de Bourgogne qui devaient amener la mort de l’un et de l’autre, les
guerres entre Armagnacs et Bourguignons. Pendant des années la guerre
civile tourne autour de Paris, ou sévit dans la ville gagnée au parti
de Bourgogne. Le duc Jean sans Peur s’appuie sur la démagogie, sur
les bouchers, sur les écorcheurs de Caboche et en bien des journées
sinistres les Cabochiens se font massacreurs, égorgent par la ville ou
dans les prisons les malheureux signalés comme Armagnacs.
Dans cette anarchie sanglante, les cabochiens de la commune de 1413
tentent parfois de se souvenir d’Etienne Marcel, et font rédiger par
les hommes politiques du parti des ordonnances de réformes, que le
Dauphin vient promulguer dans un lit de justice tenu en la chambre
du Parlement; mais la violence dans la confusion des factions et des
intérêts règne toujours en maîtresse et se livre à tous les excès,
suivant les péripéties de cette lutte qui s’éternise et se fait de plus
en plus farouche.
Paris est menacé ou pris tantôt par l’un, tantôt par l’autre parti,
mais de cœur il est surtout bourguignon, exécrant tout ce qui touche
au parti contraire et poussant la haine des Armagnacs jusqu’à devenir
Anglais. Car les Anglais, trouvant l’occasion bonne, se sont précipités
encore une fois sur cette France déchirée, qui semble courir au
suicide. Azincourt recommence Poitiers, avec des conséquences pires.
Le désastre d’Azincourt est de 1415, tout ce que l’armée victorieuse,
épuisée, avait pu faire d’abord, avait été de se rembarquer avec
son butin. Puis, la lutte entre les princes continuant, les Anglais
reparaissaient, se jetaient sur la Normandie et s’y établissaient
fortement.
Peu de temps après la bataille d’Azincourt, Paris eut la visite de
l’empereur d’Allemagne Sigismond qui revenait du concile de Constance
et cherchait à arranger les affaires du Saint-Siège, tiraillé entre
un pape et trois antipapes. Ce voyage fut l’occasion de l’arrivée
de nombreux princes accourant à Paris pour recevoir fastueusement
l’empereur.
[Illustration: LES TOURS DE LA CONCIERGERIE]
On le festoya au Palais et on le logea au Louvre où il eut un jour la
fantaisie d’offrir un festin à des dames, demoiselles et bourgeoises
de Paris. Il en vint «jusqu’à environ six-vingts» qui ne furent pas
très satisfaites, paraît-il, de la cuisine impériale et qui firent
peu d’honneur au repas «pour la force des épices. Après dîner, celles
qui savaient chanter chantaient aucunes chansons. On dansa ensuite et
avant de laisser partir les dames, l’empereur offrit à chacune un petit
anneau d’or».
Un jour, l’empereur s’en alla au Palais pour entendre plaider la
Chambre du Parlement. Les conseillers après l’avoir remercié du très
grand honneur, le firent asseoir au siège royal. Aussitôt les avocats,
un instant interrompus par cette visite imprévue, reprirent leur
plaidoirie.
Il s’agissait dans la cause de décider à qui reviendrait la
sénéchaussée de Beaucaire, sur laquelle deux plaideurs prétendaient
avoir droit. L’un d’eux ayant démontré que nul ne pouvait tenir cet
office s’il n’était auparavant chevalier, son concurrent, simple
écuyer, allait être débouté. Alors l’empereur intervint. Il fit
approcher l’écuyer, lui demanda en latin s’il voulait recevoir la
chevalerie. Sur sa réponse affirmative, l’empereur tira son épée et le
fit incontinent chevalier. Les conseillers ne purent faire autrement
que d’adjuger l’office à ce nouveau chevalier, tout en maugréant au
dedans de la contrainte.
En 1418, par la porte Saint-Germain-des-Prés que leur livra Perrinet
Leclerc, les Bourguignons surprirent Paris. Leur entrée fut le signal
des plus épouvantables violences; ceux des Armagnacs notables que la
populace ne massacra point dès le premier jour furent enfermés à la
Conciergerie du Palais, au Louvre, au Châtelet... Toutes les prisons
de Paris, jusqu’aux plus petites, se trouvèrent pleines de malheureux
entassés.
Le connétable d’Armagnac était au nombre des prisonniers de la
Conciergerie avec le chancelier de Marle, plusieurs évêques, des
seigneurs, des membres du Parlement.
[Illustration: ANCIENNE COUR DE LA CONCIERGERIE]
A la nouvelle de l’entrée des Bourguignons, le prévôt de Paris,
Tanneguy du Châtel, avait pu courir prendre le petit Dauphin, futur
Charles VII, et l’avait emporté, enveloppé dans les draps de son lit
à la Bastille. Le connétable d’Armagnac avait eu le temps de se jeter
hors de chez lui et de se réfugier dans la maison d’un artisan son
voisin; mais, dénoncé ou découvert, il fut enlevé de sa cachette et
mené au Palais avec d’autres saisis dans leur lit ou trouvés cachés
dans leurs caves.
Leur prison ne dura guère, les bouchers de Caboche et les forcenés
conduits par le bourreau Capeluche se précipitèrent sur ces prisons
pour tout massacrer. Le prévôt bourguignon de Paris essaya bien
un instant d’empêcher la tuerie qui se préparait; mais devant le
déchaînement de cette populace enragée qui ne voulait rien entendre et
menaçait d’égorger ceux qui oseraient parler de pitié, il recula: «Mes
amis, faites ce qu’il vous plaira.»
Aussitôt les diverses bandes de massacreurs se jetèrent sur les
diverses prisons et en forcèrent les portes, par le feu quelquefois,
quand elles étaient trop solides ou quelque peu défendues. Les
prisonniers du grand Châtelet se défendirent courageusement pendant
deux journées d’assaut avant d’être forcés, égorgés sur les tours,
brûlés dans les bâtiments incendiés, ou précipités d’en haut sur les
piques des assaillants d’en bas, au milieu des rires féroces.
«Et ne laissèrent en prison de Paris, sinon au Louvre pour ce que
le roi y était, quelque prisonnier qu’ils ne tuassent par feu ou
par glaive,» dit le bourgeois de Paris dans sa chronique. Les morts
entassés dans des tombereaux ou attachés par les pieds à des cordes et
traînés sur les pavés, étaient menés jusqu’aux portes de la ville et
jetés tout simplement dans les champs.
Les prisons du Palais, où étaient les prisonniers de marque, furent
assaillies les premières. Aux cris de: «Tuez ces chiens, ces traîtres
Arminaz qui ont vendu le royaume de France aux Anglais!» les
massacreurs enfoncent les portes de la Conciergerie, fouillent toute
la prison, pénètrent partout et y tuent tout ce qu’ils trouvent, même
des malheureux qui n’avaient rien à démêler avec Armagnac ou Bourgogne,
même de pauvres prisonniers pour dettes, ce qui se verra aussi plus
tard, au même endroit, aux massacres de septembre 92.
Là périrent le connétable d’Armagnac, le chancelier de France de Marle,
l’évêque de Constance son fils, et plusieurs capitaines. Ils furent
égorgés dans une cour de derrière, entre le logis royal et les jardins,
où probablement leurs gardiens les avaient fait reculer à l’approche
des meurtriers; leurs corps dépouillés furent jetés dans la cour du
May, après que les assassins, par dérision, eussent, en enlevant
une bande de peau, dessiné la croix de Bourgogne sur le corps du
connétable. Les cadavres restèrent exposés deux jours entiers au pied
du grand perron de marbre, furent repris ensuite par des malandrins et
traînés par les rues en recevant mille outrages.
Pendant ce temps, les Anglais enlevaient la Normandie place après
place, et venaient à bout après un long siège de la ville de Rouen. Ils
prenaient Pontoise et touchaient presque Paris.
Puis après quelques mois de troubles, de négociations et de batailles,
les événements se précipitent. Le meurtre du duc d’Orléans est vengé
par l’assassinat de Jean sans Peur, dans l’entrevue avec le dauphin
Charles au pont de Montereau. Les Bourguignons, du coup, se jettent
dans l’alliance anglaise pour «faire guerre mortelle à Monseigneur le
Dauphin et à ceux de son parti», tandis que se traitent des accords
particuliers entre Isabeau de Bavière et le roi d’Angleterre, par
lesquels le malheureux Charles donne à Henri V d’Angleterre la main
de sa fille Catherine, et le déclare régent et héritier de France; le
dauphin Charles, trahi par sa mère, étant débouté de son héritage
«considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés au dit
royaume de France par Charles, soit disant dauphin du Viennois».
Ce traité qui préparait la réunion du royaume de France à la couronne
d’Angleterre et organisait le gouvernement par le régent Henri V
d’Angleterre, fut approuvé en assemblée solennelle de l’Université, du
corps de ville et des notables bourgeois de Paris, et enregistré en
Parlement selon les formes accoutumées. La France se trouvait coupée
en deux tronçons, dont l’un avec Paris obéissait au roi d’Angleterre,
régent pour Charles VI, et l’autre, au delà de la Loire, demeurait
au dauphin Charles qui se préparait à bien défendre le reste de son
héritage.
[Illustration: ANCIENS CACHOTS DE LA CONCIERGERIE DÉMOLIS SOUS LA
RESTAURATION]
Le roi d’Angleterre ayant épousé Catherine de France à Troyes, prit
Sens, Montereau et Melun, vint faire le 1er décembre 1420 son entrée
solennelle dans Paris où ses troupes occupaient tous les postes
importants, Louvre, Bastille, Vincennes et l’hôtel de Nesle, ce dernier
hôtel habité par Isabeau de Bavière, toujours en fêtes et galantes
occupations, malgré tous les fléaux et désastres, pendant que le
malheureux Charles VI végétait entre deux accès à l’hôtel Saint-Paul.
Le roi de France, le roi d’Angleterre et les deux reines, c’est-à-dire
Isabeau de Bavière et sa fille, les ducs de Clarence et de Bedford,
frères d’Henri V, le nouveau duc de Bourgogne Philippe le Bon, à la
tête d’un long cortège de seigneurs français et anglais, trouvèrent,
comme à toutes les entrées royales, les rues encourtinées et parées
depuis la porte Saint-Denis jusqu’à Notre-Dame.
Le peuple, qui espérait en avoir fini bientôt avec toutes les calamités
et les misères de ces interminables guerres, criait: Noël! sur le
passage du nouveau régent. «Jamais, dit le _Bourgeois de Paris_,
princes ne furent reçus à plus grant joye qu’ils furent, car ils
encontraient par toutes les rues processions de prestres revestus de
chappes et de surpliz, chantant _Te Deum laudamus_ ou _Benedictus qui
venit_.»
Dans les rues les gens d’Église présentaient aussi aux rois leurs
reliquaires à baiser. Le cortège, avant d’arriver à Notre-Dame, trouva
la rue de la Calandre occupée par des «eschaffaux» de cent pas de long,
touchant aux murs du Palais, sur lesquels fut représenté au vif, un
«moult piteux mystère de la passion de Notre-Seigneur selon qu’elle
est figurée sur la clôture du chœur de Notre-Dame de Paris, et n’estoit
homme qui veist le mystère à qui le cœur n’apiteast.»
Le régent se logea au châtel du Louvre, prenant en mains le
gouvernement effectif du royaume, renvoyant la reine Isabeau à ses
fêtes et laissant le pauvre Charles VI retourner à l’hôtel Saint-Paul
pour traîner, presque abandonné, les restes de sa misérable existence.
Henri V fit appeler solennellement Charles duc de Touraine «soi-disant
dauphin» à la table de marbre du Palais, pour y répondre du meurtre du
duc Jean sans Peur; puis la cour du Parlement le déclara «ennemi du
royaume, indigne de succéder à toutes seigneuries venues ou à venir
et mêmement de la succession et attente qu’il avait à la couronne de
France».
Henri V tint cour magnifique au Louvre, très entouré de ducs et princes
ainsi que de gens d’Église des deux nations. Entre temps il allait à
ses armées qui guerroyaient contre celles du Dauphin; il fut pris de
maladie au cours d’une expédition vers la Bourgogne attaquée par le
Dauphin et s’en revint bientôt mourir au château de Vincennes.
Alors les voûtes de Notre-Dame durent accueillir le corps de ce roi
anglais, pour des obsèques solennelles, après lesquelles son convoi fut
dirigé par Rouen et Abbeville sur Calais. Le corps mis sur un chariot
à quatre chevaux, en haut duquel était couchée l’effigie du roi en
cuir bouilli et peint, portant la couronne et le sceptre, fit ce long
voyage accompagné d’un grand cortège de princes, de chevaliers, avec
des prêtres qui, nuit et jour, chevauchant, cheminant ou s’arrêtant,
chantaient sans cesser l’office des morts.
Charles VI suivit de très près Henri V au tombeau, il décéda le 22
octobre 1422, à l’hôtel Saint-Paul. Il était mort abandonné de la reine
Isabeau, délaissé de tous; sa dépouille s’en alla reposer à Saint-Denis
après le service à l’église Notre-Dame, accompagnée des gens de sa
maison, de l’Université, du Parlement, des bourgeois et du populaire de
Paris en grande multitude, mais sans aucun prince français, et conduite
seulement par le duc de Bedford, régent de France.
A Saint-Denis le roi d’armes accompagné de plusieurs hérauts et
poursuivants, ayant crié sur la fosse: «_Dieu veuille avoir pitié et
merci de l’âme de très haut et très excellent prince Charles, roi de
France, sixième de ce nom_,» ajouta aussitôt: «_Dieu donne bonne vie
à Henri, par la grâce de Dieu roi de France et d’Angleterre, notre
souverain seigneur!_»
Le peuple de Paris qui souffrait depuis si longtemps des calamités
sans nombre amenées par la folie de Charles VI, des malheurs publics
engendrés par le malheur du roi, pleurait pourtant au passage de ce
funèbre cortège, qui semblait le convoi des funérailles de la monarchie
française.--«Très cher prince, disaient les bonnes gens, jamais nous
n’en aurons vu si bon! nous n’aurons plus jamais que guerre puisque tu
nous as laissés, tu vas au repos, nous demeurons en tribulations et
douleur!»
Quelle misère pourtant dans ces dernières années pour ce malheureux
peuple! La guerre partout, les ravages et les déprédations des troupes
et des routiers de tous les partis par les campagnes, les discordes et
les haines dans la ville, avec leurs excès, leurs explosions de rage
meurtrière. Et par une suite naturelle, la famine, venant s’ajouter à
tous ces maux! Le blé était monté à un prix inabordable aux pauvres
gens, le pain, le vin manquaient. «Il y avait si très grant presse à
l’huys des boulangers, que nul ne le croirait qui ne l’auroit veu. Les
malheureux mangeoient ce que les pourceaux ne daignaient manger, ils
mangeaient trognons de choux sans pain et sans cuire, les herbettes des
champs sans pain et sans sel.»
[Illustration: PORCHE SUPÉRIEUR DE LA SAINTE-CHAPELLE]
Pour comble on avait eu le très grand hiver de 1420, durant lequel il
avait gelé et neigé jusqu’après Pâques, ajoutant le supplice du froid à
celui de la faim, et apportant un surcroît de maladies à toutes celles
qu’engendre la misère.
Pendant ces années de souffrances horribles, les maladies tuent par
centaines, tous les jours, ces pauvres gens tombés au dernier degré
de la désespérance. L’épidémie a des repos, des sommeils, puis des
réveils soudains aux mauvaises saisons, aux grands froids, aux grandes
chaleurs; elle enlève, dit-on, jusqu’à cinquante mille personnes en
1418.
Paris allait rester Anglais une quinzaine d’années. Il est vrai
qu’après ces lugubres temps de la fin du lugubre règne de Charles VI,
il y eut une accalmie dans les malédictions qui l’accablaient, une
amélioration dans l’existence matérielle et que sous la domination
anglaise les factions cessèrent de s’entre-déchirer. La guerre se
continuait en province, sans grande vigueur, tantôt éloignée, tantôt
tournant assez près de Paris, mais Paris en était préservé.
Charles VII, le troisième des fils de Charles VI qui eût porté le titre
de Dauphin, deux étant morts avant leur vingtième année, venait de
se faire sacrer à Poitiers et, simple roi de Bourges, se maintenait
difficilement, dans quelques provinces à lui, soutenant fort mollement
une cause en perdition que beaucoup croyaient bien désespérée.
Paris, après son accès de tristesse aux funérailles de Charles VI,
parut prendre son parti du changement de dynastie et accepter le roi
Anglais. Le régent Bedford reçut, en assemblée solennelle, le serment
de fidélité à Henri VI des présidents et conseillers du Parlement, de
l’évêque de Paris et de l’Université, des prévôts, des échevins et des
notables bourgeois, et ce même serment de fidélité dut ensuite être
prêté entre les mains du prévôt de Paris et du prévôt des marchands,
par tous les habitants de la ville convoqués à la maison municipale.
Il faut dire, pour expliquer cette acceptation de la domination
anglaise, que ce roi Henri VI, un enfant de quelques mois, était
le petit-fils de Charles VI, né de Catherine de France, la sœur du
Dauphin, mariée en exécution du traité de Troyes, et par conséquent
presque un fils de France. On pouvait aussi l’opposer au Dauphin, qui
donnait alors peu d’espérance, prince léger, peu aimé et surtout très
calomnié.
Puis la vie si longtemps comprimée, redevenue plus facile, reprit son
cours; avec la tranquillité relative dans la France coupée en deux,
pendant la période de presque inaction du Dauphin, le travail reprend,
le commerce renaît. On fait au régent, quand il revient de ses voyages
dans les provinces du Nord, des réceptions solennelles comme jadis aux
sires des fleurs de lis; ce sont mêmes tapisseries aux rues jusqu’à
Notre-Dame, mêmes harangues des échevins, mêmes divertissements sur le
parcours des cortèges, mêmes représentations de mystères au Châtelet.
Le duc de Bedford, régent de France, s’établissait à l’hôtel des
Tournelles en face de l’hôtel Saint-Paul. Il avait d’abord occupé le
Palais de la Cité, puis considérant l’état de choses comme définitif,
comptant bien garder Paris, il achetait des terrains autour des
Tournelles, faisait bâtir, et agrandissait considérablement l’hôtel
destiné à devenir plus tard la demeure de Charles VII.
La reine Isabeau s’était figuré qu’elle allait continuer pendant la
minorité du jeune prince cette existence d’intrigues si longtemps menée
pour le malheur de tous; mais le régent Bedford, très courtoisement,
mais très nettement, mit bien vite l’ancienne amie de côté et la laissa
dans son hôtel essayer d’oublier les jours de sa puissance. L’âge était
venu, avec l’obésité qui empâte la taille et gâte les attraits de
jadis; Isabeau restait galante et continuait, imperturbable au milieu
des événements, à inventer des modes nouvelles, des robes merveilleuses
et des coiffures extravagantes.
Cependant, tout à coup, ce dauphin Charles qu’on méprisait avait secoué
son inertie; il avait réuni des armées qui s’avançaient, conduites par
de rudes capitaines, entraînées par la vaillante bergère de Lorraine,
la sainte guerrière, archange féminin que l’excès des malheurs de la
France avait suscité, et qui relevait l’oriflamme abaissée.
Ce Paris anglais de Bedford et d’Henri VI apprit tout à coup les
défaites des Anglais sous Orléans, l’étonnante succession de victoires
de Jeanne d’Arc et la marche sur Reims, où Charles VII dans tout
l’appareil de sa puissance nouvelle, entouré de son armée victorieuse,
se faisait sacrer et oindre de la sainte ampoule dans les formes
traditionnelles, au milieu de l’enthousiasme général des peuples
réveillés.
De Reims, Jeanne d’Arc et Charles VII marchaient sur Paris, enlevant
toutes les places. Les Parisiens surpris par cette marche triomphale,
ébranlés peut-être par ces miraculeux coups de fortune, virent à la fin
d’août 1429 se déployer dans la plaine, sous Montmartre et Saint-Denis,
l’armée de Charles VII. On ne sait trop quel revirement le succès d’un
brusque assaut aurait pu produire dans la grande ville, où pourtant
l’Université, le Parlement, le corps de ville et les vieux partisans de
Bourgogne restaient fidèles au roi anglais.
L’échec de l’attaque des Français à la porte Saint-Honoré, la blessure
de Jeanne d’Arc firent renoncer Charles VII et les capitaines à
l’entreprise jugée pour le moment trop grosse et trop difficile, et
l’armée se retira.
Peu après, la fortune étant revenue aux Anglais, avec la prise et le
martyre de Jeanne d’Arc, le duc de Bedford amena le jeune roi anglais
à Paris pour répondre au sacre de Charles VII par le couronnement
solennel du roi Henri VI, qui était alors un enfant de neuf ans.
L’entrée se fit le 2 décembre 1431 dans les formes accoutumées, par la
porte Saint-Denis décorée selon l’usage et couverte presque entièrement
par un immense écu aux armes de la ville. Le prévôt des marchands et
les échevins vêtus de rouge reçurent le jeune roi, et portèrent le dais
au-dessus de lui quand, les discours entendus, il se mit en marche le
long de la rue Saint-Denis splendidement parée.
En tête du cortège le populaire admirait neuf chevaliers et neuf dames
figurant les neuf preux et les neuf preuses; après eux venaient des
hérauts d’armes et des trompettes; quatre évêques entourant le petit
roi et enfin quantité de seigneurs. A la fontaine de la Trinité:
«syrènes s’esbattant sous un lys qui jetait du vin et du lait par ses
fleurs et ses boutons, combat d’hommes sauvages, ensuite échafauds
sur lesquels les confrères de la Trinité représentèrent le mystère
de la nativité du Christ, avec la fuite en Égypte et le massacre par
le cruel roy Hérode de sept vingt quatre milliers d’enfants mâles».
Autre spectacle au Châtelet, spectacle allégorique où l’on voyait un
enfant de la taille du jeune roi, avec deux couronnes sur la tête,
entouré d’un côté par princes et seigneurs de France et de l’autre par
seigneurs d’Angleterre.
Tout le long de la route les porteurs du dais changeaient, les échevins
le laissaient aux drapiers, il passait ensuite aux épiciers, aux
changeurs, aux orfèvres, aux merciers, aux pelletiers, aux bouchers,
etc...
Quinze jours après, le petit roi vint processionnellement du Palais à
Notre-Dame où il fut sacré par son oncle le cardinal de Winchester.
Après le sacre il y eut festin en la Grande salle. Jamais festin ne fut
plus mal ordonné, même celui donné par Charles VI en la même salle pour
l’entrée d’Isabeau, où la cohue finit en bousculade.
[Illustration: LE LOGIS ROYAL (DE SAINT-LOUIS OU PHILIPPE LE BEL),
CÔTÉ]
Cette fois, on avait laissé la foule pénétrer dès le matin dans la
Grande salle, «le commun de Paris y était entré, les uns pour voir,
les autres pour gourmander, les autres pour piller ou dérober viandes
ou autre chose». Les larrons s’y trouvaient en nombre et profitaient
largement du désordre. Quand le petit roi et les seigneurs furent
assis à la grande table, cette foule, irrespectueuse et malveillante,
ne put ou ne voulut s’ouvrir pour les membres de l’Université et du
Parlement, pour les échevins qui, au milieu des cris et du tumulte,
recevaient des poussées si violentes, qu’ils tombaient l’un sur l’autre
par quatre-vingts ou cent à la fois. «Et là besoingnoient les larrons.»
Quand ces invités parvinrent aux tables qui leur étaient réservées,
il leur fallut disputer la place à des savetiers, moutardiers ou
aides-maçons, qui mangeaient tranquillement le festin à leur place et à
peine parvenait-on à en faire lever un ou deux, qu’il s’en asseyait six
ou huit d’un autre côté...
Et encore la cuisine à ces tables laissait-elle à désirer, la «plupart
des viandes ayant été cuites le jeudi auparavant», dit le _Bourgeois
de Paris_. Et il ajoute que les malades de l’Hôtel-Dieu dirent qu’ils
«n’avaient jamais vu plus pauvres reliefs que ceux qu’on leur envoya».
Ce _Bourgeois de Paris_ se fait l’écho du mécontentement qui commence
à poindre. Il se plaint que le sacre n’ait point fait aller le
commerce autant que l’on s’y attendait. Les Anglais ne se sont pas
mis en dépenses, les orfèvres, les batteurs d’or et gens de _tous
joyeux métiers_, ont vendu plus maintes fois à l’occasion de mariages
bourgeois, qu’en ces journées du sacre. Enfin, pour achever de
mécontenter Paris, les Anglais firent peu de largesses et le petit roi
quitta la ville sans faire aucuns biens, «comme délivrer prisonniers,
faire cheoir maltôtes, impositions, gabelles, etc.».
[Illustration: LE CORPS D’ISABEAU DE BAVIÈRE CONDUIT A SAINT-DENIS]