la reine Isabeau. A son tour la vieille reine, qui avait été pour
une si grosse part dans les malheurs du pays, finissait abandonnée
et méprisée, dans cet hôtel Saint-Paul, où s’était si lamentablement
traînée l’existence de Charles VI. Les Anglais, qu’elle avait si bien
servis, ne se mirent pas en frais de funérailles pour elle. Ce n’était
plus, pour eux, depuis longtemps, qu’un instrument inutile. Après
un service à Notre-Dame, on la déposa sans façon dans un bateau qui
descendit lentement la Seine. La barque s’arrêta sous les tours de la
Conciergerie, le cercueil passa la nuit dans ce palais, témoin des
fêtes de son entrée solennelle, puis reprit la rivière au petit jour
et sortit de Paris, dirigé sur Saint-Denis avec quelques serviteurs
seulement. On n’avait pas pris la route de terre par crainte des
partis français qui couraient déjà la campagne en Ile-de-France. En
vue de Saint-Denis, la barque toucha terre; quelques moines prirent le
cercueil et le portèrent aux caveaux de l’abbaye aux royales sépultures.
Juste en ce moment, le roi Charles VII, dont les armées faisaient tous
les jours de nouveaux progrès dans la reconquête du royaume, venait,
par le traité d’Arras, de faire sa paix avec la Bourgogne, le fils de
Jean Sans Peur, «mû par sa pitié pour le pauvre peuple du royaume,»
abandonnait l’alliance anglaise,--moyennant toutefois d’importants
avantages et en imposant d’assez dures et humiliantes conditions.
Paris aussi peu à peu se détachait du parti anglais, la misère était
revenue avec son cortège de maladies. Plus de blé dans les campagnes
ravagées par les soldats des deux partis, et après les soldats par
les bandes d’écorcheurs, de tard-venus et de pillards sans drapeau.
La famine sévissait; on repassait par toutes les horreurs des pires
époques. Des bandes de loups couraient les champs; la nuit, ils osaient
pénétrer dans Paris, par les berges de la Seine pour enlever des chiens
ou même des enfants. Une maladie pestilentielle ravageait villes et
campagnes; dans Paris seulement, en trois années, de 1435 à 1438, elle
emorta 50,000 personnes.
Maintenant Paris tournait ses regards vers les armées de Charles VII;
le duc Philippe ayant fait sa paix avec le roi des fleurs de lis,
les vieux partisans de Bourgogne n’avaient pas de raison pour être
plus Bourguignons que lui. Les vieilles haines s’apaisaient ou se
tournaient contre l’Anglais, qui se faisait plus oppresseur et plus dur
en constatant le changement. Se sentant trop peu nombreux pour garder
une ville hostile, les Anglais cherchaient à s’assurer la sécurité par
tous les moyens, en accrochant aux potences ceux qu’ils soupçonnaient
d’intelligences avec les armées françaises, et en exigeant des
magistrats et des bourgeois de nouveaux serments de fidélité.
Cependant, quelques-uns des plus hardis de ces bourgeois s’étaient déjà
mis en rapport avec le roi, offrant de lui remettre sa capitale s’il
accordait à tous amnistie complète et oubli des sanglantes séditions.
Charles VII promit l’oubli absolu du passé, et ces Parisiens, à la tête
desquels était un riche marchand nommé Michel de Lallier, s’entendirent
avec le connétable de Richemont, qui réunit rapidement le plus de
troupes possible pour surprendre les Anglais.
Le connétable, Dunois, le seigneur de l’Isle-Adam arrivèrent au jour
convenu, 15 avril 1436, près la porte Saint-Jacques, escaladèrent le
rempart avec des échelles qu’on leur passa. Ils tenaient enfin Paris!
Ils ouvrirent à leurs troupes cette porte Saint-Jacques, sur laquelle
ils arborèrent la bannière royale, et se répandirent par la ville aux
cris de: Ville gagnée!
Il y eut peu de tentatives de résistance par les rues; le peuple
s’armait, prenait la croix blanche et, conduit par les capitaines de
quartier, se jetait sur les Anglais. Ceux-ci abandonnèrent tous les
postes et firent retraite sur la Bastille, où tout aussitôt ils furent
investis.
Cette entrée fut une marche triomphale. Le connétable, qui s’était
attendu à plus de difficultés, remercia vivement les gens de Paris
et prit rapidement des mesures pour éviter tout pillage et toute
avanie aux bourgeois, ce à quoi il était assez urgent de pourvoir,
car beaucoup de l’armée, par âpreté de vengeance ou désir de gain,
se flattaient de l’espoir de piller un peu cette ville si difficile
à tenir. Quatre jours après, les Anglais de la Bastille, manquant de
vivres, remettaient la forteresse au connétable et s’en allaient la vie
sauve, emmenant avec eux les fonctionnaires, créatures et instruments
de l’Angleterre, l’évêque de Thérouanne, chancelier, les prévôts
et quelques autres, détestés des Parisiens, qui leur eussent fait
volontiers mauvais parti.
Charles VII ne fit son entrée dans la capitale reconquise qu’au mois
de novembre de l’année suivante; ce fut la même fête que six ans
auparavant pour l’entrée du petit roi Henri VI d’Angleterre; les mêmes
divertissements, les mêmes dais purent resservir. Mais l’entrée eut un
caractère militaire; Charles VII marchait armé de toutes pièces, sauf
le casque, à la tête de tous ses capitaines: le connétable, Dunois, le
comte de Vendôme. Celle qui avait tourné la fortune, Jehanne seule,
qu’on avait abandonnée au bûcher de Rouen, manquait à ce grand jour. Le
futur Louis XI, le Dauphin, alors âgé de dix ans, marchait à côté de
son père, revêtu d’une armure à sa taille.
«Quand le roy fut devant l’Hôtel-Dieu, ou environ, dit le _Bourgeois
de Paris_, on ferma les portes de l’église de Notre-Dame, et vint
l’évesque de Paris, lequel apporta un livre sur lequel le roi jura,
comme roi, qu’il tiendrait loyalement et bonnement tout ce que bon roy
devait.
«Après furent les portes ouvertes et entra dedans l’église et se vint
loger au Palais pour celle nuit; et fist-on moult grande joie celle
nuit, comme de bucciner, de faire feux emmy les rues, danser, manger et
boire et de sonner plusieurs instruments.»
Le populaire pouvait bien, par quelques joyeuses fêtes, essayer
d’oublier des souffrances qui devaient durer quelques années encore.
L’épidémie continuait ses ravages, les loups, et les écorcheurs plus
loups qu’eux, désolaient encore les environs, et la famine persistait.
Les Anglais, chassés de Paris, n’étaient pas loin, ils tenaient Meaux
et de là s’efforçaient d’affamer la capitale en coupant la route à tous
les arrivages de l’est, comme leurs garnisons de Normandie empêchaient
à l’ouest toute arrivée de subsistances. Meaux ne fut pris qu’en 1438;
les vivres purent passer; l’épidémie s’éloignait aussi vers le même
temps, et Charles VII, avec son terrible connétable de Richemont,
allait, à force de pendaisons, purger le sol de tous les routiers et
brigands qui l’infestaient, réformer le système militaire pour arriver
à créer, à la place des milices de la chevalerie féodale, une armée
régulière permanente.
Charles VII, qui voulait être un roi réformateur, s’empressa de
rétablir et de réorganiser le Parlement de Paris, auquel il avait réuni
son petit Parlement de Poitiers. La grande chambre compte alors trente
conseillers, quinze laïques et quinze ecclésiastiques; la chambre des
enquêtes en a quarante. Il institue pour les affaires criminelles la
chambre de la Tournelle, qui siégeait dans la _Tournelle_, bâtiment
accolé à la tour Bon-Bec, où se donnait la question. Ces offices
étaient soldés, les conseillers étaient appointés, la justice se
rendait gratuitement quant aux juges, à qui les plaideurs devaient
seulement quelques présents en nature, bouteilles de vins, pains de
sucre, épiceries, les fameuses épices, qui finirent par se convertir en
espèces sonnantes.
La puissance du Parlement allait grandir considérablement dans ce
palais que les rois devaient lui céder complètement; son double
caractère de corps judiciaire et administratif allait se préciser et
s’accentuer.
Dans l’ordre judiciaire, il décidait en appel de toutes les causes des
tribunaux royaux, seigneuriaux, ecclésiastiques et universitaires, et
il jugeait des _causes spéciales_, celles des pairs de France et du
domaine royal, et les grandes affaires spécialement portées devant lui.
[Illustration: ENTRÉE DU PALAIS, PRÈS DU PONT SAINT-MICHEL (INTÉRIEUR)]
Dans l’ordre administratif, les édits et ordonnances du roi devaient,
pour avoir force de loi, être enregistrés au Parlement. Ce fut d’abord
seulement un usage, qui s’était établi fort simplement. Un conseiller,
nommé Jean de Montluc, sous Philippe le Bel, avait pris l’habitude de
tenir registre des édits ou des jugements importants, ainsi que des
événements mémorables de son temps. Comme on eut l’occasion plus d’une
fois, pour vérifier des faits douteux, de recourir à ce registre du
vieux conseiller, on sentit la nécessité de le continuer officiellement
et régulièrement.
Jadis, au combat de Frêteval, Philippe-Auguste avait perdu son
chartrier, l’ensemble de ses chartes, archives, registres, terriers,
etc., qu’il avait avec lui dans ses bagages, ayant été pillé par les
soldats de Richard Cœur de Lion. Cette perte avait amené la création
d’un dépôt régulier de toutes les pièces d’archives dans la sacristie
de la Sainte-Chapelle appelée ainsi, nous l’avons vu, le _trésor des
Chartes_. On prit l’habitude, avant d’y envoyer tous les édits et
actes royaux, de les faire inscrire sur le registre du Parlement, et
bientôt l’usage, simple habitude de précaution, devint une formalité
indispensable pour qu’édits et ordonnances eussent force de loi.
[Illustration: LE QUAI DES AUGUSTINS (_la pointe de la cité et
le Louvre_) XVe SIÈCLE
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
En outre de cette formalité d’_enregistrement_ indispensable qui
forçait à compter avec lui, le Parlement s’était octroyé le droit de
_remontrances_, par lequel il pouvait manifester son opposition à une
décision ou ordonnance quelconque, à un traité avec une puissance
étrangère, et ce qui est assez particulier, il commença à exercer ce
droit de remontrance sous un monarque autoritaire, sous Louis XI,
alors que ce roi, pour les nécessités de sa politique, jugea à propos
d’abolir la _Pragmatique sanction de Charles VII_, qui avait réglé les
rapports de l’Église de France avec le Pape et supprimé nombre d’abus
sur les bénéfices ecclésiastiques, les _annales_, les _réserves_ et les
_expectatives_, par lesquelles la cour de Rome tirait de la France plus
d’un million de ducats chaque année.
[Illustration: LE TRÉSOR DES CHARTES, SACRISTIE DE LA
SAINTE-CHAPELLE]
Le roi Louis XI, qui généralement usait d’une justice expéditive et
peu formaliste, chargea son Parlement de juger un connétable de France
convaincu de trahison. C’était le comte de Saint-Pol, lequel, pour
arriver à se créer une souveraineté indépendante dans ses fiefs à
cheval sur les frontières de France et des pays flamands des Etats de
Bourgogne, trahissait à la fois France et Bourgogne, Louis XI et le
Téméraire, s’efforçait d’entretenir les vieilles querelles par ses
intrigues, et cherchait à réveiller la guerre anglaise.
Ses trames et trahisons découvertes, devenu l’ennemi de tous, il avait
cherché refuge à Mons sur les terres de Bourgogne. «Revenez sans
crainte, lui écrivit Louis XI, je suis accablé de tant d’affaires que
j’ai bien besoin d’une bonne tête comme la vôtre.»
Comme le connétable se doutait bien de ce que le roi voulait faire de
sa tête, il se gardait de se mettre entre ses mains, mais Charles le
Téméraire le fit prendre et le livra. Il fut jeté à la Bastille pendant
que le Parlement instruisait diligemment son procès.
Il tombait de haut ce dangereux seigneur, riche, puissant, possesseur
de fortes places, villes et châteaux bien pourvus de gens de guerre; il
n’avait fallu rien moins pour l’abattre que l’entente de Louis XI, de
Charles le Téméraire et d’Edouard d’Angleterre. «Il faut bien dire que
cette tromperesse fortune l’avoit regardé de son mauvais visage,» dit
Commines. Le connétable, depuis qu’on lui avait mis sous les yeux ses
propres lettres, livrées à Louis XI par le duc de Bourgogne et le roi
d’Angleterre, n’espérait plus guère.
Le 19 décembre 1475, rapporte Jean de Troyes, on vint réveiller le
prisonnier dans son cachot pour l’amener au Palais. On le fit monter
à cheval entre messire de Saint-Pierre chargé de sa garde depuis la
Flandre et le chevalier Robert d’Estouteville, prévôt de Paris, et on
l’amena sous bonne escorte jusqu’à la cour du May.
Le connétable fut conduit droit à la chambre criminelle du Parlement,
où il trouva le chancelier qui, par un discours l’exhortant à la
constance, lui enleva sa dernière espérance; puis le président Jehan
de Popincourt prit la parole: «Monseigneur, vous savez que par
l’ordonnance du roy, vous avez été constitué prisonnier, pour raison de
plusieurs cas et crimes à vous mis sus et imposez. Auxquelles charges
avez respondu et esté ouy en tout ce que vous avez voulu dire, et sur
tout avez baillé vos excusations, et, tout veu à bien grande et mure
délibération, je vous dis et déclare, que par arrest d’icelle cour
vous avez esté crimineux de crime de lèze-majesté, et comme tel estes
condamné par icelle cour à souffrir mort dedans le jour d’huy. C’est à
savoir que vous serez décapité devant l’ostel de cette ville de Paris,
et toutes vos seigneuries, revenues et aultres héritaiges et biens
déclarez acquis et confisquez au Roy nostre sire.»
Sans plus tarder, le connétable fut remis aux mains de quatre docteurs
en théologie pour être préparé à la mort; il lui fut chanté une messe,
et vers une heure de l’après-midi on le fit remonter à cheval pour s’en
aller subir sa peine devant l’Hôtel de ville «contre lequel il y avoit
un grand eschaffault dressé et au joignant d’iceluy on venoit par une
allée de bois à un aultre petit eschaffault là où il fut exécuté».
--«Trop avoir et trop savoir m’ont mis là où je suis!» dit le
connétable en soupirant. Il entra au Bureau de la ville, fit son
testament, reçut les consolations de son confesseur, et s’en alla
ensuite se mettre en oraisons sur le petit échafaud, tourné vers
l’église Notre-Dame, «longue oraison, en douloureux pleurs, et grant
contrition» à la vue d’une foule immense. Enfin le connétable ayant dit
deux mots au peuple pour se recommander à ses prières se mit à genoux
sur un carreau de laine aux armes de la ville et «incontinent petit
Jehan, le bourreau, saisit son espée dont il fist voller la teste de
dessus les espaules».
Deux ans après, le Parlement eut à instruire le procès d’un autre grand
seigneur, comblé de biens par Louis XI et qui maintes fois l’avait
trahi aussi, ne rentrant en grâce que pour préparer de nouvelles
trahisons. Quand la coupe fut pleine, Louis XI se montra impitoyable,
il pesa sur le Parlement, et le duc de Nemours, condamné, sortit de
sa cage de fer à la Bastille pour aller subir la décapitation sur
l’échafaud des halles. Celui-ci ne fut pas amené au palais. Messire
Jehan le Boulengier, premier président au Parlement, accompagné du
greffier de la cour criminelle, vint à la Bastille signifier sa
condamnation au patient.
On ne vit point sous Louis XI de ces réceptions de souverains et de ces
festins à la table de marbre, comme le Palais en compte tant dans ses
annales sous les règnes précédents. Louis XI n’est pas un roi de Paris,
c’est un roi de Tours où il habite son château de Plessis-lès-Tours le
bien gardé, plus souvent que les Tournelles de Paris.
A la Sainte-Chapelle, où il ne manquait pas de venir prier dans ses
passages à Paris, il fit, pour être un peu plus chez lui, construire le
petit oratoire que l’on voit entre deux contreforts du flanc méridional.
Dans la Grande salle en 1477, «le roy ayant en singulières
recommandations les saincts faits de sainct Louis et sainct
Charlemaigne, ordonna que leurs deux imaiges de pierre pieça mis et
assis en deux des pilliers de la grant salle, du rang des aultres roys
de France, fussent descendus, et voulut iceulx estre mis et posez au
bout de la dite grant salle, au long de la chapelle estant au bout»,
c’est-à-dire sur le côté de l’autel placé au fond de la Grande salle,
du côté donnant sur la rue de la Barillerie.
Aussitôt après la mort de Louis XI, dans la réaction qui s’ensuivit,
la Conciergerie du Palais reçut quelques-uns des conseillers du feu
roi, entre autres le principal instrument de ses vengeances et basses
œuvres, le fameux Olivier le Daim, ou le Diable comme le peuple
l’appelait, redouté et détesté de tous du vivant de son maître.
Il avait commencé par être le barbier de Louis; entré dans la confiance
du roi et devenu son conseiller, celui-ci l’avait fait comte de Meulan.
La roue avait tourné. Poursuivi par les princes longtemps comprimés,
on lui fit son procès en Parlement et l’on trouva très suffisamment de
prétextes pour le condamner.
Olivier le Daim pour qui la vie d’un homme avait toujours pesé très
peu et qui avait tant fait pendre, gehenner ou noyer dans sa vie,
accueillit la sentence de mort avec philosophie.
--Puisqu’il plaît ainsi à ces messieurs, dit-il, c’est bien,
baillez-moi confesseur!
Il monta en charrette dans la cour du palais et prit le long chemin de
Montfaucon. En route il fit arrêter le cortège, on crut qu’il voulait
faire quelques déclarations, mais il s’agissait seulement de petites
dettes qu’en homme régulier il voulait déclarer au greffier. Et bientôt
il était accroché à la Justice de Paris, à côté d’un de ses subordonnés
condamné avec lui.
[Illustration: PIGNON DE LA SAINTE-CHAPELLE RECONSTRUIT SOUS
CHARLES VIII]
Sous Charles VIII, il fut travaillé à une restauration du pignon de la
Sainte-Chapelle, modification complétée au temps de son successeur par
le grand degré à rampe douce accolé au flanc méridional.
Le Palais sous le roi Louis XII reçut de nombreux embellissements, on
donna à la Grande chambre la magnifique décoration qu’elle conserva
jusqu’à la Révolution; des bâtiments s’élevèrent sur les côtés du
vieux logis royal de saint Louis, enfin la cour de la Sainte-Chapelle,
déjà si belle, reçut un ornement de plus, le magnifique édifice de la
chambre des Comptes.
C’était au fond de la cour juste en face de la grande porte du palais,
une façade composée de trois pavillons irréguliers, présentant
au-dessus du rez-de-chaussée un étage de grandes et belles fenêtres
séparées par des statues dans des niches, un étage supérieur à hautes
lucarnes magnifiquement couronnées et reliées par une balustrade à
fleurs de lys, au-dessous d’immenses combles brandissant de grands et
superbes épis de faîtage.
Le pavillon de l’aile gauche possédait sur l’angle une jolie et fine
tourelle à deux étages; le pavillon de droite au comble moins haut
ouvrait au premier étage une large loggia à deux arcades surbaissées,
aux piliers décorés de statues, loggia surmontée d’une superbe lucarne
plus belle encore que les autres, soutenue latéralement par de légers
contreforts dessinant un pignon ajouré, orné de pinacles et de crochets.
Toute la façade était revêtue d’une riche décoration, dais ciselés,
écussons, frises de fleurs de lis et de dauphins alternés.
Les statues représentaient, avec leurs attributs traditionnels, la
Tempérance tenant une horloge et des lunettes, la Prudence un miroir et
un crible à la main, la Justice avec une épée, le Courage tenant une
tour et étouffant un serpent.
[Illustration: ENTRÉE DU GRAND DEGRÉ DE LA CHAMBRE DES COMPTES]
Pour compléter cette belle façade d’un si heureux dessin, silhouettant
de très hauts toits ardoisés et d’énormes cheminées, au pavillon de la
loggia venait aboutir un grand escalier extérieur, ou plutôt une grande
rampe couverte à quatre arcades du même style. Un charmant petit porche
en plein cintre se surmontait d’un gable élégant, au centre duquel
était sculpté l’écu de France ayant deux cerfs ailés pour supports,
avec le porc épic de Louis XII au-dessous. A la balustrade pleine,
comme à celle du reste de l’édifice, des L couronnées alternaient avec
les dauphins.
Fra Giocondo, Joconde l’architecte italien amené par Charles VIII, à
qui l’on s’est longtemps plu à attribuer tant de choses, a travaillé
à cette chambre des Comptes. Quel fut au juste son rôle dans la
construction, on l’ignore, mais ce qui est certain c’est que ce
charmant édifice, vraie merveille de grâce, une des dernières créations
de l’art purement français, n’est aucunement son œuvre, et d’ailleurs
était commencé avant son arrivée.
On eut à la Cité, à peu de distance l’une de l’autre, deux entrées
royales avec les cérémonies traditionnelles à Notre-Dame et au Palais.
La première le 6 novembre 1514 était l’entrée de la princesse Marie
d’Angleterre, sœur d’Henri VIII, jeune et superbe princesse de seize
ans, épousée par le quinquagénaire Louis XII peu de mois après la mort
d’Anne de Bretagne, sa _bretonne_ tant aimée dont la mort avait été
pour lui un si rude coup qu’il n’avait fait «huit jours durant que
larmoyer».
Les rues où le convoi d’Anne en janvier avait passé, virent en novembre
la belle Marie, en triomphant cortège, se diriger vers Notre-Dame, pour
de là s’en aller festoyer dans la Grande salle du Palais. A ces noces
royales à la table de marbre, quatre divertissements ou «entremets»
coupaient le repas; le premier était un phénix sur son bûcher, le
second monseigneur saint Georges à cheval combattant le dragon, le
troisième un porc épic et un léopard soutenant l’écu de France et le
quatrième le combat d’un coq, d’un mouton et d’un lièvre.
La seconde entrée royale fut trois mois après celle du roi chevalier
François Ier
Le roi Louis XII, dont la santé était assez précaire au temps de son
remariage n’avait pas longtemps résisté à l’existence de fêtes et de
plaisirs que lui fit mener la jeune princesse. Le 1er janvier 1515, il
était allé rejoindre Anne de Bretagne à Saint-Denis.
Le nouveau roi, François Ier, fit son entrée joyeuse le 15 février
suivant, «laquelle fut moult honorable et triomphante». Cette entrée
eut ceci de particulier qu’elle se fit aux flambeaux, la nuit ayant
pris le cortège dans la rue Saint-Denis. On admira beaucoup le jeune
roi vêtu tout de blanc d’argent, monté sur un magnifique destrier
qu’il faisait continuellement caracoler «en sorte que chacun s’en
émerveillait, comme des princes et seigneurs qui l’accompagnaient en
gros nombre et multitude de gens grandement accoutrez d’orfèvreries
à leurs devises. Et en bel ordre de marche le dit seigneur et sa
compagnie allèrent jusqu’à Notre-Dame de Paris et de là au Palais où
il fut faict de par ledit seigneur, en la manière accoutumée, un gros
et somptueux souper aux dicts princes et seigneurs. Et y soupèrent
et eurent leurs tables, le prévôt et les échevins et aucuns notables
personnages de la ville.»
[Illustration: LES MOULINS DE LA RIVIÈRE]
CHAPITRE VI
LE PALAIS AU XVIe SIÈCLE
Le Palais sous François Ier.--Semblançay.--Le procès du connétable
de Bourbon.--Le cartel de l’empereur.--Charles-Quint au palais.--La
Réforme.--Processions et supplices.--La tour de Montgommery.--La
très sainte Ligue.--Assassinat du président Brisson.--Jean Chastel
et Ravaillac.--Le palais envahi par le duc d’Epernon.--Premier
incendie du Palais.
[Illustration: ASSASSINAT DU PRÉSIDENT BRISSON]
Sur ce point de la Cité, la justice est tout à fait chez elle; le
Palais de la Cité au XVIe siècle a cessé d’être, même temporairement,
Palais royal; cédé complètement au Parlement et à l’administration
financière du royaume, il est le Palais de Justice.
Son histoire maintenant est celle du Parlement lui-même, histoire très
mouvementée par moments, au temps des querelles religieuses et dans les
périodes de luttes entre le droit populaire et le droit royal.
Le Palais désormais, au cours de ces luttes religieuses et civiles, va
plus que jamais continuer à subir le contre-coup des événements et
rester le théâtre orageux des grandes manifestations politiques.
Citadelle d’opposition, le plus souvent d’opposition bourgeoise,
raisonnable et sérieuse, qui combat lentement pour les libertés
nationales avec les armes du légiste,--citadelle brutalisée
quelquefois par l’émeute, par la sédition violente ou accablée par la
toute-puissance royale aux jours triomphants de la monarchie absolue.
Le Palais ne recevra plus la visite des rois que fort rarement,
seulement aux grandes occasions, pour les lits de justice, ou bien
lorsqu’il sera nécessaire que le roi donne de sa personne pour imposer
un édit.