sous la ville. A la fin de juin il était au pont de Charenton et
menaçait Paris du côté de l’Est, tandis que vers le nord et l’ouest,
Anglais et Navarrais tenaient les champs. Charles de Navarre
poursuivait ses trames, négociait avec les uns et les autres,
attendant l’occasion de faire son profit des fautes de tous et des
malheurs de ce pays ravagé, de ce royaume en dissolution.
[Illustration: UNE DES CHEMINÉES DE LA GRANDE SALLE]
Tout juillet se passa ainsi dans une attente fiévreuse. Un jour une
bataille s’engagea en ville entre les Parisiens et des soudards
anglo-navarrais que la Commune avait pris à sa solde; ils furent
chassés par les Parisiens, mais prirent leur revanche le lendemain
en massacrant, dans une embuscade tendue en plaine, une colonne de
bourgeois sortie de Paris pour aller les combattre.
Acculé aux dernières extrémités, le prévôt des marchands, qui sentait
les Parisiens lui échapper et se détacher de la cause communale, ne se
voyait plus qu’une ressource, se mettre complètement entre les mains
de Charles le Mauvais et y mettre Paris avec lui. Mais il fallait se
livrer complètement et supprimer tout ce qui pouvait être hostile ou
faire obstacle au roi de Navarre.
L’accord dut se faire entre ces hommes dans une situation désespérée et
Charles le Mauvais, qui n’attendait que ce moment et comptait, appuyé
sur Paris, se faire régent du royaume et peut-être roi.
Ce qui est certain, c’est que, instruits de l’accord conclu, des
partisans de la cause royale, enfermés dans Paris, et des bourgeois
clairvoyants détachés de la cause de Marcel, risquèrent aussi le
tout pour le tout, afin d’empêcher le prévôt de livrer la ville aux
Anglo-Navarrais.
Le 31 juillet 1358 le prévôt des marchands, accompagné de gens bien
à lui, fit une tournée aux portes de la ville, afin de tout préparer
pour l’exécution du complot et d’assurer la remise de ces portes aux
gens du roi de Navarre. Les soupçons s’élevaient déjà contre lui,
les capitaines des portes Saint-Denis et Saint-Martin refusèrent
énergiquement de livrer les clefs des postes qu’ils avaient en garde à
Josseran de Mâcon, trésorier du roi de Navarre, et Marcel repoussé dut
continuer son tour des remparts.
Pendant ce temps, l’échevin Jean Maillart, quartenier du quartier
Saint-Denis, naguère ami et compagnon de Marcel récemment brouillé avec
lui, et qui suivait de près les agissements du prévôt, comprenant que
le moment d’en finir était venu, monta à cheval avec son frère Simon,
avec deux gentilshommes du parti du Dauphin, Pépin des Essarts et Jean
de Charny, et quelques gens résolus pour essayer d’émouvoir le peuple
en faveur de la Cause royale.
Cette troupe marchant la bannière de France déployée, en criant:
Montjoie Saint-Denis, au roi et au duc! se grossissait du peuple
soulevé par les discours de Maillart annonçant à tous que le prévôt
voulait livrer la ville aux Anglais et aux Navarrais.
La nuit était venue pendant la course de Marcel de porte en porte et
ses négociations avec les chefs de poste; il était déjà tard lorsque
Jean Maillart et sa troupe accourant des Halles ameutées débouchèrent
à la porte Saint-Antoine. Le temps pressait, au même moment Etienne
Marcel en obtenait les clefs du chef de poste. Jean Maillart aborda
résolument Marcel; après un court colloque entre les deux anciens
compères et une violente querelle entre les gens de Marcel et les
survenants, les épées se mirent de la partie. La lutte ne fut pas
longue quoique Marcel «qui était fort armé et avait le bassinet en
tête», disent les chroniqueurs, se défendit fortement, mais Maillart ou
Jean de Charny, d’un coup de hache sur la tête, l’abattit sur les corps
de quelques-uns des siens tués en même temps.
Le peuple accourait de tous les côtés à la porte Saint-Antoine
acclamant les auteurs de cette contre-révolution si audacieusement et
si rapidement opérée. Le lendemain, Maillart rassembla les Parisiens
aux Halles, harangua le populaire retourné complètement par la nouvelle
de la trahison tramée par son ancienne idole Etienne Marcel. On courait
sus aux anciens chefs de la Commune, Charles Toussac et les autres
échevins; ils étaient emprisonnés ou massacrés par ceux qui naguère les
suivaient.
Les corps d’Etienne Marcel et de ceux qui avaient péri furent portés
à Sainte-Catherine du Val des Ecoliers et jetés nus sur le préau, là
même où peu de mois auparavant ils avaient fait jeter les corps des
maréchaux de Champagne et de Normandie massacrés au Palais.
Le surlendemain, le Dauphin entrait dans Paris à la tête de ses
troupes et proclamait une amnistie générale, sauf certaines exceptions
concernant quelques échevins ou bourgeois des plus compromis, amis de
Marcel ou agents du roi de Navarre.
Le souvenir des transes cruelles par lesquelles il était passé dans
cette terrible année, de l’envahissement du Palais par les factieux
et du meurtre de ses officiers égorgés à ses pieds, n’était pas pour
rendre le séjour du Palais de la Cité fort agréable au Dauphin. Aussi,
quand il fut devenu le roi Charles V dit le Sage, sacré à Reims en
1364, abandonna-t-il ce palais à son Parlement et à ses gens de
justice, pour s’en aller fixer sa résidence à l’hôtel Saint-Paul,
à l’est de la ville dans la nouvelle enceinte, vaste agglomération
de logis divers qu’il avait achetés ou construits, et luxueusement
aménagés.
[Illustration: ESCALIER DESCENDANT DE LA GRANDE SALLE A LA SALLE
SAINT-LOUIS]
[Illustration: LES MOULINS ENTRE LE PONT NOTRE-DAME ET LA GRÈVE]
CHAPITRE V
LE PALAIS AU PARLEMENT
Le roi Charles V quitte le Palais pour l’hôtel Saint-Paul.--La
visite de l’empereur d’Allemagne.--Grandes fêtes, festins
et divertissements.--Les troubles de la minorité de Charles
VI.--Les Maillotins.--Isabeau de Bavière.--Le festin de la Grande
salle troublé par l’envahissement du populaire.--L’occupation
anglaise.--Réorganisation du Parlement par Charles VII.--Le palais
sous Louis XI et Louis XII.--Construction de la Chambre des Comptes.
[Illustration: DIVERTISSEMENTS EN LA GRANDE SALLE]
Le roi Charles V habite l’hôtel Saint-Paul ou le Louvre qu’il a
réédifié et où, pour recevoir les livres de la bibliothèque du Palais,
il a fait aménager la Tour de la librairie. Désormais le Palais de
la Cité n’est plus que le domaine des officiers de sa justice et des
administrations; cependant, en vertu de sa vieille illustration et en
raison des vastes proportions de sa Grande salle, il reste toujours le
lieu des grandes solennités aux occasions importantes.
Les cruels événements de sa jeunesse, les périls courus à Paris et
toutes les difficultés du commencement de son règne, avaient mûri le
dauphin Charles et fait de lui un roi sage et un politique, d’ailleurs
par caractère et par la faiblesse de sa santé, éloigné des folles
équipées chevaleresques, s’appliquant avec intelligence à la bonne
administration de son royaume, ordonnant prudemment ses finances et ses
armements, soignant ses alliances.
Quand il eut en 1378 la visite de l’empereur d’Allemagne Charles IV,
venu pour traiter des projets d’alliance, c’est au Palais que le roi
reçut son hôte et le logea. On a, dans les _Grandes Chroniques de
Saint-Denis_, le récit très détaillé de toutes les fêtes et cérémonies
qui eurent lieu pendant le séjour impérial. Le jour de l’entrée
solennelle, après le défilé d’un cortège extraordinairement magnifique
dans la cour du May, où l’on n’avait laissé entrer que les plus grands
seigneurs, le roi souhaita la bienvenue à l’empereur, devant le grand
perron de marbre, au bas duquel une chaise couverte de drap d’or avait
été préparée pour l’hôte impérial alors malade d’un accès de goutte.
Après les discours et les embrassades, l’empereur fut porté en sa
chaise jusqu’à ses appartements, préparés dans l’ancien logis royal.
L’empereur occupait les chambres d’apparat, la chambre verte, la
chambre lambrissée de bois d’Irlande, au premier étage des bâtiments;
son fils, le roi des Romains, occupait les chambres des reines de
France au-dessous, tandis que Charles V se logeait au-dessus, dans les
chambres à galetas établies par le roi Jean son père, celles mêmes
où, vingt ans auparavant, les maréchaux de Normandie et de Champagne
avaient été égorgés.
Le lendemain, qui était la veille de l’Epiphanie, l’empereur malade
restant en sa chambre, son fils le roi des Romains alla entendre vêpres
à la Sainte-Chapelle, merveilleusement illuminée; puis il y eut festin
d’apparat dans la Grande salle drapée d’étendards, «noblement parée et
ordonnée avec si grand multitude de varlets tenant grande foison de
torches, qu’on voyait aussi clair dans ladite salle qu’au plein jour».
Un grand dais s’étendait au-dessus de la table de marbre où soupaient
rois, princes, ducs et évêques; les autres seigneurs occupaient
d’autres tables, au nombre de huit cents à mille chevaliers, sans
compter multitude d’autres en très grande presse. Après le repas, le
roi, les princes, les évêques et les chevaliers, «tant comme il en put
entrer», allèrent en la chambre du Parlement «parée toute à fleurs de
lys et grandement allumée», entendre les ménestrels en prenant vins et
épices.
Charles V, qui portait grande dévotion aux reliques de la
Sainte-Chapelle, et, selon Christine de Pisan, était «très inquisitif
de toutes vertueuses choses», et montrait de sa propre main, chaque
année, le jour du vendredi saint, la vraie croix au peuple, ne pouvait
manquer d’amener son hôte aux précieux reliquaires.
Le jour de l’Epiphanie, l’empereur, porté dans sa chaise ou hissé
à bras, «à très grand’peine et grevance de son corps», dans les
escaliers, alla adorer les reliques de la Sainte-Chapelle; il assista
ensuite à une messe solennelle, à la suite de laquelle le roi, après
avoir fait porter par trois chevaliers des offrandes d’or, d’argent et
de myrrhe, monta à la sainte châsse et fit baiser les reliques par tous
les princes et gens de l’empereur.
Nouveau festin de plus grand apparat encore que celui de la veille
dans la Grande salle. A la table de marbre prirent place, sous un ciel
de drap d’or aux armes de France, le roi, l’empereur et le roi des
Romains, flanqués d’évêques et d’archevêques; un grand dais recouvrait
toute la table et par derrière les piliers et fenestrages étaient
houssés de drap d’or.
Ce n’étaient partout, au-dessus des tables que dais de veluyau
(velours) et draps d’or, draperies et tapisseries aux murailles. «Et
est à savoir, disent les _Grandes Chroniques de Saint-Denis_, que la
salle du grand palais était parée de tapis de haute lisse, à images
tout autour si bien ordonnées et si à point mises que les rois qui sont
de pierre tout autour n’étaient point occupés ni empêchés de voir.»
Il y avait trois dressoirs à vins très richement parés, garnis, le
premier de vaisselle d’or, de pots et flacons d’argent émaillés;
le second de vaisselle d’argent dorée et le troisième de vaisselle
d’argent blanche. «Et mangea bien dans ladite par le rapport qu’en
firent les hérauts, huit cents chevaliers sans les autres gens. Et
combien que le roi avait ordonné quatre assiettes et quatre paires de
mets, toutefois pour la grevance de l’Empereur, qui trop longtemps eut
sis à table, en fit le roi oter une assiette et n’en servit-on que de
trois qui furent de trois paires de mets.»
Entre la table de marbre et les dressoirs avait été ménagé un
espace défendu de bonnes barrières où, comme entremets, on donna la
représentation de «_L’Histoire et ordonnance comment Godefroy de
Bouillon conquit la sainte cité de Jérusalem_».
Aux angles de la salle du Palais, deux coins réservés, bien enclos,
formaient comme les coulisses où se préparait le spectacle. Des
coulisses de gauche sortit une nef de mer toute gréée avec ses
voiles et ses mâts, ses châteaux d’avant et d’arrière. Sur cette nef
«peinte et habillée très richement et très plaisamment», on voyait
Pierre l’Ermite et Godefroy de Bouillon, avec onze chevaliers revêtus
d’anciens harnais de guerre du temps des Croisades, portant écus et
bannières aux armes du royaume de Jérusalem. Des gens cachés dans
l’intérieur de la nef la faisaient mouvoir «si légèrement qu’il
semblait que ce fût nef flottant sur l’eau», et l’amenèrent au milieu
de la salle, devant la grande table.
Les coulisses de droite laissèrent paraître la cité de Jérusalem, une
ville fermée de murailles à créneaux et de tours garnies de Sarrasins
armés, avec bannières et pennons. Cette énorme décoration, mue aussi
par des gens cachés à l’intérieur, fut amenée devant la grande table,
en face de la nef de Godefroy de Bouillon. «Et lors descendirent ceux
de la nef et par belle et bonne ordonnance vinrent donner assaut à
ladite cité et longuement l’assaillirent et y eut bon esbattement de
ceux qui montaient à assaut à échelles. Finalement montèrent dessus
ceux de la nef et conquirent la cité, et jetaient hors ceux qui étaient
en habits de Sarrasins en mettant sus les bannières de Godefroy et des
autres.»
La nuit était venue quand le festin et les divertissements prirent fin.
La foule était si serrée dans la grande salle, sauf autour des tables
royales protégées de barrières bien gardées, que l’Empereur, porté dans
sa chaise, eut grand’peine à regagner ses appartements, pendant que le
roi et les princes allaient tenir réception en la chambre du Parlement.
Le séjour de l’Empereur fut une longue suite de fêtes et de visites
aux châteaux royaux, au Louvre, à l’hôtel Saint-Paul, aux châteaux de
Vincennes et de Beauté, où le pauvre souverain, toujours malade, se
faisait porter en chaise.
Il avait quitté le palais pour aller loger au Louvre. Pour cela, un
grand bateau était venu le chercher à la pointe du Palais. C’était «un
grand batel fait et ordonné en manière de maison où sont salles et
deux chambres, tout à cheminées». L’embarcation était richement ornée
et parée, les chambres des lits à courtines et ciels étaient meublées
comme une maison, «dont l’empereur et ses gens, quand ils furent
dedants et l’eurent vu, s’en donnèrent grande merveille et y prenaient
grande plaisance». C’est dans le même bateau, qu’au grand plaisir des
Parisiens réunis sur les rives ou penchés à toutes les fenêtres des
maisons du grand Pont et du pont Notre-Dame, l’empereur fut conduit
ensuite à l’hôtel Saint-Paul.
Deux ans après mourait le roi Charles V, dont la sage administration,
l’économie et la prévoyance avaient pu réparer les brèches faites
par les désastres et faire oublier les épouvantables calamités du
commencement du règne. Son fils Charles VI avait douze ans. Avec les
troubles de la régence, les discussions des princes, la folie du roi,
la guerre civile et la reprise de la guerre anglaise, une nouvelle ère
de misères et de malheurs, plus longue et plus douloureuse, allait
s’ouvrir pour le pays destiné à descendre par secousses violentes
jusqu’au plus profond de l’abîme.
Dans l’histoire du Palais, nous voyons la cour du May servir de cadre
à la scène finale de l’affaire des Maillotins, soulèvement causé,
comme toujours, par des levées d’impôts, et qui fit assez craindre aux
princes oncles du roi le retour aux idées de la grande révolte de 1358,
pour les engager à une répression cruelle.
Quand on eut jeté la terreur dans Paris et décapité, pendu ou noyé à
tort et à travers,--parmi lesquelles exécutions celles de notables
bourgeois, de conseillers qui s’étaient, pour le bien public, entremis
entre les séditieux et le pouvoir,--les princes voulurent jouer la
comédie de la magnanimité. Ils firent rassembler, dans la cour du
Palais, les bourgeois compromis et les familles de ceux qui étaient
encore en prison, attendant leur sort. Un trône et des sièges au haut
du perron avaient été préparés pour le roi et les princes ses oncles;
le chancelier Pierre d’Orgemont dans un long réquisitoire énuméra «les
grands et mauvais et merveilleux cas de crimes et délits commis et
perpétrés par tout presque le peuple de Paris, dignes de très grandes
punitions». Ce discours et la mise en scène terrible qui l’accompagnait
étreignirent de terreur le cœur des assistants; quand cette terreur
eut été bien portée au comble, les oncles du roi intervinrent et se
jetèrent aux genoux du jeune Charles VI, pendant que, de toutes parts,
les malheureux bourgeois criaient: Miséricorde! Le petit roi parut
alors se laisser attendrir par les prières des princes et daigna
changer les peines criminelles en peines civiles, en amendes énormes
montant à la moitié des biens des bourgeois poursuivis.
[Illustration: LA FLÈCHE MODERNE DE LA SAINTE CHAPELLE]
Hélas, ce petit roi de quatorze ans, à qui ses oncles venaient de
faire jouer le rôle de monarque courroucé, en le faisant rentrer à
Paris par la brèche, par un pan abattu des murailles de la remuante et
séditieuse cité, ce petit roi dont la minorité fut gravement troublée
par le fait de ses oncles, les ducs d’Anjou, de Berry, de Bourgogne
et de Bourbon, qui se disputaient le pouvoir, mettant pour cela gens
d’armes aux champs, pillant, ravageant et empêchant les vivres d’entrer
à Paris,--il allait, frappé de catastrophes personnelles, être la
cause de malheurs effroyables pour la France. Sa minorité devait
durer toute sa vie, les longues années de sa démence, sauf de courts
intervalles pendant lesquels, en retrouvant la raison, il ne pouvait
guère qu’assister en spectateur impuissant au déroulement des tragédies
lamentables commencées.
En attendant la catastrophe initiale qui ne devait pas tarder, le jeune
roi épousa, en 1387, Isabeau de Bavière, destinée à être aussi funeste
à la France que les ducs oncles du roi.
La Grande salle du Palais a dans ses fastes les fêtes données à
l’occasion de l’entrée solennelle de la reine en 1389. Après les fêtes
populaires tout le long de la route et le service à Notre-Dame, la
reine fut conduite, pour les fêtes princières, au Palais où le roi
l’attendait.
Le lendemain de l’entrée, Isabeau de Bavière fut sacrée par
l’archevêque de Rouen, dans la Sainte-Chapelle, et conduite ensuite en
la Grande salle pour un merveilleux festin offert aux dames, et dont la
pompe devait effacer celle des festins d’apparat de Charles V.
A la grande table de marbre, renforcée d’une grosse planche de chêne
épaisse de quatre pouces, s’assirent le roi en surcot vermeil fourré
d’hermine, une couronne d’or sur le chef, et la reine couronnée aussi,
des prélats et des princesses; aux autres tables prirent place cinq
cents damoiselles du plus haut rang, toutes belles et superbement
parées, servies par des seigneurs non moins brillants.
Les entremets ne furent pas moins merveilleux et notables que ceux
du festin offert par Charles V à l’Empereur. Au milieu de la salle
avait été élevé un chastel de charpente haut de quarante pieds, formé
de quatre tours en carré avec une tour plus haute au centre. Cette
construction figurait la ville de _Troie la grande_ et la tour du
milieu particulièrement le palais d’Ilion. Le roi Priam, le preux
Hector son fils, et les Troyens se préparaient à défendre ce chastel
contre l’armée des Grecs, conduite par les rois qui avaient assis
leur camp et planté leurs pennons armoriés autour des murailles; on
voyait arriver, mue par des hommes cachés, une nef portant une centaine
d’hommes d’armes qui se joignaient à ceux du camp pour monter à
l’assaut de _Troie la grande_.
[Illustration: COUR SOUS LA CONCIERGERIE AVANT LA RECONSTRUCTION DES
BATIMENTS DU QUAI]
Et c’eût été pour le roi et les dames «très grand plaisance à voir si
cils qui avaient à jouer pussent avoir joué». Mais par malheur les
mesures pour le bon ordre avaient été mal prises, et les consignes
peu observées, de sorte que cette noble et si étincelante assemblée
était devenue très vite cohue confuse, et que la grande salle s’était
remplie outre mesure de gens, seigneurs, bourgeois et populaire qui, se
pressant, se bousculant et s’étouffant les uns les autres pour mieux
voir, empêchèrent bientôt le divertissement de continuer et finirent
par mettre en péril les tables elles-mêmes.
Dans la grande presse, des gens se trouvaient mal de chaleur et
d’autres criaient presque écrasés, enfin les barrières furent rompues
et le flot de la foule gagna les tables du festin. Malgré les efforts
des gens du roi, dans ce tumulte inouï, les survenants, par derrière,
poussaient toujours ceux des premiers rangs. A la table royale la dame
de Coucy s’évanouit, et la reine Isabeau était sur le point de faire
comme elle, si bien qu’il fallut briser une verrière au-dessus de sa
tête pour faire entrer un peu d’air.
Enfin, sous une secousse violente de la foule, l’une des tables du côté
de la Grande chambre du Parlement fut renversée, dames et demoiselles
en grands atours n’eurent que le temps de se lever pour n’être pas
jetées à terre parmi la vaisselle et les débris des mets. Dans ce
désarroi général il était impossible de songer à continuer festins
et jeux dramatiques. On y renonça, le roi se leva de table pour se
retirer, avec princes et princesses, ce qui ne put se faire qu’à
grand’peine dans l’horrible presse.
Bien des dames à demi étouffées durent se faire porter à leurs hôtels
en ville, d’autres demeurèrent au Palais. La reine et la plus grande
partie des dames, en litières ou sur leurs palefrois, escortées de la
foule brillante des seigneurs, s’en allèrent en un cortège de plus de
mille chevaux, par les ponts surchargés, par les rues grouillantes
de populaire en fête, gagner l’hôtel Saint-Paul, tandis que le roi
s’embarquait à la pointe des jardins du Palais et s’y faisait conduire
en un bateau pavoisé.
Les fêtes continuèrent à l’hôtel Saint-Paul, dans la grande cour duquel
avait été construite pour la circonstance une très haute salle de
charpente parée d’étoffes magnifiques. On y festina plus tranquillement
plusieurs jours de suite, on y dansa la première nuit jusqu’à l’aube.
Dans des lices préparées devant Sainte-Catherine du Val des Ecoliers,
entourées de loges et de hourds charpentés pour la reine et les dames,
qui vinrent là «chacune en très grand arroi» se donnèrent des joutes
brillantes qui durèrent trois jours. Elles furent un peu gênées par la
poussière le premier jour, il était venu tant de chevaliers de tous
les pays, la foule des chevaux était si grande que bien des détails
du tournoi étaient perdus dans cette «grande poudrière». Aussi, pour
y obvier, fit-on venir aux secondes joutes deux cents porteurs d’eau,
qui arrosaient le champ entre chaque course. Le roi qui était très
«_chevalereux_» prit une part brillante au tournoi.
La ville de Paris fit en cette occasion de superbes présents au roi,
à la reine, ainsi qu’à la nouvelle épousée du duc de Touraine, frère
du roi, plus tard duc d’Orléans, cette douce et malheureuse Valentine
de Milan, qui avait fait sa première entrée à Paris en même temps
qu’Isabeau. C’étaient coupes, nefs d’or, grands flacons, plats et pots
d’or, lampes d’argent, écuelles et tasses d’argent, etc...
Quarante bourgeois des plus notables, vêtus d’un drap tout pareil, les
offrirent au roi en sa chambre, sur une litière portée par deux hommes
«appareillés comme hommes sauvages». Les présents destinés à la reine
lui furent amenés par d’autres bourgeois parés de même, en une litière
portée par deux hommes costumés l’un en ours, l’autre en licorne,
tandis qu’une troisième litière était conduite chez la duchesse de
Touraine par deux Sarrasins au visage noirci.
Mais le temps de la catastrophe approchait. Les événements funestes
devaient se suivre rapidement, la tentative d’assassinat de Pierre de
Craon sur le connétable de Clisson, l’insolation qui frappa Charles VI
déjà malade, près du Mans, pendant la marche de l’expédition entreprise
contre le duc de Bretagne pour venger ce meurtre, la démence du roi,
sa première guérison, puis le terrible bal des hommes sauvages ou
des Ardents, où le roi faillit périr avec cinq compagnons, sous un
déguisement d’étoupes de lin dans lequel ils étaient cousus, et qui
prit feu aux torches des valets.
Aux obsèques célébrées à Notre-Dame des quatre jeunes seigneurs brûlés
vifs en cette fête, le roi fut repris subitement d’un accès de sa
frénésie et retomba dans cette démence intermittente qui devait le
tenir misérable et impuissant toute sa vie, avec de courtes périodes de
lucidité.