Saint-Louis, dans le grand préau de Conciergerie, auraient servi
d’après la légende à des distributions de vivres faites aux pauvres
par ordre du roi et même par ses propres mains. A la même époque, soit
que ces tours existassent déjà, soit qu’il y eût encore à la place une
poterne ancienne, se tenaient ici les Plaids de la Porte. Joinville
en parle quand il explique «comment le roi gouverna sa terre bien et
loyalement et selon Dieu... Il avait sa besogne ordonnée en telle
manière que Monseigneur de Nesle et le bon comte de Soissons et nous
autres qui étions entour lui, quand nous avions ouï nos messes, allions
ouïr les plaids de la porte que on appelle maintenant les requestes...»
Le roi envoyait ainsi ses gens pour voir s’il n’y avait parmi les
causes ainsi plaidées quelques affaires embarrassantes et importantes
qui ne se pussent _délivrer_ sans lui; quand il se trouvait de ces
causes ou litiges, il faisait venir les parties, soit dans sa chambre
où il les attendait assis au pied de son lit, soit au jardin en été.
Il était là «vêtu d’une cotte de camelot, un surcot de tiretaine sans
manches, un mantel de taffetas noir autour du cou, moult bien peigné
et sans coiffe et un chapel de paon blanc sur la tête.» Il faisait
étendre un tapis à l’ombre et s’asseyait avec ses gens au milieu d’un
cercle de peuple et de plaideurs, écoutant avec conscience les plaintes
et les dires de chacun, expédiant rapidement les affaires, ainsi qu’il
faisait aussi sous le chêne légendaire de Vincennes. Les temps sont
bien changés et la manière de rendre la justice aussi. Ces façons
expéditives et simplifiées doivent bien offusquer tous les procéduriers
successeurs de saint Louis en ce palais, devenu aujourd’hui le Louvre
de la chicane.
C’est ici que Louis IX voulut faire justice du sire de Coucy, dans la
fameuse affaire des trois pauvres jeunes gens de Flandre, en pension
dans l’abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois près Laon, qui, surpris par le
farouche Enguerrand en train de chasser des lapins sur ses terres,
furent incontinent pendus. «Le bon roi droiturier, aussitôt qu’il sut
et ouït la cruauté du seigneur de Coucy, le fit appeler et ordonna
qu’il vînt à la cour pour répondre de ce fait et vilain cas.» Le roi
très courroucé fit prendre Coucy par ses sergents d’armes et quand
il l’eut dans les fortes pierres de la tour du Louvre, il appela
au Palais les barons pour juger l’affaire. Malgré l’opposition des
seigneurs, Louis IX était très décidé à faire mettre à mort le sire de
Coucy; il fallut, pour le fléchir, les plus vives prières de tous ces
barons; enfin il consentit à laisser Enguerrand de Coucy racheter sa
vie par des fondations de chapelles et par une énorme amende convertie
en bonnes œuvres, appliquée aux hôpitaux et à des constructions
d’écoles et de couvents.
Roi très sage, toujours mû par les plus louables intentions, Louis IX
fut aussi un législateur s’efforçant d’améliorer l’état social par
ses _Etablissements_, essais de codification et de réglementation,
d’atténuer ou de réprimer les brutalités féodales, de faire régner
l’ordre et la paix autant qu’il était possible dans la complication et
l’enchevêtrement des privilèges féodaux. De son règne datent pour Paris
une législation et des règlements pour les Métiers, et tout d’abord une
réforme de la prévôté.
Jusqu’alors la prévôté de Paris était un office de magistrature
qui s’achetait, et dont l’acquéreur ou les acquéreurs, car on vit
quelquefois deux bourgeois s’associer pour l’achat, entendaient bien
tirer tout le bénéfice possible, par l’exercice rigoureux de ses
droits fiscaux et de ses privilèges. Louis IX supprima la vénalité de
l’office, il fit de la prévôté de Paris une fonction à la nomination
et aux gages de la couronne, et y plaça en 1258 un homme honnête et
zélé pour le bien public, sévère pour tous, Etienne Boileau, lequel
entreprit une réglementation de tous les métiers, c’est-à-dire des
artisans et marchands, qu’il rangea en cent confréries ou corporations.
Cet ensemble de règlements portant le titre de Livre des métiers, et
dont les registres sont conservés aux Archives, fut la charte des
corporations parisiennes pendant des siècles et servit de base aux
traités de police, à toutes les codifications analogues qu’on eut à
rédiger par la suite. Une partie importante des règlements d’Etienne
Boileau s’appliquait à la navigation, aux différents ports, à la
puissante corporation des Marchands de l’eau, laquelle avait la part
belle dans la région parisienne et, par des privilèges quelque peu
abusifs, tendait à constituer au profit des bourgeois de la hanse
parisienne le monopole du commerce sur la haute et sur la basse Seine.
Cette corporation des Marchands de l’eau allait, en fournissant les
premiers prévôts des marchands, constituer dès 1268 la municipalité
parisienne, souvent en lutte avec les prévôts du roi et le roi lui-même.
En même temps Louis IX donnait l’impulsion aux études, créait des
collèges, et tout en respectant ou confirmant les privilèges de
l’Université et des Ecoliers, essayait de maintenir en certaines
limites la turbulence souvent excessive de ces derniers.
Au chevalier du guet chargé de la police avec soixante sergents à pied
et à cheval, saint Louis adjoignit le guet bourgeois fourni par les
marchands et les gens des métiers.
Les sergents du Châtelet, chargés de protéger la ville contre des
malfaiteurs trop nombreux, n’étaient pas tous d’honnêtes gens non
plus; on trouve dans Joinville une anecdote qui montre assez en quelle
défiance on devait quelquefois les tenir. Trois de ces sergents
s’étant mis un soir en embuscade en un carrefour se jetèrent sur un
clerc qui rentrait chez lui et, après l’avoir assommé, le détroussèrent
si complètement qu’ils ne lui laissèrent que sa seule chemise. Le
pauvre garçon rentra en courant chez lui, se rhabilla quelque peu, et
saisissant une arbalète s’en fut à la poursuite de ses voleurs, suivi
d’un enfant qui lui portait un fauchard. Le clerc les rattrapa et tout
d’abord en abattit un d’un trait d’arbalète; les autres se mirent à
fuir. Le clerc toujours furieux précipita sa course, sous les rayons
de la lune qui était claire et brillante; comme l’un des fuyards
voulait enjamber une haie pour passer dans un courtil, le clerc d’un
coup de fauchard lui trancha presque une jambe, puis sans s’arrêter il
rejoignit le troisième qui cherchait à se réfugier dans une maison et
lui fendit la tête jusqu’aux dents.
[Illustration: L’AUTEL ET LES RELIQUES DE LA SAINTE-CHAPELLE, XVe
SIÈCLE D’APRÈS LE MANUSCRIT DE JUVÉNAL DES URSINS]
Joinville en venant le matin rejoindre le roi au Palais rencontra près
de la porte le prévôt de Paris qui amenait devant le roi une charrette
portant les corps des trois sergents tués, suivie du clerc venu après
son exploit se constituer prisonnier.
Louis IX au sortir de sa chapelle vint au _perron_ voir les morts et
se fit raconter l’affaire par le prévôt: «Sire, dit le prévôt, je vous
amène l’homme qui a fait cela, pour qu’il en soit fait à votre volonté.»
«Sire clerc, dit le roi, vous avez perdu à être clerc par votre
prouesse, et pour votre prouesse je vous retiens à mes gages, et vous
viendrez avec moi outre-mer, et cette chose vous fais-je encore parce
que je veux que mes gens voient que je ne les soutiendrai en nulles de
leurs _mauvaisetés_.»
Quand le peuple qui était là assemblé ouït cela, ils s’écrièrent:
«_Notre Seigneur_ et prièrent que Dieu lui donnât bonne vie et longue
et le ramenât en joie et santé».
Ce fait se passait donc peu de jours avant le départ pour la croisade
et au moment où, toute blanche et toute fraîche, la Sainte-Chapelle
élevait, comme un ardent et solennel cantique de pierre, sa flèche vers
le ciel.
[Illustration: L’HORLOGE DU PALAIS]
La Sainte-Chapelle du Palais date du milieu du XIIIe siècle,
c’est-à-dire de la première partie du règne de saint Louis après sa
majorité, des années de sa jeunesse.
A cette époque, l’empire latin fondé par les croisés à Constantinople
se trouvait en de graves embarras, attaqué à la fois à l’intérieur
par les Grecs, et sur les frontières par les hordes musulmanes. Dans
cette détresse, en grande pénurie d’argent, l’empereur Beaudoin II
avait fait à Venise un emprunt gagé sur les reliques de la Passion de
Jésus-Christ. Peu après, le roi Louis IX ayant eu l’occasion de rendre
quelques services à l’empereur Beaudoin, obtint de lui le don de la
couronne d’épines à charge de désintéresser ses créanciers vénitiens;
il envoya aussitôt à Venise deux frères prêcheurs, avec l’argent pour
dégager les reliques.
La translation de la couronne d’épines fut comme une marche triomphale
à travers le pays. Partout les populations se pressaient sur le passage
et lui faisaient cortège. «A grande liesse» Louis IX alla au-devant
de la sainte relique jusqu’à Sens et porta lui-même, à l’entrée de
cette ville, la châsse qui la renfermait. L’entrée à Paris se fit en
pompe solennelle. Précédés et suivis d’un nombre infini de prélats,
de religieux et de chevaliers, entourés d’un concours immense de
peuple, Louis IX et ses frères Robert, Alphonse et Charles, en simple
tunique et nu-pieds, portèrent la châsse depuis Vincennes jusqu’à
l’église Notre-Dame, après une dernière station devant l’abbaye de
Saint-Antoine, vers laquelle de tous côtés convergeaient, pour se
joindre au cortège, des processions de toutes les églises et abbayes
de la ville et des environs, «en chapes et aubes merveilleuses avec
gros cierges par milliers». Après une cérémonie d’actions de grâces
à Notre-Dame, l’immense procession se reforma et «convoya» la sainte
couronne de l’église Notre-Dame à la maison du roi, en chantant hymnes
et cantiques, et la précieuse relique fut déposée en la chapelle royale
Saint-Nicolas.
Peu de temps après, l’empereur Baudoin se trouvant de plus en plus gêné
par _faulte d’argent_, saint Louis acquit de la même façon, en les
retirant des mains des créanciers de l’empereur, une partie du bois de
la vraie croix, l’éponge, le fer de la lance ayant percé les chairs
de Jésus-Christ, et différentes autres reliques qui furent placées en
une merveilleuse châsse d’or et d’argent ornée de pierres précieuses.
On avait au plus haut degré, en ce temps de foi profonde, le culte des
reliques, notre époque d’incrédulité a même accusé les gens de Byzance
d’avoir un peu exploité ce culte et de s’être livrés, dans la suite, à
un véritable commerce de reliques vraies ou fausses.
Dans les premières années du règne de saint Louis un accident était
arrivé qui montre quelle universelle vénération entourait ces reliques,
pour lesquelles chaque jour on élevait de merveilleuses églises, ainsi
que des moutiers pour les moines chargés de leur garde.
On conservait à l’abbaye de Saint-Denis, parmi d’autres nombreuses
reliques un des clous qui avait attaché Jésus sur la croix, «apporté,
dit Joinville, durant le règne de Charles le Chauve roi de France
et empereur de Rome». Cette relique était particulièrement honorée,
on la sortait dans les grandes occasions, lorsque l’on implorait du
ciel la fin de quelque calamité publique; le clergé de Saint-Denis
l’avait promenée processionnellement à Paris en 1206, lors d’une grande
inondation qui emporta le Petit Pont et ravagea les bas quartiers.
Peu avant un jeune enfant de Philippe-Auguste se trouvant en état
désespéré, les moines étaient venus, à la tête d’une immense cohorte
de clercs et de Parisiens marchant les pieds nus, jusqu’au Palais,
où comme suprême recours ils avaient fait toucher par leurs reliques
toutes les différentes parties du corps du petit prince moribond.
Or, le 27 février 1232, comme on donnait le saint clou à baiser
aux pèlerins qui se pressaient en foule dans l’église de l’Abbaye
nouvellement restaurée, le saint clou chut du reliquaire dans lequel
il était gardé, et par un incompréhensible accident, fut perdu dans la
cohue ou volé par quelque audacieux dévot. Aussitôt qu’on s’aperçut
de la perte, éclatèrent des transports de douleur parmi les moines de
l’abbaye et les pèlerins. Avec la nouvelle la désolation se répandit du
monastère dans Saint-Denis, et de Saint-Denis gagna comme une traînée
de poudre la ville de Paris. «Le roi Louis et la reine sa mère quand
ils ouïrent la perte d’un si haut trésor, se dolurent bien et dirent
que nulle plus cruelle nouvelle ne pouvait leur être apportée; le très
bon et très noble roi Louis ne se put contenir, ainçois commença à
crier hautement et dit qu’il aimerait mieux que la meilleure cité de
son royaume fut fondue en terre et périe. Lorsqu’il sut la douleur
et les pleurs que les abbés et le couvent de Saint-Denis menaient
jour et nuit sans confort, il leur envoya des hommes sages et bien
parlants pour les réconforter et il voulait venir en propre personne,
si le conseil de ses gens ne l’en eût détourné. Le roi fit aussitôt
crier par un héraut la perte par toute la ville, promettant cent
livres d’argent de récompense à qui rapporterait le saint clou, et
plein et entier pardon à qui l’aurait volé ou recelé. L’angoisse et la
tristesse de la perte du saint clou fut si grande par tous les lieux
qu’avec peine serait racontée. Quand ceux de Paris entendirent le cri
du roi et ouïrent la nouvelle, ils furent bien tourmentés et plusieurs
hommes et femmes, enfants, clercs, écoliers commencèrent à braire et
à crier, et fondant en pleurs ils coururent aux églises pour déprier
Notre-Seigneur. Paris ne pleurait pas tant seulement, mais toutes gens
pleuraient parmi le royaume de France. Aucuns des sages hommes étaient
en doutance que parce que cette cruelle perte était arrivée au chef du
royaume, n’advinssent aucuns graindres meschiefs ou pestilences dans
tout le corps du royaume de France...» Cette désolation universelle ne
cessa qu’aux premiers jours d’avril suivant, quand soudain on apprit
que le saint clou était retrouvé. On le gardait à l’abbaye du Val
près Pontoise, où il avait été porté par une bonne femme qui l’avait
ramassé dans l’église de Saint-Denis. Il est probable que les moines
de Pontoise ne le restituèrent pas de bonne grâce, mais ils durent
s’exécuter, et le saint clou fut reporté en grande pompe à l’abbaye de
Saint-Denis, où le roi vint solennellement en réjouissance faire ses
dévotions avec ses gens.
Quand saint Louis eut en sa possession les reliques achetées à
Constantinople, il résolut d’élever, pour renfermer leurs superbes
châsses, une nouvelle chapelle plus magnifique encore, qui serait en
quelque sorte un vaste reliquaire de pierre, pour le service duquel il
créerait un chapitre de chanoines et de chapelains chargés d’y faire
«nuit et jour le service du Seigneur».
L’architecte était tout trouvé, c’était Pierre de Montreuil ou de
Montereau, artiste éminent qui venait de terminer le superbe réfectoire
et la chapelle de la Vierge de l’abbaye de Saint-Germain. Sur
l’emplacement de Saint-Nicolas du Palais, auquel se trouvait annexé
un autre petit oratoire consacré à la Vierge, Pierre de Montereau, en
trois ou quatre années, édifia ce merveilleux monument, épanouissement
admirable du grand style ogival, reliquaire de pierre ciselée, ayant
pour base solide sa chapelle basse, et ensuite nef délicate, aérienne,
complètement ajourée, où la pierre ne sert plus pour ainsi dire que
d’armature à des splendides verrières. Les travaux marchèrent avec une
grande rapidité. Louis IX posa la première pierre en 1245, en 1248
l’église était consacrée.
L’édifice est double; dans la chapelle inférieure, éclairée par des
roses dans des arcatures robustes, les voûtes de la nef principale
reposent sur deux rangées de colonnes étrésillonnées par une
demi-arcature au droit des contreforts, laissant ainsi un étroit bas
côté.
[Illustration: LA TOUR BON-BEC AVANT LA SURÉLÉVATION D’UN ÉTAGE LORS DE
LA RESTAURATION DU PALAIS DE JUSTICE]
La chapelle supérieure, éclatante et resplendissante verrière, d’une
légèreté stupéfiante, porte ses voûtes à trois fois la hauteur de la
chapelle basse; elle est toute en fenestrages, en vitraux étincelants,
la pierre disparaît, la lumière irisée mange les sveltes meneaux des
immenses lancettes. Aujourd’hui les vitraux du XIIIe siècle sont encore
en place, rétablis dans leur intégrité, sauf quelques parties. Après
avoir un peu souffert au siècle dernier, quand on mura tout le long de
l’édifice un quart de la hauteur des fenêtres, ils ont retrouvé dans
une soigneuse restauration tout leur magique et harmonieux éclat. C’est
une œuvre colossale, figurant en un millier de sujets distincts, dans
quinze grandes verrières, toute l’iconographie chrétienne, l’Ancien
Testament, de la création du monde à l’Apocalypse. Une série est
consacrée à l’histoire de la translation des reliques à Paris, elle est
historiquement du plus haut intérêt; malheureusement c’est la verrière
qui a le plus souffert, où force a été de refaire les sujets manquants.
Les peintures qui couvrent tout, murs, arcatures de la base, colonnes,
voûtes ont dû être refaites de nos jours; ce sont de grandes frises
ornementales, feuillages, écussons, avec fleurs de lis et tours de
Castille répétées partout. L’ensemble est éblouissant. Douze statues
d’apôtres accrochées aux colonnes, le long de la nef, portent de
petites croix de consécration enchâssées dans des _monstrances_ en
souvenir de la consécration de l’église. Aujourd’hui six de ces statues
seulement sont anciennes, les autres ont dû être refaites.
Le 25 avril 1248, la Sainte-Chapelle terminée, avec tous ses vitraux,
toute sa merveilleuse ornementation, fut consacrée, la chapelle basse
sous le titre de la Sainte-Couronne et de la Sainte-Croix, par le légat
du Saint-Siège, Eudes de Châteauroux, évêque de Tusculum,--la chapelle
haute sous la dédicace de la Glorieuse Vierge Marie par l’archevêque de
Bourges.
[Illustration: ENVAHISSEMENT DU PALAIS PAR LES PARISIENS EN 1358]
[Illustration: L’ORATOIRE DE LOUIS XI A LA SAINTE-CHAPELLE]
C’était peu de mois avant que saint Louis ne s’embarquât à
Aigues-Mortes pour sa première croisade, qui le retint six années
en Palestine. Le 12 juin, Louis IX prit à l’abbaye de Saint-Denis
l’oriflamme et le bourdon du pèlerin et partit avec sa femme la reine
Marguerite, laissant la régence à sa mère Blanche de Castille. Le roi
auparavant avait largement pourvu à la dotation du chapitre de la
Sainte-Chapelle et assuré le sort de sa fondation.
L’ensemble des travaux avait coûté, dit-on, plusieurs millions au
trésor royal; les reliques et les châsses d’or enrichies de pierres
précieuses, exécutées pour les renfermer, à elles seules revenaient à
une somme supérieure.
Dans le pignon de la Sainte-Chapelle flamboie une rose splendide,
au-dessus du porche à double étage qui précède les deux portails
superposés. Cette rose ne date pas de la construction, elle a été
refaite au XVe siècle ainsi que les deux jolis clochetons flanquant
le pignon. La fleur royale se retrouve partout sculptée sur ces
clochetons, au-dessous d’une couronne d’épines et dans une balustrade
au milieu de laquelle une grande lettre K couronnée, initiale de
Karolus, rappelle la date de cette restauration sous Charles VIII.
La flèche de l’édifice primitif dut être refaite au commencement du
XVe siècle, cette seconde flèche périt dans l’incendie de 1630; on en
rétablit une alors, que la Révolution renversa. La flèche dressée de
nos jours par l’architecte Lassus est donc la quatrième.
La sacristie annexe que possédait la Sainte-Chapelle était une
charmante petite réduction de l’édifice principal, élevée sous le
flanc nord de l’abside et reliée à elle par un passage couvert.
Cette annexe se divisait en trois étages, plus un étage de combles;
l’étage inférieur servait de sacristie à la chapelle basse, l’étage
intermédiaire de Trésor et de sacristie à la chapelle haute, et les
étages supérieurs étaient affectés au dépôt des chartes, traités,
titres, registres et documents de la chancellerie de la couronne,
destination qui avait fait donner à l’édifice le nom de Trésor des
Chartes.
Le Trésor des Chartes, sous Louis IX, avait été aussi la bibliothèque
royale, le roi y avait déposé sa bibliothèque, les précieux
manuscrits qu’il faisait rechercher et transcrire par une armée de
copistes, vraisemblablement établis en quelques salles du palais. Ce
délicieux petit édifice, complément obligé de la Sainte-Chapelle,
sacristie-annexe semblable à celle qui existe encore sous la chapelle
du château royal de Vincennes, également bâtie par saint Louis, fut,
sans raison aucune et malgré les réclamations du chapitre, démoli par
les architectes qui restauraient le palais après l’incendie de 1776.
Ils abattirent le Trésor des Chartes pour élever la lourde galerie de
l’aile gauche de la cour du Mai, détruisant ainsi complètement l’aspect
de l’ancienne cour, en emprisonnant dans leurs maçonneries sans intérêt
le flanc gauche de la Sainte-Chapelle.
Composé de chapelains et de clercs, avec des dignitaires portant
les titres de maître chapelain, maître gouverneur, trésorier ou
archichapelain, le chapitre de la Sainte-Chapelle jouissait de nombreux
privilèges dans l’enceinte du Palais. Chaque nuit après l’office
du soir trois clercs et un chapelain devaient s’enfermer dans la
Sainte-Chapelle pour veiller à la conservation des reliques. Dans la
nuit du Vendredi au Samedi saint, rapporte Dulaure, il se célébrait
à cette Sainte-Chapelle une étrange et curieuse cérémonie. Tous ceux
qui étaient réputés possédés du diable et démoniaques y étaient amenés
pour être exorcisés solennellement. Malheureux malades ou mendiants
simulateurs tirant de leur supercherie de larges aumônes, réunis dans
l’église, se livraient à toutes les contorsions possibles, aux plus
répugnantes grimaces, tombaient dans des convulsions en poussant des
hurlements. Alors apparaissait le grand chantre du chapitre, découvrant
à tous le bois de la vraie croix et instantanément, comme par un coup
de théâtre, le silence se faisait, tout s’apaisait, les cris et les
contorsions; malades vrais à l’esprit frappé, faux possédés exploiteurs
de la crédulité, tous retrouvaient le calme.
En 1843, au cours des grands travaux de restauration entrepris à
la Sainte-Chapelle, si cruellement maltraitée à la fin du dernier
siècle, on découvrit une boîte d’étain renfermant un cœur, sous les
dalles à la place occupée jadis par le maître-autel. Ce cœur reposant
sous les saintes reliques était peut-être celui de saint Louis, mais
aucune inscription, aucun document ne se trouvait pour l’établir avec
certitude.
Dans la chapelle haute, il avait été ménagé sur chaque flanc, à la
deuxième travée de la nef avant l’abside, un renfoncement où se
trouvaient d’un côté la place réservée au roi et de l’autre celle
réservée à la reine. Louis IX s’asseyait ici pour assister aux offices.
Ses successeurs firent de même. Plus tard le roi Louis XI se trouva
ainsi trop mêlé aux autres assistants, et fit faire à la travée du côté
droit touchant à l’abside un petit réduit ajouté en hors-d’œuvre entre
deux contreforts, petit oratoire particulier d’où il pouvait, par une
étroite ouverture, suivre l’office sans être vu.
Au dehors cette chapelle se présente sous forme d’une petite annexe
carrée, avec de jolis détails de sculpture rétablis à la restauration
et une belle balustrade à fleurs de lis, où s’élève du compartiment du
milieu une L majuscule couronnée.
La chapelle royale du Palais qui vit sous chaque règne se déployer
les splendeurs de nombreuses cérémonies, se célébrer quelques
mariages royaux ou princiers, reçut à la fin du XVe siècle quelques
modifications extérieures, comme la reconstruction de la grande
rose, des clochetons du grand pignon et de la flèche. Le roi Louis
XII compléta ces modifications par l’adjonction d’un grand escalier
extérieur montant du flanc sud de l’édifice au porche supérieur. Cet
escalier présentait certains points de ressemblance avec l’escalier de
la Chambre des Comptes bâtie au fond de la cour de la Sainte-Chapelle
à la même époque. Les arcs gothiques retombaient sur de gros piliers
chargés de fleurs de lis, lesquelles se retrouvaient, alternant avec
des dauphins, aux appuis montant le long de la rampe.