Sainte-Chapelle; quelques années plus tard, le 26 juillet 1630, par
la négligence de plombiers réparant la toiture, le feu prit dans les
combles de la Sainte-Chapelle, dévora toute la charpente ainsi que
celle de la flèche. Cette flèche en s’écroulant écrasa l’escalier de
Louis XII. On releva la flèche, mais l’escalier demeura une ruine;
l’arcade d’entrée restait seule debout avec des débris de piliers. A
ces piliers ruinés et tout le long de la rampe, s’accrochaient depuis
longtemps déjà des échoppes de marchands quelconques, surtout de
libraires, sur lesquelles nous aurons occasion de revenir.
[Illustration: L’ESCALIER DE LA SAINTE-CHAPELLE. COMMENCEMENT DU XVIIe
SIÈCLE AVANT LA CHUTE DE LA FLÈCHE]
Au temps de Philippe le Bel, toutes les constructions du palais
commencées par saint Louis ou ajoutées après lui sont terminées,
l’ensemble du Palais de la grande époque gothique est désormais bien
complet avec sa Sainte-Chapelle, sa Grande Salle, sa Conciergerie et sa
tour de l’Horloge.
Enguerrand de Marigny, général des finances, le ministre de Philippe
le Bel qui devait si tristement finir à Montfaucon, dirigeait les
travaux d’achèvement de la Grande Salle dans les dernières années
du XIIIe siècle. Merveille du Palais avec la Sainte-Chapelle, cette
Grande Salle, reposant sur la Grande Salle inférieure échappée à tant
de désastres successifs et parvenue jusqu’à nous, était partagée par
une rangée d’énormes piliers en deux nefs dont les voûtes entièrement
lambrissées, semblables à deux carènes de navire renversées et
accouplées couvraient un immense espace de 70 mètres sur 27m,50. On
entrait de la cour du May par un perron, à l’angle sud-est, donnant
d’abord dans une galerie longeant le côté méridional de la Grande
Salle, et conduisant à la galerie des merciers et à une seconde entrée
de la Grande Salle.
Dans la double nef pavée de marbre blanc et noir la lumière entrait
largement, par les belles fenêtres et les roses des quatre pignons, par
d’autres fenêtres sur les côtés, faisant valoir les lambris peints et
dorés des voûtes, azur et fleurs de lis, les détails de sculpture, les
statues accrochées aux piliers. Ces statues dépassaient au XVIe siècle
le nombre de cinquante, posées à une certaine hauteur sur chaque face
des colonnes centrales et sur les piliers des côtés, plus nombreux à
cause des subdivisions des travées.
[Illustration: L’ESCALIER DE LA SAINTE-CHAPELLE, XVIIIe SIÈCLE]
C’étaient les effigies des rois depuis Pharamond jusqu’à François
II. Des inscriptions au-dessous des figures indiquaient la durée de
chaque règne avec la date de la mort de chaque roi. Gilles Corrozet,
dans ses _Antiquités et singularités_ de Paris, donne la liste de ces
statues avec les inscriptions constamment lues et commentées par les
curieux passant dans la Grande Salle. «On pensait dans le peuple,
ajoute-t-il, que ceux qui sont représentés avec les mains hautes ont
régné vertueusement et ceux qui ont les mains basses ont été infortunés
ou n’ont fait acte d’excellence.»
Sur les faces latérales, chaque travée de salle se divisait en deux
arcatures où, dans le renfoncement entre les piliers, un banc de
pierre était ménagé. Quatre grandes cheminées comme en bas dans la
salle Saint-Louis chauffaient la grande salle. Les jours d’hiver dans
cette immense nef toujours bruyante, toujours pleine de gens venus pour
leurs affaires, ou pour ouïr les nouvelles, ces cheminées à la vaste
hotte, devaient former chacune le centre de groupes serrés.
Du côté du pignon oriental donnant sur la partie de la rue de la
Barillerie dite de Saint-Barthélemy, à cause de l’église de ce nom
située en face du Palais, le roi Louis XI fit plus tard élever un autel
qu’il accompagna des statues de saint Louis et de Charlemagne portées
sur deux colonnes. Ce très dévotieux monarque, faisant placer sa statue
à côté de celles de ses prédécesseurs, se fit représenter agenouillé
devant une image de la Vierge. A cet autel de Louis XI se disait jadis
chaque année la messe de rentrée du Parlement.
Au fond, sous le pignon opposé, toute la largeur de la Grande Salle
était prise par la Table de marbre si fameuse dans les fastes du
Palais. On tenait pour certain, sans y regarder de trop près, qu’elle
était faite d’une seule tranche de marbre «qui portait, dit Sauval,
tant de longueur, de largeur et d’épaisseur qu’on tient que jamais il
n’y a eu de tranches de marbre plus épaisses et plus longues».
Table illustre contemplée avec respect par le populaire, brillante sous
le reflet des grands fenestrages, table royale aussi, réservée, dans
les festins d’apparat donnés par les rois, aux princes du sang, aux
pairs de France et aux princesses, les autres convives s’asseyant à des
tables mobiles plus ou moins rapprochées, selon leur rang.
Au XVe siècle, près de la table de marbre, se voyaient différentes
choses remarquables: un crocodile empaillé trouvé, disait-on, dans les
fondations du palais, curiosité rapportée probablement d’Égypte au
temps des croisades, et un grand «vieil cerf» en bois, qui était un
modèle préparé pour un cerf en or massif que le général des finances de
Charles VI devait faire exécuter pour le trésor royal, projet qui n’eut
qu’un commencement d’exécution, la tête seule ayant été faite, et sans
doute bien vite fondue ensuite.
La table de marbre, table royale, siège de la juridiction des eaux et
forêts, avait encore une autre destination bien différente, c’était
aussi le théâtre de la Basoche; en ces âges naïfs, sur la table des
festins royaux, les clercs de la basoche du palais, montaient aux
jours de leurs divertissements traditionnels, pour jouer leurs farces,
sotties, moralités et momeries. Très probablement un revêtement de bois
formant estrade recouvrait alors la table de marbre, estrade surélevée,
dont le dessous fermé par des tapisseries servait de vestiaire. C’est
ainsi que Victor Hugo, au premier chapitre de _Notre-Dame de Paris_
a mis en scène une représentation de mystère offert au populaire sur
cette table, à l’occasion d’un mariage princier.
L’angle nord-ouest de la Grande Salle touche à la Grand’chambre,
ancienne chambre de saint Louis, située à l’étage supérieur de la
Conciergerie, au-dessus du grand guichet entre les deux tours. Sous
Louis XII elle fut complètement transformée et devint la Chambre
dorée. Les murailles couvertes de lambris curieusement sculptés,
le plafond à caissons, les petites voûtes surbaissées retombant
sur des culs-de-lampe, les peintures, les fleurs de lis, tous les
ornements dorés «avec de l’or de ducats de Hollande», en faisaient une
étincelante et mirifique salle d’apparat. Des estampes nous en ont
conservé l’aspect à différentes époques.
[Illustration: LA CHAMBRE DORÉE.--DANS L’ANGLE, LE SIÈGE ROYAL]
Quand elle fut devenue grande chambre du Parlement, chambre des pairs,
chambre des plaids solennels, magistrats et pairs occupaient des
gradins se détachant sur le lambris à fond fleurdelisé; sur deux des
angles s’élevaient deux tribunes pour les invités de marque aux grandes
cérémonies, sortes de lanternes construites sous Louis XIV et refaites
sous Louis XV, chargées d’armoiries et terminées en dômes avec la
couronne royale au sommet.
Le trône royal ou lit de justice était dans un autre angle à côté d’un
grand triptyque du XVe siècle représentant le Christ en croix entouré
de quelques saints. Près de la porte communiquant avec la Grande Salle,
se voyait, d’après les anciens chroniqueurs, un lion doré, ayant la
tête baissée et la queue entre les jambes, ce qui voulait dire que
«toute personne tant soit grande de ce royaume en doit obéir et se
rendre humble, soubz les lois et jugements de la dicte Court».
C’est dans cette étincelante Chambre dorée où tout rappelait la
royauté, fleurait l’aristocratie et le vieux parlementarisme, que
s’établit en 1793 le tribunal révolutionnaire, pour travailler avec
la collaboration du couperet de Sanson à supprimer les vieilles
institutions et les ci-devant aristocrates ou parlementaires.
Préalablement la Chambre dorée avait été _exécutée_ elle-même, le rabot
égalitaire avait passé sur la superbe décoration, on avait tout rasé,
ornements sculptés, peintures, écussons, et à la place du plafond aux
voûtes si délicatement et si richement lambrissées et enluminées on
avait fait un plafond net et plat.
Quant à la Tour de l’Horloge, on pense qu’elle date des commencements
du XIVe siècle. S’il en est ainsi, il devait exister précédemment un
peu en arrière une autre tour formant l’angle du Palais devant le
Grand-Pont; on croit savoir que le roi Philippe le Bel acheta à cette
époque au chapitre de Notre-Dame un moulin, dit de _Chante-reine_
situé sur la rive au pied du Palais, pour élever à sa place la belle
tour carrée de l’Horloge et le bâtiment contigu, c’est-à-dire la
cuisine dite de Saint-Louis.
[Illustration: LOGE OU LANTERNE DE LA CHAMBRE DORÉE, XVIIe SIÈCLE]
L’horloge qui donne son nom à la tour fut placée en 1370, du temps de
Charles V, par un maître horloger allemand du nom de Henri du Vic.
Celui-ci resta chargé de l’entretien du mouvement et fut logé dans la
tour. En même temps on installait dans le petit beffroi surmontant le
comble de la tour, une cloche nommée _Jouvante_, qui devait devenir non
moins fameuse que l’horloge, car elle donna en 1578, avec les cloches
de Saint-Germain l’Auxerrois, le signal de la Saint-Barthélemy. Peu
après, sous Henri III, l’horloge dut être restaurée; on chargea de
ce soin Germain Pilon qui refit un cadran élégamment décoré, flanqué
de deux figures représentant l’une la Force et l’autre la Justice,
avec des inscriptions latines dues à Jean Passerat, l’un des futurs
auteurs de la Satire Menippée. L’une de ces inscriptions, placée sous
les écussons de France et de Pologne réunis et entourés du cordon de
l’ordre du Saint-Esprit, fait allusion aux deux couronnes portées
par Henri III et lui en promet une troisième au ciel. Un auvent
gracieusement arrondi protège l’horloge et ses figures. Le tout nous
était arrivé absolument dégradé, et il a fallu tout reconstituer,
sculptures, figures et ornementation peinte.
Voici donc le palais complètement achevé dans son ensemble aux
premières années du XIVe siècle; sous Charles VIII et Louis XII, il
recevra encore des adjonctions heureuses, mais ce sera ensuite fini,
il ne fera plus, aux époques suivantes, que souffrir violences et
dévastations, lors de ses incendies successifs, suivis de restaurations
non moins désastreuses pour ses magnificences ogivales et sa noble
physionomie d’autrefois.
L’émerveillement de tous fut grand à la fin des travaux, devant l’œuvre
achevée qui complétait l’aspect grandiose de la Cité, resplendissante
alors avec sa jeune cathédrale et son Palais neuf. Philippe le Bel,
pour inaugurer solennellement ses constructions, donna à la Pentecôte
de l’an 1313, huit jours de fêtes merveilleuses, au cours desquelles
furent armés chevaliers les trois fils du roi, qui devaient si peu
après, et pour si peu de temps chacun, régner tous les trois, Louis le
Hutin, Philippe le Long, Charles le Bel.
[Illustration: LA GRANDE SALLE DU PALAIS. AU FOND LA TABLE DE MARBRE]
Le gendre du roi Edouard II d’Angleterre vint en grande pompe assister
aux fêtes. La ville de Paris, où tout chôma pendant huit jours, était
dans toutes ses rues encourtinée de soie et de lin et illuminée
joyeusement chaque soir. Jamais on n’avait vu pareilles magnificences,
tous les ducs, comtes et barons de France étaient présents, disent les
vieux chroniqueurs, ajoutant pour donner une idée de ces magnificences
que dans une seule journée ces nobles seigneurs changèrent trois
fois d’habits. Il y eut chaque jour de grands festins, le jour de la
Pentecôte, les fils du roi furent armés chevaliers, le roi donna un
grand repas sur la Table de marbre, au cours duquel tous les mets
furent à un certain moment inondés d’eau de rose, ce qui peut passer
pour un assaisonnement singulier.
«Tous les bourgeois de Paris en robes neuves, à pied et à cheval,
ordonnés par métiers et confréries, avec trompes, tambourins, buccines
et menestriers et très bien jouant de très beaux jeux, entrèrent
en l’île de la Cité par-dessus un pont de bateaux nouvellement
construit, et vinrent en grande joie à la cour du Palais du roi.» Cette
procession, chantant et jouant comme une sorte de mystère ambulant,
donna aux princes une grande représentation dans la cour du Palais.
Il y avait plusieurs pièces ou plusieurs actes. Après le Mystère du
Paradis vint le Mystère de l’Enfer, puis tout le Roman du Renard en un
nombre infini de scènes, avec tous les déguisements d’animaux et les
«feintises» indispensables.
Après le repas des princes, le mystère ambulant s’en fut
processionnant dans le même ordre au pré aux Clercs, sous l’abbaye de
Saint-Germain-des-Prés, où la reine d’Angleterre, Isabeau de France,
était parée en une tourelle avec nombre de dames et de damoiselles. «Et
cette fête leur plut fort et tourna à grand honneur au roi de France et
aux gens de Paris.»
Pendant ces fêtes dans l’île de la Cité et dans l’île Notre-Dame, le
roi de France, ses frères et ses trois fils, le roi d’Angleterre et un
nombre immense de seigneurs prirent la croix pour une croisade projetée
que diverses circonstances empêchèrent. L’enthousiasme fut si grand
cependant que les femmes des croisés prirent la croix aussi pour suivre
leurs maris, mettant seulement pour condition qu’elles ne passeraient
point la mer sans leurs maris, et que celles qui deviendraient veuves
seraient déliées de leur vœu.
Le cinquième jour des fêtes tous les artisans et bourgeois de Paris,
les uns à pied, les autres à cheval, défilèrent par le parvis
Notre-Dame et les rues de la Cité, sous les fenêtres du Palais où les
deux rois, les princes et les barons étaient placés. Les Parisiens
à cette montre étaient bien environ vingt mille cavaliers et trente
mille piétons, «dont le roi d’Angleterre et les siens furent grandement
ébahis».
Dans le Palais, avec les rois, cohabitait l’ensemble assez confus de
l’administration du royaume, le trésor, la Justice. Il fut le berceau
des Parlements réguliers installés dans la grand’chambre, plus tard
chambre dorée.
Philippe le Bel, en même temps qu’il achevait les constructions
commencées par saint Louis, complétait aussi l’œuvre d’organisation
judiciaire de son prédécesseur. Il instituait un Parlement à Paris
et deux autres en province, l’Echiquier de Rouen, le parlement de
Toulouse, plus un parlement temporaire à Troyes, les _grands jours_,
délégation de celui de Paris.
Il décida que le Parlement se réunirait au palais pour six semaines
ou deux mois de chaque semestre, à Pâques et à la Toussaint, en
cour souveraine de justice, pour connaître de toutes les affaires
importantes; des prélats et des hauts barons furent mis à la tête de
cette juridiction royale. Primitivement il entra dans la composition
du Parlement deux sortes de conseillers: les _conseillers jugeurs_,
tous nobles seigneurs, et les _conseillers rapporteurs_, ceux-ci
clercs et légistes, formant les _chambres des enquêtes_, et admis
seulement à formuler leur opinion; mais ces derniers, par la seule
force des choses, se confondirent bientôt avec les autres et finalement
constituèrent à eux seuls cette haute magistrature.
Le roi avait aussi près de lui sa chambre des comptes chargée de
l’administration financière, et présidée également par des évêques et
des barons.
Quand Philippe le Bel convoqua les Etats généraux dans les
circonstances difficiles de sa lutte avec le Saint-Siège, il réunit
tous les barons, les ducs, comtes, prélats, abbés des couvents, maires
et échevins des communes dans l’église Notre-Dame.
C’était en 1302; en 1308 il réunit les Etats généraux à Tours; mais en
1314, les convoquant de nouveau, il les assembla en son Palais, dans la
Grande Salle terminée depuis peu.
Les barons et les prélats étaient assis sur un «échaffaud» élevé
probablement du côté de la Grande table, les bourgeois des communes
remplissaient la salle. Enguerrand de Marigny, «chevalier coadjuteur du
roi de France Philippe et gouverneur de tout le royaume,» disent les
Chroniques de Saint-Denis, monta sur cet échafaud, «prêcha» longuement
à l’assemblée, en commençant par un beau compliment du roi à sa ville
de Paris «où les rois aux temps anciens avaient accoutumé d’avoir
leur nourriture et pour cela appelaient-ils Paris chambre royale».
Puis rappelant les anciennes querelles du roi Philippe-Auguste avec
Ferrand comte de Flandre, il en vint à la grande affaire qui était la
création de nouveaux impôts en vue d’une expédition contre les Flamands
lesquels, de nouveau comme au temps de Ferrand, se dérobaient à la
suzeraineté du roi de France.
«Pour laquelle chose Enguerrand requit pour le roi aux bourgeois des
communes qu’il voulait savoir lesquels lui feraient aide ou non à aller
encontre les Flamands à ost en Flandre. Et lors icelui Enguerrand fit
lever son seigneur le roi de France delà où il séait pour voir ceux qui
lui voudraient faire aide. Adonc Etienne Barbette, bourgeois de Paris,
se leva et parla pour ladite ville.»
Etienne Barbette, qui était l’homme du roi et le compère d’Enguerrand,
déclara au nom de tous les bourgeois et des communes que tous feraient
aide volontiers au roi, ce dont il reçut aussitôt les remercîments de
Philippe. L’affaire était terminée. «Et alors après icelui parlement,
une taille trop male et trop grevable à Paris et au royaume de France
fut levée, de quoi le menu peuple fut trop grevé, pour laquelle
occasion ledit Enguerrand tomba en la haine et malédiction du menu
peuple trop malement.»
De bien graves affaires se débattaient en ces dernières années du règne
tourmenté de Philippe le Bel, le terrible scandale des désordres des
trois belles-filles du roi, Marguerite, Blanche et Jeanne de Bourgogne,
allait éclater. Les trois princesses surprises avec leurs amants à
l’abbaye de Maubuisson près Pontoise, où elles s’installaient sous
prétexte de retraite et de dévotions, furent jetées en dure prison.
Les malheureux Philippe et Gauthier d’Aulnay, amants de Marguerite
et de Blanche, subirent d’horribles supplices. Jeanne put se faire
déclarer innocente, mais l’amant soupçonné n’en fut pas moins pendu.
Marguerite, femme de Louis le Hutin, fils aîné du roi, périt étranglée
dans sa prison quand son mari monta sur le trône. C’est la Marguerite
de Bourgogne de la fameuse tour de Nesle, où les légendes populaires
placent le théâtre de ses débauches et de ses cruautés.
En même temps que s’établissait le renom sinistre de la tour de Nesle,
l’îlot de Bussy en avant de l’île de la Cité, lequel devait plus tard,
soudé à la grande île, former le terre-plein du Pont-Neuf, acquérait
une non moins sinistre célébrité. Le grand procès des Templiers allait
y avoir son terrible dénouement. Depuis six ans les dignitaires de
l’ordre étaient traînés de cachots en cachots, de juridiction en
juridiction et aussi de bourreaux en bourreaux.
Enfin dans une grande assemblée de prélats assistés de trois légats
du pape, le grand maître de l’ordre, Jacques de Molay, et trois
autres dignitaires furent condamnés à une prison perpétuelle. Ils
devaient auparavant faire une sorte d’amende honorable et renouveler
publiquement les aveux arrachés par les tortures, devant un bûcher
allumé sur la place du Parvis-Notre-Dame.
Un grand échafaud avait été dressé devant le portail de la cathédrale,
les commissaires apostoliques y parurent avec les quatre Templiers et
les sommèrent de répéter leur confession. Deux y consentirent, mais par
un coup de théâtre inattendu, Jacques de Molay et le grand maître de
Normandie protestèrent solennellement contre ce que les tourments leur
avaient fait avouer, et démentirent avec énergie toutes les accusations
portées contre l’ordre.
La commission pontificale déconvenue rentra en délibération et, en
attendant qu’elle eût prononcé, elle remit les deux relaps au Prévôt de
Paris pour qu’il les gardât. Ainsi cette grande et difficile affaire
n’était pas terminée, les victimes osaient encore élever la voix.
La nouvelle de la rétractation des Templiers venait d’être portée au
roi. Aussitôt, après un rapide entretien avec ses conseillers, il fit
amener au palais les deux Templiers. En grande hâte, on éleva un bûcher
dans la petite île connue sous différents noms, comme île aux Juifs,
île aux Vaches ou au Passeur aux Vaches, île Bucy, devant la maison des
Etuves qui faisait l’extrémité du jardin royal, et sur le soir, à la
vue du peuple rangé sur les rives, le 3 mars 1314, les deux victimes
furent brûlées, gardant jusqu’au bout une contenance et une fermeté qui
frappa tous les assistants, et assignant, dit une légende forgée peu
après, à comparaître devant Dieu, leur souverain juge, le pape Clément
avant quarante jours, et avant un an ce roi qui les regardait mourir du
haut des murailles de son palais.
Pour en revenir à Enguerrand de Marigny, si par les nouvelles tailles
obtenues grâce à Etienne Barbette, des Etats généraux tenus au Palais
en l’année 1314, il s’était attiré la malédiction du peuple appauvri
par les exactions royales, les impôts iniques et les altérations
de monnaies, le clergé mis à contribution aussi sous prétexte de
croisade projetée, et les nobles pour n’avoir pas été épargnés par les
extorsions de son système financier, ne le haïssaient pas moins. Aussi
l’orage s’amassait sur la tête de son ministre, tandis qu’au milieu
de la haine des peuples s’écoulaient les derniers jours de la vie
tourmentée de Philippe le Bel.
Le roi étant mort en l’automne de cette année 1314, le premier acte
de son fils Louis X le Hutin fut de donner satisfaction à toutes
les haines réunies, en sacrifiant le grand ministre de son père.
Enguerrand de Marigny fut arrêté, enfermé à Vincennes et son procès
s’instruisit en même temps que celui de ses principaux agents, clercs
du trésor et officiers divers. On accusait Enguerrand de s’être
enrichi par de nombreuses concussions et d’avoir dilapidé le trésor
royal; on vérifiait les comptes embrouillés ou mal tenus. Outre son
énorme fortune, ses domaines et ses nombreux hôtels et châteaux, et
les meubles qui les garnissaient, quarante millions de biens qu’il
avait amassés en quinze années de faveur royale, on lui reprochait
son orgueil, qui l’avait porté à s’ériger une statue à côté de celle
de Philippe dans la Grande Salle du Palais, et son esprit dominateur
devant lequel avaient dû plier les plus hauts personnages, jusqu’aux
frères du roi, en sorte que ce petit fonctionnaire de cour avait fini
par assumer la puissance et jouer le rôle d’un véritable maire du
palais.
[Illustration: LE BATIMENT DE LA TOURNELLE ET LA TOUR BON-BEC]
Cependant, pour achever d’abattre ce puissant ministre, il fallut
joindre une affaire de sorcellerie au procès sérieux. Accusé d’avoir
voulu envoûter le nouveau roi, il fut condamné, non cependant par le
Parlement, mais par une commission de hauts barons présidée par son
ennemi, le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois.
[Illustration: LOGE DE LA CHAMBRE DORÉE (XVIIIe SIÈCLE)]
Le 30 avril 1315, Enguerrand de Marigny était conduit au gibet de
Montfaucon et accroché tout en haut à la dernière poutre. Or ce grand
gibet de Montfaucon, principale Justice de Paris, c’était précisément
Enguerrand de Marigny qui l’avait fait élever et lui avait donné sa
forme monumentale. Il est possible que d’autres fourches patibulaires
aient existé auparavant en cet endroit, mais on fait honneur de ce
gibet fameux, vu de si loin sur le dernier renflement des hauteurs
du nord de Paris, à celui qui l’inaugura presque. C’était au-dessus
d’un massif carré, seize hauts piliers de pierre bordant trois côtés
de la plate-forme, et réunis par trois étages d’épaisses traverses en
bois, ce qui donnait quarante-cinq vides, ou fenêtres si l’on veut, au
sinistre monument, quarante-cinq ouvertures dans chacune desquelles
pouvaient se balancer un ou deux pendus.
La pluye nous a debuez et lavez,
Et le soleil desséchez et noirciz;
Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez,
Et arrachez la barbe et les sourcilz...