Le grand incendie qui ravagea le Palais en 1618 avait épargné la

Sainte-Chapelle; quelques années plus tard, le 26 juillet 1630, par

la négligence de plombiers réparant la toiture, le feu prit dans les

combles de la Sainte-Chapelle, dévora toute la charpente ainsi que

celle de la flèche. Cette flèche en s’écroulant écrasa l’escalier de

Louis XII. On releva la flèche, mais l’escalier demeura une ruine;

l’arcade d’entrée restait seule debout avec des débris de piliers. A

ces piliers ruinés et tout le long de la rampe, s’accrochaient depuis

longtemps déjà des échoppes de marchands quelconques, surtout de

libraires, sur lesquelles nous aurons occasion de revenir.

[Illustration: L’ESCALIER DE LA SAINTE-CHAPELLE. COMMENCEMENT DU XVIIe

SIÈCLE AVANT LA CHUTE DE LA FLÈCHE]

Au temps de Philippe le Bel, toutes les constructions du palais

commencées par saint Louis ou ajoutées après lui sont terminées,

l’ensemble du Palais de la grande époque gothique est désormais bien

complet avec sa Sainte-Chapelle, sa Grande Salle, sa Conciergerie et sa

tour de l’Horloge.

Enguerrand de Marigny, général des finances, le ministre de Philippe

le Bel qui devait si tristement finir à Montfaucon, dirigeait les

travaux d’achèvement de la Grande Salle dans les dernières années

du XIIIe siècle. Merveille du Palais avec la Sainte-Chapelle, cette

Grande Salle, reposant sur la Grande Salle inférieure échappée à tant

de désastres successifs et parvenue jusqu’à nous, était partagée par

une rangée d’énormes piliers en deux nefs dont les voûtes entièrement

lambrissées, semblables à deux carènes de navire renversées et

accouplées couvraient un immense espace de 70 mètres sur 27m,50. On

entrait de la cour du May par un perron, à l’angle sud-est, donnant

d’abord dans une galerie longeant le côté méridional de la Grande

Salle, et conduisant à la galerie des merciers et à une seconde entrée

de la Grande Salle.

Dans la double nef pavée de marbre blanc et noir la lumière entrait

largement, par les belles fenêtres et les roses des quatre pignons, par

d’autres fenêtres sur les côtés, faisant valoir les lambris peints et

dorés des voûtes, azur et fleurs de lis, les détails de sculpture, les

statues accrochées aux piliers. Ces statues dépassaient au XVIe siècle

le nombre de cinquante, posées à une certaine hauteur sur chaque face

des colonnes centrales et sur les piliers des côtés, plus nombreux à

cause des subdivisions des travées.

[Illustration: L’ESCALIER DE LA SAINTE-CHAPELLE, XVIIIe SIÈCLE]

C’étaient les effigies des rois depuis Pharamond jusqu’à François

II. Des inscriptions au-dessous des figures indiquaient la durée de

chaque règne avec la date de la mort de chaque roi. Gilles Corrozet,

dans ses _Antiquités et singularités_ de Paris, donne la liste de ces

statues avec les inscriptions constamment lues et commentées par les

curieux passant dans la Grande Salle. «On pensait dans le peuple,

ajoute-t-il, que ceux qui sont représentés avec les mains hautes ont

régné vertueusement et ceux qui ont les mains basses ont été infortunés

ou n’ont fait acte d’excellence.»

Sur les faces latérales, chaque travée de salle se divisait en deux

arcatures où, dans le renfoncement entre les piliers, un banc de

pierre était ménagé. Quatre grandes cheminées comme en bas dans la

salle Saint-Louis chauffaient la grande salle. Les jours d’hiver dans

cette immense nef toujours bruyante, toujours pleine de gens venus pour

leurs affaires, ou pour ouïr les nouvelles, ces cheminées à la vaste

hotte, devaient former chacune le centre de groupes serrés.

Du côté du pignon oriental donnant sur la partie de la rue de la

Barillerie dite de Saint-Barthélemy, à cause de l’église de ce nom

située en face du Palais, le roi Louis XI fit plus tard élever un autel

qu’il accompagna des statues de saint Louis et de Charlemagne portées

sur deux colonnes. Ce très dévotieux monarque, faisant placer sa statue

à côté de celles de ses prédécesseurs, se fit représenter agenouillé

devant une image de la Vierge. A cet autel de Louis XI se disait jadis

chaque année la messe de rentrée du Parlement.

Au fond, sous le pignon opposé, toute la largeur de la Grande Salle

était prise par la Table de marbre si fameuse dans les fastes du

Palais. On tenait pour certain, sans y regarder de trop près, qu’elle

était faite d’une seule tranche de marbre «qui portait, dit Sauval,

tant de longueur, de largeur et d’épaisseur qu’on tient que jamais il

n’y a eu de tranches de marbre plus épaisses et plus longues».

Table illustre contemplée avec respect par le populaire, brillante sous

le reflet des grands fenestrages, table royale aussi, réservée, dans

les festins d’apparat donnés par les rois, aux princes du sang, aux

pairs de France et aux princesses, les autres convives s’asseyant à des

tables mobiles plus ou moins rapprochées, selon leur rang.

Au XVe siècle, près de la table de marbre, se voyaient différentes

choses remarquables: un crocodile empaillé trouvé, disait-on, dans les

fondations du palais, curiosité rapportée probablement d’Égypte au

temps des croisades, et un grand «vieil cerf» en bois, qui était un

modèle préparé pour un cerf en or massif que le général des finances de

Charles VI devait faire exécuter pour le trésor royal, projet qui n’eut

qu’un commencement d’exécution, la tête seule ayant été faite, et sans

doute bien vite fondue ensuite.

La table de marbre, table royale, siège de la juridiction des eaux et

forêts, avait encore une autre destination bien différente, c’était

aussi le théâtre de la Basoche; en ces âges naïfs, sur la table des

festins royaux, les clercs de la basoche du palais, montaient aux

jours de leurs divertissements traditionnels, pour jouer leurs farces,

sotties, moralités et momeries. Très probablement un revêtement de bois

formant estrade recouvrait alors la table de marbre, estrade surélevée,

dont le dessous fermé par des tapisseries servait de vestiaire. C’est

ainsi que Victor Hugo, au premier chapitre de _Notre-Dame de Paris_

a mis en scène une représentation de mystère offert au populaire sur

cette table, à l’occasion d’un mariage princier.

L’angle nord-ouest de la Grande Salle touche à la Grand’chambre,

ancienne chambre de saint Louis, située à l’étage supérieur de la

Conciergerie, au-dessus du grand guichet entre les deux tours. Sous

Louis XII elle fut complètement transformée et devint la Chambre

dorée. Les murailles couvertes de lambris curieusement sculptés,

le plafond à caissons, les petites voûtes surbaissées retombant

sur des culs-de-lampe, les peintures, les fleurs de lis, tous les

ornements dorés «avec de l’or de ducats de Hollande», en faisaient une

étincelante et mirifique salle d’apparat. Des estampes nous en ont

conservé l’aspect à différentes époques.

[Illustration: LA CHAMBRE DORÉE.--DANS L’ANGLE, LE SIÈGE ROYAL]

Quand elle fut devenue grande chambre du Parlement, chambre des pairs,

chambre des plaids solennels, magistrats et pairs occupaient des

gradins se détachant sur le lambris à fond fleurdelisé; sur deux des

angles s’élevaient deux tribunes pour les invités de marque aux grandes

cérémonies, sortes de lanternes construites sous Louis XIV et refaites

sous Louis XV, chargées d’armoiries et terminées en dômes avec la

couronne royale au sommet.

Le trône royal ou lit de justice était dans un autre angle à côté d’un

grand triptyque du XVe siècle représentant le Christ en croix entouré

de quelques saints. Près de la porte communiquant avec la Grande Salle,

se voyait, d’après les anciens chroniqueurs, un lion doré, ayant la

tête baissée et la queue entre les jambes, ce qui voulait dire que

«toute personne tant soit grande de ce royaume en doit obéir et se

rendre humble, soubz les lois et jugements de la dicte Court».

C’est dans cette étincelante Chambre dorée où tout rappelait la

royauté, fleurait l’aristocratie et le vieux parlementarisme, que

s’établit en 1793 le tribunal révolutionnaire, pour travailler avec

la collaboration du couperet de Sanson à supprimer les vieilles

institutions et les ci-devant aristocrates ou parlementaires.

Préalablement la Chambre dorée avait été _exécutée_ elle-même, le rabot

égalitaire avait passé sur la superbe décoration, on avait tout rasé,

ornements sculptés, peintures, écussons, et à la place du plafond aux

voûtes si délicatement et si richement lambrissées et enluminées on

avait fait un plafond net et plat.

Quant à la Tour de l’Horloge, on pense qu’elle date des commencements

du XIVe siècle. S’il en est ainsi, il devait exister précédemment un

peu en arrière une autre tour formant l’angle du Palais devant le

Grand-Pont; on croit savoir que le roi Philippe le Bel acheta à cette

époque au chapitre de Notre-Dame un moulin, dit de _Chante-reine_

situé sur la rive au pied du Palais, pour élever à sa place la belle

tour carrée de l’Horloge et le bâtiment contigu, c’est-à-dire la

cuisine dite de Saint-Louis.

[Illustration: LOGE OU LANTERNE DE LA CHAMBRE DORÉE, XVIIe SIÈCLE]

L’horloge qui donne son nom à la tour fut placée en 1370, du temps de

Charles V, par un maître horloger allemand du nom de Henri du Vic.

Celui-ci resta chargé de l’entretien du mouvement et fut logé dans la

tour. En même temps on installait dans le petit beffroi surmontant le

comble de la tour, une cloche nommée _Jouvante_, qui devait devenir non

moins fameuse que l’horloge, car elle donna en 1578, avec les cloches

de Saint-Germain l’Auxerrois, le signal de la Saint-Barthélemy. Peu

après, sous Henri III, l’horloge dut être restaurée; on chargea de

ce soin Germain Pilon qui refit un cadran élégamment décoré, flanqué

de deux figures représentant l’une la Force et l’autre la Justice,

avec des inscriptions latines dues à Jean Passerat, l’un des futurs

auteurs de la Satire Menippée. L’une de ces inscriptions, placée sous

les écussons de France et de Pologne réunis et entourés du cordon de

l’ordre du Saint-Esprit, fait allusion aux deux couronnes portées

par Henri III et lui en promet une troisième au ciel. Un auvent

gracieusement arrondi protège l’horloge et ses figures. Le tout nous

était arrivé absolument dégradé, et il a fallu tout reconstituer,

sculptures, figures et ornementation peinte.

Voici donc le palais complètement achevé dans son ensemble aux

premières années du XIVe siècle; sous Charles VIII et Louis XII, il

recevra encore des adjonctions heureuses, mais ce sera ensuite fini,

il ne fera plus, aux époques suivantes, que souffrir violences et

dévastations, lors de ses incendies successifs, suivis de restaurations

non moins désastreuses pour ses magnificences ogivales et sa noble

physionomie d’autrefois.

L’émerveillement de tous fut grand à la fin des travaux, devant l’œuvre

achevée qui complétait l’aspect grandiose de la Cité, resplendissante

alors avec sa jeune cathédrale et son Palais neuf. Philippe le Bel,

pour inaugurer solennellement ses constructions, donna à la Pentecôte

de l’an 1313, huit jours de fêtes merveilleuses, au cours desquelles

furent armés chevaliers les trois fils du roi, qui devaient si peu

après, et pour si peu de temps chacun, régner tous les trois, Louis le

Hutin, Philippe le Long, Charles le Bel.

[Illustration: LA GRANDE SALLE DU PALAIS. AU FOND LA TABLE DE MARBRE]

Le gendre du roi Edouard II d’Angleterre vint en grande pompe assister

aux fêtes. La ville de Paris, où tout chôma pendant huit jours, était

dans toutes ses rues encourtinée de soie et de lin et illuminée

joyeusement chaque soir. Jamais on n’avait vu pareilles magnificences,

tous les ducs, comtes et barons de France étaient présents, disent les

vieux chroniqueurs, ajoutant pour donner une idée de ces magnificences

que dans une seule journée ces nobles seigneurs changèrent trois

fois d’habits. Il y eut chaque jour de grands festins, le jour de la

Pentecôte, les fils du roi furent armés chevaliers, le roi donna un

grand repas sur la Table de marbre, au cours duquel tous les mets

furent à un certain moment inondés d’eau de rose, ce qui peut passer

pour un assaisonnement singulier.

«Tous les bourgeois de Paris en robes neuves, à pied et à cheval,

ordonnés par métiers et confréries, avec trompes, tambourins, buccines

et menestriers et très bien jouant de très beaux jeux, entrèrent

en l’île de la Cité par-dessus un pont de bateaux nouvellement

construit, et vinrent en grande joie à la cour du Palais du roi.» Cette

procession, chantant et jouant comme une sorte de mystère ambulant,

donna aux princes une grande représentation dans la cour du Palais.

Il y avait plusieurs pièces ou plusieurs actes. Après le Mystère du

Paradis vint le Mystère de l’Enfer, puis tout le Roman du Renard en un

nombre infini de scènes, avec tous les déguisements d’animaux et les

«feintises» indispensables.

Après le repas des princes, le mystère ambulant s’en fut

processionnant dans le même ordre au pré aux Clercs, sous l’abbaye de

Saint-Germain-des-Prés, où la reine d’Angleterre, Isabeau de France,

était parée en une tourelle avec nombre de dames et de damoiselles. «Et

cette fête leur plut fort et tourna à grand honneur au roi de France et

aux gens de Paris.»

Pendant ces fêtes dans l’île de la Cité et dans l’île Notre-Dame, le

roi de France, ses frères et ses trois fils, le roi d’Angleterre et un

nombre immense de seigneurs prirent la croix pour une croisade projetée

que diverses circonstances empêchèrent. L’enthousiasme fut si grand

cependant que les femmes des croisés prirent la croix aussi pour suivre

leurs maris, mettant seulement pour condition qu’elles ne passeraient

point la mer sans leurs maris, et que celles qui deviendraient veuves

seraient déliées de leur vœu.

Le cinquième jour des fêtes tous les artisans et bourgeois de Paris,

les uns à pied, les autres à cheval, défilèrent par le parvis

Notre-Dame et les rues de la Cité, sous les fenêtres du Palais où les

deux rois, les princes et les barons étaient placés. Les Parisiens

à cette montre étaient bien environ vingt mille cavaliers et trente

mille piétons, «dont le roi d’Angleterre et les siens furent grandement

ébahis».

Dans le Palais, avec les rois, cohabitait l’ensemble assez confus de

l’administration du royaume, le trésor, la Justice. Il fut le berceau

des Parlements réguliers installés dans la grand’chambre, plus tard

chambre dorée.

Philippe le Bel, en même temps qu’il achevait les constructions

commencées par saint Louis, complétait aussi l’œuvre d’organisation

judiciaire de son prédécesseur. Il instituait un Parlement à Paris

et deux autres en province, l’Echiquier de Rouen, le parlement de

Toulouse, plus un parlement temporaire à Troyes, les _grands jours_,

délégation de celui de Paris.

Il décida que le Parlement se réunirait au palais pour six semaines

ou deux mois de chaque semestre, à Pâques et à la Toussaint, en

cour souveraine de justice, pour connaître de toutes les affaires

importantes; des prélats et des hauts barons furent mis à la tête de

cette juridiction royale. Primitivement il entra dans la composition

du Parlement deux sortes de conseillers: les _conseillers jugeurs_,

tous nobles seigneurs, et les _conseillers rapporteurs_, ceux-ci

clercs et légistes, formant les _chambres des enquêtes_, et admis

seulement à formuler leur opinion; mais ces derniers, par la seule

force des choses, se confondirent bientôt avec les autres et finalement

constituèrent à eux seuls cette haute magistrature.

Le roi avait aussi près de lui sa chambre des comptes chargée de

l’administration financière, et présidée également par des évêques et

des barons.

Quand Philippe le Bel convoqua les Etats généraux dans les

circonstances difficiles de sa lutte avec le Saint-Siège, il réunit

tous les barons, les ducs, comtes, prélats, abbés des couvents, maires

et échevins des communes dans l’église Notre-Dame.

C’était en 1302; en 1308 il réunit les Etats généraux à Tours; mais en

1314, les convoquant de nouveau, il les assembla en son Palais, dans la

Grande Salle terminée depuis peu.

Les barons et les prélats étaient assis sur un «échaffaud» élevé

probablement du côté de la Grande table, les bourgeois des communes

remplissaient la salle. Enguerrand de Marigny, «chevalier coadjuteur du

roi de France Philippe et gouverneur de tout le royaume,» disent les

Chroniques de Saint-Denis, monta sur cet échafaud, «prêcha» longuement

à l’assemblée, en commençant par un beau compliment du roi à sa ville

de Paris «où les rois aux temps anciens avaient accoutumé d’avoir

leur nourriture et pour cela appelaient-ils Paris chambre royale».

Puis rappelant les anciennes querelles du roi Philippe-Auguste avec

Ferrand comte de Flandre, il en vint à la grande affaire qui était la

création de nouveaux impôts en vue d’une expédition contre les Flamands

lesquels, de nouveau comme au temps de Ferrand, se dérobaient à la

suzeraineté du roi de France.

«Pour laquelle chose Enguerrand requit pour le roi aux bourgeois des

communes qu’il voulait savoir lesquels lui feraient aide ou non à aller

encontre les Flamands à ost en Flandre. Et lors icelui Enguerrand fit

lever son seigneur le roi de France delà où il séait pour voir ceux qui

lui voudraient faire aide. Adonc Etienne Barbette, bourgeois de Paris,

se leva et parla pour ladite ville.»

Etienne Barbette, qui était l’homme du roi et le compère d’Enguerrand,

déclara au nom de tous les bourgeois et des communes que tous feraient

aide volontiers au roi, ce dont il reçut aussitôt les remercîments de

Philippe. L’affaire était terminée. «Et alors après icelui parlement,

une taille trop male et trop grevable à Paris et au royaume de France

fut levée, de quoi le menu peuple fut trop grevé, pour laquelle

occasion ledit Enguerrand tomba en la haine et malédiction du menu

peuple trop malement.»

De bien graves affaires se débattaient en ces dernières années du règne

tourmenté de Philippe le Bel, le terrible scandale des désordres des

trois belles-filles du roi, Marguerite, Blanche et Jeanne de Bourgogne,

allait éclater. Les trois princesses surprises avec leurs amants à

l’abbaye de Maubuisson près Pontoise, où elles s’installaient sous

prétexte de retraite et de dévotions, furent jetées en dure prison.

Les malheureux Philippe et Gauthier d’Aulnay, amants de Marguerite

et de Blanche, subirent d’horribles supplices. Jeanne put se faire

déclarer innocente, mais l’amant soupçonné n’en fut pas moins pendu.

Marguerite, femme de Louis le Hutin, fils aîné du roi, périt étranglée

dans sa prison quand son mari monta sur le trône. C’est la Marguerite

de Bourgogne de la fameuse tour de Nesle, où les légendes populaires

placent le théâtre de ses débauches et de ses cruautés.

En même temps que s’établissait le renom sinistre de la tour de Nesle,

l’îlot de Bussy en avant de l’île de la Cité, lequel devait plus tard,

soudé à la grande île, former le terre-plein du Pont-Neuf, acquérait

une non moins sinistre célébrité. Le grand procès des Templiers allait

y avoir son terrible dénouement. Depuis six ans les dignitaires de

l’ordre étaient traînés de cachots en cachots, de juridiction en

juridiction et aussi de bourreaux en bourreaux.

Enfin dans une grande assemblée de prélats assistés de trois légats

du pape, le grand maître de l’ordre, Jacques de Molay, et trois

autres dignitaires furent condamnés à une prison perpétuelle. Ils

devaient auparavant faire une sorte d’amende honorable et renouveler

publiquement les aveux arrachés par les tortures, devant un bûcher

allumé sur la place du Parvis-Notre-Dame.

Un grand échafaud avait été dressé devant le portail de la cathédrale,

les commissaires apostoliques y parurent avec les quatre Templiers et

les sommèrent de répéter leur confession. Deux y consentirent, mais par

un coup de théâtre inattendu, Jacques de Molay et le grand maître de

Normandie protestèrent solennellement contre ce que les tourments leur

avaient fait avouer, et démentirent avec énergie toutes les accusations

portées contre l’ordre.

La commission pontificale déconvenue rentra en délibération et, en

attendant qu’elle eût prononcé, elle remit les deux relaps au Prévôt de

Paris pour qu’il les gardât. Ainsi cette grande et difficile affaire

n’était pas terminée, les victimes osaient encore élever la voix.

La nouvelle de la rétractation des Templiers venait d’être portée au

roi. Aussitôt, après un rapide entretien avec ses conseillers, il fit

amener au palais les deux Templiers. En grande hâte, on éleva un bûcher

dans la petite île connue sous différents noms, comme île aux Juifs,

île aux Vaches ou au Passeur aux Vaches, île Bucy, devant la maison des

Etuves qui faisait l’extrémité du jardin royal, et sur le soir, à la

vue du peuple rangé sur les rives, le 3 mars 1314, les deux victimes

furent brûlées, gardant jusqu’au bout une contenance et une fermeté qui

frappa tous les assistants, et assignant, dit une légende forgée peu

après, à comparaître devant Dieu, leur souverain juge, le pape Clément

avant quarante jours, et avant un an ce roi qui les regardait mourir du

haut des murailles de son palais.

Pour en revenir à Enguerrand de Marigny, si par les nouvelles tailles

obtenues grâce à Etienne Barbette, des Etats généraux tenus au Palais

en l’année 1314, il s’était attiré la malédiction du peuple appauvri

par les exactions royales, les impôts iniques et les altérations

de monnaies, le clergé mis à contribution aussi sous prétexte de

croisade projetée, et les nobles pour n’avoir pas été épargnés par les

extorsions de son système financier, ne le haïssaient pas moins. Aussi

l’orage s’amassait sur la tête de son ministre, tandis qu’au milieu

de la haine des peuples s’écoulaient les derniers jours de la vie

tourmentée de Philippe le Bel.

Le roi étant mort en l’automne de cette année 1314, le premier acte

de son fils Louis X le Hutin fut de donner satisfaction à toutes

les haines réunies, en sacrifiant le grand ministre de son père.

Enguerrand de Marigny fut arrêté, enfermé à Vincennes et son procès

s’instruisit en même temps que celui de ses principaux agents, clercs

du trésor et officiers divers. On accusait Enguerrand de s’être

enrichi par de nombreuses concussions et d’avoir dilapidé le trésor

royal; on vérifiait les comptes embrouillés ou mal tenus. Outre son

énorme fortune, ses domaines et ses nombreux hôtels et châteaux, et

les meubles qui les garnissaient, quarante millions de biens qu’il

avait amassés en quinze années de faveur royale, on lui reprochait

son orgueil, qui l’avait porté à s’ériger une statue à côté de celle

de Philippe dans la Grande Salle du Palais, et son esprit dominateur

devant lequel avaient dû plier les plus hauts personnages, jusqu’aux

frères du roi, en sorte que ce petit fonctionnaire de cour avait fini

par assumer la puissance et jouer le rôle d’un véritable maire du

palais.

[Illustration: LE BATIMENT DE LA TOURNELLE ET LA TOUR BON-BEC]

Cependant, pour achever d’abattre ce puissant ministre, il fallut

joindre une affaire de sorcellerie au procès sérieux. Accusé d’avoir

voulu envoûter le nouveau roi, il fut condamné, non cependant par le

Parlement, mais par une commission de hauts barons présidée par son

ennemi, le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois.

[Illustration: LOGE DE LA CHAMBRE DORÉE (XVIIIe SIÈCLE)]

Le 30 avril 1315, Enguerrand de Marigny était conduit au gibet de

Montfaucon et accroché tout en haut à la dernière poutre. Or ce grand

gibet de Montfaucon, principale Justice de Paris, c’était précisément

Enguerrand de Marigny qui l’avait fait élever et lui avait donné sa

forme monumentale. Il est possible que d’autres fourches patibulaires

aient existé auparavant en cet endroit, mais on fait honneur de ce

gibet fameux, vu de si loin sur le dernier renflement des hauteurs

du nord de Paris, à celui qui l’inaugura presque. C’était au-dessus

d’un massif carré, seize hauts piliers de pierre bordant trois côtés

de la plate-forme, et réunis par trois étages d’épaisses traverses en

bois, ce qui donnait quarante-cinq vides, ou fenêtres si l’on veut, au

sinistre monument, quarante-cinq ouvertures dans chacune desquelles

pouvaient se balancer un ou deux pendus.

La pluye nous a debuez et lavez,

Et le soleil desséchez et noirciz;

Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez,

Et arrachez la barbe et les sourcilz...

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 5 / 38 段