Le mois suivant Coligny que l’on s’acharnait à transformer en

conspirateur fut, quoique mort depuis plusieurs semaines, condamné à

être traîné sur la claie et accroché aux fourches de Montfaucon.

En 1574 Catherine de Médicis put enfin assouvir la haine qu’elle avait

vouée au meurtrier involontaire de son mari Henri II, au fatal tournoi

des Tournelles. Gabriel de Lorges, comte de Montgommery, depuis le

commencement des guerres civiles, était devenu un redoutable chef

de bandes huguenotes, courant les campagnes de Normandie, enlevant

villes et châteaux, battu parfois, se réfugiant en Angleterre,

reparaissant toujours, rendant tuerie pour tuerie, saccage pour

saccage, du mont Saint-Michel à Cherbourg. Finalement cerné avec les

débris de ses bandes dans la petite forteresse de Domfront, il fut

après maints assauts acculé au donjon et forcé par le manque de vivres

et de munitions de se rendre aux troupes royales. Livré, malgré la

capitulation, à la haine de Catherine de Médicis, on l’amena à Paris

pour l’enfermer à la Conciergerie, dans le gros donjon qui garda

ensuite son nom et s’appela la tour Montgommery.

Catherine ne le fit pas languir. Un arrêt du Parlement condamna

Montgommery atteint et convaincu du crime de lèse-majesté à avoir la

tête tranchée, confisquant ses biens, le dégradant de sa noblesse,

déclarant vilains intestables et non capables d’offices les neuf

garçons et les deux filles du condamné.

Après avoir souffert la question extraordinaire, Montgommery fut,

le 26 Juin, tiré de la Conciergerie, mis en un tombereau, les mains

attachées derrière le dos et conduit à la Grève. Il n’avait pas voulu

se confesser à l’archevêque de Narbonne qui s’était présenté à lui

en son cachot; il ne voulut pas davantage entendre le prêtre, qui le

suivit, malgré lui, jusque sur l’échafaud. Avant de poser la tête sur

le billot, Montgommery, d’après d’Aubigné, dit aux assistants: «Je

requiers deux choses de vous: l’une de faire savoir à mes enfants qui

ont été déclarés roturiers, que s’ils n’ont la vertu des nobles pour

s’en relever, je consens à l’arrêt; l’autre point plus important, dont

je vous conjure sur la révérence qu’on doit aux mourants, c’est que,

quand on vous demandera pourquoi on a tranché la tête à Montgommery,

vous n’alléguiez ni ses guerres ni ses armes, ni tant d’enseignes

arborées, mentionnées en mon arrêt, qui seraient louanges frivoles aux

hommes de vanité; mais faites-moi compagnon en cause et en mort de

tant de simples personnes selon le monde, vieux et jeunes, et pauvres

femmelettes qui, en cette même place, ont enduré les feux et les

couteaux.»

Il récita ensuite le symbole des apôtres, fit sa prière, dit adieu à

l’un de ses amis, Fervacques, qu’il aperçut dans la foule, et se remit

au bourreau sans vouloir qu’on lui bandât les yeux.

Sa tête resta suspendue, pour quelques jours, à un poteau de la place,

«par le commandement de la reine, qui assista à l’exécution, dit

l’Estoile, et fut à la fin vengée comme dès longtemps elle le désirait,

de la mort du roy Henry son mary, encore que le pauvre comte n’en pût

mais».

De secousse en secousse, de guerre civile en guerre civile, après de

courtes pacifications, les grandes journées de la Ligue arrivent,

l’entrée du duc de Guise à Paris, la journée des Barricades, la fuite

du roi, puis le coup de vengeance d’Henri III à Blois.

Dès que se répand à Paris la nouvelle du meurtre d’Henri de Guise et

de son frère le cardinal, c’en est fini du peu qui restait encore

de respect apparent pour l’autorité royale. Paris est en pleine

révolution. On emprisonne les royaux et les politiques. Le Parlement

est saisi d’une requête de la mère des Guises contre les assassins.

Le 1er janvier 1589, le curé Lincestre, dans l’église Saint-Barthélemy,

en face du Palais, monta en chaire et réclama de ses paroissiens le

serment d’employer jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour venger

la mort des princes lorrains. Le président de Harlay, suspect aux

Seize et à la populace, était assis au banc d’œuvre, le curé Lincestre

l’interpella particulièrement: «Levez la main, monsieur le président,

levez-la bien haut; encore plus haut, s’il vous plaît, afin que le

peuple vous voie!»

A la journée des Barricades, le président avait tenu tête au duc de

Guise, qui essayait de le gagner ou de l’intimider, et lui avait dit:

«C’est grand pitié quand le valet chasse le maître; au reste, mon

âme est à Dieu, mon cœur est au roi et mon corps entre les mains des

méchants.» Mais là, au milieu de ce peuple forcené, il dut céder et

jurer comme les autres.

[Illustration: LE PETIT PONT ET LA VOUTE DU PETIT CHATELET]

Il y avait encore au Parlement, outre le président de Harlay, un

certain nombre de membres douteux, politiques modérés; le parti violent

allait procéder à l’épuration. Le 16 janvier au matin, comme le

Parlement, toutes chambres assemblées, délibérait, la grande chambre

fut envahie par Jean le Clerc, dit Bussy le Clerc, ex-procureur de la

cour du Parlement, enragé ligueur, devenu capitaine de son quartier et

gouverneur de la Bastille pour les Seize.

Bussy le Clerc marchait à la tête d’une trentaine d’hommes cuirassés,

le pistolet en main. Il interpella le premier président de Harlay,

les présidents de Thou et Pothier et leur ordonna de se lever:

«Suivez-moi à l’Hôtel de Ville, on y a quelque chose à vous dire!»

Comme le président de Harlay lui demandait «_de par qui il faisoit cet

exploit_», Bussy lui répondit de se hâter d’obéir sans le contraindre à

user de la force, dont il pourrait se mal trouver.

Les trois présidents, avec cinquante ou soixante conseillers suspects,

furent ainsi enlevés. A la sortie du Palais, ils prirent par le pont

au Change, enfermés entre deux haies de hallebardes par les hommes

de Bussy le Clerc. Il était six heures du matin. Bussy mena ses

prisonniers, en robes rouges et faisant bonne contenance, à travers des

rues aux boutiques fermées, ayant l’aspect des mauvais jours, remplies

de peuple en armes, qui invectivait les parlementaires et «les lardait

de mille brocards et villenies».

Les prisonniers voulurent s’arrêter à l’Hôtel de Ville, mais Bussy les

força à passer outre et les conduisit à la Bastille. Après les avoir

écroués, il repartit encore chercher dans leurs maisons les membres du

Parlement qu’il n’avait pas trouvés au Palais.

Ce Bussy le Clerc, qui était devenu une puissance, s’entendait à tirer

de l’argent de ses prisonniers à la Bastille dont il était gouverneur,

et il avait ce goût des perquisitions fructueuses, qu’ont eu bien des

personnages de sa sorte dans toutes les révolutions. Il aimait, nous

dit l’_Estoile_ en son journal, _à fourrager_ les meilleures maisons de

la ville, principalement celles où il savait qu’il y avait des écus,

«tous de bonne prise, parce qu’ils étaient royaux».

Le Parlement comptait alors environ cent quatre-vingts membres. Sur

ce nombre il y en eut cent vingt-six qui prêtèrent serment à la Ligue

et jurèrent de poursuivre la vengeance de la mort des Guises. Le même

serment fut exigé des greffiers, avocats, procureurs et notaires au

nombre de trois cent vingt-six.

[Illustration: LE PETIT PONT ET LE PETIT CHATELET AU XVe SIÈCLE]

Ainsi épuré, le Parlement continua l’exercice de la justice. Le

président Barnabé Brisson fut contraint de remplir les fonctions de

premier président. Pour se couvrir en cas de triomphe des royaux, il

fit dresser par deux notaires une protestation secrète contre tout

ce qu’il pourrait faire ou dire contre les intérêts du roi. Et le 30

janvier, de concert avec l’Université, aussi violemment ligueuse que

lui, le Parlement prononçait la déchéance d’Henri III et relevait le

peuple du royaume du serment de fidélité et obéissance.

Les passions étaient si montées alors, que nombre de ligueurs

frénétiques se tiraient du sang pour en signer le serment de poursuivre

implacablement la vengeance de la mort des Guises; un conseiller du

Parlement nommé Baston demeura estropié de la main qu’il avait saignée

pour cela.

Toute l’année 1589 se passa dans les troubles, on poursuivait, on

emprisonnait, on pendait les gens soupçonnés d’être du parti royal. Les

Seize trouvèrent bientôt le Parlement trop tiède, trop modéré.

Le président Brisson, qui essayait de tenir la balance entre les deux

partis et de se prémunir pour le cas où la cause royale reprendrait le

dessus, devint bientôt suspect. Une affaire où il refusa de condamner

le procureur Brigard, accusé de correspondre avec les troupes royales

courant alors les environs de Paris, décida sa perte.

C’était pendant une absence du duc de Mayenne; les tendances

démagogiques des Seize se dessinaient. Poussés par les assemblées

réunies chez les curés, ou même dans les églises, qui furent les

_clubs_ de cette Révolution, comme les processions faites à tout

propos, et même la nuit, furent les _manifestations_, les meneurs

venaient de créer une sorte de comité de salut public chargé des

mesures violentes, en tête duquel se trouvait un Sainct-Yon, de la

famille de ces bouchers fameux dans les troubles des siècles précédents.

Le 15 novembre, ce conseil vota la mort du président Brisson et de deux

conseillers modérés: Tardif et Larcher. Immédiatement, Bussy le Clerc

et Hamilton, curé de Saint-Côme, se partagèrent la besogne. Bussy le

Clerc arrêta Brisson sur le pont Saint-Michel comme il s’en allait au

Parlement; le curé de Saint-Cosme, à la tête d’une troupe armée, s’en

alla saisir dans son lit le conseiller Tardif, alors malade et qui

venait d’être saigné.

Brisson fut conduit au Petit Châtelet, que gardaient des affidés du

parti violent, et aussitôt arrivèrent quelques-uns des Seize, tous

armés et cuirassés. Ces gens aux façons expéditives forcèrent le

président à se mettre à genoux et lui lurent, sans autre forme de

procès, la sentence qui le condamnait à mort.

Le légiste se réveilla dans le président épouvanté; il voulut

batailler, protestant contre cette condamnation sans formes, demandant

à discuter les accusations et à être confronté avec ses accusateurs,

mais on ne lui répondit que par un grand éclat de rire. Alors,

renonçant à discuter, il implora longuement ses assassins, suppliant

que l’on différât l’exécution, consentant à ce qu’on le mît entre

quatre murs, au pain et à l’eau jusqu’à ce qu’au moins il eût terminé

un ouvrage de jurisprudence qu’il avait commencé. Les Seize rirent

davantage, et pour toute réponse, firent entrer le bourreau mis en

réquisition.

Comme celui-ci ne voulait rien faire sans ordonnance de justice, on le

menaça de le pendre lui-même. Pour s’échapper, le bourreau prétexta

alors qu’il n’avait pas de corde; on en envoya acheter. Le pauvre

Brisson se lamentait pendant ces discussions; quand enfin l’exécuteur

lui eut attaché les mains, sa dernière pensée fut pour son livre; il

pria que l’on fît dire à un avocat, son secrétaire, d’avoir soin de ne

pas brouiller son œuvre, puis la corde lui fut passée au cou, et son

cadavre se balança à une poutre du plafond.

A ce moment arrivait le conseiller Larcher, vieillard septuagénaire que

l’on avait arrêté au Palais même. Quand il aperçut le corps de Brisson

accroché à la poutre, il vint de lui-même, sans lamentations inutiles

avec ces scélérats, se placer au-dessous, et fut aussitôt pendu à côté.

Le curé de Saint-Cosme amenait, ou plutôt traînait le conseiller Tardif

malade; sans plus de formalités, un troisième cadavre alla bientôt

rejoindre les deux autres à la même poutre.

Le lendemain, les trois victimes dépendues furent portées en place de

Grève. Ce fut une scène macabre. A quatre heures du matin, deux cents

hommes des bataillons organisés par les Seize s’en vinrent au Châtelet.

Ils avaient avec eux trois crocheteurs avec leurs crochets; on attacha

debout, sur ces crochets, les cadavres des suppliciés, en chemise,

chacun avec un écriteau au col, et le funèbre cortège se mit en marche.

En avant venaient plusieurs centaines d’hommes armés d’arquebuses et

de hallebardes, le nez enfoncé dans leurs manteaux et portant des

lanternes. A quinze pas derrière ceux-ci marchaient les crocheteurs

avec leur fardeau sinistre, ces trois corps blancs et raides qui se

balançaient au-dessus de la foule. Venaient ensuite l’exécuteur et

ses valets, et à quinze pas encore en arrière, une seconde troupe des

milices parisiennes, avec des lanternes qui faisaient briller dans le

noir des rues l’acier des hallebardes et des arquebuses. Des postes

gardaient tous les carrefours du Petit Châtelet à la Grève; le peuple,

réveillé par le bruit, se mettait aux fenêtres ou descendait troublé,

mais ne disait mot, effrayé ou désapprouvant. Et, devant l’hôtel de

ville, l’exécuteur rependit les trois cadavres aux potences plantées à

demeure sur la Grève, où ils restèrent suspendus deux jours.

Bien d’autres exécutions devaient suivre, le conseil des Seize avait

dressé ses listes de suspects, où les noms étaient marqués d’un C,

d’un D ou d’un P, ce qui signifiait: _chassé_, _dagué_, _pendu_.

Heureusement, les chefs de la garnison étrangère, des troupes du roi

d’Espagne alliées de la très sainte Ligue, s’opposèrent au massacre et

Mayenne prévenu revint à Paris.

Il se hâta de prendre ses mesures pour empêcher cette révolution

d’aller plus loin qu’il ne l’entendait. Rapidement, il cassa le conseil

des Seize et enleva le gouvernement de la Bastille à ce misérable Bussy

le Clerc, qui put se mettre à l’abri ou qu’on laissa échapper de Paris.

Ensuite Mayenne envoya saisir chez eux quatre des plus enragés parmi

les Seize, de ceux qui avaient trempé dans l’assassinat du président

Brisson. Amenés au Louvre, ces hommes furent traités comme ils avaient

traité Brisson et immédiatement pendus par le bourreau même qu’ils

avaient forcé d’exécuter les trois conseillers; en outre un certain

nombre de leurs complices, recherchés aussi, étaient dépêchés sans

plus de cérémonie et quand tout fut fini, quand le bourreau eut cessé

d’opérer, on le pendit lui-même à son tour.

Si la Ligue avait son Parlement, dont ces exécutions assuraient la

docilité, le parti royaliste avait aussi le sien qui rendait arrêts

et décrets opposés à ceux du Parlement de la Ligue. Chacun de ces

Parlements faisait brûler par la main du bourreau les arrêts de

l’autre. Ainsi fut-il fait à Paris au bas du perron de la cour du May

pour certains actes des Parlementaires de Tours.

Pendant le siège, quand les Parisiens affamés n’avaient pour se nourrir

que les chaudières de mauvaise bouillie que l’ambassadeur d’Espagne

mettait au coin des rues, que des herbes recueillies où il en pouvait

pousser, ou bien le _pain de madame de Montpensier_ fait de poussière

d’os et de son, alors que les sermons, dit l’Estoile, étaient la seule

chose qui fût à bon marché dans Paris, il y eut quelques émeutes de

misère devant le palais. On y venait réclamer la paix et du pain.

[Illustration: LA SOUPE DE L’AMBASSADEUR D’ESPAGNE]

L’une de ces émeutes occasionna un tumulte plus grave. Comme les

milices du quartier cherchaient à dissoudre le rassemblement, le

quartenier Le Gois qui les commandait, reçut une blessure mortelle.

Aussitôt, comme on craignait que la sédition ne cachât une entreprise

des royalistes, des forces arrivèrent, on ferma les portes du Palais

et l’on saisit tous ceux que l’on trouva en armes, sur lesquels

quelques-uns pour l’exemple furent pendus le lendemain.

Les États généraux, convoqués en 1593 par la Ligue ne se tinrent pas

au Palais, mais dans une salle du Louvre. Le Parlement avait émis

la prétention d’y paraître et d’opiner avec les trois ordres, mais

sa prétention fut repoussée. Les Etats siégèrent pendant six mois,

cherchant un roi au milieu de mille intrigues, de pourparlers et de

négociations de toutes sortes. Ils étaient, pour en finir, sur le point

de donner la couronne à l’un des princes lorrains, sous l’obligation

pour celui-ci d’épouser une infante d’Espagne, ce qui donna lieu à un

arrêt de protestation du Parlement, déclarant de nul effet et sans

valeur toute élection de princesse ou prince étrangers.

Henri IV agissait et négociait aussi de son côté. Ayant retiré par son

abjuration tout prétexte à l’opposition des catholiques, son triomphe

définitif ne fut plus qu’une affaire de temps et l’an 1594 vit enfin le

terme de cette longue et sanglante période des guerres religieuses.

Henri IV, maître de Paris, assis enfin sur ce trône qu’il avait mis

quatre années à conquérir, ayant au jour de son triomphe proclamé

une amnistie générale et voyant venir à lui, gagnés, résignés ou

achetés, les grands seigneurs de la Ligue, reçut la soumission de cette

Université qui avait tant travaillé contre lui, et celle du Parlement

qui maintenant révoquait, cassait, annulait tous les édits, tous les

arrêts rendus pendant les mauvais jours pour la très sainte Ligue.

[Illustration: ARCATURES DE LA SAINTE-CHAPELLE

A DROITE PLACE DU ROI, A GAUCHE PORTE DONNANT DANS L’ORATOIRE DE LOUIS

XI]

Le roi réorganisait ce corps désorganisé et amputé, il fit rentrer au

vieux Palais de Paris les membres du Parlement royaliste de Tours, que

les présidents et un grand nombre de conseillers de Paris allèrent

recevoir à la porte Saint-Jacques.

Après tant d’années, Paris respirait enfin, tandis que le roi

travaillait à l’achèvement de son œuvre, la pacification du reste du

royaume et l’expulsion des Espagnols.

Peu de mois après l’entrée de Henri IV, le 27 décembre 1594, eut lieu

l’attentat de Jean Chatel qui put approcher le roi au Louvre même,

parmi la foule des gens de la cour, et le frappa d’un coup de couteau.

Jean Chatel était fils d’un marchand drapier de la Cité, dont la

maison était située à l’angle des rues de la Vieille-Draperie et de la

Barillerie, juste devant la porte du Palais, donnant sur la cour du May.

L’émotion fut considérable; les jésuites, chez qui l’assassin avait

étudié, furent impliqués dans l’affaire ainsi que quelques vieux

ligueurs endurcis. Par arrêt du Parlement, empressé de montrer son

zèle, les jésuites furent expulsés; on pendit l’un d’eux parce que,

parmi ses papiers saisis, dans un ouvrage écrit par lui aux jours les

plus furieux de la Ligue, il se trouva quelques maximes autorisant le

régicide, et Chatel périt écartelé en Grève.

L’arrêt ordonnait en outre que la maison du père de Chatel serait

rasée; sur son emplacement on érigea, en 1597, un monument expiatoire

composé d’un soubassement carré supportant une pyramide flanquée de

statues allégoriques aux quatre coins. Sur chaque face de redondantes

inscriptions latines et françaises reproduisaient l’arrêt du Parlement

et expliquaient longuement la raison de ce monument érigé par «le sénat

et le peuple parisien, très dévoués à Sa Majesté, à l’extermination de

la faction pestiférée d’Espagne, à l’heureuse conservation des jours du

roi, à la punition du parricide...».

«Passant, étranger ou habitant de Paris, écoute-moi, sur le lieu où tu

me vois élevée en forme de pyramide, fut la maison de Chatel, maison

dont le Parlement, vengeur du crime, ordonna la démolition, etc.....

Passant, retire-toi, je ne puis, pour l’honneur de notre ville, t’en

apprendre davantage...»

«La pyramide dont le nom signifie pur feu décorait jadis les villes

des nations antiques. Elle sert ici non de décoration, mais d’autel

expiatoire du crime. Tout se purifie par l’eau ou par le feu, mais le

Parlement a voulu élever cet insigne monument de sa piété en mémoire de

la conservation de la vie du roi,... etc...»

Le monument ne demeura là que peu d’années; en 1605, dans un but

d’apaisement, le roi le fit démolir et sa place resta vide.

Le Parlement eut à instruire en 1602 le procès en trahison du maréchal

duc de Biron, vieux serviteur de Henri IV, compagnon de ses chevauchées

aux temps difficiles, mais brouillon déterminé, orgueilleux et

bouillant, qui se retournait par ambition personnelle contre le roi et

avait lié partie avec le duc de Savoie et l’Espagne.

Arrêté à Fontainebleau, après avoir été presque supplié par le roi de

tout avouer à l’ancien ami qui lui eût fait grâce comme il l’avait

fait une fois déjà, le maréchal s’obstina par orgueil à ne rien dire.

Envoyé à la Bastille, il comparut devant le Parlement toutes chambres

assemblées, et fut convaincu de conspiration; les membres présents, au

nombre de cent vingt-sept, prononcèrent à l’unanimité la peine de la

décapitation, que le maréchal subit dans la cour de la Bastille le 31

juillet 1602.

En 1604, Henri IV, pressé par les besoins d’argent, établit l’hérédité

des offices du Parlement et de la Chambre des Comptes, moyennant une

taxe qu’on appela la Paulette, du nom du financier Paulet qui avait

suggéré l’idée à Sully. Cette taxe payée annuellement donnait aux

magistrats le droit de transmettre leurs charges à leurs héritiers pour

en disposer à leur volonté.

Ce que Chatel avait manqué réussit avec un autre criminel, et le

couteau de Ravaillac arrêta brusquement le règne réparateur de Henri

IV, mettant à néant les grands projets du Béarnais. Ravaillac fut jugé

par le Parlement.

Enfermé dans la grosse tour de Montgommery, il subit toutes les

gehennes que put inventer l’imagination des juges, des bourreaux,

et même des particuliers qui dans l’horreur de son crime venaient

proposer pour lui des tourments inconnus. Les criminels, détenus en

même temps que lui à la Conciergerie, eux-mêmes, le voulaient déchirer

quand il quitta sa prison pour s’en aller en Grève mourir dans les

horreurs d’un supplice épouvantable. On voulait absolument lui trouver

des complices, il jura jusqu’à la fin qu’il n’en n’avait point. Dans

l’opinion des contemporains cependant, il en avait, il devait en avoir,

c’était le cri public; d’étranges rumeurs couraient, et l’on disait

que le Parlement avait tout fait pour ne point trouver ces complices,

refusant de regarder assez haut pour cela.

A ce moment le Parlement ne siégeait pas au Palais en raison des

préparatifs que l’on y faisait pour la réception de Marie de Médicis,

qui venait d’être sacrée à Saint-Denis. Paris pavoisé, enguirlandé,

avait arboré ses atours des journées joyeuses, quand l’événement

terrible vint jeter sur tous ces préparatifs un voile de deuil.

Sur tout le parcours habituel des entrées solennelles, de la rue

Saint-Denis à Notre-Dame et au Palais, des arcs triomphaux, des

décorations, des tribunes, des théâtres avaient été préparés.

Le Parlement avait été demander l’hospitalité aux Augustins, une partie

de ses membres jugeait une affaire civile lorsque arriva la nouvelle de

l’assassinat. Le président de Harlay quoique malade se fit, aussitôt

informé, porter aux Augustins et presque en même temps arriva le duc

d’Epernon, qui s’était trouvé dans le carrosse du roi si peu d’instants

auparavant. Le duc pénétra dans la salle, laissant des soldats aux

portes pour intimider le Parlement, et il imposa avec des menaces peu

déguisées la nomination de Marie de Médicis comme Régente, pour le

petit roi Louis XIII qui n’avait pas neuf ans. Ainsi moins de deux

heures après que le roi eut été frappé rue de la Ferronnerie, tout

était réglé, le Parlement rendait un arrêt proclamant Marie de Médicis

«Régente de France, pour avoir l’administration des affaires pendant le

bas âge du roi son fils, avec toute puissance et autorité».

Le lendemain, 15 mai, fut tenu dans la grande salle des Augustins un

lit de justice destiné à solenniser l’établissement de la Régence. A

dix heures du matin le petit roi monté sur une haquenée blanche, la

reine dans son carrosse arrivèrent, suivis des princes, ducs et grands

officiers de la couronne. Une délégation du Parlement les reçut dans la

rue, gênée par la multitude du peuple, que la cour eut grand’peine à

traverser.

Après les harangues et la déclaration officielle de la régence, le

jeune roi s’en fut à Notre-Dame entouré de ses gentilshommes au milieu

des flots de populaire, bien des gens criant: Vive le roi, les larmes

aux yeux.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 11 / 38 段