III devenu un puissant et orgueilleux seigneur menant train de prince,
redouté et détesté, habile intrigant ayant avec un insolent bonheur
trempé depuis la Ligue dans toutes les trames politiques, sans y
laisser de son sang comme les autres, en tirant au contraire à chaque
occasion quelque avantage personnel, quelque bonne seigneurie, quelque
gouvernement à ajouter à tous ceux qu’il tenait déjà, eut au moment des
états généraux de 1614 maille à partir avec le Parlement.
[Illustration: LA PYRAMIDE DE JEAN CHATEL]
Voici quelle fut l’occasion de la querelle: deux soldats du régiment
des gardes s’étaient battus en duel sur le territoire de l’abbaye
de Saint-Germain. L’un d’eux resta sur le carreau, l’autre arrêté
aussitôt fut incarcéré dans la geôle abbatiale, tandis que le bailli
de Saint-Germain commençait l’instruction de l’affaire. A cette
nouvelle le duc d’Epernon, colonel général de l’infanterie française,
courroucé de cette prétention des moines de maintenir leur droit de
justice sur leur territoire pour une querelle de soldats, envoya sur
l’heure réclamer le prisonnier et le cadavre du garde tué. Le bailli
de Saint-Germain refusa de les rendre. Sans balancer, d’Epernon fit
marcher deux compagnies du régiment des gardes, qui brisèrent les
portes de la prison de l’abbaye et enlevèrent le soldat prisonnier.
[Illustration: LE GRAND PERRON AU XVIIe SIÈCLE. A DROITE LE MAY.]
Le Parlement saisi d’une plainte du bailli cita aussitôt à sa barre
d’Epernon en personne pour répondre de cet attentat au droit de justice
de l’abbaye.
D’Epernon ne déclina pas la citation. Au jour dit, le 19 novembre, il
arriva au Palais furieux et arrogant, à la tête de cinq ou six cents
de ses gentilshommes bottés et armés, la mine aussi menaçante que le
duc lui-même. Ce fut un envahissement du Palais, on crut un instant que
d’Epernon allait tout y massacrer.
Le Parlement devant l’attitude des survenants leva la séance en
protestant contre cette nouvelle violence. Comme les juges un peu
effarés quittaient en hâte le Palais, les compagnons du duc de plus en
plus arrogants ajoutèrent l’insulte à la violence; ils obligèrent les
magistrats à défiler au milieu de leurs groupes serrés, et s’amusèrent,
avec des sarcasmes et des menaces, à les presser et bousculer,
déchirant les robes avec leurs éperons et faisant choir quelques-uns de
ces vieux parlementaires les uns par-dessus les autres.
Cette insulte faite à la justice en son prétoire eut un retentissement
énorme et le Parlement refusa de reprendre ses séances avant d’avoir
obtenu une réparation éclatante.
La régente se trouvait fort embarrassée entre le Parlement dont elle
avait besoin et le duc qu’elle était obligée de ménager, aussi
chercha-t-elle un moyen d’arranger l’affaire. Une lettre royale ordonna
au Parlement de surseoir à l’information contre le duc d’Epernon, et
à d’Epernon de présenter ses excuses au Parlement pour le malentendu
regrettable.
Huit jours après son algarade, le duc d’Epernon retourna donc au
Palais aussi bien accompagné que la première fois. Il prononça son
amende honorable avec une ironie de Gascon presque insolente encore.
«Messieurs, dit-il pour tout discours, je vous prie d’excuser un pauvre
capitaine d’infanterie qui s’est plus appliqué à bien faire qu’à bien
dire!» Et sur ce le Parlement dut se déclarer satisfait.
D’ailleurs les affaires se gâtaient et l’édifice royal rebâti par Henri
IV allait se lézardant chaque jour sous les coups de sape des grands
seigneurs qui se disputaient la régente et la régence, mettaient le
trésor à sac, et rallumaient les vieilles guerres civiles éteintes avec
tant de peine vingt ans auparavant.
La France, pendant cette régence tiraillée entre les prétentions des
grands seigneurs et les intrigues des divers favoris de la régente
ou du jeune roi, prenait tout doucement le chemin de retourner à
l’anarchie d’où le Béarnais l’avait tirée avec si grande peine.
Le duc d’Epernon, le prince de Condé, le maréchal d’Ancre, Luynes
s’arrachaient successivement le pouvoir.
A la suite du coup de théâtre de l’assassinat de Concini, la Chambre
criminelle du Parlement eut à juger sa veuve Léonora Galigaï, la
favorite de Marie de Médicis, cruellement poursuivie par les ennemis
de son mari, traitée en criminelle, condamnée comme sorcière, sur des
imputations ridicules, à être décapitée puis brûlée en place de Grève.
Une terrible catastrophe allait frapper le Palais. Dans la nuit du 5 au
6 mars 1618 éclata l’incendie qui détruisit la fameuse Grande salle du
Palais et faillit entraîner la perte du vieux Palais tout entier.
Le feu prit vers trois heures du matin à la Grande salle, voûtée comme
on sait en carène de navire, de magnifiques lambris de chêne peints,
dorés et vernis; de l’autre côté de la rivière une sentinelle du Louvre
aperçut la flamme et donna l’alarme. En peu d’instants toute cette
charpente bien sèche flamba comme un bûcher, les flammes sortirent par
toutes les ouvertures; poutres et solives embrasées tombèrent sur les
boutiques des marchands et les bancs des procureurs.
Dans tout le Palais, depuis longtemps, ces marchands s’étaient
introduits, garnissant les galeries, les passages, les cours de leurs
échoppes et boutiques, amenant avec eux la foule empressée. Les clients
en quête de tous les colifichets de la mode ou des livres nouveaux,
les flâneurs venus aux nouvelles, se mêlaient partout dans ce Palais
bruyant et grouillant de vie, aux gens de justice et aux plaideurs.
La catastrophe provint-elle d’une imprudence d’un de ces marchands,
ayant laissé du feu dans sa boutique, l’incendie fut-il allumé
criminellement, on ne sait. On parla d’une boule de feu, d’un bolide
aperçu au-dessus de Paris et tombé sur la Grande salle, mais on se
raconta aussi tout bas que l’incendie du Palais était l’œuvre de gens
intéressés à faire disparaître les pièces du procès de Ravaillac, les
preuves cachées de la complicité de hauts et puissants seigneurs--on
accusait d’Epernon et la reine elle-même--preuves qui dormaient
depuis huit ans dans le greffe, mais qui pourraient sortir un jour et
apporter une terrible lumière sur les trames et complots ayant abouti à
l’assassinat du grand Henry.
Cependant les marchands étaient accourus et tentaient de sauver
leurs marchandises sous la pluie de feu qui tombait des voûtes. Le
prévôt Defunctis organisait les secours avec ses archers, deux mille
travailleurs puisaient à la rivière et apportaient l’eau dans des
seaux, des chaudrons et tous les récipients possibles. Faibles moyens!
L’embrasement devenait général, favorisé par le vent qui soufflait les
flammes dans les galeries, les faisait s’engouffrer dans les couloirs
avec un grondement de volcan et gagner par l’intérieur ou par les toits
la partie du Palais donnant sur la rivière.
Bientôt les greffes furent atteints, tous les registres, tous les sacs
de procédure brûlèrent sauf quelques-uns sauvés à grand’peine. Le
comble de la Grande chambre flamba, le vent du sud porta des ardoises
jusqu’à l’église Saint-Eustache. Quand le comble s’effondra il y eut
comme une éruption de brandons et de flammèches qui s’en allèrent
mettre le feu au clocheton de la Tour de l’Horloge, mais on put
heureusement préserver cette tour en démolissant sa couverture.
Dans une sorte de canal bordé de fumier très épais, l’eau puisée à
la Seine était envoyée jusque dans la cour du Palais, transformée
bientôt en un lac, ce qui permit d’inonder plus facilement les locaux
menacés par les flammes. L’immense brasier de la Grande salle élevait
à une telle hauteur les tourbillons flamboyants que les villageois
des environs apportant leurs denrées aux Halles, surpris par cette
aube inattendue, pensaient que le soleil «s’était levé plus tôt que de
coutume».
La Grande chambre elle-même put être sauvée ainsi que la galerie
aux Merciers, mais pour la Grande salle le désastre était complet,
irréparable, les piliers brisés, calcinés, s’écaillaient et
s’écroulaient, les statues des rois qui décoraient ce majestueux double
vaisseau gisaient dans les décombres, en débris informes rongés par le
feu. Enfin la grande table de marbre si fameuse dans les annales du
Palais, siège de la juridiction des maréchaux de France, de l’amirauté,
de la maîtrise des eaux et forêts, la table des grands festins royaux
était détruite, brisée, émiettée parmi les tas de pierres calcinées.
Les flammes étaient arrivées jusqu’à la Conciergerie, une tourelle
brûlait, une fumée noire sortait du greffe envahissant tout; les
prisonniers effrayés, craignant d’être brûlés vifs dans leurs cachots,
poussaient des clameurs violentes et tentaient de briser leurs portes;
on voulut devant le péril imminent les transférer au Châtelet,
quelques-uns profitèrent de l’occasion et, dans le tumulte de ce
transfèrement, réussirent à se perdre dans la foule.
Le lendemain fut publié à son de trompe et lu au prône des paroisses,
un arrêt du Parlement concernant les liasses de papiers, les sacs de
procédure, les registres ou autres pièces sauvés du feu, transportés
çà et là ou restés entre les mains des sauveteurs; l’arrêt ordonnait
expressément de tout remettre au greffier de la cour et défendait aux
épiciers, merciers ou apothicaires d’acheter aucun papier sous peine de
punition et amende.
[Illustration: INCENDIE DE LA GRANDE SALLE (6 MARS 1618)]
Un quatrain du poète Théophile courut la ville au lendemain de ce
malheureux incendie de l’illustre et à jamais regrettable Grande salle:
Certes ce fut un triste jeu
Quand à Paris dame Justice
Pour avoir mangé trop d’épice,
Se mit le Palais tout en feu.
Les épices c’étaient les cadeaux de confitures, vins fins ou
_épiceries_, offerts aux juges par les plaideurs selon la vieille
coutume. Après Charles VII les épices furent converties en bel et bon
argent mais le nom resta; ces épices étaient parfois bien considérables
dans les causes importantes, et nonobstant la vieille et générale
réputation d’intégrité des magistrats du Parlement, on les accusait de
peser parfois sur la conscience de certains d’entre eux. Elles pesaient
dans tous les cas sur le cœur des plaideurs et donnaient lieu à mille
quolibets contre les gens du Palais.
[Illustration: PLANTATION DU MAY DANS LA COUR DU PALAIS
(XVIe SIÈCLE)
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
Dès que les ruines de la Grande salle eurent été déblayées,
l’architecte Jacques de Brosse fut chargé de sa reconstruction.
C’était l’architecte du portail de Saint-Gervais, ce placage d’ordres
antiques superposés, alors tant admiré et qui influença désastreusement
l’architecture des deux derniers siècles. A la même époque de Brosse
construisait aussi le Palais du Luxembourg pour Marie de Médicis.
La nouvelle Grande salle fut reconstruite sur les substructions et dans
les dispositions de l’ancienne, en deux nefs partagées par une rangée
de fort piliers carrés à pilastres, réunis par un entablement. A la
place des voûtes de bois Jacques de Brosse établit deux berceaux de
pierre en plein cintre comme toutes les arcades.
Aux deux pignons plus de beaux fenestrages découpés, mais de grands
demi-cercles tout nus. Hélas! le temps n’est plus des belles
architectures gothiques si splendidement ouvragées, des lignes grasses
et pleines, puissantes et légères, des aspects grandioses et gracieux
à la fois, enrichis de mille détails d’une si exubérante fantaisie,
architectures chaudes et vivantes, que vont remplacer, dès que les
premiers artistes de la Renaissance encore imbus des traditions du
vieil art français auront disparu, les imitations froides de l’antique,
les glaciales bâtisses classiques. On fait encore du grandiose ici, à
la Grande salle du Palais de Justice, mais du grandiose sévère et bien
lourd.
[Illustration: LE VERGER ROYAL EN AVANT DU PALAIS, AU FOND LA
MAISON DES ÉTUVES]
[Illustration: L’ILE DE LA CITÉ AU XVIIe SIÈCLE]
CHAPITRE VII
LA BASOCHE DU PALAIS
Droits et privilèges du royaume de la Basoche.--Montres générales
de la Basoche au pré aux Clercs.--Expédition des basochiens en
Guyenne sous Henri II.--La plantation du mai.--Les jeux dramatiques
sur la Table de Marbre.--La basoche du Châtelet.--Le plaidoyer de
la Cause grasse.--Le haut et souverain empire de Galilée.--Les
échoppes autour du Palais et dans le Palais.--Boutiques et
marchands.--Les libraires de la Grande salle.--Le perron de la
Sainte-Chapelle.--La galerie marchande.--Procureurs et clercs.--La
vieille magistrature.
[Illustration: LE PILIER DES CONSULTATIONS]
Ce noble palais du moyen âge va se modifier profondément à partir de
l’incendie de la Grande salle, et continuer, dans le cours des siècles
suivants, à dépouiller l’un après l’autre les traits essentiels de sa
vieille physionomie gothique,--nombre de ses plus belles parties vont
tomber peu à peu, en même temps que disparaîtront les antiques coutumes
de ses habitants. Il convient, avant d’en arriver au Palais moderne, de
parler un peu de ces us et coutumes du vieux Palais des rois devenu le
palais de Dame Thémis.
Lorsque s’établit régulièrement, sous Philippe le Bel, le Parlement
de Paris, cohabitant pour quelque temps au Palais avec les rois, les
clercs de ce Parlement, les nombreux scribes employés dans les greffes
des diverses chambres, se constituèrent en communauté, officiellement
reconnue en l’an 1302, suivant la tradition, par Philippe le Bel. La
corporation, pourvue de nombreux privilèges, prit la qualification de
_Royaume de la Basoche_ et son chef le titre de _Roi_.
Ces rois de la Basoche avaient constitué l’administration de leur
royaume à l’imitation de l’administration des rois de France, leurs
voisins dans le Palais. Ils avaient, comme leurs voisins, chancelier
et vice-chancelier, maître des requêtes, grand aumônier, procureur
général, sans compter les greffiers et les huissiers. Leur tribunal,
connaissant souverainement de tous les différents litiges entre les
clercs et de toutes les actions contre eux intentées, tenait, deux fois
par semaine, ses assises dans la Grande Chambre. La Basoche de Paris
était suzeraine des basoches de province, et dans les grandes villes,
les prévôts ou princes de la Basoche devaient foi et hommage au roi de
la Basoche du Palais de Paris, absolument comme les possesseurs des
grands fiefs au roi de France.
Et même, suivant la tradition, le roi de la Basoche battait monnaie
comme un monarque sérieux, une monnaie particulière qui n’avait
cours que parmi les clercs ou chez les marchands leurs fournisseurs,
c’est-à-dire qui ne devait être qu’une médaille représentative à
échanger en vraies espèces sonnantes.
Le royaume possédait naturellement des armoiries, _trois écritoires
d’or sur champ d’azur_, écusson parlant, ayant pour supports deux
figures de femmes nues, et fièrement surmonté d’un heaume. Pour
alimenter ses finances, la Basoche tirait quelques bribes des amendes
prononcées par les chambres du Parlement et percevait des contributions
de bienvenue sur les _béjaunes_, les nouveaux clercs entrant au Palais.
Toujours comme un véritable monarque, le roi de la Basoche, à
certains jours, convoquait ses sujets en armes pour une revue ou
_montre générale_. C’était à la fois une revue, une cavalcade un peu
carnavalesque, et une fête à divertissements variés. Elle avait lieu
généralement à la fin de juin de chaque année, mais les préparatifs
occupaient les clercs longtemps auparavant. Primitivement les
Basochiens, organisés par compagnies de cent hommes qui nommaient leurs
capitaines, lieutenants et porte-enseignes, se contentaient d’aller aux
_montres_ dans leurs costumes ordinaires plus ou moins militarisés.
Plus tard, quand la montre prit surtout le caractère d’une cavalcade
joyeuse, les basochiens adoptèrent des costumes différents par chaque
compagnie, tous aux couleurs de la corporation, bleu et jaune, plus la
couleur du capitaine de la compagnie. Grosse affaire alors pour les
officiers, de choisir le titre de la compagnie et l’accoutrement que
leurs hommes devaient revêtir sous peine d’une forte amende.
Le jour venu, tous les basochiens s’assemblaient en un lieu désigné,
proche du Palais, et se rangeaient sous la bannière de leurs
compagnies, les uns à cheval, les autres à pied. Au bruit des tambours
et buccines, des fifres et hautbois, les cohortes basochiennes
s’ébranlaient et marchaient sur le Palais où elles faisaient leur
entrée par la cour du Mai, défilant devant le roi de la Basoche et ses
suppôts.
Après quelques aubades de politesse au président de la Grand’Chambre,
au procureur général du Parlement, les basochiens à travers les flots
de peuple accourus pour la fête se dirigeaient vers le pré aux Clercs,
le roi marchant en tête en grand costume, suivi des hauts dignitaires
de sa cour et de l’étendard aux _trois écritoires sur champ d’azur_.
«Oh! dit Mercier qui vit les derniers jours de la Basoche, expirant en
89 avec le Parlement et bien d’autres choses, oh! quel fleuve dévorant,
semblable aux noires eaux du Styx, sort de ces armes parlantes pour
tout brûler et consumer sur son passage!» Oui, quel fleuve d’encre est
sorti de ces écritoires, depuis des siècles, fleuve jamais tari et
qui coulera toujours. Quand l’institution se fut bien développée on
pouvait, à ces revues de la Basoche, compter de six à huit mille hommes
sur lesquels sept ou huit cents à cheval.
Et il faut dire pour expliquer ce chiffre qu’aux montres générales
prenaient part les clercs de la Basoche du Châtelet. Cette petite
confrérie constituée sur le modèle de la grande, ayant ses solennités
et ses montres particulières, était comme la vassale du royaume de la
Basoche du Palais, mais n’entretenait pas toujours de bons rapports
avec celle-ci. Jalousie de métiers, jalousie de privilèges, donnant
lieu parfois à des procès ou à des collisions violentes. Malgré cette
rivalité et cette hostilité, la Basoche du Châtelet figurait aux
montres générales et peut-être aussi les milices de l’empire de Galilée
dont nous aurons à parler également.
Au XVIe siècle ces montres générales, grand sujet d’esbaudissement
parmi les Parisiens, étaient devenues un spectacle si curieux,
que par deux fois en 1528 et en 1540, François Ier s’en offrit le
divertissement. A la montre de 1528, l’un des capitaines de la Basoche
avait composé sa compagnie de femmes et de jeunes clercs habillés
en femmes; cette compagnie carnavalesque marchant avec les autres
obtint un succès considérable, mais l’official de Paris se scandalisa
de cette fantaisie et poursuivit le capitaine. Le roi de la Basoche
intervint alors au nom de ses privilèges et prérogatives, et non
seulement déchargea le capitaine de ces poursuites, mais encore il
fit comparaître devant son tribunal particulier un clerc qui avait
contrevenu à l’ordre de son capitaine et refusé de prendre le costume
féminin pour marcher avec sa compagnie, et le clerc fut condamné à
faire amende honorable sans préjudice de la peine pécuniaire.
Au pré aux Clercs, le jour de la montre, on avait représentation d’un
mystère, d’une farce ou d’une sottie, pièce satirique se rapportant
souvent à quelque aventure du Palais, puis les Basochiens achevaient
joyeusement la fête par des danses.
Il arriva une fois que cette armée pour rire se transforma en armée
sérieuse, et s’en alla guerroyer pour de bon, autrement que sur le
papier timbré des plaideurs, et fort loin du Palais.
[Illustration: PORTE DU PALAIS DONNANT SUR LA COUR DE LA
SAINTE-CHAPELLE. EXTÉRIEUR, XVIIe SIÈCLE]
En 1548, la première année du règne de Henri II, une sédition terrible
éclata en Guyenne et Angoumois, causée par une augmentation abusive des
gabelles; le peuple déchaîné massacra le lieutenant du roi à Bordeaux
et jeta les receveurs des gabelles dans la Charente à Angoulême. Une
expédition partit pour punir les malheureux révoltés contre les
exactions du fisc. A cette occasion le roi de la Basoche offrit au roi
de France un corps de six mille basochiens, lesquels prirent part à la
campagne de représailles dirigée par le connétable de Montmorency et
François de Guise. En récompense des bons services de l’armée de la
Basoche dans cette campagne, Henri II leur accorda la pleine propriété
du pré aux Clercs, que cependant les Basochiens ne paraissent pas avoir
voulu enlever aux Ecoliers; d’ailleurs écoles et basoche vivaient en
parfaite intelligence, et depuis longtemps les écoliers laissaient
les clercs s’établir, pour les fêtes de la _montre générale_, dans
ce pré si jalousement défendu contre les empiètements des moines de
Saint-Germain des Prés.
Le roi à cette donation ajoutait certains avantages pécuniaires,
parties d’amendes ou autres, la permission officielle d’installer les
échafauds pour leurs jeux dramatiques sur la table de marbre de la
Grande salle, ce qui se faisait déjà depuis longtemps, et enfin le
droit d’aller couper chaque année dans la forêt de Bondy, trois chênes
dont l’un devait être planté le 1er mai dans la grande cour du Palais
au bas du perron, et les deux autres vendus au profit de la corporation.
La réception et la plantation du May se faisaient en grande cérémonie.
Préalablement la musique de la Basoche, ses timbaliers, hautbois et
trompettes, avec le chancelier et quelques fonctionnaires, donnaient
quelques aubades aux autorités du Palais, aux présidents, aux
procureurs et avocats généraux, aux officiers des eaux et forêts. Ces
aubades qui revenaient assez souvent à certaines dates et pour nombre
de cérémonies, étaient quelquefois des sérénades, puisqu’un arrêt du
Parlement du 31 décembre 1562 sanctionnait le droit des basochiens
«à passer et repasser par les rues, soit de nuit soit de jour, avec
flambeaux et torches pour les aubades».
Le dimanche fixé pour le voyage à la forêt de Bondy, les officiers
de la Basoche en grand costume, partaient à cheval, avec de nombreux
clercs. A l’entrée de la forêt ils étaient reçus avec un grave
cérémonial par les officiers des eaux et forêts à cheval aussi; les
basochiens haranguaient, puis les deux troupes déjeunaient gaîment
ensemble. A l’issue du déjeuner les officiers des eaux et forêts
s’enfonçaient dans le bois jusqu’à un endroit convenu; les basochiens
se mettaient en marche peu après, envoyant en avant un huissier en
guise de héraut d’armes prévenir de leur approche. Alors réception
nouvelle, cérémonie, fanfares de trompettes et nouvelles harangues,
après lesquelles on choisissait et on marquait les arbres que devait
venir enlever le charpentier de la Basoche.
La plantation de ce May au bas du perron de la grande cour se faisait
le dimanche suivant avec autant de cérémonie, devant toute la Basoche
assemblée, au bruit des musiques et des joyeuses acclamations. Le vieux
May était abattu, on élevait l’autre tout enguirlandé, enrubanné de
bleu et de jaune et garni d’écussons aux armes de la Basoche, et pour
achever la fête s’ensuivaient bien entendu des jeux dramatiques et des
danses.
Pendant longtemps, à ces grands jours, soit en plein air, au pré aux
Clercs, soit dans la cour du May, soit sur la table de marbre, les
basochiens représentèrent leurs mystères ou leurs moralités comiques.
Ils montraient dans ces spectacles un penchant déterminé à la satire,
et ne se gênaient pas pour se permettre des allusions à des événements
politiques, ce que faisaient d’ailleurs les confrères de la Passion à
la Trinité, et les Enfants sans Souci aux Halles; ils osaient parfois
mettre à la scène de grands personnages et des membres du Parlement
eux-mêmes.
Dulaure rapporte plusieurs arrêts du Parlement qui nous montrent la
lutte ouverte de longue date pour cause de licences dramatiques, entre
les gens du Palais et les audacieux basochiens leurs subordonnés. En
1476, le Parlement, par un arrêt du 15 mai, supprima tout simplement
les jeux dramatiques au Palais ou au Châtelet, défendit de jouer
publiquement «farces, sotties, moralités sous peine de bannissement et
de confiscation des biens des contrevenants».
Le Parlement ne voulait plus en entendre parler, il défendit même qu’à
l’avenir on vînt lui demander permission de jouer ces farces. Les
basochiens se disposaient pourtant à braver la prohibition, car un
second arrêt le 19 juillet 1477 vint à la rescousse, et défendit aux
clercs et notamment «à Jean l’Eveillé se disant roi de la Basoche» de
jouer sous peine d’être battus de verges par les carrefours de Paris et
ensuite bannis du royaume.