C’est François Villon qui parle dans sa ballade épitaphe «pour lui et

ses compagnons s’attendant à être pendus».

On a remarqué jadis, Etienne Pasquier le rapporte, que les fourches

de Montfaucon ont de tout temps porté malheur à tous ceux qui ont eu

l’occasion de s’en occuper. Un des premiers successeurs d’Enguerrand,

Pierre Remy, général des finances de Charles le Bel y fit faire

quelques réparations, et peu après succéda aussi à Enguerrand au

funeste gibet. Plus tard un lieutenant civil de Paris, les ayant fait

encore réparer n’y fut point accroché, mais dut venir un jour y faire

amende honorable.

[Illustration: LES CUISINES DE SAINT LOUIS]

CHAPITRE IV

LA COMMUNE DE 1358

Après la défaite de Poitiers.--Désastres et misères.--Les

États généraux.--La chandelle de 4455 toises.--Etienne

Marcel.--Envahissement du palais et meurtre des maréchaux de

Champagne et de Normandie.--L’évasion du Dauphin par le Grand

Pont.--Préparatifs et armements de Marcel.--Alliance avec les

Jacques.--Les trames du roi de Navarre.--Situation désespérée de

Marcel.--Il va livrer la ville à Charles le Mauvais.--La mort du

Prévôt.

[Illustration: LE MEURTRE DES MARÉCHAUX DE CHAMPAGNE ET DE NORMANDIE]

Après la défaite de Poitiers, le 9 septembre 1356, où le roi Jean resta

aux mains des Anglais avec une bonne partie de sa chevalerie, le jeune

Dauphin Charles, duc de Normandie, dans le désarroi général de la

France, au milieu des colères populaires soulevées contre la noblesse,

que chacun rendait responsable du désastre, convoqua des Etats généraux

pour chercher avec eux un remède à la cruelle situation, et les amener

à fournir les aides et subsides nécessaires pour la délivrance du roi

et la continuation de la guerre.

Les Etats généraux de langue d’oc se réunirent à Toulouse, ceux de

langue d’oil à Paris, dans la grande chambre du Parlement.

Paris allait entrer en fermentation pour quelques années, les

délibérations des délégués devant bientôt aboutir à une véritable

révolution. Les bourgeois des Etats, devant ces nouvelles charges,

faisaient leurs conditions; ils consentaient bien à fournir les aides

requises, mais ils réclamaient aussi des réformes, posaient des

conditions et entendaient surveiller, non seulement l’emploi des sommes

demandées, mais encore l’administration du royaume.

Le Dauphin, trop jeune et trop inexpérimenté pour dominer les

événements, essaya d’une prorogation des Etats, ce remède aux

situations embarrassantes, mais, ainsi qu’il arrive de nos jours pour

un budget non voté, l’épuisement du Trésor le força bientôt à rappeler

l’assemblée. Les Etats revinrent en mars 1357, non moins résolus à

mettre bon ordre au mauvais gouvernement «du roi et du royaume au temps

passé».

Alors se dresse dans l’histoire de Paris la grande figure d’Etienne

Marcel, si discutée, trop noircie par les uns et chargée de toutes les

violences populaires, trop grandie par les autres, qui en font un homme

à vastes et profondes visées, trop en dehors de son temps. Etienne

Marcel, de vieille famille parisienne, était prévôt des marchands un

an avant Poitiers. Premier magistrat de Paris, Marcel, dès que le

désastre fut connu, agit avec énergie et décision pour mettre la ville

en défense. Il leva des impôts et avec ces ressources entreprit une

réfection totale de l’enceinte de Philippe-Auguste, se bornant à mettre

en état les remparts de la rive gauche, mais élevant avec toute la

diligence possible une nouvelle ligne de fortifications sur la rive

droite, pour envelopper les importants faubourgs du nord.

Aux Etats généraux, Marcel devint bien vite un des orateurs dirigeants,

le chef du parti bourgeois. Fort des trente ou quarante mille Parisiens

armés qu’il sentait derrière lui, il osa parler haut, et put avec

Robert le Coq, évêque de Laon, conseiller au parlement, personnage

douteux, intriguant pour le compte de Charles le Mauvais, roi de

Navarre, entraîner l’assemblée dans le sens des réformes. Triomphant en

raison du désarroi des princes et des terribles embarras dans lesquels

se débattait le Dauphin, les Etats arrachèrent au Dauphin la grande

ordonnance du 3 mars 1357, décrétant des mesures de défense nationale

et de considérables réformes dans les finances, les aides et impôts,

l’emploi des subsides de guerre, l’administration de la justice, la

répression des abus des officiers royaux, et la discipline des gens de

guerre.

[Illustration: PLACE DU PARVIS NOTRE-DAME (XVe SIÈCLE)

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

Ces réformes, tout urgentes et sages qu’elles fussent, étaient pour

la plupart bien prématurées en pleine féodalité, trop en avance sur

les idées du temps, et restaient incomprises même, en dehors d’un très

petit nombre de députés avancés. On comprenait mieux les mesures

d’intérêt immédiat, ou lorsque l’on voyait les Etats exiger du Dauphin

le renvoi ou la suspension des anciens conseillers du roi et la

punition des prévaricateurs. Moyennant l’acceptation de ces réformes,

les Etats offraient au Dauphin trente mille hommes d’armes et les

subsides nécessaires à lever sur les bonnes villes et les gens d’Église.

[Illustration: LE GIBET DE MONTFAUCON]

Les Etats, en plus de l’ordonnance de réformation, imposaient au

Dauphin un grand conseil de trente-quatre membres tirés de leur sein,

entre les mains desquels tous les pouvoirs devaient être concentrés.

C’était en réalité la bourgeoisie comptant dix-sept représentants

dans ce conseil, qui prenait en mains le gouvernement. Tout de suite

une réaction se fit; des protestations du roi Jean, prisonnier en

Angleterre, arrivèrent contre tout ce qui avait été ordonné par les

Etats, et le Dauphin entama la lutte contre Marcel. Ce fut une année

d’intrigues et de violentes discordes, ce pendant que gens d’armes et

routiers anglais, soudards navarrais ou simples brigands infestaient

tout le centre de la France, pillant, rançonnant et ravageant villes

et villages. La lutte entre le Dauphin d’un côté, Etienne Marcel

et l’évêque de Laon, Robert le Coq, de l’autre, se compliqua des

menées de l’odieux roi de Navarre, Charles le Mauvais, petit-fils de

Louis le Hutin, déjà souillé de crimes, et alors emprisonné pour une

conspiration contre le roi Jean, dans laquelle il avait fait entrer le

Dauphin lui-même. Sorti de prison grâce à Robert le Coq et à Marcel,

le roi de Navarre ajouta aussitôt aux difficultés de la situation

qu’il avait intérêt à embrouiller. Il enserra Paris avec ses bandes

de routiers appuyées de compagnies anglaises, heureux du sanglant

gâchis dans lequel il voyait la France se débattre et perdre toutes ses

forces, et espérant, le moment venu, en recueillir tout le profit.

Dans Paris les partisans d’Etienne Marcel adoptèrent en signe de

ralliement le chaperon de drap mi-partie rouge et pers (bleu verdâtre)

auquel les plus résolus, les meneurs de la foule, ajoutaient des

agrafes émaillées où se voyaient gravés les mots «_A bonne fin_»,

indiquant leur volonté de suivre Marcel jusqu’au bout et de l’aider à

maintenir contre tous les réformes établies.

Le Dauphin venait d’ailleurs de donner prise contre lui aux chefs

du parti populaire, par une ordonnance concernant les monnaies,

c’est-à-dire par une altération de ces monnaies. De plus, un événement

tragique survenu quelque temps auparavant avait surexcité les esprits.

Un nommé Perrin Marc ayant rencontré le trésorier et conseiller du duc

de Normandie, Jean Baillet, le tua d’un coup de couteau et se réfugia

dans l’église Saint-Merry, lieu d’asile. A la nouvelle du meurtre, le

Dauphin courroucé, sans tenir compte du droit d’asile, envoya Robert

de Clermont, maréchal de Normandie, et Guillaume Staise, prévôt de

Paris, avec une troupe d’archers qui, trouvant les portes de l’église

barricadées, durent les brûler pour parvenir jusqu’à l’assassin.

Celui-ci traîné au Châtelet eut le lendemain le poing coupé sur le lieu

du crime et fut ensuite accroché au gibet.

Mais l’évêque de Paris s’émut tellement de cette violation du droit

d’asile qu’il fallut dépendre l’assassin du trésorier et le ramener au

moutier de Saint-Merry pour l’enterrer en grande solennité. Etienne

Marcel avec un grand nombre de bourgeois conduisait le corps, et ce,

le même jour que le Dauphin suivait les obsèques de son trésorier

assassiné.

Une sorte de fièvre s’emparait de tous, fièvre faite des tristesses

présentes et des inquiétudes où se débattait la population, dans ce

Paris rempli de réfugiés, bourgeois, nobles, moines et nonnes chassés

des bourgs, des châteaux, des couvents de la région par les ravages des

routiers.

L’Université de Paris et le clergé même semblaient prendre parti contre

le Dauphin et intervenaient auprès de lui, en le sommant pour ainsi

dire de faire droit aux réclamations du roi de Navarre.

En ce moment l’échevinage et les bourgeois, pour obtenir du ciel la

fin des maux qui accablaient le pays, firent vœu d’offrir chaque année

à Notre-Dame un cierge de la longueur de la muraille d’enceinte de

la ville, c’est-à-dire mesurant exactement 4,455 toises, chandelle

démesurée, en cire flexible, qui devait brûler nuit et jour aux pieds

d’une image de la Vierge. Le vœu fut tenu exactement et dans la forme

dite, sauf quelque temps sous la Ligue. Mais en 1605 le prévôt des

marchands, François Myron, substitua au cierge de la dimension des

remparts un lampadaire d’argent avec un cierge encore monumental par

la grosseur, mais de longueur plus ordinaire.

[Illustration: ÉTIENNE MARCEL HARANGUE LE PEUPLE A LA MAISON AUX

PILIERS]

Dans la grande ville tourmentée et tumultueuse, les colères populaires

surexcitées par les événements journaliers, chauffées à blanc par

les factieux, entretenues par des confréries bourgeoises et des

associations de corps de métiers, éclatèrent enfin dans une journée

révolutionnaire. Le 22 février 1358, le palais de la Cité, résidence

royale, fut forcé et envahi comme devaient l’être d’autres châteaux

royaux, quelques siècles après,--une fois même juste au même jour

de février. Le matin de ce jour, le prévôt des marchands réunit à

Saint-Eloi dans la Cité, tout proche du Palais, environ trois mille

gens de métier, tous bien préparés par les meneurs et décidés à mettre

la main sur le Dauphin pour l’enlever à ses conseillers de la noblesse,

et le forcer définitivement à gouverner selon les vues populaires.

L’exaltation de la foule en armes était si grande que le prévôt des

marchands arrivant à Saint-Eloi, accompagné des échevins, n’eut

besoin de rien dire pour attiser ou diriger ces fureurs, car aussitôt

la troupe, dans un tumulte de cris et de vociférations, s’ébranla

et marcha sur le Palais, grossie par d’autres bandes de forcenés

débouchant de toutes les rues, descendant par les ponts en brandissant

leurs armes.

Cette foule déjà venait de massacrer un partisan du Dauphin, Regnaut

d’Acy, avocat au parlement, rencontré comme il sortait du Palais.

Reconnu dans la rue, il s’était réfugié dans la boutique d’un

charcutier où, sans lui donner le temps d’implorer, on l’avait percé de

coups.

Quand la multitude armée se présenta aux portes du Palais, on essaya

en vain de la retenir. Les gens du roi ne voulaient laisser passer que

le prévôt avec une délégation de la foule, mais ils furent bientôt

bousculés et forcés, et aussitôt le flot des assaillants se répandit

par tout le Palais. Les galeries, la grande salle se trouvèrent en un

clin d’œil envahies par de rudes compagnons en jacques de mailles,

coiffés de bassinets de fer ou de chaperons aux couleurs parisiennes,

hérissés de toutes les armes possibles. Ils ne rencontrèrent aucune

résistance. Marcel à la tête des plus hardis de sa troupe marcha droit

à l’habitation royale derrière la galerie des Merciers, jusqu’à la

chambre du Dauphin où celui-ci, reculant devant les envahisseurs,

s’était retiré avec ses principaux officiers.

--Sire, dit Marcel au Dauphin, ne vous ébahissez pas de choses que vous

voyez, car il est ordonné et convient qu’il soit ainsi fait.

[Illustration: LES CORPS DES MARÉCHAUX DE CHAMPAGNE ET DE NORMANDIE

TRAÎNÉS SUR LE GRAND PERRON DU PALAIS]

Il se trouvait dans cette chambre, parmi les officiers du Dauphin, Jean

de Conflans, maréchal de Champagne, et Robert de Clermont, maréchal

de Normandie, tous deux vaillants hommes de guerre et conseillers

énergiques du prince, des plus détestés par le parti des États. Marcel

les désigna à ses gens en disant: «Faites en bref ce pourquoi vous êtes

venus ici.» Aussitôt ses hommes se jetèrent sur Jean de Conflans qui

ne put se défendre et fut abattu sur le lit du Dauphin, aux pieds du

prince sur lequel jaillirent des éclaboussures sanglantes.

Robert de Clermont recula en essayant de se mettre en défense dans une

pièce voisine, mais il tomba bientôt massacré à son tour et son cadavre

fut rapporté dans la chambre à côté de l’autre.

Les autres officiers du Palais s’échappèrent à ce moment et laissèrent

seul, dans la poussée tumultueuse, au milieu des massacreurs, le

Dauphin très effrayé, mais Etienne Marcel, resté près de lui à côté des

deux cadavres, enleva le chapeau du prince et lui mit sur la tête son

chaperon aux couleurs parisiennes en lui disant de n’avoir plus rien à

craindre.

Ces meurtres eurent lieu dans ce qu’on appelait les hautes chambres

à _galathas_ ou de _galetas_, construites par le roi Jean au-dessus

de la _chambre verte_ dans la tour carrée à l’angle gauche du logis

royal (de saint Louis ou Philippe le Bel) donnant d’un côté sur les

jardins du Palais et de l’autre sur la galerie aux Merciers et la

Sainte-Chapelle.

Les gens de Marcel, triomphants, traînèrent les deux corps «moult

inhumainement, par devant Monseigneur le Duc» jusqu’en la cour du

Palais sur le grand perron, où il les laissèrent étendus et découverts

à la vue de tous. Ensuite Marcel et ses compagnons se dirigèrent vers

«_la Maison en grève qu’on appelait la maison de la ville_»,--ainsi

qu’il a été fait maintes fois depuis, après d’autres envahissements de

palais.

[Illustration: LA FUITE DU DAUPHIN SOUS LE GRAND PONT]

C’est Marcel qui avait fait l’acquisition de cette maison dite aussi

Maison aux Piliers, pour y réunir les administrations municipales

jusque-là éparpillées, à ce qu’il semble, dans plusieurs locaux:

le petit parloir aux Bourgeois, entre le Châtelet et la chapelle

Saint-Leufroy, et un autre parloir occupant une tour encastrée dans le

rempart de la ville, près des Jacobins de la rue Saint-Jacques.

Le prévôt, d’une fenêtre de cette maison aux Piliers, harangua la

multitude et lui annonça l’_occision_ qu’il venait d’ordonner. Il dit

que l’exécution de ces «faux, mauvais, et traîtres» conseillers du

Dauphin avait été faite pour le bien commun du royaume de France et

requit le peuple de vouloir bien le soutenir pour continuer l’œuvre

de défense et de salut. Et alors au milieu des clameurs, au bruit des

armes brandies, les Parisiens crièrent «qu’ils avouaient le fait et

qu’ils voulaient vivre et mourir pour le dit prévôt».

Toujours accompagné de sa troupe armée le prévôt retourna au Palais

auprès du Dauphin, après lui avoir envoyé deux pièces de drap rouge et

pers, pour munir de chaperons aux couleurs parisiennes tous les gens

du Palais et du Parlement. Les corps des maréchaux de Champagne et de

Normandie étaient restés exposés sur le perron; on ne les enleva que le

soir pour les faire porter dans une charrette jusqu’à Sainte-Catherine

du Val des Ecoliers, où les religieux n’osaient ni les recevoir ni les

enterrer sans l’assentiment du terrible prévôt.

Le prévôt des marchands ne perdit pas de temps, après ces événements,

et s’efforça de prendre en main le gouvernement en composant le conseil

du Dauphin de gens du parti bourgeois; il travaillait aussi à rallier

à son parti les gens des communes, les bourgeois des bonnes villes et

tentait d’établir une confédération, une ligue de défense contre le

parti de la noblesse, tout en recherchant en même temps la dangereuse

et peu sûre alliance du roi de Navarre.

Pendant quelques semaines encore le Dauphin demeura à Paris à la

discrétion d’Etienne Marcel. Le Dauphin avait pris le titre de Régent

du Royaume, vain titre, dont le pouvoir était entre les mains du

conseil composé de l’évêque de Laon, du prévôt et des échevins. Il

était si bien captif en ce Palais qu’un chevalier, qui avait tramé une

évasion du jeune prince, fut décapité aux Halles par ordre du prévôt.

Une nuit, environ un mois après l’affaire du Palais, c’est-à-dire

vers la fin de mars, le _grand Pont_ ou pont aux Changeurs (alors

en bois) vit filer sous sa grande arche une barque se dissimulant

dans l’obscurité. C’était le régent qui s’enfuyait. Deux hommes,

Thomas Fouguant maître charpentier ou maître des eaux, et Jean Perret

ou Métret, maître de l’arche du grand Pont, deux fonctionnaires

des services de la navigation, avaient ouvert au régent l’arche du

Pont barrée chaque soir. A la fin de mai suivant quand la lutte fut

dans son plein, ces deux hommes qui probablement étaient restés en

correspondance avec le Dauphin furent saisis et cruellement punis. Le

prévôt des marchands leur fit couper la tête en Grève et fit ensuite

écarteler les corps, dont on suspendit les quartiers aux portes de la

ville.

Au moment où le pauvre Jean Perret mettait la tête sur le billot,

le bourreau, saisi soudain d’une attaque d’épilepsie, roula à terre

tout écumant. Dans la foule quelques-uns émus de pitié criaient déjà

au miracle et disaient que Dieu montrait par là qu’on faisait mourir

injustement les condamnés. Peut-être le populaire allait-il s’opposer

à l’exécution, mais un avocat du Châtelet, qui voyait la chose des

fenêtres de la maison de ville, cria aux assistants qu’il n’y avait là

nul miracle, attendu que maître Raoullet, le bourreau, était connu pour

être sujet à cette maladie, et sur cette explication, fermant la bouche

aux pitoyables, la justice du prévôt eut son cours.

Des deux côtés on se préparait activement à la guerre inévitable.

Le Dauphin aussitôt libre s’était mis à rassembler des troupes. La

noblesse des provinces voisines lui fournissait des gens d’armes; les

villes elles-mêmes, malgré les appels pressants de Marcel refusaient

de suivre la commune de Paris dans la voie révolutionnaire où elle

s’était engagée, enfin les Etats généraux se réunissaient à Compiègne

sur la convocation du régent, et, tout en maintenant quelques-unes des

réclamations auxquelles avait fait droit la Grande ordonnance, lui

accordaient les subsides qu’il demandait.

Etienne Marcel, aux prises avec toutes les difficultés d’une situation

terrible, déploya la plus grande énergie, il poursuivit avec une

grande célérité les travaux de l’enceinte et travailla non moins

vivement à organiser les forces parisiennes. Les portes étaient gardées

sévèrement. Pour plus de sûreté il fit forger une quantité de grosses

chaînes attachées aux maisons d’encoignures des rues, lesquelles

chaînes à la moindre alerte, étaient tendues et fixées, et pouvaient se

doubler rapidement de barricades construites avec des tonneaux remplis

de terre.

La Seine en amont et en aval fut barrée chaque soir par des chaînes:

dans l’île Notre-Dame, aujourd’hui Saint-Louis, un rempart muni d’un

fossé servit de lien aux deux parties de l’enceinte.

Le château du Louvre était tombé au pouvoir des Parisiens, qui en

avaient tiré une grande quantité d’artillerie conduite aussitôt à la

maison de ville, et le prévôt avait mis une garnison dans la forteresse

royale.

Pendant ce temps, dans ce malheureux royaume en proie à l’anarchie, les

paysans fatigués d’être foulés et écrasés par tous les partis, remplis

d’une frénétique fureur par les pillages des gens d’armes, par les

dévastations des routiers, se soulevèrent à leur tour.

Le mouvement de la Jacquerie, né en terre picarde, s’étendit dans tous

les pays limitrophes du territoire parisien; les Jacques victorieux

d’abord se livrèrent aux plus horribles excès, faisant, dans un délire

de vengeance, payer cher à la noblesse accusée de tout le mal, depuis

Poitiers, tant de maux soufferts, une servitude si longue.

Devant les bandes de farouches laboureurs révoltés, courant à leur

tour par les campagnes déjà ravagées par tant de routiers, les

châteaux tombaient l’un après l’autre, du moins ceux qui n’étaient

pas suffisamment forts et garnis, et, sur les ruines des châteaux

incendiés, les Jacques massacraient sans pitié gentilshommes et nobles

dames.

Ce fut un mouvement irrésistible d’abord; les compagnies de routiers

anglais rencontrées par ces troupes de paysans étaient écrasées,

aussi s’écartaient-elles prudemment. Les moutons enragés ne se

connaissaient plus. Le vide se faisait devant eux, les villes fermaient

leurs portes et attendaient isolées dans un cercle d’incendies. Les

familles nobles échappées aux tueries fuyaient vers des terres que

l’insurrection n’avait pas encore gagnées. Alors la noblesse de tous

ces pays, se sentant menacée par l’orage, n’attendit pas qu’il eût

fondu sur elle; les châtelains se réunirent, rassemblèrent des gens

d’armes et descendirent en Picardie où cette chevalerie bardée de fer

rencontrant en rase campagne les Jacques mal armés et mal dirigés, en

fit d’effroyables carnages.

Marcel avait entrevu la possibilité de lier ensemble les deux

mouvements, l’insurrection bourgeoise de Paris et la révolte populaire

des campagnes, marchant contre un adversaire commun, la Noblesse, et il

avait cherché à négocier un accord avec les chefs de la Jacquerie en

leur envoyant des secours. A ce moment, au commencement de juin 1358,

la duchesse de Normandie, femme du Dauphin, la duchesse d’Orléans et

environ trois cents dames et demoiselles de la noblesse se trouvèrent

en grand péril dans la ville de Meaux où elles avaient cherché refuge

avec très peu de défenseurs. Les Jacques marchaient sur la ville peu

sûre elle-même et disposée à prendre parti pour eux. «Le comte de

Foix et le captal de Buch, émus,» dit Froissart, «de la pestilence

et l’horribilité qui couraient sur les gentilshommes de France,» se

jetèrent dans la ville avec quarante lances. Il était temps! Aux

Jacques venait de se joindre un corps de sept à huit mille Parisiens

envoyés par Marcel, sous le commandement d’un épicier de la rue

Saint-Denis nommé Pierre Gilles. La bataille fut rude et sanglante; les

gentilshommes surexcités, combattant sous les yeux des dames réfugiées,

rompirent par des charges violentes les rangs des assaillants, en

abattirent de grands monceaux et poursuivirent tant qu’ils purent les

débris des malheureuses bandes «et en tuèrent tant qu’ils en étaient

tous lassés et vannés, et les faisaient sauter en la rivière de Marne».

L’autre allié de Marcel, le roi de Navarre, Charles le Mauvais, tout en

se maintenant en bonnes relations avec Paris, se déclarait néanmoins

contre les Jacques. Les nobles du Beauvoisis étaient venus implorer

son aide.--«Ne souffrez pas que gentillesse soit mise à néant, si ces

Jacques durent longuement et que les bonnes villes soient de leur

aide, ils mettront gentillesse à néant et du tout détruiront.» Charles

se rendit à ses raisons, mais non sans stipuler quelques conditions

avantageuses pour sa politique personnelle, et il marcha contre les

Jacques dont il fit grand carnage à Clermont, après avoir pris leur

chef par trahison.

L’insurrection des Jacques cruellement réprimée, Etienne Marcel se

trouva au plus profond de ses embarras. Toutes les forces du Dauphin et

de la noblesse allaient se réunir contre Paris. De quel côté chercher

aide et appui? Etienne Marcel, l’échevin Charles Toussac et les chefs

du mouvement cherchèrent le salut du côté du roi de Navarre, qui

revenait sous Paris avec des forces importantes pour tirer parti des

événements. Ils allèrent le chercher à Saint-Ouen, l’amenèrent à la

maison de la ville et le nommèrent capitaine de Paris. Les meneurs de

la commune criaient _Navarre! Navarre!_ pour entraîner le peuple, mais

les cris n’avaient pas beaucoup d’écho.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 6 / 38 段