameuse Grande salle du

Palais et faillit entraîner la perte du vieux Palais tout entier.

Le feu prit vers trois heures du matin à la Grande salle, voûtée comme

on sait en carène de navire, de magnifiques lambris de chêne peints,

dorés et vernis; de l’autre côté de la rivière une sentinelle du Louvre

aperçut la flamme et donna l’alarme. En peu d’instants toute cette

charpente bien sèche flamba comme un bûcher, les flammes sortirent par

toutes les ouvertures; poutres et solives embrasées tombèrent sur les

boutiques des marchands et les bancs des procureurs.

Dans tout le Palais, depuis longtemps, ces marchands s’étaient

introduits, garnissant les galeries, les passages, les cours de leurs

échoppes et boutiques, amenant avec eux la foule empressée. Les clients

en quête de tous les colifichets de la mode ou des livres nouveaux,

les flâneurs venus aux nouvelles, se mêlaient partout dans ce Palais

bruyant et grouillant de vie, aux gens de justice et aux plaideurs.

La catastrophe provint-elle d’une imprudence d’un de ces marchands,

ayant laissé du feu dans sa boutique, l’incendie fut-il allumé

criminellement, on ne sait. On parla d’une boule de feu, d’un bolide

aperçu au-dessus de Paris et tombé sur la Grande salle, mais on se

raconta aussi tout bas que l’incendie du Palais était l’œuvre de gens

intéressés à faire disparaître les pièces du procès de Ravaillac, les

preuves cachées de la complicité de hauts et puissants seigneurs--on

accusait d’Epernon et la reine elle-même--preuves qui dormaient

depuis huit ans dans le greffe, mais qui pourraient sortir un jour et

apporter une terrible lumière sur les trames et complots ayant abouti à

l’assassinat du grand Henry.

Cependant les marchands étaient accourus et tentaient de sauver

leurs marchandises sous la pluie de feu qui tombait des voûtes. Le

prévôt Defunctis organisait les secours avec ses archers, deux mille

travailleurs puisaient à la rivière et apportaient l’eau dans des

seaux, des chaudrons et tous les récipients possibles. Faibles moyens!

L’embrasement devenait général, favorisé par le vent qui soufflait les

flammes dans les galeries, les faisait s’engouffrer dans les couloirs

avec un grondement de volcan et gagner par l’intérieur ou par les toits

la partie du Palais donnant sur la rivière.

Bientôt les greffes furent atteints, tous les registres, tous les sacs

de procédure brûlèrent sauf quelques-uns sauvés à grand’peine. Le

comble de la Grande chambre flamba, le vent du sud porta des ardoises

jusqu’à l’église Saint-Eustache. Quand le comble s’effondra il y eut

comme une éruption de brandons et de flammèches qui s’en allèrent

mettre le feu au clocheton de la Tour de l’Horloge, mais on put

heureusement préserver cette tour en démolissant sa couverture.

Dans une sorte de canal bordé de fumier très épais, l’eau puisée à

la Seine était envoyée jusque dans la cour du Palais, transformée

bientôt en un lac, ce qui permit d’inonder plus facilement les locaux

menacés par les flammes. L’immense brasier de la Grande salle élevait

à une telle hauteur les tourbillons flamboyants que les villageois

des environs apportant leurs denrées aux Halles, surpris par cette

aube inattendue, pensaient que le soleil «s’était levé plus tôt que de

coutume».

La Grande chambre elle-même put être sauvée ainsi que la galerie

aux Merciers, mais pour la Grande salle le désastre était complet,

irréparable, les piliers brisés, calcinés, s’écaillaient et

s’écroulaient, les statues des rois qui décoraient ce majestueux double

vaisseau gisaient dans les décombres, en débris informes rongés par le

feu. Enfin la grande table de marbre si fameuse dans les annales du

Palais, siège de la juridiction des maréchaux de France, de l’amirauté,

de la maîtrise des eaux et forêts, la table des grands festins royaux

était détruite, brisée, émiettée parmi les tas de pierres calcinées.

Les flammes étaient arrivées jusqu’à la Conciergerie, une tourelle

brûlait, une fumée noire sortait du greffe envahissant tout; les

prisonniers effrayés, craignant d’être brûlés vifs dans leurs cachots,

poussaient des clameurs violentes et tentaient de briser leurs portes;

on voulut devant le péril imminent les transférer au Châtelet,

quelques-uns profitèrent de l’occasion et, dans le tumulte de ce

transfèrement, réussirent à se perdre dans la foule.

Le lendemain fut publié à son de trompe et lu au prône des paroisses,

un arrêt du Parlement concernant les liasses de papiers, les sacs de

procédure, les registres ou autres pièces sauvés du feu, transportés

çà et là ou restés entre les mains des sauveteurs; l’arrêt ordonnait

expressément de tout remettre au greffier de la cour et défendait aux

épiciers, merciers ou apothicaires d’acheter aucun papier sous peine de

punition et amende.

[Illustration: INCENDIE DE LA GRANDE SALLE (6 MARS 1618)]

Un quatrain du poète Théophile courut la ville au lendemain de ce

malheureux incendie de l’illustre et à jamais regrettable Grande salle:

Certes ce fut un triste jeu

Quand à Paris dame Justice

Pour avoir mangé trop d’épice,

Se mit le Palais tout en feu.

Les épices c’étaient les cadeaux de confitures, vins fins ou

_épiceries_, offerts aux juges par les plaideurs selon la vieille

coutume. Après Charles VII les épices furent converties en bel et bon

argent mais le nom resta; ces épices étaient parfois bien considérables

dans les causes importantes, et nonobstant la vieille et générale

réputation d’intégrité des magistrats du Parlement, on les accusait de

peser parfois sur la conscience de certains d’entre eux. Elles pesaient

dans tous les cas sur le cœur des plaideurs et donnaient lieu à mille

quolibets contre les gens du Palais.

[Illustration: PLANTATION DU MAY DANS LA COUR DU PALAIS

(XVIe SIÈCLE)

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

Dès que les ruines de la Grande salle eurent été déblayées,

l’architecte Jacques de Brosse fut chargé de sa reconstruction.

C’était l’architecte du portail de Saint-Gervais, ce placage d’ordres

antiques superposés, alors tant admiré et qui influença désastreusement

l’architecture des deux derniers siècles. A la même époque de Brosse

construisait aussi le Palais du Luxembourg pour Marie de Médicis.

La nouvelle Grande salle fut reconstruite sur les substructions et dans

les dispositions de l’ancienne, en deux nefs partagées par une rangée

de fort piliers carrés à pilastres, réunis par un entablement. A la

place des voûtes de bois Jacques de Brosse établit deux berceaux de

pierre en plein cintre comme toutes les arcades.

Aux deux pignons plus de beaux fenestrages découpés, mais de grands

demi-cercles tout nus. Hélas! le temps n’est plus des belles

architectures gothiques si splendidement ouvragées, des lignes grasses

et pleines, puissantes et légères, des aspects grandioses et gracieux

à la fois, enrichis de mille détails d’une si exubérante fantaisie,

architectures chaudes et vivantes, que vont remplacer, dès que les

premiers artistes de la Renaissance encore imbus des traditions du

vieil art français auront disparu, les imitations froides de l’antique,

les glaciales bâtisses classiques. On fait encore du grandiose ici, à

la Grande salle du Palais de Justice, mais du grandiose sévère et bien

lourd.

[Illustration: LE VERGER ROYAL EN AVANT DU PALAIS, AU FOND LA

MAISON DES ÉTUVES]

[Illustration: L’ILE DE LA CITÉ AU XVIIe SIÈCLE]

CHAPITRE VII

LA BASOCHE DU PALAIS

Droits et privilèges du royaume de la Basoche.--Montres générales

de la Basoche au pré aux Clercs.--Expédition des basochiens en

Guyenne sous Henri II.--La plantation du mai.--Les jeux dramatiques

sur la Table de Marbre.--La basoche du Châtelet.--Le plaidoyer de

la Cause grasse.--Le haut et souverain empire de Galilée.--Les

échoppes autour du Palais et dans le Palais.--Boutiques et

marchands.--Les libraires de la Grande salle.--Le perron de la

Sainte-Chapelle.--La galerie marchande.--Procureurs et clercs.--La

vieille magistrature.

[Illustration: LE PILIER DES CONSULTATIONS]

Ce noble palais du moyen âge va se modifier profondément à partir de

l’incendie de la Grande salle, et continuer, dans le cours des siècles

suivants, à dépouiller l’un après l’autre les traits essentiels de sa

vieille physionomie gothique,--nombre de ses plus belles parties vont

tomber peu à peu, en même temps que disparaîtront les antiques coutumes

de ses habitants. Il convient, avant d’en arriver au Palais moderne, de

parler un peu de ces us et coutumes du vieux Palais des rois devenu le

palais de Dame Thémis.

Lorsque s’établit régulièrement, sous Philippe le Bel, le Parlement

de Paris, cohabitant pour quelque temps au Palais avec les rois, les

clercs de ce Parlement, les nombreux scribes employés dans les greffes

des diverses chambres, se constituèrent en communauté, officiellement

reconnue en l’an 1302, suivant la tradition, par Philippe le Bel. La

corporation, pourvue de nombreux privilèges, prit la qualification de

_Royaume de la Basoche_ et son chef le titre de _Roi_.

Ces rois de la Basoche avaient constitué l’administration de leur

royaume à l’imitation de l’administration des rois de France, leurs

voisins dans le Palais. Ils avaient, comme leurs voisins, chancelier

et vice-chancelier, maître des requêtes, grand aumônier, procureur

général, sans compter les greffiers et les huissiers. Leur tribunal,

connaissant souverainement de tous les différents litiges entre les

clercs et de toutes les actions contre eux intentées, tenait, deux fois

par semaine, ses assises dans la Grande Chambre. La Basoche de Paris

était suzeraine des basoches de province, et dans les grandes villes,

les prévôts ou princes de la Basoche devaient foi et hommage au roi de

la Basoche du Palais de Paris, absolument comme les possesseurs des

grands fiefs au roi de France.

Et même, suivant la tradition, le roi de la Basoche battait monnaie

comme un monarque sérieux, une monnaie particulière qui n’avait

cours que parmi les clercs ou chez les marchands leurs fournisseurs,

c’est-à-dire qui ne devait être qu’une médaille représentative à

échanger en vraies espèces sonnantes.

Le royaume possédait naturellement des armoiries, _trois écritoires

d’or sur champ d’azur_, écusson parlant, ayant pour supports deux

figures de femmes nues, et fièrement surmonté d’un heaume. Pour

alimenter ses finances, la Basoche tirait quelques bribes des amendes

prononcées par les chambres du Parlement et percevait des contributions

de bienvenue sur les _béjaunes_, les nouveaux clercs entrant au Palais.

Toujours comme un véritable monarque, le roi de la Basoche, à

certains jours, convoquait ses sujets en armes pour une revue ou

_montre générale_. C’était à la fois une revue, une cavalcade un peu

carnavalesque, et une fête à divertissements variés. Elle avait lieu

généralement à la fin de juin de chaque année, mais les préparatifs

occupaient les clercs longtemps auparavant. Primitivement les

Basochiens, organisés par compagnies de cent hommes qui nommaient leurs

capitaines, lieutenants et porte-enseignes, se contentaient d’aller aux

_montres_ dans leurs costumes ordinaires plus ou moins militarisés.

Plus tard, quand la montre prit surtout le caractère d’une cavalcade

joyeuse, les basochiens adoptèrent des costumes différents par chaque

compagnie, tous aux couleurs de la corporation, bleu et jaune, plus la

couleur du capitaine de la compagnie. Grosse affaire alors pour les

officiers, de choisir le titre de la compagnie et l’accoutrement que

leurs hommes devaient revêtir sous peine d’une forte amende.

Le jour venu, tous les basochiens s’assemblaient en un lieu désigné,

proche du Palais, et se rangeaient sous la bannière de leurs

compagnies, les uns à cheval, les autres à pied. Au bruit des tambours

et buccines, des fifres et hautbois, les cohortes basochiennes

s’ébranlaient et marchaient sur le Palais où elles faisaient leur

entrée par la cour du Mai, défilant devant le roi de la Basoche et ses

suppôts.

Après quelques aubades de politesse au président de la Grand’Chambre,

au procureur général du Parlement, les basochiens à travers les flots

de peuple accourus pour la fête se dirigeaient vers le pré aux Clercs,

le roi marchant en tête en grand costume, suivi des hauts dignitaires

de sa cour et de l’étendard aux _trois écritoires sur champ d’azur_.

«Oh! dit Mercier qui vit les derniers jours de la Basoche, expirant en

89 avec le Parlement et bien d’autres choses, oh! quel fleuve dévorant,

semblable aux noires eaux du Styx, sort de ces armes parlantes pour

tout brûler et consumer sur son passage!» Oui, quel fleuve d’encre est

sorti de ces écritoires, depuis des siècles, fleuve jamais tari et

qui coulera toujours. Quand l’institution se fut bien développée on

pouvait, à ces revues de la Basoche, compter de six à huit mille hommes

sur lesquels sept ou huit cents à cheval.

Et il faut dire pour expliquer ce chiffre qu’aux montres générales

prenaient part les clercs de la Basoche du Châtelet. Cette petite

confrérie constituée sur le modèle de la grande, ayant ses solennités

et ses montres particulières, était comme la vassale du royaume de la

Basoche du Palais, mais n’entretenait pas toujours de bons rapports

avec celle-ci. Jalousie de métiers, jalousie de privilèges, donnant

lieu parfois à des procès ou à des collisions violentes. Malgré cette

rivalité et cette hostilité, la Basoche du Châtelet figurait aux

montres générales et peut-être aussi les milices de l’empire de Galilée

dont nous aurons à parler également.

Au XVIe siècle ces montres générales, grand sujet d’esbaudissement

parmi les Parisiens, étaient devenues un spectacle si curieux,

que par deux fois en 1528 et en 1540, François Ier s’en offrit le

divertissement. A la montre de 1528, l’un des capitaines de la Basoche

avait composé sa compagnie de femmes et de jeunes clercs habillés

en femmes; cette compagnie carnavalesque marchant avec les autres

obtint un succès considérable, mais l’official de Paris se scandalisa

de cette fantaisie et poursuivit le capitaine. Le roi de la Basoche

intervint alors au nom de ses privilèges et prérogatives, et non

seulement déchargea le capitaine de ces poursuites, mais encore il

fit comparaître devant son tribunal particulier un clerc qui avait

contrevenu à l’ordre de son capitaine et refusé de prendre le costume

féminin pour marcher avec sa compagnie, et le clerc fut condamné à

faire amende honorable sans préjudice de la peine pécuniaire.

Au pré aux Clercs, le jour de la montre, on avait représentation d’un

mystère, d’une farce ou d’une sottie, pièce satirique se rapportant

souvent à quelque aventure du Palais, puis les Basochiens achevaient

joyeusement la fête par des danses.

Il arriva une fois que cette armée pour rire se transforma en armée

sérieuse, et s’en alla guerroyer pour de bon, autrement que sur le

papier timbré des plaideurs, et fort loin du Palais.

[Illustration: PORTE DU PALAIS DONNANT SUR LA COUR DE LA

SAINTE-CHAPELLE. EXTÉRIEUR, XVIIe SIÈCLE]

En 1548, la première année du règne de Henri II, une sédition terrible

éclata en Guyenne et Angoumois, causée par une augmentation abusive des

gabelles; le peuple déchaîné massacra le lieutenant du roi à Bordeaux

et jeta les receveurs des gabelles dans la Charente à Angoulême. Une

expédition partit pour punir les malheureux révoltés contre les

exactions du fisc. A cette occasion le roi de la Basoche offrit au roi

de France un corps de six mille basochiens, lesquels prirent part à la

campagne de représailles dirigée par le connétable de Montmorency et

François de Guise. En récompense des bons services de l’armée de la

Basoche dans cette campagne, Henri II leur accorda la pleine propriété

du pré aux Clercs, que cependant les Basochiens ne paraissent pas avoir

voulu enlever aux Ecoliers; d’ailleurs écoles et basoche vivaient en

parfaite intelligence, et depuis longtemps les écoliers laissaient

les clercs s’établir, pour les fêtes de la _montre générale_, dans

ce pré si jalousement défendu contre les empiètements des moines de

Saint-Germain des Prés.

Le roi à cette donation ajoutait certains avantages pécuniaires,

parties d’amendes ou autres, la permission officielle d’installer les

échafauds pour leurs jeux dramatiques sur la table de marbre de la

Grande salle, ce qui se faisait déjà depuis longtemps, et enfin le

droit d’aller couper chaque année dans la forêt de Bondy, trois chênes

dont l’un devait être planté le 1er mai dans la grande cour du Palais

au bas du perron, et les deux autres vendus au profit de la corporation.

La réception et la plantation du May se faisaient en grande cérémonie.

Préalablement la musique de la Basoche, ses timbaliers, hautbois et

trompettes, avec le chancelier et quelques fonctionnaires, donnaient

quelques aubades aux autorités du Palais, aux présidents, aux

procureurs et avocats généraux, aux officiers des eaux et forêts. Ces

aubades qui revenaient assez souvent à certaines dates et pour nombre

de cérémonies, étaient quelquefois des sérénades, puisqu’un arrêt du

Parlement du 31 décembre 1562 sanctionnait le droit des basochiens

«à passer et repasser par les rues, soit de nuit soit de jour, avec

flambeaux et torches pour les aubades».

Le dimanche fixé pour le voyage à la forêt de Bondy, les officiers

de la Basoche en grand costume, partaient à cheval, avec de nombreux

clercs. A l’entrée de la forêt ils étaient reçus avec un grave

cérémonial par les officiers des eaux et forêts à cheval aussi; les

basochiens haranguaient, puis les deux troupes déjeunaient gaîment

ensemble. A l’issue du déjeuner les officiers des eaux et forêts

s’enfonçaient dans le bois jusqu’à un endroit convenu; les basochiens

se mettaient en marche peu après, envoyant en avant un huissier en

guise de héraut d’armes prévenir de leur approche. Alors réception

nouvelle, cérémonie, fanfares de trompettes et nouvelles harangues,

après lesquelles on choisissait et on marquait les arbres que devait

venir enlever le charpentier de la Basoche.

La plantation de ce May au bas du perron de la grande cour se faisait

le dimanche suivant avec autant de cérémonie, devant toute la Basoche

assemblée, au bruit des musiques et des joyeuses acclamations. Le vieux

May était abattu, on élevait l’autre tout enguirlandé, enrubanné de

bleu et de jaune et garni d’écussons aux armes de la Basoche, et pour

achever la fête s’ensuivaient bien entendu des jeux dramatiques et des

danses.

Pendant longtemps, à ces grands jours, soit en plein air, au pré aux

Clercs, soit dans la cour du May, soit sur la table de marbre, les

basochiens représentèrent leurs mystères ou leurs moralités comiques.

Ils montraient dans ces spectacles un penchant déterminé à la satire,

et ne se gênaient pas pour se permettre des allusions à des événements

politiques, ce que faisaient d’ailleurs les confrères de la Passion à

la Trinité, et les Enfants sans Souci aux Halles; ils osaient parfois

mettre à la scène de grands personnages et des membres du Parlement

eux-mêmes.

Dulaure rapporte plusieurs arrêts du Parlement qui nous montrent la

lutte ouverte de longue date pour cause de licences dramatiques, entre

les gens du Palais et les audacieux basochiens leurs subordonnés. En

1476, le Parlement, par un arrêt du 15 mai, supprima tout simplement

les jeux dramatiques au Palais ou au Châtelet, défendit de jouer

publiquement «farces, sotties, moralités sous peine de bannissement et

de confiscation des biens des contrevenants».

Le Parlement ne voulait plus en entendre parler, il défendit même qu’à

l’avenir on vînt lui demander permission de jouer ces farces. Les

basochiens se disposaient pourtant à braver la prohibition, car un

second arrêt le 19 juillet 1477 vint à la rescousse, et défendit aux

clercs et notamment «à Jean l’Eveillé se disant roi de la Basoche» de

jouer sous peine d’être battus de verges par les carrefours de Paris et

ensuite bannis du royaume.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 12 / 38 段