Des tables de pierre désignées sous le nom de Tables des charités

Saint-Louis, dans le grand préau de Conciergerie, auraient servi

d’après la légende à des distributions de vivres faites aux pauvres

par ordre du roi et même par ses propres mains. A la même époque, soit

que ces tours existassent déjà, soit qu’il y eût encore à la place une

poterne ancienne, se tenaient ici les Plaids de la Porte. Joinville

en parle quand il explique «comment le roi gouverna sa terre bien et

loyalement et selon Dieu... Il avait sa besogne ordonnée en telle

manière que Monseigneur de Nesle et le bon comte de Soissons et nous

autres qui étions entour lui, quand nous avions ouï nos messes, allions

ouïr les plaids de la porte que on appelle maintenant les requestes...»

Le roi envoyait ainsi ses gens pour voir s’il n’y avait parmi les

causes ainsi plaidées quelques affaires embarrassantes et importantes

qui ne se pussent _délivrer_ sans lui; quand il se trouvait de ces

causes ou litiges, il faisait venir les parties, soit dans sa chambre

où il les attendait assis au pied de son lit, soit au jardin en été.

Il était là «vêtu d’une cotte de camelot, un surcot de tiretaine sans

manches, un mantel de taffetas noir autour du cou, moult bien peigné

et sans coiffe et un chapel de paon blanc sur la tête.» Il faisait

étendre un tapis à l’ombre et s’asseyait avec ses gens au milieu d’un

cercle de peuple et de plaideurs, écoutant avec conscience les plaintes

et les dires de chacun, expédiant rapidement les affaires, ainsi qu’il

faisait aussi sous le chêne légendaire de Vincennes. Les temps sont

bien changés et la manière de rendre la justice aussi. Ces façons

expéditives et simplifiées doivent bien offusquer tous les procéduriers

successeurs de saint Louis en ce palais, devenu aujourd’hui le Louvre

de la chicane.

C’est ici que Louis IX voulut faire justice du sire de Coucy, dans la

fameuse affaire des trois pauvres jeunes gens de Flandre, en pension

dans l’abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois près Laon, qui, surpris par le

farouche Enguerrand en train de chasser des lapins sur ses terres,

furent incontinent pendus. «Le bon roi droiturier, aussitôt qu’il sut

et ouït la cruauté du seigneur de Coucy, le fit appeler et ordonna

qu’il vînt à la cour pour répondre de ce fait et vilain cas.» Le roi

très courroucé fit prendre Coucy par ses sergents d’armes et quand

il l’eut dans les fortes pierres de la tour du Louvre, il appela

au Palais les barons pour juger l’affaire. Malgré l’opposition des

seigneurs, Louis IX était très décidé à faire mettre à mort le sire de

Coucy; il fallut, pour le fléchir, les plus vives prières de tous ces

barons; enfin il consentit à laisser Enguerrand de Coucy racheter sa

vie par des fondations de chapelles et par une énorme amende convertie

en bonnes œuvres, appliquée aux hôpitaux et à des constructions

d’écoles et de couvents.

Roi très sage, toujours mû par les plus louables intentions, Louis IX

fut aussi un législateur s’efforçant d’améliorer l’état social par

ses _Etablissements_, essais de codification et de réglementation,

d’atténuer ou de réprimer les brutalités féodales, de faire régner

l’ordre et la paix autant qu’il était possible dans la complication et

l’enchevêtrement des privilèges féodaux. De son règne datent pour Paris

une législation et des règlements pour les Métiers, et tout d’abord une

réforme de la prévôté.

Jusqu’alors la prévôté de Paris était un office de magistrature

qui s’achetait, et dont l’acquéreur ou les acquéreurs, car on vit

quelquefois deux bourgeois s’associer pour l’achat, entendaient bien

tirer tout le bénéfice possible, par l’exercice rigoureux de ses

droits fiscaux et de ses privilèges. Louis IX supprima la vénalité de

l’office, il fit de la prévôté de Paris une fonction à la nomination

et aux gages de la couronne, et y plaça en 1258 un homme honnête et

zélé pour le bien public, sévère pour tous, Etienne Boileau, lequel

entreprit une réglementation de tous les métiers, c’est-à-dire des

artisans et marchands, qu’il rangea en cent confréries ou corporations.

Cet ensemble de règlements portant le titre de Livre des métiers, et

dont les registres sont conservés aux Archives, fut la charte des

corporations parisiennes pendant des siècles et servit de base aux

traités de police, à toutes les codifications analogues qu’on eut à

rédiger par la suite. Une partie importante des règlements d’Etienne

Boileau s’appliquait à la navigation, aux différents ports, à la

puissante corporation des Marchands de l’eau, laquelle avait la part

belle dans la région parisienne et, par des privilèges quelque peu

abusifs, tendait à constituer au profit des bourgeois de la hanse

parisienne le monopole du commerce sur la haute et sur la basse Seine.

Cette corporation des Marchands de l’eau allait, en fournissant les

premiers prévôts des marchands, constituer dès 1268 la municipalité

parisienne, souvent en lutte avec les prévôts du roi et le roi lui-même.

En même temps Louis IX donnait l’impulsion aux études, créait des

collèges, et tout en respectant ou confirmant les privilèges de

l’Université et des Ecoliers, essayait de maintenir en certaines

limites la turbulence souvent excessive de ces derniers.

Au chevalier du guet chargé de la police avec soixante sergents à pied

et à cheval, saint Louis adjoignit le guet bourgeois fourni par les

marchands et les gens des métiers.

Les sergents du Châtelet, chargés de protéger la ville contre des

malfaiteurs trop nombreux, n’étaient pas tous d’honnêtes gens non

plus; on trouve dans Joinville une anecdote qui montre assez en quelle

défiance on devait quelquefois les tenir. Trois de ces sergents

s’étant mis un soir en embuscade en un carrefour se jetèrent sur un

clerc qui rentrait chez lui et, après l’avoir assommé, le détroussèrent

si complètement qu’ils ne lui laissèrent que sa seule chemise. Le

pauvre garçon rentra en courant chez lui, se rhabilla quelque peu, et

saisissant une arbalète s’en fut à la poursuite de ses voleurs, suivi

d’un enfant qui lui portait un fauchard. Le clerc les rattrapa et tout

d’abord en abattit un d’un trait d’arbalète; les autres se mirent à

fuir. Le clerc toujours furieux précipita sa course, sous les rayons

de la lune qui était claire et brillante; comme l’un des fuyards

voulait enjamber une haie pour passer dans un courtil, le clerc d’un

coup de fauchard lui trancha presque une jambe, puis sans s’arrêter il

rejoignit le troisième qui cherchait à se réfugier dans une maison et

lui fendit la tête jusqu’aux dents.

[Illustration: L’AUTEL ET LES RELIQUES DE LA SAINTE-CHAPELLE, XVe

SIÈCLE D’APRÈS LE MANUSCRIT DE JUVÉNAL DES URSINS]

Joinville en venant le matin rejoindre le roi au Palais rencontra près

de la porte le prévôt de Paris qui amenait devant le roi une charrette

portant les corps des trois sergents tués, suivie du clerc venu après

son exploit se constituer prisonnier.

Louis IX au sortir de sa chapelle vint au _perron_ voir les morts et

se fit raconter l’affaire par le prévôt: «Sire, dit le prévôt, je vous

amène l’homme qui a fait cela, pour qu’il en soit fait à votre volonté.»

«Sire clerc, dit le roi, vous avez perdu à être clerc par votre

prouesse, et pour votre prouesse je vous retiens à mes gages, et vous

viendrez avec moi outre-mer, et cette chose vous fais-je encore parce

que je veux que mes gens voient que je ne les soutiendrai en nulles de

leurs _mauvaisetés_.»

Quand le peuple qui était là assemblé ouït cela, ils s’écrièrent:

«_Notre Seigneur_ et prièrent que Dieu lui donnât bonne vie et longue

et le ramenât en joie et santé».

Ce fait se passait donc peu de jours avant le départ pour la croisade

et au moment où, toute blanche et toute fraîche, la Sainte-Chapelle

élevait, comme un ardent et solennel cantique de pierre, sa flèche vers

le ciel.

[Illustration: L’HORLOGE DU PALAIS]

La Sainte-Chapelle du Palais date du milieu du XIIIe siècle,

c’est-à-dire de la première partie du règne de saint Louis après sa

majorité, des années de sa jeunesse.

A cette époque, l’empire latin fondé par les croisés à Constantinople

se trouvait en de graves embarras, attaqué à la fois à l’intérieur

par les Grecs, et sur les frontières par les hordes musulmanes. Dans

cette détresse, en grande pénurie d’argent, l’empereur Beaudoin II

avait fait à Venise un emprunt gagé sur les reliques de la Passion de

Jésus-Christ. Peu après, le roi Louis IX ayant eu l’occasion de rendre

quelques services à l’empereur Beaudoin, obtint de lui le don de la

couronne d’épines à charge de désintéresser ses créanciers vénitiens;

il envoya aussitôt à Venise deux frères prêcheurs, avec l’argent pour

dégager les reliques.

La translation de la couronne d’épines fut comme une marche triomphale

à travers le pays. Partout les populations se pressaient sur le passage

et lui faisaient cortège. «A grande liesse» Louis IX alla au-devant

de la sainte relique jusqu’à Sens et porta lui-même, à l’entrée de

cette ville, la châsse qui la renfermait. L’entrée à Paris se fit en

pompe solennelle. Précédés et suivis d’un nombre infini de prélats,

de religieux et de chevaliers, entourés d’un concours immense de

peuple, Louis IX et ses frères Robert, Alphonse et Charles, en simple

tunique et nu-pieds, portèrent la châsse depuis Vincennes jusqu’à

l’église Notre-Dame, après une dernière station devant l’abbaye de

Saint-Antoine, vers laquelle de tous côtés convergeaient, pour se

joindre au cortège, des processions de toutes les églises et abbayes

de la ville et des environs, «en chapes et aubes merveilleuses avec

gros cierges par milliers». Après une cérémonie d’actions de grâces

à Notre-Dame, l’immense procession se reforma et «convoya» la sainte

couronne de l’église Notre-Dame à la maison du roi, en chantant hymnes

et cantiques, et la précieuse relique fut déposée en la chapelle royale

Saint-Nicolas.

Peu de temps après, l’empereur Baudoin se trouvant de plus en plus gêné

par _faulte d’argent_, saint Louis acquit de la même façon, en les

retirant des mains des créanciers de l’empereur, une partie du bois de

la vraie croix, l’éponge, le fer de la lance ayant percé les chairs

de Jésus-Christ, et différentes autres reliques qui furent placées en

une merveilleuse châsse d’or et d’argent ornée de pierres précieuses.

On avait au plus haut degré, en ce temps de foi profonde, le culte des

reliques, notre époque d’incrédulité a même accusé les gens de Byzance

d’avoir un peu exploité ce culte et de s’être livrés, dans la suite, à

un véritable commerce de reliques vraies ou fausses.

Dans les premières années du règne de saint Louis un accident était

arrivé qui montre quelle universelle vénération entourait ces reliques,

pour lesquelles chaque jour on élevait de merveilleuses églises, ainsi

que des moutiers pour les moines chargés de leur garde.

On conservait à l’abbaye de Saint-Denis, parmi d’autres nombreuses

reliques un des clous qui avait attaché Jésus sur la croix, «apporté,

dit Joinville, durant le règne de Charles le Chauve roi de France

et empereur de Rome». Cette relique était particulièrement honorée,

on la sortait dans les grandes occasions, lorsque l’on implorait du

ciel la fin de quelque calamité publique; le clergé de Saint-Denis

l’avait promenée processionnellement à Paris en 1206, lors d’une grande

inondation qui emporta le Petit Pont et ravagea les bas quartiers.

Peu avant un jeune enfant de Philippe-Auguste se trouvant en état

désespéré, les moines étaient venus, à la tête d’une immense cohorte

de clercs et de Parisiens marchant les pieds nus, jusqu’au Palais,

où comme suprême recours ils avaient fait toucher par leurs reliques

toutes les différentes parties du corps du petit prince moribond.

Or, le 27 février 1232, comme on donnait le saint clou à baiser

aux pèlerins qui se pressaient en foule dans l’église de l’Abbaye

nouvellement restaurée, le saint clou chut du reliquaire dans lequel

il était gardé, et par un incompréhensible accident, fut perdu dans la

cohue ou volé par quelque audacieux dévot. Aussitôt qu’on s’aperçut

de la perte, éclatèrent des transports de douleur parmi les moines de

l’abbaye et les pèlerins. Avec la nouvelle la désolation se répandit du

monastère dans Saint-Denis, et de Saint-Denis gagna comme une traînée

de poudre la ville de Paris. «Le roi Louis et la reine sa mère quand

ils ouïrent la perte d’un si haut trésor, se dolurent bien et dirent

que nulle plus cruelle nouvelle ne pouvait leur être apportée; le très

bon et très noble roi Louis ne se put contenir, ainçois commença à

crier hautement et dit qu’il aimerait mieux que la meilleure cité de

son royaume fut fondue en terre et périe. Lorsqu’il sut la douleur

et les pleurs que les abbés et le couvent de Saint-Denis menaient

jour et nuit sans confort, il leur envoya des hommes sages et bien

parlants pour les réconforter et il voulait venir en propre personne,

si le conseil de ses gens ne l’en eût détourné. Le roi fit aussitôt

crier par un héraut la perte par toute la ville, promettant cent

livres d’argent de récompense à qui rapporterait le saint clou, et

plein et entier pardon à qui l’aurait volé ou recelé. L’angoisse et la

tristesse de la perte du saint clou fut si grande par tous les lieux

qu’avec peine serait racontée. Quand ceux de Paris entendirent le cri

du roi et ouïrent la nouvelle, ils furent bien tourmentés et plusieurs

hommes et femmes, enfants, clercs, écoliers commencèrent à braire et

à crier, et fondant en pleurs ils coururent aux églises pour déprier

Notre-Seigneur. Paris ne pleurait pas tant seulement, mais toutes gens

pleuraient parmi le royaume de France. Aucuns des sages hommes étaient

en doutance que parce que cette cruelle perte était arrivée au chef du

royaume, n’advinssent aucuns graindres meschiefs ou pestilences dans

tout le corps du royaume de France...» Cette désolation universelle ne

cessa qu’aux premiers jours d’avril suivant, quand soudain on apprit

que le saint clou était retrouvé. On le gardait à l’abbaye du Val

près Pontoise, où il avait été porté par une bonne femme qui l’avait

ramassé dans l’église de Saint-Denis. Il est probable que les moines

de Pontoise ne le restituèrent pas de bonne grâce, mais ils durent

s’exécuter, et le saint clou fut reporté en grande pompe à l’abbaye de

Saint-Denis, où le roi vint solennellement en réjouissance faire ses

dévotions avec ses gens.

Quand saint Louis eut en sa possession les reliques achetées à

Constantinople, il résolut d’élever, pour renfermer leurs superbes

châsses, une nouvelle chapelle plus magnifique encore, qui serait en

quelque sorte un vaste reliquaire de pierre, pour le service duquel il

créerait un chapitre de chanoines et de chapelains chargés d’y faire

«nuit et jour le service du Seigneur».

L’architecte était tout trouvé, c’était Pierre de Montreuil ou de

Montereau, artiste éminent qui venait de terminer le superbe réfectoire

et la chapelle de la Vierge de l’abbaye de Saint-Germain. Sur

l’emplacement de Saint-Nicolas du Palais, auquel se trouvait annexé

un autre petit oratoire consacré à la Vierge, Pierre de Montereau, en

trois ou quatre années, édifia ce merveilleux monument, épanouissement

admirable du grand style ogival, reliquaire de pierre ciselée, ayant

pour base solide sa chapelle basse, et ensuite nef délicate, aérienne,

complètement ajourée, où la pierre ne sert plus pour ainsi dire que

d’armature à des splendides verrières. Les travaux marchèrent avec une

grande rapidité. Louis IX posa la première pierre en 1245, en 1248

l’église était consacrée.

L’édifice est double; dans la chapelle inférieure, éclairée par des

roses dans des arcatures robustes, les voûtes de la nef principale

reposent sur deux rangées de colonnes étrésillonnées par une

demi-arcature au droit des contreforts, laissant ainsi un étroit bas

côté.

[Illustration: LA TOUR BON-BEC AVANT LA SURÉLÉVATION D’UN ÉTAGE LORS DE

LA RESTAURATION DU PALAIS DE JUSTICE]

La chapelle supérieure, éclatante et resplendissante verrière, d’une

légèreté stupéfiante, porte ses voûtes à trois fois la hauteur de la

chapelle basse; elle est toute en fenestrages, en vitraux étincelants,

la pierre disparaît, la lumière irisée mange les sveltes meneaux des

immenses lancettes. Aujourd’hui les vitraux du XIIIe siècle sont encore

en place, rétablis dans leur intégrité, sauf quelques parties. Après

avoir un peu souffert au siècle dernier, quand on mura tout le long de

l’édifice un quart de la hauteur des fenêtres, ils ont retrouvé dans

une soigneuse restauration tout leur magique et harmonieux éclat. C’est

une œuvre colossale, figurant en un millier de sujets distincts, dans

quinze grandes verrières, toute l’iconographie chrétienne, l’Ancien

Testament, de la création du monde à l’Apocalypse. Une série est

consacrée à l’histoire de la translation des reliques à Paris, elle est

historiquement du plus haut intérêt; malheureusement c’est la verrière

qui a le plus souffert, où force a été de refaire les sujets manquants.

Les peintures qui couvrent tout, murs, arcatures de la base, colonnes,

voûtes ont dû être refaites de nos jours; ce sont de grandes frises

ornementales, feuillages, écussons, avec fleurs de lis et tours de

Castille répétées partout. L’ensemble est éblouissant. Douze statues

d’apôtres accrochées aux colonnes, le long de la nef, portent de

petites croix de consécration enchâssées dans des _monstrances_ en

souvenir de la consécration de l’église. Aujourd’hui six de ces statues

seulement sont anciennes, les autres ont dû être refaites.

Le 25 avril 1248, la Sainte-Chapelle terminée, avec tous ses vitraux,

toute sa merveilleuse ornementation, fut consacrée, la chapelle basse

sous le titre de la Sainte-Couronne et de la Sainte-Croix, par le légat

du Saint-Siège, Eudes de Châteauroux, évêque de Tusculum,--la chapelle

haute sous la dédicace de la Glorieuse Vierge Marie par l’archevêque de

Bourges.

[Illustration: ENVAHISSEMENT DU PALAIS PAR LES PARISIENS EN 1358]

[Illustration: L’ORATOIRE DE LOUIS XI A LA SAINTE-CHAPELLE]

C’était peu de mois avant que saint Louis ne s’embarquât à

Aigues-Mortes pour sa première croisade, qui le retint six années

en Palestine. Le 12 juin, Louis IX prit à l’abbaye de Saint-Denis

l’oriflamme et le bourdon du pèlerin et partit avec sa femme la reine

Marguerite, laissant la régence à sa mère Blanche de Castille. Le roi

auparavant avait largement pourvu à la dotation du chapitre de la

Sainte-Chapelle et assuré le sort de sa fondation.

L’ensemble des travaux avait coûté, dit-on, plusieurs millions au

trésor royal; les reliques et les châsses d’or enrichies de pierres

précieuses, exécutées pour les renfermer, à elles seules revenaient à

une somme supérieure.

Dans le pignon de la Sainte-Chapelle flamboie une rose splendide,

au-dessus du porche à double étage qui précède les deux portails

superposés. Cette rose ne date pas de la construction, elle a été

refaite au XVe siècle ainsi que les deux jolis clochetons flanquant

le pignon. La fleur royale se retrouve partout sculptée sur ces

clochetons, au-dessous d’une couronne d’épines et dans une balustrade

au milieu de laquelle une grande lettre K couronnée, initiale de

Karolus, rappelle la date de cette restauration sous Charles VIII.

La flèche de l’édifice primitif dut être refaite au commencement du

XVe siècle, cette seconde flèche périt dans l’incendie de 1630; on en

rétablit une alors, que la Révolution renversa. La flèche dressée de

nos jours par l’architecte Lassus est donc la quatrième.

La sacristie annexe que possédait la Sainte-Chapelle était une

charmante petite réduction de l’édifice principal, élevée sous le

flanc nord de l’abside et reliée à elle par un passage couvert.

Cette annexe se divisait en trois étages, plus un étage de combles;

l’étage inférieur servait de sacristie à la chapelle basse, l’étage

intermédiaire de Trésor et de sacristie à la chapelle haute, et les

étages supérieurs étaient affectés au dépôt des chartes, traités,

titres, registres et documents de la chancellerie de la couronne,

destination qui avait fait donner à l’édifice le nom de Trésor des

Chartes.

Le Trésor des Chartes, sous Louis IX, avait été aussi la bibliothèque

royale, le roi y avait déposé sa bibliothèque, les précieux

manuscrits qu’il faisait rechercher et transcrire par une armée de

copistes, vraisemblablement établis en quelques salles du palais. Ce

délicieux petit édifice, complément obligé de la Sainte-Chapelle,

sacristie-annexe semblable à celle qui existe encore sous la chapelle

du château royal de Vincennes, également bâtie par saint Louis, fut,

sans raison aucune et malgré les réclamations du chapitre, démoli par

les architectes qui restauraient le palais après l’incendie de 1776.

Ils abattirent le Trésor des Chartes pour élever la lourde galerie de

l’aile gauche de la cour du Mai, détruisant ainsi complètement l’aspect

de l’ancienne cour, en emprisonnant dans leurs maçonneries sans intérêt

le flanc gauche de la Sainte-Chapelle.

Composé de chapelains et de clercs, avec des dignitaires portant

les titres de maître chapelain, maître gouverneur, trésorier ou

archichapelain, le chapitre de la Sainte-Chapelle jouissait de nombreux

privilèges dans l’enceinte du Palais. Chaque nuit après l’office

du soir trois clercs et un chapelain devaient s’enfermer dans la

Sainte-Chapelle pour veiller à la conservation des reliques. Dans la

nuit du Vendredi au Samedi saint, rapporte Dulaure, il se célébrait

à cette Sainte-Chapelle une étrange et curieuse cérémonie. Tous ceux

qui étaient réputés possédés du diable et démoniaques y étaient amenés

pour être exorcisés solennellement. Malheureux malades ou mendiants

simulateurs tirant de leur supercherie de larges aumônes, réunis dans

l’église, se livraient à toutes les contorsions possibles, aux plus

répugnantes grimaces, tombaient dans des convulsions en poussant des

hurlements. Alors apparaissait le grand chantre du chapitre, découvrant

à tous le bois de la vraie croix et instantanément, comme par un coup

de théâtre, le silence se faisait, tout s’apaisait, les cris et les

contorsions; malades vrais à l’esprit frappé, faux possédés exploiteurs

de la crédulité, tous retrouvaient le calme.

En 1843, au cours des grands travaux de restauration entrepris à

la Sainte-Chapelle, si cruellement maltraitée à la fin du dernier

siècle, on découvrit une boîte d’étain renfermant un cœur, sous les

dalles à la place occupée jadis par le maître-autel. Ce cœur reposant

sous les saintes reliques était peut-être celui de saint Louis, mais

aucune inscription, aucun document ne se trouvait pour l’établir avec

certitude.

Dans la chapelle haute, il avait été ménagé sur chaque flanc, à la

deuxième travée de la nef avant l’abside, un renfoncement où se

trouvaient d’un côté la place réservée au roi et de l’autre celle

réservée à la reine. Louis IX s’asseyait ici pour assister aux offices.

Ses successeurs firent de même. Plus tard le roi Louis XI se trouva

ainsi trop mêlé aux autres assistants, et fit faire à la travée du côté

droit touchant à l’abside un petit réduit ajouté en hors-d’œuvre entre

deux contreforts, petit oratoire particulier d’où il pouvait, par une

étroite ouverture, suivre l’office sans être vu.

Au dehors cette chapelle se présente sous forme d’une petite annexe

carrée, avec de jolis détails de sculpture rétablis à la restauration

et une belle balustrade à fleurs de lis, où s’élève du compartiment du

milieu une L majuscule couronnée.

La chapelle royale du Palais qui vit sous chaque règne se déployer

les splendeurs de nombreuses cérémonies, se célébrer quelques

mariages royaux ou princiers, reçut à la fin du XVe siècle quelques

modifications extérieures, comme la reconstruction de la grande

rose, des clochetons du grand pignon et de la flèche. Le roi Louis

XII compléta ces modifications par l’adjonction d’un grand escalier

extérieur montant du flanc sud de l’édifice au porche supérieur. Cet

escalier présentait certains points de ressemblance avec l’escalier de

la Chambre des Comptes bâtie au fond de la cour de la Sainte-Chapelle

à la même époque. Les arcs gothiques retombaient sur de gros piliers

chargés de fleurs de lis, lesquelles se retrouvaient, alternant avec

des dauphins, aux appuis montant le long de la rampe.

Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs · 第 4 / 38 段