Palais reverra les jours tragiques de la terrible période qui va
d’Etienne Marcel au triomphe de Charles VII. Bien des péripéties
émouvantes du grand drame de la Ligue se dérouleront dans le vieux
Palais, où les parlementaires à longue barbe essaieront de lutter
contre les fureurs religieuses déchaînées et contre la tyrannie
populacière.
La vénalité des charges au Parlement apparaît sous François Ier. Dans
un pressant besoin d’argent pour les armées, le chancelier Duprat
créa vingt charges nouvelles de conseillers au Parlement qui furent
mises à l’encan, malgré les remontrances du Parlement d’abord, et son
opposition ensuite à la réception des nouveaux conseillers.
L’un de ceux-ci était un commis du surintendant des finances
Semblançay, nommé Genti, qui dans l’intrigue tramée contre Semblançay
par le chancelier et la duchesse d’Angoulême, mère du roi, avait été
leur agent et leur avait livré des papiers justificatifs volés au
surintendant, probablement le fameux reçu de la duchesse d’Angoulême
des sommes extorquées au trésor, des quatre cent mille écus destinés à
être envoyés à Lautrec, pendant les guerres d’Italie, pour la solde des
Suisses.
Semblançay s’était tiré des premiers assauts, mais pendant la captivité
de François Ier, les haines du chancelier et de la duchesse devenue
régente, trouvèrent l’occasion bonne pour l’attaquer de nouveau.
Semblançay fut jeté à la Bastille et on ouvrit contre lui un grand
procès pour concussions et malversations. Le chancelier afin de rendre
certaine la perte du surintendant chargea du procès, non le Parlement,
mais une commission tirée du Parlement et choisie parmi ses créatures,
particulièrement parmi les nouveaux conseillers acquéreurs des charges
créées par lui.
Ces commissaires rendirent l’arrêt qu’on attendait d’eux et un jour,
le 12 août 1527, Jacques de Beaune Semblançay âgé de soixante-douze
ans, «atteint et convaincu de larcins, faussetés, abus, malversations
et male administration des finances du roi, condamné à être pendu
et étranglé à Montfaucon--tous ses biens meubles et héritages
confisqués--» monta sur une mule amenée dans la cour de la Bastille, et
prit le chemin du gibet en passant par la porte Baudet, le Châtelet
et la rue Saint-Denis. On connaît les vers de Clément Marot sur le
supplice du surintendant:
Lorsque Maillart juge d’enfer menoit
A Montfaulcon Semblançay l’âme rendre,
A vostre advis, lequel des deux tenoit
Meilleur maintien? Pour le vous faire entendre,
Maillart semblait homme que mort va prendre:
Et Semblançay fut si ferme vieillard,
Que l’on cuydoit, pour vray, qu’il menast prendre
A Montfaulcon le lieutenant Maillart.
Après la dernière station aux Filles-Dieu, le cortège arriva vers une
heure de l’après-midi à Montfaucon. Le roi durant le procès était
rentré de captivité; Semblançay, ne pouvant croire qu’il le laisserait
mourir, obtint de Maillard qu’on différât l’exécution pour attendre la
grâce. Le malheureux vieillard dans les angoisses de la mort espéra
cette grâce au pied du gibet pendant toute l’après-midi; elle ne vint
pas et après six heures d’une terrible agonie il fallut laisser faire
le bourreau.
[Illustration: ANCIEN ESCALIER DE LA COUR DES COMPTES MAINTENANT A
L’HÔTEL DE CLUNY]
Plus tard l’instrument de cette mort, le conseiller Genti, devenu
président au parlement, se trouva poursuivi pour faits de concussion et
fut condamné par le parlement même. A son tour, après dégradation, il
vint à Montfaucon finir où avait fini sa victime.
Presque en même temps se terminait un autre procès fameux, celui
du connétable de Bourbon, autre victime de la duchesse d’Angoulême
et du cardinal chancelier Duprat, poussé à la trahison par leurs
persécutions. Jeune et beau, magnifique seigneur et capitaine renommé,
il n’eût tenu qu’au connétable de devenir le beau-père de François Ier
en épousant en secondes noces Louise de Savoie, mais il repoussa les
avances de la duchesse et les propositions directes qui lui furent
faites. Il se créa ainsi une vindicative et cruelle ennemie qui, liguée
avec le chancelier, autre ennemi de Bourbon, jura sa perte.
L’attaque ne se fit pas attendre. Charles de Bourbon, veuf de Suzanne
de Bourbon sa cousine germaine, étant par contrat de mariage héritier
de tous ses biens, la duchesse alors régente du royaume fit intenter
au connétable un procès en Parlement pour obtenir la nullité de la
donation.
Il s’agissait pour le connétable de la presque totalité de ses biens
qui devaient, s’il perdait sa cause, revenir les uns à d’autres
héritiers, les autres à la couronne. Une première partie du procès fut
perdue, le comté de la Marche fut enlevé au connétable et Duprat obtint
la mise sous séquestre du reste des biens.
Le cœur ulcéré, se voyant déjà ruiné, le connétable ne respira plus
que vengeance. Travaillé par des émissaires de Charles-Quint, il rêva
de concert avec l’Empereur l’écrasement de François Ier. Dans le
démembrement de la France qui devait s’ensuivre, une part devait lui
être faite qui viendrait s’ajouter à ses possessions territoriales,
pour constituer à son profit un royaume indépendant, ressuscitant
l’antique royaume d’Arles.
Pendant que François Ier s’acheminait avec son armée vers l’Italie
où son connétable devait venir le rejoindre, celui-ci tout à coup
levait le masque et, pour s’en aller se mettre à la tête des armées de
Charles-Quint, s’enfuyait déguisé en valet, seul avec un gentilhomme;
montés sur des chevaux ferrés à l’envers, ils gagnaient la frontière
par une chevauchée haletante à travers l’Auvergne et le Dauphiné. L’an
d’après, sur le champ de bataille de Pavie, le roi et le connétable
devaient se retrouver.
Le procès de Bourbon dura des années: on jugea d’abord à Loches ses
confidents qui furent condamnés à mort, mais non exécutés. Parmi eux se
trouvait le sire de Saint-Vallier, père de Diane de Poitiers.
Condamné à mort par le parlement, le comte de Saint-Vallier fut tiré
de la Conciergerie un matin, et conduit à la Table de marbre pour y
entendre la lecture de son arrêt. Mis sur un cheval avec un archer en
croupe derrière lui, on le conduisit en Grève pour y subir sa peine.
Déjà il avait la tête sur le billot, lorsqu’un courrier de Blois
apportant sa grâce, put fendre la foule assez à temps pour arrêter la
hache déjà levée. La légende qui lui fait devoir sa grâce à la beauté
de sa fille est détruite par ce fait que Diane était alors toute jeune
enfant.
Quelques pairs réunis au Parlement et présidés par le roi lui-même
commencèrent le procès de Bourbon en 1523, mais la défaite de Pavie
vint bientôt l’interrompre, et dans le traité de Madrid qui termina la
captivité de François Ier, il fut stipulé que le connétable rentrerait
dans tous ses biens et honneurs.
Ce traité, François Ier n’avait pas l’intention de l’exécuter; aussitôt
de retour en sa capitale, il réunit au Palais en séance solennelle le
Parlement, les grands du royaume, les cardinaux, des archevêques et
évêques, des députés des Parlements de province et le corps de ville
de Paris pour s’en faire imposer en quelque sorte la non-exécution. La
guerre allait se rallumer. Le 5 mai 1527, à la prise de Rome, un coup
d’arquebuse, bientôt vengé dans l’effroyable sac de la ville éternelle,
renversait dans le fossé le connétable de Bourbon, connétable de
Charles-Quint, maintenant chef d’une armée de routiers féroces, et
achevait misérablement ses destins si brillamment commencés.
Le procès du connétable défunt était aussitôt repris à la Grande
chambre du Parlement et, le 16 juillet suivant, le roi, les pairs et
les Parlements réunis rendaient un arrêt qui condamnait et abolissait
sa mémoire à perpétuité et prononçait la confiscation de tous ses
biens.
A défaut du prince, l’hôtel de Bourbon, voisin du Louvre sur la berge
de la Seine, paya pour lui et subit symboliquement la peine réservée
aux traîtres et rebelles; on décapita ses tourelles à «hauteur
d’infamie» et les écussons et armoiries, les sculptures des portes et
fenêtres furent barbouillés d’ocre jaune par la main du bourreau.
Le vieux Palais fut peu de jours après témoin d’une étrange scène,
d’un curieux épisode du grand drame aux tragiques péripéties, joué de
champ de bataille en champ de bataille par les deux souverains qui se
disputaient la suprématie européenne, le roi et l’empereur. Ce refus
d’exécuter le traité, ce manquement à la parole jurée que François
se faisait imposer par ses sujets, avait exaspéré Charles-Quint qui
déclarait le roi traître et parjure. Les deux souverains, faisant
une querelle personnelle de la lutte engagée entre les nations,
échangeaient par hérauts d’armes, comme aux temps chevaleresques, des
défis solennels.
François Ier chargea son héraut _Guyenne_ de porter son défi en Espagne
à Charles-Quint, lequel en retour, envoya le héraut _Bourgogne_
remettre son cartel à Paris. François Ier voulut le recevoir dans la
Grande salle du Palais avec un grand cérémonial. On avait préparé pour
le roi, devant la Table de marbre, un trône élevé de quinze marches.
A la droite du roi étaient assis le roi de Navarre, le duc d’Alençon,
le comte de Foix, le duc de Vendôme et autres princes, à sa gauche le
légat du pape, le chancelier, quelques cardinaux et archevêques. Les
membres du Parlement avaient pris place plus bas, sous les princes, et
les ambassadeurs des diverses puissances sous les sièges des prélats.
On ne pouvait apporter plus de solennité à cette réception.
Le héraut _Bourgogne_, qu’une garde d’archers et de gentilshommes
avait été chercher au logis à lui assigné dans le cloître Notre-Dame,
fut introduit au Palais et conduit devant le trône royal. Aussitôt
qu’il eut salué le roi et la noble assemblée, il voulut commencer son
harangue: «Sire, dit-il, la très sacrée majesté de l’empereur...» Mais
François Ier, l’interrompant brusquement, lui déclara d’un ton de
colère qu’il n’avait point à haranguer, mais à remettre tout simplement
la _sûreté du champ_, c’est-à-dire l’indication du champ clos avec les
conditions du combat.
Le héraut prétendait, avant toute chose, dire ce que l’empereur l’avait
chargé de dire, exposer les sujets de plainte de Charles-Quint et les
motifs du combat personnel entre les deux princes, avant d’en venir au
cartel lui-même. Le roi transporté de colère ne le laissa pas parler;
par des sorties violentes il lui imposait silence chaque fois qu’il
essayait de remplir sa mission comme on le lui avait ordonné, si bien
que le héraut dut se retirer en remportant son cartel.
Une autre fois, une dizaine d’années plus tard, François Ier étant
encore en guerre avec Charles-Quint, fit citer l’empereur à comparaître
à sa chambre des pairs, comme son vassal pour les comtés de Flandre
et d’Artois; ce fut l’occasion d’une nouvelle cérémonie. Le roi vint
avec les pairs au Palais du Parlement, requit contre l’empereur et
décida qu’on l’ajournerait à son de trompe à la frontière, ce qui fut
fait dans les formes anciennes par des huissiers du Palais. Ensuite,
l’empereur n’ayant naturellement point comparu, un arrêt du Parlement
prononça la confiscation de la Flandre et de l’Artois, lesquelles
provinces, malgré cet arrêt tout platonique, restèrent entre les mains
de l’empereur.
[Illustration: L’ARC DE NAZARETH AU PALAIS (RÉÉDIFIÉ A CARNAVALET)]
Ceci se passait en 1537; trois ans après, en 1540, la paix étant faite,
cet empereur inutilement cité à comparoir fit pourtant sa visite au
Parlement, mais ce fut en souverain ami, reçu avec force cérémonies,
arcs triomphaux, décorations de fleurs, draperies et tapisseries,
riches présents et belles harangues. L’empereur traversait Paris pour
aller rétablir son autorité sur les Gantois révoltés.
Il fit son entrée le 1er janvier en grand cérémonial par l’abbaye et
la porte Saint-Antoine, accompagné par l’université, des délégations
des corporations, les prévôts et le corps de ville, le Parlement,
les grands officiers de la couronne, les gentilshommes de la maison
royale et les princes, sous l’escorte des lansquenets suisses marchant
enseignes déployées.
Le Parlement s’était assemblé dans la cour du may d’où il était parti
à cheval pour recevoir l’empereur, les présidents en robes et manteaux
d’écarlate, coiffés du chapeau de velours brodé d’or, les conseillers
en robes écarlates et chaperons. Les présidents furent admis à faire
leur compliment à l’empereur, après quoi tous prirent leur place dans
le cortège.
En route on eut le divertissement des mystères joués sur des échafauds
dressés aux Tournelles, à la porte Baudoyer et ailleurs, pendant
qu’incessamment tonnait le canon de la Bastille. Charles-Quint fit une
station en l’église Notre-Dame où l’on chanta un _Te Deum_, puis se
dirigea vers le Palais où François Ier, entouré d’une cour brillante,
le reçut en bas du grand perron.
A la Grande salle l’attendait le festin traditionnel à la Table de
marbre, après quoi la reine Marguerite, fille du roi, arriva avec les
princesses, pour terminer la fête par danses et divertissements. A
l’occasion de son entrée Charles-Quint, de par l’antique privilège
des souverains, délivra des prisonniers de la Conciergerie, fort
probablement des gens choisis, retenus seulement pour affaires de peu
d’importance.
[Illustration: ANCIEN HÔTEL DU PREMIER PRÉSIDENT (PRÉFECTURE DE
POLICE, 1840)]
En ces temps venait de s’allumer la grande querelle religieuse qui
devait gorger ce siècle d’horreurs et de sang, et pendant si longtemps
partager le pays en deux camps ennemis aux passions surexcitées. Les
premiers troubles avaient commencé, et Paris venait d’assister à
quelques premiers brûlements d’hérétiques. On avait jeté au bûcher
d’abord des livres, on commençait à y envoyer des hommes.
Dans leur ardeur pour les nouvelles doctrines, les protestants
s’attaquaient parfois aux images, faisaient une guerre incompréhensible
aux statues révérées par les catholiques, et ceux de ces iconoclastes
qui étaient pris payaient cher leur audace. La mutilation d’une image
de la Vierge placée sur une maison de la rue des Rosiers, excita
particulièrement la fureur des Parisiens contre les réformés.
Pour racheter le sacrilège, François Ier fit faire une vierge en argent
qu’il alla lui-même placer en grande cérémonie dans une niche grillée.
Une immense procession se déroula dans les rues de Paris à cette
occasion; on vit défiler tout le clergé des paroisses, tous les moines
des couvents, les chanoines de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle,
des évêques en nombre. Après eux des trompettes et des hérauts d’armes
annonçaient la Cour, une foule de nobles personnages le cierge à la
main escortant la Vierge d’argent portée par l’évêque de Lisieux en
habits sacerdotaux, puis le roi seul, avec un grand cierge, ensuite
d’autres seigneurs, les ambassadeurs, les présidents et conseillers du
Parlement avec leurs greffiers, le prévôt des marchands, les échevins
et les notables...
La Vierge d’argent si solennellement mise en place ne resta pas
longtemps dans sa niche, elle fut volée quelques années plus tard,
remplacée encore, par une vierge en bois cette fois, que les
protestants brûlèrent une nuit.
A la suite des imprudences de quelques luthériens qui, emportés par
leur zèle, avaient affiché des placards attaquant l’Eucharistie,
une autre procession, plus solennelle encore, eut lieu en 1535, en
expiation des nouvelles doctrines. On revit un cortège semblable
marcher lentement à travers la ville, portant les châsses et toutes les
reliques des églises.
Toute la ville était en rumeur, on avait fermé de barrières gardées par
des archers les carrefours où devait passer cette procession.
Le clergé des paroisses s’était réuni à Notre-Dame pour aller de là
chercher le roi et la cour à Saint-Germain l’Auxerrois. La reine prit
la tête de la procession montée sur une haquenée blanche, suivie de
toutes les princesses et des dames de la cour, avec un grand nombre de
gentilshommes, de pages et d’écuyers à pied ou à cheval. Le clergé des
paroisses et les ordres religieux, les suisses et les archers marchant
à grand bruit de tambours, trompettes et fifres, le chapitre de la
Sainte-Chapelle et sa musique, l’évêque de Paris, sous un dais porté
par des princes, précédaient le roi vêtu de noir, un cierge à la main,
suivi des archers de sa garde et des officiers de la couronne, des
membres du Parlement et de la Chambre des comptes, des prévôts et des
échevins.
Le roi entendit une messe solennelle à Notre-Dame, puis il s’en
alla dîner à l’évêché. Après le dîner, la cour, les échevins et les
membres du Parlement étant assemblés dans la grande salle de l’évêché,
François Ier leur fit un grand discours pour démontrer la nécessité de
procéder avec énergie à l’extirpation de la dangereuse hérésie. Après
ce discours et les réponses du Parlement et des prévôts, proclamant
leur zèle pour la défense de la religion attaquée, l’assistance
rentra à Notre-Dame. Le roi et la cour s’avancèrent sous le portail
où, pour conclusion, six malheureux réformés venaient d’être amenés
en charrette, pieds nus et une torche à la main pour faire amende
honorable sur le parvis.
Six bûchers avaient été préparés, à côté des reposoirs, en six endroits
différents déjà parcourus par la procession, pour l’édification des
divers quartiers de la ville. On y mena les condamnés. Au-dessus de
chaque bûcher se dressait une sorte de potence compliquée, munie
d’une poutre supérieure mobile formant bascule. C’était l’estrapade;
on attachait le patient par les bras à cette poutre supérieure, le
malheureux hissé à une certaine hauteur était aussitôt descendu dans
la flamme du bûcher, d’où on l’enlevait pour le laisser retomber
encore. C’était le bûcher lent, cruelle aggravation du supplice du feu.
Ainsi périrent ces six malheureux, estrapadés et brûlés à la Croix du
Trahoir, au cimetière Saint-Jean, à la Grève et aux Halles.
Et plus d’une fois ensuite se renouvelèrent ces processions solennelles
accompagnant des supplices d’hérétiques, horribles fêtes pendant
lesquelles les métiers chômaient, les boutiques se fermaient, chacun
courant au spectacle des superbes défilés, avec leur affreux épilogue
aux bûchers des endroits consacrés.
Deux chambres du Parlement, avaient été chargées de connaître des
crimes d’hérésie, la Grande Chambre et la Tournelle. De temps en
temps quelques malheureux s’en allaient périr sur le bûcher pour
l’intimidation des réformés; d’autres pourrissaient dans les cachots,
et cela n’empêchait pas les nouvelles doctrines de progresser, et
de recruter dans toutes les classes de la société des adhérents qui
bravaient les persécutions. Le trouble était profond, les haines et
les fureurs s’aiguisaient, qui devaient aboutir avant peu aux longues
guerres civiles.
Le Parlement parut gagné même; quelques membres osèrent montrer
l’indignation que leur causaient ces supplices et dans une délibération
pour l’enregistrement d’un édit d’Henri II prononçant la peine de mort
contre les protestants et leurs complices, ils parlèrent contre ces
cruautés et firent appel à la modération.
Leur opposition fut dénoncée au roi. Le lendemain, au moment où l’on
s’y attendait le moins, Henri II arriva au Palais accompagné de son
chancelier et de quelques grands officiers de la couronne. Le Parlement
délibérait au sujet de l’édit, le roi voulut que l’on continuât et des
conseillers osèrent exposer la nécessité de la réforme des mœurs et de
la tolérance religieuse; le conseiller Anne du Bourg fut plus hardi
encore, il attaqua devant le roi les mœurs de la cour, y montra le
scandale et la licence régnant parmi les grands, le vice et le crime
tout-puissants et honorés, tandis qu’on livrait aux bourreaux des
hommes qui servaient leur roi selon les lois du royaume et Dieu selon
leur conscience.
Ainsi bravé en face, Henri II ordonna au connétable de faire saisir
sur-le-champ Anne du Bourg et les autres conseillers qui avaient montré
leur sympathie pour les réformés. Anne du Bourg, jeté à la Bastille,
fut traité avec la plus grande sévérité et l’on mena vivement son
procès.
Il avait demandé, en vertu du privilège des membres du Parlement, à
être jugé par les chambres, mais le Parlement par zèle catholique ne
le réclama pas. Les juges ecclésiastiques le condamnèrent à être «pendu
et guindé à une potence plantée en la place de Grève devant l’hôtel de
ville de Paris, au dessoubz de laquelle sera fait un feu dedans lequel
le dit Dubourg sera gecté, ars, brûlé et consumé en cendres».
[Illustration: RESTES DE L’ANCIEN PALAIS (ÉTAT ACTUEL)]
Toutes ces persécutions et ces supplices n’empêchaient point la Réforme
de faire de grands progrès. Peu à peu les réformés constituèrent un
parti puissant et nombreux, serré autour de quelques princes, comme les
catholiques se serraient autour des princes de la maison de Lorraine,
et bientôt d’échauffourée en échauffourée, les guerres civiles
commencèrent.
Paris depuis longtemps voyait sans cesse les querelles éclater
entre protestants et catholiques, des bagarres et des désordres se
produire, et le sang couler dans des petits égorgements qui pouvaient
faire présager les terribles excès prochains. Les politiques qui
s’efforçaient de tenir la balance entre les deux partis, les modérés
qu’indignaient tant de supplices, de bûchers et de bannissements,
devaient fatalement se trouver débordés par le parti de la violence.
[Illustration: LES CORPS DU PRÉSIDENT BRISSON ET DES CONSEILLERS
TARDIF ET LARCHER PORTÉS EN GRÈVE
Imp. Draeger & Lesieur Paris]
[Illustration: MONTGOMMERY EMPRISONNÉ AU DONJON DU PALAIS]
La nuit de la Saint-Barthélemy, quand on en vint au massacre
général depuis longtemps rêvé, prédit, prêché, le signal devait partir
du Palais. C’était la cloche de la tour de l’Horloge qui devait lancer
sur la ville endormie tous les massacreurs réunis par les soins de
Guise, de la reine Catherine et des échevins de la ville. Mais dans
l’impatience que donnaient aux meneurs les irrésolutions de Charles
IX, Catherine de Médicis fit hâter le moment et envoya au plus près,
à Saint-Germain l’Auxerrois, mettre en branle le tocsin. Celui du
Palais lui répondit aussitôt, pendant que le massacre commençait
dans le Louvre même. Les égorgeurs recrutés se mirent à la besogne,
bientôt rejoints par la populace fanatisée, et par les misérables qu’à
toutes les commotions on trouve toujours disposés pour les sanglantes
boucheries, comme pour les pillages qui s’ensuivent.
Le troisième jour de ce massacre qui dura toute une semaine, quand
la terreur dominait la ville parcourue par les tueurs cherchant leur
proie, le roi accompagné de la reine-mère, de ses frères et de toute la
cour, se rendit au Palais et vint déclarer au Parlement réuni qu’une
grande conspiration de l’amiral Coligny et d’autres scélérats huguenots
avait été découverte, dont le but était de le tuer, avec la reine sa
mère, ses frères et même le roi de Navarre, pour donner la couronne
au prince de Condé, et qu’en ce péril imminent il n’avait pas trouvé
d’autre remède que de «prévenir l’attaque des huguenots et d’en finir
avec ceux qui troublaient l’État depuis si longtemps, et qu’ainsi la
chose s’était faite par son ordre».
On fit semblant de trouver le prétexte plausible; le premier président
«loua en public la sagesse du roi qui avait pu cacher un si grand
dessein; mais en particulier, il remontra fortement au roi que si
cette conspiration était véritable il fallait commencer par en faire
convaincre les auteurs, pour ensuite les punir dans les formes, et
non pas mettre les armes entre les mains des furieux ni faire un si
grand carnage dans lequel se trouvaient enveloppés indifféremment les
innocents et les coupables».
Le roi commanda alors qu’on fît cesser le massacre, mais il ne fut pas
possible d’arrêter si vite les égorgeurs qu’on avait lancés, et la
tuerie, les violences et le pillage continuèrent encore quelques jours.