ses compagnons s’attendant à être pendus».
On a remarqué jadis, Etienne Pasquier le rapporte, que les fourches
de Montfaucon ont de tout temps porté malheur à tous ceux qui ont eu
l’occasion de s’en occuper. Un des premiers successeurs d’Enguerrand,
Pierre Remy, général des finances de Charles le Bel y fit faire
quelques réparations, et peu après succéda aussi à Enguerrand au
funeste gibet. Plus tard un lieutenant civil de Paris, les ayant fait
encore réparer n’y fut point accroché, mais dut venir un jour y faire
amende honorable.
[Illustration: LES CUISINES DE SAINT LOUIS]
CHAPITRE IV
LA COMMUNE DE 1358
Après la défaite de Poitiers.--Désastres et misères.--Les
États généraux.--La chandelle de 4455 toises.--Etienne
Marcel.--Envahissement du palais et meurtre des maréchaux de
Champagne et de Normandie.--L’évasion du Dauphin par le Grand
Pont.--Préparatifs et armements de Marcel.--Alliance avec les
Jacques.--Les trames du roi de Navarre.--Situation désespérée de
Marcel.--Il va livrer la ville à Charles le Mauvais.--La mort du
Prévôt.
[Illustration: LE MEURTRE DES MARÉCHAUX DE CHAMPAGNE ET DE NORMANDIE]
Après la défaite de Poitiers, le 9 septembre 1356, où le roi Jean resta
aux mains des Anglais avec une bonne partie de sa chevalerie, le jeune
Dauphin Charles, duc de Normandie, dans le désarroi général de la
France, au milieu des colères populaires soulevées contre la noblesse,
que chacun rendait responsable du désastre, convoqua des Etats généraux
pour chercher avec eux un remède à la cruelle situation, et les amener
à fournir les aides et subsides nécessaires pour la délivrance du roi
et la continuation de la guerre.
Les Etats généraux de langue d’oc se réunirent à Toulouse, ceux de
langue d’oil à Paris, dans la grande chambre du Parlement.
Paris allait entrer en fermentation pour quelques années, les
délibérations des délégués devant bientôt aboutir à une véritable
révolution. Les bourgeois des Etats, devant ces nouvelles charges,
faisaient leurs conditions; ils consentaient bien à fournir les aides
requises, mais ils réclamaient aussi des réformes, posaient des
conditions et entendaient surveiller, non seulement l’emploi des sommes
demandées, mais encore l’administration du royaume.
Le Dauphin, trop jeune et trop inexpérimenté pour dominer les
événements, essaya d’une prorogation des Etats, ce remède aux
situations embarrassantes, mais, ainsi qu’il arrive de nos jours pour
un budget non voté, l’épuisement du Trésor le força bientôt à rappeler
l’assemblée. Les Etats revinrent en mars 1357, non moins résolus à
mettre bon ordre au mauvais gouvernement «du roi et du royaume au temps
passé».
Alors se dresse dans l’histoire de Paris la grande figure d’Etienne
Marcel, si discutée, trop noircie par les uns et chargée de toutes les
violences populaires, trop grandie par les autres, qui en font un homme
à vastes et profondes visées, trop en dehors de son temps. Etienne
Marcel, de vieille famille parisienne, était prévôt des marchands un
an avant Poitiers. Premier magistrat de Paris, Marcel, dès que le
désastre fut connu, agit avec énergie et décision pour mettre la ville
en défense. Il leva des impôts et avec ces ressources entreprit une
réfection totale de l’enceinte de Philippe-Auguste, se bornant à mettre
en état les remparts de la rive gauche, mais élevant avec toute la
diligence possible une nouvelle ligne de fortifications sur la rive
droite, pour envelopper les importants faubourgs du nord.
Aux Etats généraux, Marcel devint bien vite un des orateurs dirigeants,
le chef du parti bourgeois. Fort des trente ou quarante mille Parisiens
armés qu’il sentait derrière lui, il osa parler haut, et put avec
Robert le Coq, évêque de Laon, conseiller au parlement, personnage
douteux, intriguant pour le compte de Charles le Mauvais, roi de
Navarre, entraîner l’assemblée dans le sens des réformes. Triomphant en
raison du désarroi des princes et des terribles embarras dans lesquels
se débattait le Dauphin, les Etats arrachèrent au Dauphin la grande
ordonnance du 3 mars 1357, décrétant des mesures de défense nationale
et de considérables réformes dans les finances, les aides et impôts,
l’emploi des subsides de guerre, l’administration de la justice, la
répression des abus des officiers royaux, et la discipline des gens de
guerre.
[Illustration: PLACE DU PARVIS NOTRE-DAME (XVe SIÈCLE)
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
Ces réformes, tout urgentes et sages qu’elles fussent, étaient pour
la plupart bien prématurées en pleine féodalité, trop en avance sur
les idées du temps, et restaient incomprises même, en dehors d’un très
petit nombre de députés avancés. On comprenait mieux les mesures
d’intérêt immédiat, ou lorsque l’on voyait les Etats exiger du Dauphin
le renvoi ou la suspension des anciens conseillers du roi et la
punition des prévaricateurs. Moyennant l’acceptation de ces réformes,
les Etats offraient au Dauphin trente mille hommes d’armes et les
subsides nécessaires à lever sur les bonnes villes et les gens d’Église.
[Illustration: LE GIBET DE MONTFAUCON]
Les Etats, en plus de l’ordonnance de réformation, imposaient au
Dauphin un grand conseil de trente-quatre membres tirés de leur sein,
entre les mains desquels tous les pouvoirs devaient être concentrés.
C’était en réalité la bourgeoisie comptant dix-sept représentants
dans ce conseil, qui prenait en mains le gouvernement. Tout de suite
une réaction se fit; des protestations du roi Jean, prisonnier en
Angleterre, arrivèrent contre tout ce qui avait été ordonné par les
Etats, et le Dauphin entama la lutte contre Marcel. Ce fut une année
d’intrigues et de violentes discordes, ce pendant que gens d’armes et
routiers anglais, soudards navarrais ou simples brigands infestaient
tout le centre de la France, pillant, rançonnant et ravageant villes
et villages. La lutte entre le Dauphin d’un côté, Etienne Marcel
et l’évêque de Laon, Robert le Coq, de l’autre, se compliqua des
menées de l’odieux roi de Navarre, Charles le Mauvais, petit-fils de
Louis le Hutin, déjà souillé de crimes, et alors emprisonné pour une
conspiration contre le roi Jean, dans laquelle il avait fait entrer le
Dauphin lui-même. Sorti de prison grâce à Robert le Coq et à Marcel,
le roi de Navarre ajouta aussitôt aux difficultés de la situation
qu’il avait intérêt à embrouiller. Il enserra Paris avec ses bandes
de routiers appuyées de compagnies anglaises, heureux du sanglant
gâchis dans lequel il voyait la France se débattre et perdre toutes ses
forces, et espérant, le moment venu, en recueillir tout le profit.
Dans Paris les partisans d’Etienne Marcel adoptèrent en signe de
ralliement le chaperon de drap mi-partie rouge et pers (bleu verdâtre)
auquel les plus résolus, les meneurs de la foule, ajoutaient des
agrafes émaillées où se voyaient gravés les mots «_A bonne fin_»,
indiquant leur volonté de suivre Marcel jusqu’au bout et de l’aider à
maintenir contre tous les réformes établies.
Le Dauphin venait d’ailleurs de donner prise contre lui aux chefs
du parti populaire, par une ordonnance concernant les monnaies,
c’est-à-dire par une altération de ces monnaies. De plus, un événement
tragique survenu quelque temps auparavant avait surexcité les esprits.
Un nommé Perrin Marc ayant rencontré le trésorier et conseiller du duc
de Normandie, Jean Baillet, le tua d’un coup de couteau et se réfugia
dans l’église Saint-Merry, lieu d’asile. A la nouvelle du meurtre, le
Dauphin courroucé, sans tenir compte du droit d’asile, envoya Robert
de Clermont, maréchal de Normandie, et Guillaume Staise, prévôt de
Paris, avec une troupe d’archers qui, trouvant les portes de l’église
barricadées, durent les brûler pour parvenir jusqu’à l’assassin.
Celui-ci traîné au Châtelet eut le lendemain le poing coupé sur le lieu
du crime et fut ensuite accroché au gibet.
Mais l’évêque de Paris s’émut tellement de cette violation du droit
d’asile qu’il fallut dépendre l’assassin du trésorier et le ramener au
moutier de Saint-Merry pour l’enterrer en grande solennité. Etienne
Marcel avec un grand nombre de bourgeois conduisait le corps, et ce,
le même jour que le Dauphin suivait les obsèques de son trésorier
assassiné.
Une sorte de fièvre s’emparait de tous, fièvre faite des tristesses
présentes et des inquiétudes où se débattait la population, dans ce
Paris rempli de réfugiés, bourgeois, nobles, moines et nonnes chassés
des bourgs, des châteaux, des couvents de la région par les ravages des
routiers.
L’Université de Paris et le clergé même semblaient prendre parti contre
le Dauphin et intervenaient auprès de lui, en le sommant pour ainsi
dire de faire droit aux réclamations du roi de Navarre.
En ce moment l’échevinage et les bourgeois, pour obtenir du ciel la
fin des maux qui accablaient le pays, firent vœu d’offrir chaque année
à Notre-Dame un cierge de la longueur de la muraille d’enceinte de
la ville, c’est-à-dire mesurant exactement 4,455 toises, chandelle
démesurée, en cire flexible, qui devait brûler nuit et jour aux pieds
d’une image de la Vierge. Le vœu fut tenu exactement et dans la forme
dite, sauf quelque temps sous la Ligue. Mais en 1605 le prévôt des
marchands, François Myron, substitua au cierge de la dimension des
remparts un lampadaire d’argent avec un cierge encore monumental par
la grosseur, mais de longueur plus ordinaire.
[Illustration: ÉTIENNE MARCEL HARANGUE LE PEUPLE A LA MAISON AUX
PILIERS]
Dans la grande ville tourmentée et tumultueuse, les colères populaires
surexcitées par les événements journaliers, chauffées à blanc par
les factieux, entretenues par des confréries bourgeoises et des
associations de corps de métiers, éclatèrent enfin dans une journée
révolutionnaire. Le 22 février 1358, le palais de la Cité, résidence
royale, fut forcé et envahi comme devaient l’être d’autres châteaux
royaux, quelques siècles après,--une fois même juste au même jour
de février. Le matin de ce jour, le prévôt des marchands réunit à
Saint-Eloi dans la Cité, tout proche du Palais, environ trois mille
gens de métier, tous bien préparés par les meneurs et décidés à mettre
la main sur le Dauphin pour l’enlever à ses conseillers de la noblesse,
et le forcer définitivement à gouverner selon les vues populaires.
L’exaltation de la foule en armes était si grande que le prévôt des
marchands arrivant à Saint-Eloi, accompagné des échevins, n’eut
besoin de rien dire pour attiser ou diriger ces fureurs, car aussitôt
la troupe, dans un tumulte de cris et de vociférations, s’ébranla
et marcha sur le Palais, grossie par d’autres bandes de forcenés
débouchant de toutes les rues, descendant par les ponts en brandissant
leurs armes.
Cette foule déjà venait de massacrer un partisan du Dauphin, Regnaut
d’Acy, avocat au parlement, rencontré comme il sortait du Palais.
Reconnu dans la rue, il s’était réfugié dans la boutique d’un
charcutier où, sans lui donner le temps d’implorer, on l’avait percé de
coups.
Quand la multitude armée se présenta aux portes du Palais, on essaya
en vain de la retenir. Les gens du roi ne voulaient laisser passer que
le prévôt avec une délégation de la foule, mais ils furent bientôt
bousculés et forcés, et aussitôt le flot des assaillants se répandit
par tout le Palais. Les galeries, la grande salle se trouvèrent en un
clin d’œil envahies par de rudes compagnons en jacques de mailles,
coiffés de bassinets de fer ou de chaperons aux couleurs parisiennes,
hérissés de toutes les armes possibles. Ils ne rencontrèrent aucune
résistance. Marcel à la tête des plus hardis de sa troupe marcha droit
à l’habitation royale derrière la galerie des Merciers, jusqu’à la
chambre du Dauphin où celui-ci, reculant devant les envahisseurs,
s’était retiré avec ses principaux officiers.
--Sire, dit Marcel au Dauphin, ne vous ébahissez pas de choses que vous
voyez, car il est ordonné et convient qu’il soit ainsi fait.
[Illustration: LES CORPS DES MARÉCHAUX DE CHAMPAGNE ET DE NORMANDIE
TRAÎNÉS SUR LE GRAND PERRON DU PALAIS]
Il se trouvait dans cette chambre, parmi les officiers du Dauphin, Jean
de Conflans, maréchal de Champagne, et Robert de Clermont, maréchal
de Normandie, tous deux vaillants hommes de guerre et conseillers
énergiques du prince, des plus détestés par le parti des États. Marcel
les désigna à ses gens en disant: «Faites en bref ce pourquoi vous êtes
venus ici.» Aussitôt ses hommes se jetèrent sur Jean de Conflans qui
ne put se défendre et fut abattu sur le lit du Dauphin, aux pieds du
prince sur lequel jaillirent des éclaboussures sanglantes.
Robert de Clermont recula en essayant de se mettre en défense dans une
pièce voisine, mais il tomba bientôt massacré à son tour et son cadavre
fut rapporté dans la chambre à côté de l’autre.
Les autres officiers du Palais s’échappèrent à ce moment et laissèrent
seul, dans la poussée tumultueuse, au milieu des massacreurs, le
Dauphin très effrayé, mais Etienne Marcel, resté près de lui à côté des
deux cadavres, enleva le chapeau du prince et lui mit sur la tête son
chaperon aux couleurs parisiennes en lui disant de n’avoir plus rien à
craindre.
Ces meurtres eurent lieu dans ce qu’on appelait les hautes chambres
à _galathas_ ou de _galetas_, construites par le roi Jean au-dessus
de la _chambre verte_ dans la tour carrée à l’angle gauche du logis
royal (de saint Louis ou Philippe le Bel) donnant d’un côté sur les
jardins du Palais et de l’autre sur la galerie aux Merciers et la
Sainte-Chapelle.
Les gens de Marcel, triomphants, traînèrent les deux corps «moult
inhumainement, par devant Monseigneur le Duc» jusqu’en la cour du
Palais sur le grand perron, où il les laissèrent étendus et découverts
à la vue de tous. Ensuite Marcel et ses compagnons se dirigèrent vers
«_la Maison en grève qu’on appelait la maison de la ville_»,--ainsi
qu’il a été fait maintes fois depuis, après d’autres envahissements de
palais.
[Illustration: LA FUITE DU DAUPHIN SOUS LE GRAND PONT]
C’est Marcel qui avait fait l’acquisition de cette maison dite aussi
Maison aux Piliers, pour y réunir les administrations municipales
jusque-là éparpillées, à ce qu’il semble, dans plusieurs locaux:
le petit parloir aux Bourgeois, entre le Châtelet et la chapelle
Saint-Leufroy, et un autre parloir occupant une tour encastrée dans le
rempart de la ville, près des Jacobins de la rue Saint-Jacques.
Le prévôt, d’une fenêtre de cette maison aux Piliers, harangua la
multitude et lui annonça l’_occision_ qu’il venait d’ordonner. Il dit
que l’exécution de ces «faux, mauvais, et traîtres» conseillers du
Dauphin avait été faite pour le bien commun du royaume de France et
requit le peuple de vouloir bien le soutenir pour continuer l’œuvre
de défense et de salut. Et alors au milieu des clameurs, au bruit des
armes brandies, les Parisiens crièrent «qu’ils avouaient le fait et
qu’ils voulaient vivre et mourir pour le dit prévôt».
Toujours accompagné de sa troupe armée le prévôt retourna au Palais
auprès du Dauphin, après lui avoir envoyé deux pièces de drap rouge et
pers, pour munir de chaperons aux couleurs parisiennes tous les gens
du Palais et du Parlement. Les corps des maréchaux de Champagne et de
Normandie étaient restés exposés sur le perron; on ne les enleva que le
soir pour les faire porter dans une charrette jusqu’à Sainte-Catherine
du Val des Ecoliers, où les religieux n’osaient ni les recevoir ni les
enterrer sans l’assentiment du terrible prévôt.
Le prévôt des marchands ne perdit pas de temps, après ces événements,
et s’efforça de prendre en main le gouvernement en composant le conseil
du Dauphin de gens du parti bourgeois; il travaillait aussi à rallier
à son parti les gens des communes, les bourgeois des bonnes villes et
tentait d’établir une confédération, une ligue de défense contre le
parti de la noblesse, tout en recherchant en même temps la dangereuse
et peu sûre alliance du roi de Navarre.
Pendant quelques semaines encore le Dauphin demeura à Paris à la
discrétion d’Etienne Marcel. Le Dauphin avait pris le titre de Régent
du Royaume, vain titre, dont le pouvoir était entre les mains du
conseil composé de l’évêque de Laon, du prévôt et des échevins. Il
était si bien captif en ce Palais qu’un chevalier, qui avait tramé une
évasion du jeune prince, fut décapité aux Halles par ordre du prévôt.
Une nuit, environ un mois après l’affaire du Palais, c’est-à-dire
vers la fin de mars, le _grand Pont_ ou pont aux Changeurs (alors
en bois) vit filer sous sa grande arche une barque se dissimulant
dans l’obscurité. C’était le régent qui s’enfuyait. Deux hommes,
Thomas Fouguant maître charpentier ou maître des eaux, et Jean Perret
ou Métret, maître de l’arche du grand Pont, deux fonctionnaires
des services de la navigation, avaient ouvert au régent l’arche du
Pont barrée chaque soir. A la fin de mai suivant quand la lutte fut
dans son plein, ces deux hommes qui probablement étaient restés en
correspondance avec le Dauphin furent saisis et cruellement punis. Le
prévôt des marchands leur fit couper la tête en Grève et fit ensuite
écarteler les corps, dont on suspendit les quartiers aux portes de la
ville.
Au moment où le pauvre Jean Perret mettait la tête sur le billot,
le bourreau, saisi soudain d’une attaque d’épilepsie, roula à terre
tout écumant. Dans la foule quelques-uns émus de pitié criaient déjà
au miracle et disaient que Dieu montrait par là qu’on faisait mourir
injustement les condamnés. Peut-être le populaire allait-il s’opposer
à l’exécution, mais un avocat du Châtelet, qui voyait la chose des
fenêtres de la maison de ville, cria aux assistants qu’il n’y avait là
nul miracle, attendu que maître Raoullet, le bourreau, était connu pour
être sujet à cette maladie, et sur cette explication, fermant la bouche
aux pitoyables, la justice du prévôt eut son cours.
Des deux côtés on se préparait activement à la guerre inévitable.
Le Dauphin aussitôt libre s’était mis à rassembler des troupes. La
noblesse des provinces voisines lui fournissait des gens d’armes; les
villes elles-mêmes, malgré les appels pressants de Marcel refusaient
de suivre la commune de Paris dans la voie révolutionnaire où elle
s’était engagée, enfin les Etats généraux se réunissaient à Compiègne
sur la convocation du régent, et, tout en maintenant quelques-unes des
réclamations auxquelles avait fait droit la Grande ordonnance, lui
accordaient les subsides qu’il demandait.
Etienne Marcel, aux prises avec toutes les difficultés d’une situation
terrible, déploya la plus grande énergie, il poursuivit avec une
grande célérité les travaux de l’enceinte et travailla non moins
vivement à organiser les forces parisiennes. Les portes étaient gardées
sévèrement. Pour plus de sûreté il fit forger une quantité de grosses
chaînes attachées aux maisons d’encoignures des rues, lesquelles
chaînes à la moindre alerte, étaient tendues et fixées, et pouvaient se
doubler rapidement de barricades construites avec des tonneaux remplis
de terre.
La Seine en amont et en aval fut barrée chaque soir par des chaînes:
dans l’île Notre-Dame, aujourd’hui Saint-Louis, un rempart muni d’un
fossé servit de lien aux deux parties de l’enceinte.
Le château du Louvre était tombé au pouvoir des Parisiens, qui en
avaient tiré une grande quantité d’artillerie conduite aussitôt à la
maison de ville, et le prévôt avait mis une garnison dans la forteresse
royale.
Pendant ce temps, dans ce malheureux royaume en proie à l’anarchie, les
paysans fatigués d’être foulés et écrasés par tous les partis, remplis
d’une frénétique fureur par les pillages des gens d’armes, par les
dévastations des routiers, se soulevèrent à leur tour.
Le mouvement de la Jacquerie, né en terre picarde, s’étendit dans tous
les pays limitrophes du territoire parisien; les Jacques victorieux
d’abord se livrèrent aux plus horribles excès, faisant, dans un délire
de vengeance, payer cher à la noblesse accusée de tout le mal, depuis
Poitiers, tant de maux soufferts, une servitude si longue.
Devant les bandes de farouches laboureurs révoltés, courant à leur
tour par les campagnes déjà ravagées par tant de routiers, les
châteaux tombaient l’un après l’autre, du moins ceux qui n’étaient
pas suffisamment forts et garnis, et, sur les ruines des châteaux
incendiés, les Jacques massacraient sans pitié gentilshommes et nobles
dames.
Ce fut un mouvement irrésistible d’abord; les compagnies de routiers
anglais rencontrées par ces troupes de paysans étaient écrasées,
aussi s’écartaient-elles prudemment. Les moutons enragés ne se
connaissaient plus. Le vide se faisait devant eux, les villes fermaient
leurs portes et attendaient isolées dans un cercle d’incendies. Les
familles nobles échappées aux tueries fuyaient vers des terres que
l’insurrection n’avait pas encore gagnées. Alors la noblesse de tous
ces pays, se sentant menacée par l’orage, n’attendit pas qu’il eût
fondu sur elle; les châtelains se réunirent, rassemblèrent des gens
d’armes et descendirent en Picardie où cette chevalerie bardée de fer
rencontrant en rase campagne les Jacques mal armés et mal dirigés, en
fit d’effroyables carnages.
Marcel avait entrevu la possibilité de lier ensemble les deux
mouvements, l’insurrection bourgeoise de Paris et la révolte populaire
des campagnes, marchant contre un adversaire commun, la Noblesse, et il
avait cherché à négocier un accord avec les chefs de la Jacquerie en
leur envoyant des secours. A ce moment, au commencement de juin 1358,
la duchesse de Normandie, femme du Dauphin, la duchesse d’Orléans et
environ trois cents dames et demoiselles de la noblesse se trouvèrent
en grand péril dans la ville de Meaux où elles avaient cherché refuge
avec très peu de défenseurs. Les Jacques marchaient sur la ville peu
sûre elle-même et disposée à prendre parti pour eux. «Le comte de
Foix et le captal de Buch, émus,» dit Froissart, «de la pestilence
et l’horribilité qui couraient sur les gentilshommes de France,» se
jetèrent dans la ville avec quarante lances. Il était temps! Aux
Jacques venait de se joindre un corps de sept à huit mille Parisiens
envoyés par Marcel, sous le commandement d’un épicier de la rue
Saint-Denis nommé Pierre Gilles. La bataille fut rude et sanglante; les
gentilshommes surexcités, combattant sous les yeux des dames réfugiées,
rompirent par des charges violentes les rangs des assaillants, en
abattirent de grands monceaux et poursuivirent tant qu’ils purent les
débris des malheureuses bandes «et en tuèrent tant qu’ils en étaient
tous lassés et vannés, et les faisaient sauter en la rivière de Marne».
L’autre allié de Marcel, le roi de Navarre, Charles le Mauvais, tout en
se maintenant en bonnes relations avec Paris, se déclarait néanmoins
contre les Jacques. Les nobles du Beauvoisis étaient venus implorer
son aide.--«Ne souffrez pas que gentillesse soit mise à néant, si ces
Jacques durent longuement et que les bonnes villes soient de leur
aide, ils mettront gentillesse à néant et du tout détruiront.» Charles
se rendit à ses raisons, mais non sans stipuler quelques conditions
avantageuses pour sa politique personnelle, et il marcha contre les
Jacques dont il fit grand carnage à Clermont, après avoir pris leur
chef par trahison.
L’insurrection des Jacques cruellement réprimée, Etienne Marcel se
trouva au plus profond de ses embarras. Toutes les forces du Dauphin et
de la noblesse allaient se réunir contre Paris. De quel côté chercher
aide et appui? Etienne Marcel, l’échevin Charles Toussac et les chefs
du mouvement cherchèrent le salut du côté du roi de Navarre, qui
revenait sous Paris avec des forces importantes pour tirer parti des
événements. Ils allèrent le chercher à Saint-Ouen, l’amenèrent à la
maison de la ville et le nommèrent capitaine de Paris. Les meneurs de
la commune criaient _Navarre! Navarre!_ pour entraîner le peuple, mais
les cris n’avaient pas beaucoup d’écho.