Le Dauphin de son côté réunissait diligemment ses forces et arrivait

sous la ville. A la fin de juin il était au pont de Charenton et

menaçait Paris du côté de l’Est, tandis que vers le nord et l’ouest,

Anglais et Navarrais tenaient les champs. Charles de Navarre

poursuivait ses trames, négociait avec les uns et les autres,

attendant l’occasion de faire son profit des fautes de tous et des

malheurs de ce pays ravagé, de ce royaume en dissolution.

[Illustration: UNE DES CHEMINÉES DE LA GRANDE SALLE]

Tout juillet se passa ainsi dans une attente fiévreuse. Un jour une

bataille s’engagea en ville entre les Parisiens et des soudards

anglo-navarrais que la Commune avait pris à sa solde; ils furent

chassés par les Parisiens, mais prirent leur revanche le lendemain

en massacrant, dans une embuscade tendue en plaine, une colonne de

bourgeois sortie de Paris pour aller les combattre.

Acculé aux dernières extrémités, le prévôt des marchands, qui sentait

les Parisiens lui échapper et se détacher de la cause communale, ne se

voyait plus qu’une ressource, se mettre complètement entre les mains

de Charles le Mauvais et y mettre Paris avec lui. Mais il fallait se

livrer complètement et supprimer tout ce qui pouvait être hostile ou

faire obstacle au roi de Navarre.

L’accord dut se faire entre ces hommes dans une situation désespérée et

Charles le Mauvais, qui n’attendait que ce moment et comptait, appuyé

sur Paris, se faire régent du royaume et peut-être roi.

Ce qui est certain, c’est que, instruits de l’accord conclu, des

partisans de la cause royale, enfermés dans Paris, et des bourgeois

clairvoyants détachés de la cause de Marcel, risquèrent aussi le

tout pour le tout, afin d’empêcher le prévôt de livrer la ville aux

Anglo-Navarrais.

Le 31 juillet 1358 le prévôt des marchands, accompagné de gens bien

à lui, fit une tournée aux portes de la ville, afin de tout préparer

pour l’exécution du complot et d’assurer la remise de ces portes aux

gens du roi de Navarre. Les soupçons s’élevaient déjà contre lui,

les capitaines des portes Saint-Denis et Saint-Martin refusèrent

énergiquement de livrer les clefs des postes qu’ils avaient en garde à

Josseran de Mâcon, trésorier du roi de Navarre, et Marcel repoussé dut

continuer son tour des remparts.

Pendant ce temps, l’échevin Jean Maillart, quartenier du quartier

Saint-Denis, naguère ami et compagnon de Marcel récemment brouillé avec

lui, et qui suivait de près les agissements du prévôt, comprenant que

le moment d’en finir était venu, monta à cheval avec son frère Simon,

avec deux gentilshommes du parti du Dauphin, Pépin des Essarts et Jean

de Charny, et quelques gens résolus pour essayer d’émouvoir le peuple

en faveur de la Cause royale.

Cette troupe marchant la bannière de France déployée, en criant:

Montjoie Saint-Denis, au roi et au duc! se grossissait du peuple

soulevé par les discours de Maillart annonçant à tous que le prévôt

voulait livrer la ville aux Anglais et aux Navarrais.

La nuit était venue pendant la course de Marcel de porte en porte et

ses négociations avec les chefs de poste; il était déjà tard lorsque

Jean Maillart et sa troupe accourant des Halles ameutées débouchèrent

à la porte Saint-Antoine. Le temps pressait, au même moment Etienne

Marcel en obtenait les clefs du chef de poste. Jean Maillart aborda

résolument Marcel; après un court colloque entre les deux anciens

compères et une violente querelle entre les gens de Marcel et les

survenants, les épées se mirent de la partie. La lutte ne fut pas

longue quoique Marcel «qui était fort armé et avait le bassinet en

tête», disent les chroniqueurs, se défendit fortement, mais Maillart ou

Jean de Charny, d’un coup de hache sur la tête, l’abattit sur les corps

de quelques-uns des siens tués en même temps.

Le peuple accourait de tous les côtés à la porte Saint-Antoine

acclamant les auteurs de cette contre-révolution si audacieusement et

si rapidement opérée. Le lendemain, Maillart rassembla les Parisiens

aux Halles, harangua le populaire retourné complètement par la nouvelle

de la trahison tramée par son ancienne idole Etienne Marcel. On courait

sus aux anciens chefs de la Commune, Charles Toussac et les autres

échevins; ils étaient emprisonnés ou massacrés par ceux qui naguère les

suivaient.

Les corps d’Etienne Marcel et de ceux qui avaient péri furent portés

à Sainte-Catherine du Val des Ecoliers et jetés nus sur le préau, là

même où peu de mois auparavant ils avaient fait jeter les corps des

maréchaux de Champagne et de Normandie massacrés au Palais.

Le surlendemain, le Dauphin entrait dans Paris à la tête de ses

troupes et proclamait une amnistie générale, sauf certaines exceptions

concernant quelques échevins ou bourgeois des plus compromis, amis de

Marcel ou agents du roi de Navarre.

Le souvenir des transes cruelles par lesquelles il était passé dans

cette terrible année, de l’envahissement du Palais par les factieux

et du meurtre de ses officiers égorgés à ses pieds, n’était pas pour

rendre le séjour du Palais de la Cité fort agréable au Dauphin. Aussi,

quand il fut devenu le roi Charles V dit le Sage, sacré à Reims en

1364, abandonna-t-il ce palais à son Parlement et à ses gens de

justice, pour s’en aller fixer sa résidence à l’hôtel Saint-Paul,

à l’est de la ville dans la nouvelle enceinte, vaste agglomération

de logis divers qu’il avait achetés ou construits, et luxueusement

aménagés.

[Illustration: ESCALIER DESCENDANT DE LA GRANDE SALLE A LA SALLE

SAINT-LOUIS]

[Illustration: LES MOULINS ENTRE LE PONT NOTRE-DAME ET LA GRÈVE]

CHAPITRE V

LE PALAIS AU PARLEMENT

Le roi Charles V quitte le Palais pour l’hôtel Saint-Paul.--La

visite de l’empereur d’Allemagne.--Grandes fêtes, festins

et divertissements.--Les troubles de la minorité de Charles

VI.--Les Maillotins.--Isabeau de Bavière.--Le festin de la Grande

salle troublé par l’envahissement du populaire.--L’occupation

anglaise.--Réorganisation du Parlement par Charles VII.--Le palais

sous Louis XI et Louis XII.--Construction de la Chambre des Comptes.

[Illustration: DIVERTISSEMENTS EN LA GRANDE SALLE]

Le roi Charles V habite l’hôtel Saint-Paul ou le Louvre qu’il a

réédifié et où, pour recevoir les livres de la bibliothèque du Palais,

il a fait aménager la Tour de la librairie. Désormais le Palais de

la Cité n’est plus que le domaine des officiers de sa justice et des

administrations; cependant, en vertu de sa vieille illustration et en

raison des vastes proportions de sa Grande salle, il reste toujours le

lieu des grandes solennités aux occasions importantes.

Les cruels événements de sa jeunesse, les périls courus à Paris et

toutes les difficultés du commencement de son règne, avaient mûri le

dauphin Charles et fait de lui un roi sage et un politique, d’ailleurs

par caractère et par la faiblesse de sa santé, éloigné des folles

équipées chevaleresques, s’appliquant avec intelligence à la bonne

administration de son royaume, ordonnant prudemment ses finances et ses

armements, soignant ses alliances.

Quand il eut en 1378 la visite de l’empereur d’Allemagne Charles IV,

venu pour traiter des projets d’alliance, c’est au Palais que le roi

reçut son hôte et le logea. On a, dans les _Grandes Chroniques de

Saint-Denis_, le récit très détaillé de toutes les fêtes et cérémonies

qui eurent lieu pendant le séjour impérial. Le jour de l’entrée

solennelle, après le défilé d’un cortège extraordinairement magnifique

dans la cour du May, où l’on n’avait laissé entrer que les plus grands

seigneurs, le roi souhaita la bienvenue à l’empereur, devant le grand

perron de marbre, au bas duquel une chaise couverte de drap d’or avait

été préparée pour l’hôte impérial alors malade d’un accès de goutte.

Après les discours et les embrassades, l’empereur fut porté en sa

chaise jusqu’à ses appartements, préparés dans l’ancien logis royal.

L’empereur occupait les chambres d’apparat, la chambre verte, la

chambre lambrissée de bois d’Irlande, au premier étage des bâtiments;

son fils, le roi des Romains, occupait les chambres des reines de

France au-dessous, tandis que Charles V se logeait au-dessus, dans les

chambres à galetas établies par le roi Jean son père, celles mêmes

où, vingt ans auparavant, les maréchaux de Normandie et de Champagne

avaient été égorgés.

Le lendemain, qui était la veille de l’Epiphanie, l’empereur malade

restant en sa chambre, son fils le roi des Romains alla entendre vêpres

à la Sainte-Chapelle, merveilleusement illuminée; puis il y eut festin

d’apparat dans la Grande salle drapée d’étendards, «noblement parée et

ordonnée avec si grand multitude de varlets tenant grande foison de

torches, qu’on voyait aussi clair dans ladite salle qu’au plein jour».

Un grand dais s’étendait au-dessus de la table de marbre où soupaient

rois, princes, ducs et évêques; les autres seigneurs occupaient

d’autres tables, au nombre de huit cents à mille chevaliers, sans

compter multitude d’autres en très grande presse. Après le repas, le

roi, les princes, les évêques et les chevaliers, «tant comme il en put

entrer», allèrent en la chambre du Parlement «parée toute à fleurs de

lys et grandement allumée», entendre les ménestrels en prenant vins et

épices.

Charles V, qui portait grande dévotion aux reliques de la

Sainte-Chapelle, et, selon Christine de Pisan, était «très inquisitif

de toutes vertueuses choses», et montrait de sa propre main, chaque

année, le jour du vendredi saint, la vraie croix au peuple, ne pouvait

manquer d’amener son hôte aux précieux reliquaires.

Le jour de l’Epiphanie, l’empereur, porté dans sa chaise ou hissé

à bras, «à très grand’peine et grevance de son corps», dans les

escaliers, alla adorer les reliques de la Sainte-Chapelle; il assista

ensuite à une messe solennelle, à la suite de laquelle le roi, après

avoir fait porter par trois chevaliers des offrandes d’or, d’argent et

de myrrhe, monta à la sainte châsse et fit baiser les reliques par tous

les princes et gens de l’empereur.

Nouveau festin de plus grand apparat encore que celui de la veille

dans la Grande salle. A la table de marbre prirent place, sous un ciel

de drap d’or aux armes de France, le roi, l’empereur et le roi des

Romains, flanqués d’évêques et d’archevêques; un grand dais recouvrait

toute la table et par derrière les piliers et fenestrages étaient

houssés de drap d’or.

Ce n’étaient partout, au-dessus des tables que dais de veluyau

(velours) et draps d’or, draperies et tapisseries aux murailles. «Et

est à savoir, disent les _Grandes Chroniques de Saint-Denis_, que la

salle du grand palais était parée de tapis de haute lisse, à images

tout autour si bien ordonnées et si à point mises que les rois qui sont

de pierre tout autour n’étaient point occupés ni empêchés de voir.»

Il y avait trois dressoirs à vins très richement parés, garnis, le

premier de vaisselle d’or, de pots et flacons d’argent émaillés;

le second de vaisselle d’argent dorée et le troisième de vaisselle

d’argent blanche. «Et mangea bien dans ladite par le rapport qu’en

firent les hérauts, huit cents chevaliers sans les autres gens. Et

combien que le roi avait ordonné quatre assiettes et quatre paires de

mets, toutefois pour la grevance de l’Empereur, qui trop longtemps eut

sis à table, en fit le roi oter une assiette et n’en servit-on que de

trois qui furent de trois paires de mets.»

Entre la table de marbre et les dressoirs avait été ménagé un

espace défendu de bonnes barrières où, comme entremets, on donna la

représentation de «_L’Histoire et ordonnance comment Godefroy de

Bouillon conquit la sainte cité de Jérusalem_».

Aux angles de la salle du Palais, deux coins réservés, bien enclos,

formaient comme les coulisses où se préparait le spectacle. Des

coulisses de gauche sortit une nef de mer toute gréée avec ses

voiles et ses mâts, ses châteaux d’avant et d’arrière. Sur cette nef

«peinte et habillée très richement et très plaisamment», on voyait

Pierre l’Ermite et Godefroy de Bouillon, avec onze chevaliers revêtus

d’anciens harnais de guerre du temps des Croisades, portant écus et

bannières aux armes du royaume de Jérusalem. Des gens cachés dans

l’intérieur de la nef la faisaient mouvoir «si légèrement qu’il

semblait que ce fût nef flottant sur l’eau», et l’amenèrent au milieu

de la salle, devant la grande table.

Les coulisses de droite laissèrent paraître la cité de Jérusalem, une

ville fermée de murailles à créneaux et de tours garnies de Sarrasins

armés, avec bannières et pennons. Cette énorme décoration, mue aussi

par des gens cachés à l’intérieur, fut amenée devant la grande table,

en face de la nef de Godefroy de Bouillon. «Et lors descendirent ceux

de la nef et par belle et bonne ordonnance vinrent donner assaut à

ladite cité et longuement l’assaillirent et y eut bon esbattement de

ceux qui montaient à assaut à échelles. Finalement montèrent dessus

ceux de la nef et conquirent la cité, et jetaient hors ceux qui étaient

en habits de Sarrasins en mettant sus les bannières de Godefroy et des

autres.»

La nuit était venue quand le festin et les divertissements prirent fin.

La foule était si serrée dans la grande salle, sauf autour des tables

royales protégées de barrières bien gardées, que l’Empereur, porté dans

sa chaise, eut grand’peine à regagner ses appartements, pendant que le

roi et les princes allaient tenir réception en la chambre du Parlement.

Le séjour de l’Empereur fut une longue suite de fêtes et de visites

aux châteaux royaux, au Louvre, à l’hôtel Saint-Paul, aux châteaux de

Vincennes et de Beauté, où le pauvre souverain, toujours malade, se

faisait porter en chaise.

Il avait quitté le palais pour aller loger au Louvre. Pour cela, un

grand bateau était venu le chercher à la pointe du Palais. C’était «un

grand batel fait et ordonné en manière de maison où sont salles et

deux chambres, tout à cheminées». L’embarcation était richement ornée

et parée, les chambres des lits à courtines et ciels étaient meublées

comme une maison, «dont l’empereur et ses gens, quand ils furent

dedants et l’eurent vu, s’en donnèrent grande merveille et y prenaient

grande plaisance». C’est dans le même bateau, qu’au grand plaisir des

Parisiens réunis sur les rives ou penchés à toutes les fenêtres des

maisons du grand Pont et du pont Notre-Dame, l’empereur fut conduit

ensuite à l’hôtel Saint-Paul.

Deux ans après mourait le roi Charles V, dont la sage administration,

l’économie et la prévoyance avaient pu réparer les brèches faites

par les désastres et faire oublier les épouvantables calamités du

commencement du règne. Son fils Charles VI avait douze ans. Avec les

troubles de la régence, les discussions des princes, la folie du roi,

la guerre civile et la reprise de la guerre anglaise, une nouvelle ère

de misères et de malheurs, plus longue et plus douloureuse, allait

s’ouvrir pour le pays destiné à descendre par secousses violentes

jusqu’au plus profond de l’abîme.

Dans l’histoire du Palais, nous voyons la cour du May servir de cadre

à la scène finale de l’affaire des Maillotins, soulèvement causé,

comme toujours, par des levées d’impôts, et qui fit assez craindre aux

princes oncles du roi le retour aux idées de la grande révolte de 1358,

pour les engager à une répression cruelle.

Quand on eut jeté la terreur dans Paris et décapité, pendu ou noyé à

tort et à travers,--parmi lesquelles exécutions celles de notables

bourgeois, de conseillers qui s’étaient, pour le bien public, entremis

entre les séditieux et le pouvoir,--les princes voulurent jouer la

comédie de la magnanimité. Ils firent rassembler, dans la cour du

Palais, les bourgeois compromis et les familles de ceux qui étaient

encore en prison, attendant leur sort. Un trône et des sièges au haut

du perron avaient été préparés pour le roi et les princes ses oncles;

le chancelier Pierre d’Orgemont dans un long réquisitoire énuméra «les

grands et mauvais et merveilleux cas de crimes et délits commis et

perpétrés par tout presque le peuple de Paris, dignes de très grandes

punitions». Ce discours et la mise en scène terrible qui l’accompagnait

étreignirent de terreur le cœur des assistants; quand cette terreur

eut été bien portée au comble, les oncles du roi intervinrent et se

jetèrent aux genoux du jeune Charles VI, pendant que, de toutes parts,

les malheureux bourgeois criaient: Miséricorde! Le petit roi parut

alors se laisser attendrir par les prières des princes et daigna

changer les peines criminelles en peines civiles, en amendes énormes

montant à la moitié des biens des bourgeois poursuivis.

[Illustration: LA FLÈCHE MODERNE DE LA SAINTE CHAPELLE]

Hélas, ce petit roi de quatorze ans, à qui ses oncles venaient de

faire jouer le rôle de monarque courroucé, en le faisant rentrer à

Paris par la brèche, par un pan abattu des murailles de la remuante et

séditieuse cité, ce petit roi dont la minorité fut gravement troublée

par le fait de ses oncles, les ducs d’Anjou, de Berry, de Bourgogne

et de Bourbon, qui se disputaient le pouvoir, mettant pour cela gens

d’armes aux champs, pillant, ravageant et empêchant les vivres d’entrer

à Paris,--il allait, frappé de catastrophes personnelles, être la

cause de malheurs effroyables pour la France. Sa minorité devait

durer toute sa vie, les longues années de sa démence, sauf de courts

intervalles pendant lesquels, en retrouvant la raison, il ne pouvait

guère qu’assister en spectateur impuissant au déroulement des tragédies

lamentables commencées.

En attendant la catastrophe initiale qui ne devait pas tarder, le jeune

roi épousa, en 1387, Isabeau de Bavière, destinée à être aussi funeste

à la France que les ducs oncles du roi.

La Grande salle du Palais a dans ses fastes les fêtes données à

l’occasion de l’entrée solennelle de la reine en 1389. Après les fêtes

populaires tout le long de la route et le service à Notre-Dame, la

reine fut conduite, pour les fêtes princières, au Palais où le roi

l’attendait.

Le lendemain de l’entrée, Isabeau de Bavière fut sacrée par

l’archevêque de Rouen, dans la Sainte-Chapelle, et conduite ensuite en

la Grande salle pour un merveilleux festin offert aux dames, et dont la

pompe devait effacer celle des festins d’apparat de Charles V.

A la grande table de marbre, renforcée d’une grosse planche de chêne

épaisse de quatre pouces, s’assirent le roi en surcot vermeil fourré

d’hermine, une couronne d’or sur le chef, et la reine couronnée aussi,

des prélats et des princesses; aux autres tables prirent place cinq

cents damoiselles du plus haut rang, toutes belles et superbement

parées, servies par des seigneurs non moins brillants.

Les entremets ne furent pas moins merveilleux et notables que ceux

du festin offert par Charles V à l’Empereur. Au milieu de la salle

avait été élevé un chastel de charpente haut de quarante pieds, formé

de quatre tours en carré avec une tour plus haute au centre. Cette

construction figurait la ville de _Troie la grande_ et la tour du

milieu particulièrement le palais d’Ilion. Le roi Priam, le preux

Hector son fils, et les Troyens se préparaient à défendre ce chastel

contre l’armée des Grecs, conduite par les rois qui avaient assis

leur camp et planté leurs pennons armoriés autour des murailles; on

voyait arriver, mue par des hommes cachés, une nef portant une centaine

d’hommes d’armes qui se joignaient à ceux du camp pour monter à

l’assaut de _Troie la grande_.

[Illustration: COUR SOUS LA CONCIERGERIE AVANT LA RECONSTRUCTION DES

BATIMENTS DU QUAI]

Et c’eût été pour le roi et les dames «très grand plaisance à voir si

cils qui avaient à jouer pussent avoir joué». Mais par malheur les

mesures pour le bon ordre avaient été mal prises, et les consignes

peu observées, de sorte que cette noble et si étincelante assemblée

était devenue très vite cohue confuse, et que la grande salle s’était

remplie outre mesure de gens, seigneurs, bourgeois et populaire qui, se

pressant, se bousculant et s’étouffant les uns les autres pour mieux

voir, empêchèrent bientôt le divertissement de continuer et finirent

par mettre en péril les tables elles-mêmes.

Dans la grande presse, des gens se trouvaient mal de chaleur et

d’autres criaient presque écrasés, enfin les barrières furent rompues

et le flot de la foule gagna les tables du festin. Malgré les efforts

des gens du roi, dans ce tumulte inouï, les survenants, par derrière,

poussaient toujours ceux des premiers rangs. A la table royale la dame

de Coucy s’évanouit, et la reine Isabeau était sur le point de faire

comme elle, si bien qu’il fallut briser une verrière au-dessus de sa

tête pour faire entrer un peu d’air.

Enfin, sous une secousse violente de la foule, l’une des tables du côté

de la Grande chambre du Parlement fut renversée, dames et demoiselles

en grands atours n’eurent que le temps de se lever pour n’être pas

jetées à terre parmi la vaisselle et les débris des mets. Dans ce

désarroi général il était impossible de songer à continuer festins

et jeux dramatiques. On y renonça, le roi se leva de table pour se

retirer, avec princes et princesses, ce qui ne put se faire qu’à

grand’peine dans l’horrible presse.

Bien des dames à demi étouffées durent se faire porter à leurs hôtels

en ville, d’autres demeurèrent au Palais. La reine et la plus grande

partie des dames, en litières ou sur leurs palefrois, escortées de la

foule brillante des seigneurs, s’en allèrent en un cortège de plus de

mille chevaux, par les ponts surchargés, par les rues grouillantes

de populaire en fête, gagner l’hôtel Saint-Paul, tandis que le roi

s’embarquait à la pointe des jardins du Palais et s’y faisait conduire

en un bateau pavoisé.

Les fêtes continuèrent à l’hôtel Saint-Paul, dans la grande cour duquel

avait été construite pour la circonstance une très haute salle de

charpente parée d’étoffes magnifiques. On y festina plus tranquillement

plusieurs jours de suite, on y dansa la première nuit jusqu’à l’aube.

Dans des lices préparées devant Sainte-Catherine du Val des Ecoliers,

entourées de loges et de hourds charpentés pour la reine et les dames,

qui vinrent là «chacune en très grand arroi» se donnèrent des joutes

brillantes qui durèrent trois jours. Elles furent un peu gênées par la

poussière le premier jour, il était venu tant de chevaliers de tous

les pays, la foule des chevaux était si grande que bien des détails

du tournoi étaient perdus dans cette «grande poudrière». Aussi, pour

y obvier, fit-on venir aux secondes joutes deux cents porteurs d’eau,

qui arrosaient le champ entre chaque course. Le roi qui était très

«_chevalereux_» prit une part brillante au tournoi.

La ville de Paris fit en cette occasion de superbes présents au roi,

à la reine, ainsi qu’à la nouvelle épousée du duc de Touraine, frère

du roi, plus tard duc d’Orléans, cette douce et malheureuse Valentine

de Milan, qui avait fait sa première entrée à Paris en même temps

qu’Isabeau. C’étaient coupes, nefs d’or, grands flacons, plats et pots

d’or, lampes d’argent, écuelles et tasses d’argent, etc...

Quarante bourgeois des plus notables, vêtus d’un drap tout pareil, les

offrirent au roi en sa chambre, sur une litière portée par deux hommes

«appareillés comme hommes sauvages». Les présents destinés à la reine

lui furent amenés par d’autres bourgeois parés de même, en une litière

portée par deux hommes costumés l’un en ours, l’autre en licorne,

tandis qu’une troisième litière était conduite chez la duchesse de

Touraine par deux Sarrasins au visage noirci.

Mais le temps de la catastrophe approchait. Les événements funestes

devaient se suivre rapidement, la tentative d’assassinat de Pierre de

Craon sur le connétable de Clisson, l’insolation qui frappa Charles VI

déjà malade, près du Mans, pendant la marche de l’expédition entreprise

contre le duc de Bretagne pour venger ce meurtre, la démence du roi,

sa première guérison, puis le terrible bal des hommes sauvages ou

des Ardents, où le roi faillit périr avec cinq compagnons, sous un

déguisement d’étoupes de lin dans lequel ils étaient cousus, et qui

prit feu aux torches des valets.

Aux obsèques célébrées à Notre-Dame des quatre jeunes seigneurs brûlés

vifs en cette fête, le roi fut repris subitement d’un accès de sa

frénésie et retomba dans cette démence intermittente qui devait le

tenir misérable et impuissant toute sa vie, avec de courtes périodes de

lucidité.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 7 / 38 段