Le duc de Bedford mourut en septembre 1435, et dix jours après trépassa

la reine Isabeau. A son tour la vieille reine, qui avait été pour

une si grosse part dans les malheurs du pays, finissait abandonnée

et méprisée, dans cet hôtel Saint-Paul, où s’était si lamentablement

traînée l’existence de Charles VI. Les Anglais, qu’elle avait si bien

servis, ne se mirent pas en frais de funérailles pour elle. Ce n’était

plus, pour eux, depuis longtemps, qu’un instrument inutile. Après

un service à Notre-Dame, on la déposa sans façon dans un bateau qui

descendit lentement la Seine. La barque s’arrêta sous les tours de la

Conciergerie, le cercueil passa la nuit dans ce palais, témoin des

fêtes de son entrée solennelle, puis reprit la rivière au petit jour

et sortit de Paris, dirigé sur Saint-Denis avec quelques serviteurs

seulement. On n’avait pas pris la route de terre par crainte des

partis français qui couraient déjà la campagne en Ile-de-France. En

vue de Saint-Denis, la barque toucha terre; quelques moines prirent le

cercueil et le portèrent aux caveaux de l’abbaye aux royales sépultures.

Juste en ce moment, le roi Charles VII, dont les armées faisaient tous

les jours de nouveaux progrès dans la reconquête du royaume, venait,

par le traité d’Arras, de faire sa paix avec la Bourgogne, le fils de

Jean Sans Peur, «mû par sa pitié pour le pauvre peuple du royaume,»

abandonnait l’alliance anglaise,--moyennant toutefois d’importants

avantages et en imposant d’assez dures et humiliantes conditions.

Paris aussi peu à peu se détachait du parti anglais, la misère était

revenue avec son cortège de maladies. Plus de blé dans les campagnes

ravagées par les soldats des deux partis, et après les soldats par

les bandes d’écorcheurs, de tard-venus et de pillards sans drapeau.

La famine sévissait; on repassait par toutes les horreurs des pires

époques. Des bandes de loups couraient les champs; la nuit, ils osaient

pénétrer dans Paris, par les berges de la Seine pour enlever des chiens

ou même des enfants. Une maladie pestilentielle ravageait villes et

campagnes; dans Paris seulement, en trois années, de 1435 à 1438, elle

emorta 50,000 personnes.

Maintenant Paris tournait ses regards vers les armées de Charles VII;

le duc Philippe ayant fait sa paix avec le roi des fleurs de lis,

les vieux partisans de Bourgogne n’avaient pas de raison pour être

plus Bourguignons que lui. Les vieilles haines s’apaisaient ou se

tournaient contre l’Anglais, qui se faisait plus oppresseur et plus dur

en constatant le changement. Se sentant trop peu nombreux pour garder

une ville hostile, les Anglais cherchaient à s’assurer la sécurité par

tous les moyens, en accrochant aux potences ceux qu’ils soupçonnaient

d’intelligences avec les armées françaises, et en exigeant des

magistrats et des bourgeois de nouveaux serments de fidélité.

Cependant, quelques-uns des plus hardis de ces bourgeois s’étaient déjà

mis en rapport avec le roi, offrant de lui remettre sa capitale s’il

accordait à tous amnistie complète et oubli des sanglantes séditions.

Charles VII promit l’oubli absolu du passé, et ces Parisiens, à la tête

desquels était un riche marchand nommé Michel de Lallier, s’entendirent

avec le connétable de Richemont, qui réunit rapidement le plus de

troupes possible pour surprendre les Anglais.

Le connétable, Dunois, le seigneur de l’Isle-Adam arrivèrent au jour

convenu, 15 avril 1436, près la porte Saint-Jacques, escaladèrent le

rempart avec des échelles qu’on leur passa. Ils tenaient enfin Paris!

Ils ouvrirent à leurs troupes cette porte Saint-Jacques, sur laquelle

ils arborèrent la bannière royale, et se répandirent par la ville aux

cris de: Ville gagnée!

Il y eut peu de tentatives de résistance par les rues; le peuple

s’armait, prenait la croix blanche et, conduit par les capitaines de

quartier, se jetait sur les Anglais. Ceux-ci abandonnèrent tous les

postes et firent retraite sur la Bastille, où tout aussitôt ils furent

investis.

Cette entrée fut une marche triomphale. Le connétable, qui s’était

attendu à plus de difficultés, remercia vivement les gens de Paris

et prit rapidement des mesures pour éviter tout pillage et toute

avanie aux bourgeois, ce à quoi il était assez urgent de pourvoir,

car beaucoup de l’armée, par âpreté de vengeance ou désir de gain,

se flattaient de l’espoir de piller un peu cette ville si difficile

à tenir. Quatre jours après, les Anglais de la Bastille, manquant de

vivres, remettaient la forteresse au connétable et s’en allaient la vie

sauve, emmenant avec eux les fonctionnaires, créatures et instruments

de l’Angleterre, l’évêque de Thérouanne, chancelier, les prévôts

et quelques autres, détestés des Parisiens, qui leur eussent fait

volontiers mauvais parti.

Charles VII ne fit son entrée dans la capitale reconquise qu’au mois

de novembre de l’année suivante; ce fut la même fête que six ans

auparavant pour l’entrée du petit roi Henri VI d’Angleterre; les mêmes

divertissements, les mêmes dais purent resservir. Mais l’entrée eut un

caractère militaire; Charles VII marchait armé de toutes pièces, sauf

le casque, à la tête de tous ses capitaines: le connétable, Dunois, le

comte de Vendôme. Celle qui avait tourné la fortune, Jehanne seule,

qu’on avait abandonnée au bûcher de Rouen, manquait à ce grand jour. Le

futur Louis XI, le Dauphin, alors âgé de dix ans, marchait à côté de

son père, revêtu d’une armure à sa taille.

«Quand le roy fut devant l’Hôtel-Dieu, ou environ, dit le _Bourgeois

de Paris_, on ferma les portes de l’église de Notre-Dame, et vint

l’évesque de Paris, lequel apporta un livre sur lequel le roi jura,

comme roi, qu’il tiendrait loyalement et bonnement tout ce que bon roy

devait.

«Après furent les portes ouvertes et entra dedans l’église et se vint

loger au Palais pour celle nuit; et fist-on moult grande joie celle

nuit, comme de bucciner, de faire feux emmy les rues, danser, manger et

boire et de sonner plusieurs instruments.»

Le populaire pouvait bien, par quelques joyeuses fêtes, essayer

d’oublier des souffrances qui devaient durer quelques années encore.

L’épidémie continuait ses ravages, les loups, et les écorcheurs plus

loups qu’eux, désolaient encore les environs, et la famine persistait.

Les Anglais, chassés de Paris, n’étaient pas loin, ils tenaient Meaux

et de là s’efforçaient d’affamer la capitale en coupant la route à tous

les arrivages de l’est, comme leurs garnisons de Normandie empêchaient

à l’ouest toute arrivée de subsistances. Meaux ne fut pris qu’en 1438;

les vivres purent passer; l’épidémie s’éloignait aussi vers le même

temps, et Charles VII, avec son terrible connétable de Richemont,

allait, à force de pendaisons, purger le sol de tous les routiers et

brigands qui l’infestaient, réformer le système militaire pour arriver

à créer, à la place des milices de la chevalerie féodale, une armée

régulière permanente.

Charles VII, qui voulait être un roi réformateur, s’empressa de

rétablir et de réorganiser le Parlement de Paris, auquel il avait réuni

son petit Parlement de Poitiers. La grande chambre compte alors trente

conseillers, quinze laïques et quinze ecclésiastiques; la chambre des

enquêtes en a quarante. Il institue pour les affaires criminelles la

chambre de la Tournelle, qui siégeait dans la _Tournelle_, bâtiment

accolé à la tour Bon-Bec, où se donnait la question. Ces offices

étaient soldés, les conseillers étaient appointés, la justice se

rendait gratuitement quant aux juges, à qui les plaideurs devaient

seulement quelques présents en nature, bouteilles de vins, pains de

sucre, épiceries, les fameuses épices, qui finirent par se convertir en

espèces sonnantes.

La puissance du Parlement allait grandir considérablement dans ce

palais que les rois devaient lui céder complètement; son double

caractère de corps judiciaire et administratif allait se préciser et

s’accentuer.

Dans l’ordre judiciaire, il décidait en appel de toutes les causes des

tribunaux royaux, seigneuriaux, ecclésiastiques et universitaires, et

il jugeait des _causes spéciales_, celles des pairs de France et du

domaine royal, et les grandes affaires spécialement portées devant lui.

[Illustration: ENTRÉE DU PALAIS, PRÈS DU PONT SAINT-MICHEL (INTÉRIEUR)]

Dans l’ordre administratif, les édits et ordonnances du roi devaient,

pour avoir force de loi, être enregistrés au Parlement. Ce fut d’abord

seulement un usage, qui s’était établi fort simplement. Un conseiller,

nommé Jean de Montluc, sous Philippe le Bel, avait pris l’habitude de

tenir registre des édits ou des jugements importants, ainsi que des

événements mémorables de son temps. Comme on eut l’occasion plus d’une

fois, pour vérifier des faits douteux, de recourir à ce registre du

vieux conseiller, on sentit la nécessité de le continuer officiellement

et régulièrement.

Jadis, au combat de Frêteval, Philippe-Auguste avait perdu son

chartrier, l’ensemble de ses chartes, archives, registres, terriers,

etc., qu’il avait avec lui dans ses bagages, ayant été pillé par les

soldats de Richard Cœur de Lion. Cette perte avait amené la création

d’un dépôt régulier de toutes les pièces d’archives dans la sacristie

de la Sainte-Chapelle appelée ainsi, nous l’avons vu, le _trésor des

Chartes_. On prit l’habitude, avant d’y envoyer tous les édits et

actes royaux, de les faire inscrire sur le registre du Parlement, et

bientôt l’usage, simple habitude de précaution, devint une formalité

indispensable pour qu’édits et ordonnances eussent force de loi.

[Illustration: LE QUAI DES AUGUSTINS (_la pointe de la cité et

le Louvre_) XVe SIÈCLE

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

En outre de cette formalité d’_enregistrement_ indispensable qui

forçait à compter avec lui, le Parlement s’était octroyé le droit de

_remontrances_, par lequel il pouvait manifester son opposition à une

décision ou ordonnance quelconque, à un traité avec une puissance

étrangère, et ce qui est assez particulier, il commença à exercer ce

droit de remontrance sous un monarque autoritaire, sous Louis XI,

alors que ce roi, pour les nécessités de sa politique, jugea à propos

d’abolir la _Pragmatique sanction de Charles VII_, qui avait réglé les

rapports de l’Église de France avec le Pape et supprimé nombre d’abus

sur les bénéfices ecclésiastiques, les _annales_, les _réserves_ et les

_expectatives_, par lesquelles la cour de Rome tirait de la France plus

d’un million de ducats chaque année.

[Illustration: LE TRÉSOR DES CHARTES, SACRISTIE DE LA

SAINTE-CHAPELLE]

Le roi Louis XI, qui généralement usait d’une justice expéditive et

peu formaliste, chargea son Parlement de juger un connétable de France

convaincu de trahison. C’était le comte de Saint-Pol, lequel, pour

arriver à se créer une souveraineté indépendante dans ses fiefs à

cheval sur les frontières de France et des pays flamands des Etats de

Bourgogne, trahissait à la fois France et Bourgogne, Louis XI et le

Téméraire, s’efforçait d’entretenir les vieilles querelles par ses

intrigues, et cherchait à réveiller la guerre anglaise.

Ses trames et trahisons découvertes, devenu l’ennemi de tous, il avait

cherché refuge à Mons sur les terres de Bourgogne. «Revenez sans

crainte, lui écrivit Louis XI, je suis accablé de tant d’affaires que

j’ai bien besoin d’une bonne tête comme la vôtre.»

Comme le connétable se doutait bien de ce que le roi voulait faire de

sa tête, il se gardait de se mettre entre ses mains, mais Charles le

Téméraire le fit prendre et le livra. Il fut jeté à la Bastille pendant

que le Parlement instruisait diligemment son procès.

Il tombait de haut ce dangereux seigneur, riche, puissant, possesseur

de fortes places, villes et châteaux bien pourvus de gens de guerre; il

n’avait fallu rien moins pour l’abattre que l’entente de Louis XI, de

Charles le Téméraire et d’Edouard d’Angleterre. «Il faut bien dire que

cette tromperesse fortune l’avoit regardé de son mauvais visage,» dit

Commines. Le connétable, depuis qu’on lui avait mis sous les yeux ses

propres lettres, livrées à Louis XI par le duc de Bourgogne et le roi

d’Angleterre, n’espérait plus guère.

Le 19 décembre 1475, rapporte Jean de Troyes, on vint réveiller le

prisonnier dans son cachot pour l’amener au Palais. On le fit monter

à cheval entre messire de Saint-Pierre chargé de sa garde depuis la

Flandre et le chevalier Robert d’Estouteville, prévôt de Paris, et on

l’amena sous bonne escorte jusqu’à la cour du May.

Le connétable fut conduit droit à la chambre criminelle du Parlement,

où il trouva le chancelier qui, par un discours l’exhortant à la

constance, lui enleva sa dernière espérance; puis le président Jehan

de Popincourt prit la parole: «Monseigneur, vous savez que par

l’ordonnance du roy, vous avez été constitué prisonnier, pour raison de

plusieurs cas et crimes à vous mis sus et imposez. Auxquelles charges

avez respondu et esté ouy en tout ce que vous avez voulu dire, et sur

tout avez baillé vos excusations, et, tout veu à bien grande et mure

délibération, je vous dis et déclare, que par arrest d’icelle cour

vous avez esté crimineux de crime de lèze-majesté, et comme tel estes

condamné par icelle cour à souffrir mort dedans le jour d’huy. C’est à

savoir que vous serez décapité devant l’ostel de cette ville de Paris,

et toutes vos seigneuries, revenues et aultres héritaiges et biens

déclarez acquis et confisquez au Roy nostre sire.»

Sans plus tarder, le connétable fut remis aux mains de quatre docteurs

en théologie pour être préparé à la mort; il lui fut chanté une messe,

et vers une heure de l’après-midi on le fit remonter à cheval pour s’en

aller subir sa peine devant l’Hôtel de ville «contre lequel il y avoit

un grand eschaffault dressé et au joignant d’iceluy on venoit par une

allée de bois à un aultre petit eschaffault là où il fut exécuté».

--«Trop avoir et trop savoir m’ont mis là où je suis!» dit le

connétable en soupirant. Il entra au Bureau de la ville, fit son

testament, reçut les consolations de son confesseur, et s’en alla

ensuite se mettre en oraisons sur le petit échafaud, tourné vers

l’église Notre-Dame, «longue oraison, en douloureux pleurs, et grant

contrition» à la vue d’une foule immense. Enfin le connétable ayant dit

deux mots au peuple pour se recommander à ses prières se mit à genoux

sur un carreau de laine aux armes de la ville et «incontinent petit

Jehan, le bourreau, saisit son espée dont il fist voller la teste de

dessus les espaules».

Deux ans après, le Parlement eut à instruire le procès d’un autre grand

seigneur, comblé de biens par Louis XI et qui maintes fois l’avait

trahi aussi, ne rentrant en grâce que pour préparer de nouvelles

trahisons. Quand la coupe fut pleine, Louis XI se montra impitoyable,

il pesa sur le Parlement, et le duc de Nemours, condamné, sortit de

sa cage de fer à la Bastille pour aller subir la décapitation sur

l’échafaud des halles. Celui-ci ne fut pas amené au palais. Messire

Jehan le Boulengier, premier président au Parlement, accompagné du

greffier de la cour criminelle, vint à la Bastille signifier sa

condamnation au patient.

On ne vit point sous Louis XI de ces réceptions de souverains et de ces

festins à la table de marbre, comme le Palais en compte tant dans ses

annales sous les règnes précédents. Louis XI n’est pas un roi de Paris,

c’est un roi de Tours où il habite son château de Plessis-lès-Tours le

bien gardé, plus souvent que les Tournelles de Paris.

A la Sainte-Chapelle, où il ne manquait pas de venir prier dans ses

passages à Paris, il fit, pour être un peu plus chez lui, construire le

petit oratoire que l’on voit entre deux contreforts du flanc méridional.

Dans la Grande salle en 1477, «le roy ayant en singulières

recommandations les saincts faits de sainct Louis et sainct

Charlemaigne, ordonna que leurs deux imaiges de pierre pieça mis et

assis en deux des pilliers de la grant salle, du rang des aultres roys

de France, fussent descendus, et voulut iceulx estre mis et posez au

bout de la dite grant salle, au long de la chapelle estant au bout»,

c’est-à-dire sur le côté de l’autel placé au fond de la Grande salle,

du côté donnant sur la rue de la Barillerie.

Aussitôt après la mort de Louis XI, dans la réaction qui s’ensuivit,

la Conciergerie du Palais reçut quelques-uns des conseillers du feu

roi, entre autres le principal instrument de ses vengeances et basses

œuvres, le fameux Olivier le Daim, ou le Diable comme le peuple

l’appelait, redouté et détesté de tous du vivant de son maître.

Il avait commencé par être le barbier de Louis; entré dans la confiance

du roi et devenu son conseiller, celui-ci l’avait fait comte de Meulan.

La roue avait tourné. Poursuivi par les princes longtemps comprimés,

on lui fit son procès en Parlement et l’on trouva très suffisamment de

prétextes pour le condamner.

Olivier le Daim pour qui la vie d’un homme avait toujours pesé très

peu et qui avait tant fait pendre, gehenner ou noyer dans sa vie,

accueillit la sentence de mort avec philosophie.

--Puisqu’il plaît ainsi à ces messieurs, dit-il, c’est bien,

baillez-moi confesseur!

Il monta en charrette dans la cour du palais et prit le long chemin de

Montfaucon. En route il fit arrêter le cortège, on crut qu’il voulait

faire quelques déclarations, mais il s’agissait seulement de petites

dettes qu’en homme régulier il voulait déclarer au greffier. Et bientôt

il était accroché à la Justice de Paris, à côté d’un de ses subordonnés

condamné avec lui.

[Illustration: PIGNON DE LA SAINTE-CHAPELLE RECONSTRUIT SOUS

CHARLES VIII]

Sous Charles VIII, il fut travaillé à une restauration du pignon de la

Sainte-Chapelle, modification complétée au temps de son successeur par

le grand degré à rampe douce accolé au flanc méridional.

Le Palais sous le roi Louis XII reçut de nombreux embellissements, on

donna à la Grande chambre la magnifique décoration qu’elle conserva

jusqu’à la Révolution; des bâtiments s’élevèrent sur les côtés du

vieux logis royal de saint Louis, enfin la cour de la Sainte-Chapelle,

déjà si belle, reçut un ornement de plus, le magnifique édifice de la

chambre des Comptes.

C’était au fond de la cour juste en face de la grande porte du palais,

une façade composée de trois pavillons irréguliers, présentant

au-dessus du rez-de-chaussée un étage de grandes et belles fenêtres

séparées par des statues dans des niches, un étage supérieur à hautes

lucarnes magnifiquement couronnées et reliées par une balustrade à

fleurs de lys, au-dessous d’immenses combles brandissant de grands et

superbes épis de faîtage.

Le pavillon de l’aile gauche possédait sur l’angle une jolie et fine

tourelle à deux étages; le pavillon de droite au comble moins haut

ouvrait au premier étage une large loggia à deux arcades surbaissées,

aux piliers décorés de statues, loggia surmontée d’une superbe lucarne

plus belle encore que les autres, soutenue latéralement par de légers

contreforts dessinant un pignon ajouré, orné de pinacles et de crochets.

Toute la façade était revêtue d’une riche décoration, dais ciselés,

écussons, frises de fleurs de lis et de dauphins alternés.

Les statues représentaient, avec leurs attributs traditionnels, la

Tempérance tenant une horloge et des lunettes, la Prudence un miroir et

un crible à la main, la Justice avec une épée, le Courage tenant une

tour et étouffant un serpent.

[Illustration: ENTRÉE DU GRAND DEGRÉ DE LA CHAMBRE DES COMPTES]

Pour compléter cette belle façade d’un si heureux dessin, silhouettant

de très hauts toits ardoisés et d’énormes cheminées, au pavillon de la

loggia venait aboutir un grand escalier extérieur, ou plutôt une grande

rampe couverte à quatre arcades du même style. Un charmant petit porche

en plein cintre se surmontait d’un gable élégant, au centre duquel

était sculpté l’écu de France ayant deux cerfs ailés pour supports,

avec le porc épic de Louis XII au-dessous. A la balustrade pleine,

comme à celle du reste de l’édifice, des L couronnées alternaient avec

les dauphins.

Fra Giocondo, Joconde l’architecte italien amené par Charles VIII, à

qui l’on s’est longtemps plu à attribuer tant de choses, a travaillé

à cette chambre des Comptes. Quel fut au juste son rôle dans la

construction, on l’ignore, mais ce qui est certain c’est que ce

charmant édifice, vraie merveille de grâce, une des dernières créations

de l’art purement français, n’est aucunement son œuvre, et d’ailleurs

était commencé avant son arrivée.

On eut à la Cité, à peu de distance l’une de l’autre, deux entrées

royales avec les cérémonies traditionnelles à Notre-Dame et au Palais.

La première le 6 novembre 1514 était l’entrée de la princesse Marie

d’Angleterre, sœur d’Henri VIII, jeune et superbe princesse de seize

ans, épousée par le quinquagénaire Louis XII peu de mois après la mort

d’Anne de Bretagne, sa _bretonne_ tant aimée dont la mort avait été

pour lui un si rude coup qu’il n’avait fait «huit jours durant que

larmoyer».

Les rues où le convoi d’Anne en janvier avait passé, virent en novembre

la belle Marie, en triomphant cortège, se diriger vers Notre-Dame, pour

de là s’en aller festoyer dans la Grande salle du Palais. A ces noces

royales à la table de marbre, quatre divertissements ou «entremets»

coupaient le repas; le premier était un phénix sur son bûcher, le

second monseigneur saint Georges à cheval combattant le dragon, le

troisième un porc épic et un léopard soutenant l’écu de France et le

quatrième le combat d’un coq, d’un mouton et d’un lièvre.

La seconde entrée royale fut trois mois après celle du roi chevalier

François Ier

Le roi Louis XII, dont la santé était assez précaire au temps de son

remariage n’avait pas longtemps résisté à l’existence de fêtes et de

plaisirs que lui fit mener la jeune princesse. Le 1er janvier 1515, il

était allé rejoindre Anne de Bretagne à Saint-Denis.

Le nouveau roi, François Ier, fit son entrée joyeuse le 15 février

suivant, «laquelle fut moult honorable et triomphante». Cette entrée

eut ceci de particulier qu’elle se fit aux flambeaux, la nuit ayant

pris le cortège dans la rue Saint-Denis. On admira beaucoup le jeune

roi vêtu tout de blanc d’argent, monté sur un magnifique destrier

qu’il faisait continuellement caracoler «en sorte que chacun s’en

émerveillait, comme des princes et seigneurs qui l’accompagnaient en

gros nombre et multitude de gens grandement accoutrez d’orfèvreries

à leurs devises. Et en bel ordre de marche le dit seigneur et sa

compagnie allèrent jusqu’à Notre-Dame de Paris et de là au Palais où

il fut faict de par ledit seigneur, en la manière accoutumée, un gros

et somptueux souper aux dicts princes et seigneurs. Et y soupèrent

et eurent leurs tables, le prévôt et les échevins et aucuns notables

personnages de la ville.»

[Illustration: LES MOULINS DE LA RIVIÈRE]

CHAPITRE VI

LE PALAIS AU XVIe SIÈCLE

Le Palais sous François Ier.--Semblançay.--Le procès du connétable

de Bourbon.--Le cartel de l’empereur.--Charles-Quint au palais.--La

Réforme.--Processions et supplices.--La tour de Montgommery.--La

très sainte Ligue.--Assassinat du président Brisson.--Jean Chastel

et Ravaillac.--Le palais envahi par le duc d’Epernon.--Premier

incendie du Palais.

[Illustration: ASSASSINAT DU PRÉSIDENT BRISSON]

Sur ce point de la Cité, la justice est tout à fait chez elle; le

Palais de la Cité au XVIe siècle a cessé d’être, même temporairement,

Palais royal; cédé complètement au Parlement et à l’administration

financière du royaume, il est le Palais de Justice.

Son histoire maintenant est celle du Parlement lui-même, histoire très

mouvementée par moments, au temps des querelles religieuses et dans les

périodes de luttes entre le droit populaire et le droit royal.

Le Palais désormais, au cours de ces luttes religieuses et civiles, va

plus que jamais continuer à subir le contre-coup des événements et

rester le théâtre orageux des grandes manifestations politiques.

Citadelle d’opposition, le plus souvent d’opposition bourgeoise,

raisonnable et sérieuse, qui combat lentement pour les libertés

nationales avec les armes du légiste,--citadelle brutalisée

quelquefois par l’émeute, par la sédition violente ou accablée par la

toute-puissance royale aux jours triomphants de la monarchie absolue.

Le Palais ne recevra plus la visite des rois que fort rarement,

seulement aux grandes occasions, pour les lits de justice, ou bien

lorsqu’il sera nécessaire que le roi donne de sa personne pour imposer

un édit.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 9 / 38 段