Nous devons à M. Thomassy de pouvoir apprécier enfin ce mérite si

longtemps méconnu. (_Essai sur les écrits politiques de Christine de

Pisan_, 1838.) M. de Sismondi la traite encore assez durement. Gabriel

Naudé, ce grand chercheur, avait eu l'idée de tirer ses manuscrits de la

poussière. (_Naudæi Epistolæ_, epist. XLIX., p. 369.)

59--page 81--_Christine n'eut de rapport avec le duc d'Orléans_, etc.

Elle dédia au duc d'Orléans son _Débat des deux amants_ et d'autres

ouvrages. Du reste, elle fait entendre qu'elle ne le vit qu'une fois, et

pour solliciter sa protection: «Et ay-je veu de mes yeulx, comme j'eusse

affaire aucune requeste d'ayde de sa parolle, à laquelle, de sa grâce,

ne faillis mie. Plus d'une heure fus en sa présence, où je prenoye grant

plaisir de veoir sa contenance, et si agmodérément expédier besongnes,

chascune par ordre; et moi mesmes, quant vint à point, par luy fus

appellée, et fait ce que requeroye...»--Elle dit encore du duc

d'Orléans: «N'a cure d'oyr dire deshonneur de femmes d'autruy, à

l'exemple du sage, (et dit de telles notables parolles: «Quant on me dit

mal d'aucun, je considère se celluy qui le dit a aucune particulière

hayne à celluy dont il parle)», ne de nelluy mesdire, et ne croit mie de

legier mal qu'on lui rapporte.» (Christine de Pisan, collection Petitot,

t. V, p. 393.)

60--page 82--_Monstrelet est sujet et serviteur de la maison de

Bourgogne..._

M. Dacier n'a pas réussi, dans la préface de son _Monstrelet_, à établir

l'impartialité de ce chroniqueur. Monstrelet omet ou abrège ce qui est

défavorable à la maison de Bourgogne, ou favorable à l'autre parti. Cela

est d'autant plus frappant qu'il est ordinairement d'un bavardage

fatigant. «Plus baveux qu'un pot à moutarde», dit Rabelais.

61--page 84--_Charles V rendit aux Flamands Lille et Douai, la Flandre

française..._

Il est curieux de voir comment Philippe-le-Hardi eut l'adresse de se

conserver cette importante possession que Charles V avait cru, ce

semble, ne céder que temporairement, pour gagner les Flamands et

faciliter le mariage de son frère. Celui-ci obtint, sous la minorité de

Charles VI, qu'on lui laisserait Lille, etc., pour sa vie et celle de

son premier hoir mâle. Il savait bien qu'une si longue possession

finirait par devenir propriété. V. les _Preuves de l'Hist. de

Bourgogne_, de D. Plancher, 16 janvier 1386, t. III, p. 91-94.

62--page 84--_La langue française et wallone ne gagna pas un pouce de

terrain sur le flamand..._

C'est ce qui résulte de l'important mémoire de M. Raoux; il prouve par

une suite de témoignages que depuis le onzième siècle la limite des deux

langues est la même. Rien n'a changé dans les villes même que les

Français ont gardées un siècle et demi. (_Mémoires de l'Académie de

Bruxelles_, t. IV, p. 412-440.)

63--page 85--_Pierre Dubois se fit pirate_, etc.

Meyeri, _Annales Flandriæ_, folio 208, et Altemeyer, _Histoire des

relations commerciales et politiques des Pays-Bas avec le Nord, d'après

les documents inédits_; ms.

64--page 89--_Le duc d'Orléans jeta le gant à Henri IV pour venger

Richard II..._

Lettre des ambassadeurs anglais contre le duc d'Orléans, etc.: «Le roi

d'Angleterre, alors duc, étant revenu en Angleterre demander justice, a

été poursuivi par le roi Richard, lequel est mort en cette poursuite,

_ayant auparavant résigné son royaume audit duc_; il n'est pas nouveau

qu'un roi, comme un pape, puisse résigner son État.» 24 septembre 1404.

(_Archives_, _Trésor des chartes_, J, 645.)

65--page 91--_Si l'on en croyait une tradition conservée par Meyer_,

etc.

Meyer ne nomme pas cet auteur, qui nous apprend seulement dans le

passage cité qu'il a vu souvent Charles VII et causé familièrement avec

lui. Il prétend que Jean-sans-Peur voulait, dès le vivant de son père,

tuer le duc d'Orléans; que dès qu'il lui succéda, il demanda à ses

conseillers quel était le moyen d'en venir à bout avec moins de danger.

N'ayant pu changer sa résolution, ils lui conseillèrent d'attendre qu'il

eût perdu son ennemi dans l'esprit du peuple: «Id autem hoc modo

efficere posset, si Parisiis præcipue et similiter in aliis quibusque

regni nobilioribus civitatibus, per biennium vel triennum ante per

impositas personas ubique disseminari faceret: «Se maxime regnicolis

compati et condolere, quod tot tributis, et variis, et multiplicibus

vectigalibus premerentur. Seque totis eniti conatibus ut, regno ad

antiquas suas libertates atque immunitates restituto, omnibus hujus modi

molestissimis gravissimisque exactionibus populus levaretur; sed ne sui

optimi ac piissimi voti et affectus quem ad regnum et regnicolas

gerebat, fructum assequeretur, ipsius Aurelianensis ducis vires et

conatus semper obstitisse et continuo obstare, qui omnium hujus modi

imponendorum et in dies excrescentium novorum tributorum atque

vectigalium author et defensor maximus existeret ac semper extitisset.»

Hoc igitur rumore per omnes pene civitates et provincias regni aures

mentesque popularium occupante, tanta invidia apud plebem (quæ hujusmodi

gravamina vectigalium atque exactionum altius sentit atque suspirat)

conflata fuit adversus præfatum Aurelianensium ducem, tantus vero amor,

gratia atque favor omnium duci Burgundionum arcesserunt, ut...» (Meyer,

224, verso.)

66--page 92--_Le duc de Bourgogne déclara_, etc.

«Compatiendo regnicolis... Affirmans, quod si... consensisset, inde

ducenta millia scuta auri, sibi promissa, percepisset.» (Religieux de

Saint-Denis, ms., folio 392.)

_Il envoya dans toutes les villes des commissaires_, etc.

«Qui de usurariis dolosisque contractibus et specialiter de illis qui

ultra medietatem justi pretii aliquid vendidissent inquirerent, et ab

eis secundum demerita, pecunias extorquerent. (_Ibid._, folio 394.)

67--page 95--_Les Anglais pensionnaient le capitaine de Paris..._

Le Religieux paraît croire pourtant qu'il était innocent; le Parlement

le jugea tel. Il était Normand et fortement soutenu par les nobles de

Normandie. (_Ibid._, folio 424.) «Et disoient les Anglais... qu'il n'y

avoit chose si secrète au conseil du roy que tantost après ils ne

sceussent.» (Juvénal, p. 162.)

68--page 95--_Jean-sans-Peur conclut une trêve marchande avec les

Anglais..._

En 1403, le duc de Bourgogne n'osant négocier avec les Anglais, laissa

les villes de Flandre traiter avec eux. (Rymer, editio tertia, t. IV, p.

38.)--Il se fit ensuite autoriser par le roi à conclure une trêve

marchande. Cette trêve fut renouvelée par sa veuve et son successeur. 29

août 1403, 19 juin 1404. (_Archives_, _Trésor des chartes_, J, 573.)

69--page 95--_L'habile et heureux fondateur de la maison de Bourgogne_,

etc.

Voy. l'excellent jugement que Le Laboureur porte sur le caractère de

Philippe-le-Hardi. (Introd. à l'_Hist. de Charles VI_, p. 96.)

70--page 97--_La cession de biens au moyen âge..._

_Glossaire de Laurière_, t. I, p. 206.--Michelet, _Origines du droit_,

p. 395: «Se desceindre», c'est le signe de la cession de biens. En

certaines villes d'Italie, celui qui fait cession a payé pour toujours,

«s'il frappe du cul sur la pierre en présence du juge».

71--page 97, note 3--_La renonciation de la veuve..._

Michelet, _Origines_, p. 42: «La clef était un des principaux symboles

usités dans le mariage...»--En France «lorsqu'on ostoit les clefs à sa

femme, c'étoit le signe du divorce.» (Godet.)--«C'est une coutume chez

les François que les veuves déposent leurs clefs et leur ceinture sur le

corps mort de leur époux, en signe qu'elles renoncent à la communauté

des biens.» (_Le Grand Coutumier._)

72--page 98--_La duchesse de Bourgogne accomplit bravement la

cérémonie..._

«Et là (à Arras), la duchesse Marguerite, sa femme (femme de

Philippe-le-Hardi), renonça à ses biens meubles par la doute qu'elle ne

trouvât trop grands dettes, en mettant sur sa représentation sa ceinture

avec sa bourse et les clefs, comme il est de coutume, etc.»

(Monstrelet.)

73--page 99--_La France était redevenue riche par la paix..._

Cela ressort d'une infinité de faits de détail. Un historien dont

l'opinion est bien grave en ce qui touche l'économie politique, et que

d'ailleurs on ne peut soupçonner d'oublier jamais la cause du peuple, M.

de Sismondi a compris ceci comme nous: «L'agriculture n'était point

détruite en France, quoiqu'il semblât qu'on eût fait tout ce qu'il

fallait pour l'anéantir. Au contraire, les granges brûlées par les

dernières expéditions des Anglais avaient été rebâties, les vignes

avaient été replantées, les champs se couvraient de moissons. Les arts,

les manufactures, n'étaient point abandonnés; au contraire, il paraît

qu'ils employaient un plus grand nombre de bras dans les villes, à en

juger par les statuts de corps de métiers qui se multipliaient dans

toutes les provinces, et pour lesquels on demandait chaque année de

nouvelles sanctions royales. La richesse, si bravement enlevée à ceux

qui l'avaient produite, était bientôt recréée par d'autres; et il faut

bien que ce fût avec plus d'abondance encore, car le produit des tailles

et des impositions, loin de diminuer, s'était considérablement accru. Le

roi levait plus facilement six francs par feu dans l'année qu'il

n'aurait levé un franc cinquante ans auparavant.» (Sismondi, _Histoire

des Français_, t. XII, p. 173.)

74--page 100--_On disait au peuple que la reine faisait passer en

Allemagne_, etc.

«Cum regina ex illis sex equos oneratos auro monetato in Alemaniam

mitteret, hoc in prædam venit Metensium (_de ceux de Metz_) qui a

conductoribus didicerunt quod alias finantiam similem in Alemaniam

conduxerant, unde mirati sunt multi, cum sic vellet depauperare Franciam

ut Alemanos ditaret.» (Religieux de Saint-Denis, ms., folio 440.)

75--page 100--_Le grave historien du temps croit que la taxe

précédente_, etc.

«Mihi pluries de summa sciscitanti responsum est, quod octies ad centum

millia scuta auri venerat, quam tamen propriis deputaverant usibus.»

(_Ibid._, folio 439.)

76--page 104--_On obtint de Charles VI qu'il appelât le duc de

Bourgogne_, etc.

Monstrelet, t. I, page 163. Le greffier du Parlement, contre son

ordinaire, raconte ce fait avec détail: «Ce dit jour, le roy estant

malade en son hostel de Saint-Paul, à Paris, de la maladie de

l'aliénation de son entendement (laquelle a duré des l'an mil CCCIIIIXX

et XIII, hors aucuns intervalles de resipiscence telle quelle), et la

royne et le duc d'Orliens Loys frère du roy estant à Meleun, où len

menoit le dauphin duc de Guienne aagié de IX ans environ et sa femme

aagiée de X ans ou environ, au mandement de la royne mère dudit dauphin,

Jehan duc de Bourgoigne et contes de Flandres, cousin germain du roy et

père de la femme dudit dauphin (qui venoit au roy comme len disoit pour

faire hommage après le décès de Philippe son père, oncle du roi, jadis

de ses terres, et pour le visiter et aviser comme len disoit du petit

gouvernement de ce royaume) soupeconans comme len disoit que la royne

n'eut mandé ledit dauphin pour sa venue, chevaucha hastivement et

soudainement, à tout sa gent armée de Louvres en Parisis où il avoit

gen, en passant par Paris environ VII heures au matin, et a consuit

ledit dauphin san gendre qui avoit gen à Ville-Juyve à Genisy, et ledit

dauphin interrogué après salus où il aloit et si voudroit pas bien

retourner en sa bonne ville de Paris, a respondu que oy, comme len

disoit, le ramena environ XII heures contre le gré du marquis du Pont,

cousin germain du roy et dudit duc et contre le gré du frère de la royne

qui le menoient, auquel dauphin alèrent au-devant le roy de Navarre,

cousin germain, le duc de Berry et le duc de Bourbon, oncles du roy et

plusieurs autres seigneurs qui estoient à Paris, et le menèrent au

chasteau du Louvre pour être plus seurement; dont se tindrent mal

contens lesdits duc d'Orliens et la royne, telement que _hinc inde_

s'assemblèrent à Paris du cousté dudit duc de Bourgogne le duc de

Lambourt son frère à grand nombre de gens d'armes, et ou plat-paiz

plusieurs de plusieurs paiz et à Meleun et ou paiz environ du costé du

duc d'Orliens plusieurs, comme len disoit. Quil en avendra? Dieu y

pourvoi, car en lui doit estre espérance et sience et «non in

principibus nec in filiis hominum, in quibus non est salus».

(_Archives_, _Registres du Parlement, Conseil_, vol. XII, folio 222. 19

août 1405.)

77--page 105--_Le parti d'Orléans reprenait dix-huit petites places_,

etc.

Le comte d'Armagnac prit d'abord _dix-huit_ petites places, selon le

Religieux, ms., 469 verso: «Burdeganlensem adiit civitatem, ipsis

mandans quod si exire audebant...»--Le connétable d'Albret et le comte

d'Armagnac, employant tour à tour les armes et l'argent, se firent

rendre _soixante_ forts ou villages fortifiés. (Religieux, 471, verso.)

78--page 108--_C'était le moment où le nouveau comte de Flandre_, etc.

Promesse de la duchesse de Bourgogne et du duc Jean, son fils, qui

s'engagent à suivre l'instruction du roi pour régler le commerce des

Flamands avec les Anglais, 19 juin 1404. (_Archives_, _Trésor des

chartes_, J, 503.)

79--page 108--_Le duc de Bourgogne rassembla des munitions infinies,

douze cents canons..._

Voyez le curieux travail de M. Lacabane sur l'_Histoire de l'artillerie

au moyen âge_ (manuscrit en 1840).

80--page 109--_Les Gascons qui avaient appelé le duc d'Orléans se

ravisèrent et ne l'aidèrent point..._

«Ferebatur capitaneos ad custodiam Aquitaniæ deputatos dominum ducem

Aurelianensem antea sollicitasse, ut... aggrediendo armis patriam

Burdegalensem..--Iter arripuit, quamvis minime ignoraret agilitatem

Vasconum et quantis astuciis Francos reiteratis vicibus deceperunt ab

antiquo.» (Religieux de Saint-Denis, ms., folio 490.)

81--page 109--_Le duc de Bourgogne accusait le duc d'Orléans_, etc.

Monstrelet dit que l'on avait abusé du nom du roi pour défendre aux

capitaines de la Picardie et du Boulenois d'aider le duc de Bourgogne.

(Monstrelet, t. I, p. 192.)--Le duc réclama des dédommagements. (V.

_Compte des dépenses faites par le duc de Bourgogne pour le siège de

Calais_, extrêmement important pour l'histoire de l'artillerie et en

général du matériel de guerre. _Archives_, _Trésor des chartes_, J,

922.)

82--page 117--_Le testament du duc d'Orléans..._

On y voyait le goût et la connaissance familière des divines Écritures

et des choses saintes. Durant sa vie, il avait été le plus magnifique

des princes dans ses dons aux églises. Ses dernières volontés étaient

plus libérales encore. Après le payement de ses dettes qu'il

recommandait d'une façon expresse, commençait un merveilleux détail de

toutes les fondations qu'il ordonnait, des prières et services funèbres

qu'il prescrivait pour sa mémoire et dont les cérémonies étaient

soigneusement déterminées. Il assignait des fonds pour construire une

chapelle dans chaque église de Sainte-Croix d'Orléans, Notre-Dame de

Chartres, Saint-Eustache et Saint-Paul de Paris. En outre, comme il

avait une dévotion particulière pour l'ordre des religieux Célestins, il

fondait une chapelle dans chacune des églises qu'ils avaient en France,

au nombre de treize, sans parler des richesses qu'il laissait à leur

maison de Paris. Il avait voulu y être inhumé en habit de l'ordre, porté

humblement au tombeau sur une claie couverte de cendre, et que sa statue

de marbre le représentât aussi vêtu de cette robe. Les pauvres et les

hôpitaux n'étaient pas oubliés dans ses bienfaits; et son amour pour les

lettres paraissait dans la fondation de six bourses au collège de

l'Ave-Maria. (_Histoire des Célestins_, par le P. Beurrier.--M. de

Barante, t. III, p. 95, 3e édition.) Voir l'acte original, inséré en

entier par Godefroy, à la suite de Juvénal des Ursins, p. 631-646.

83--page 118--_Les Liégeois ayant chassé leur évêque_, etc.

«Urgebant ut aut sacris initiaretur, aut certe episcopatum abdicaret.»

Zanfliet est ici d'autant plus croyable que sa partialité pour l'évêque

est partout visible. (Corn. Zanfliet, _Leodiensi monachi Chronicon_,

apud Martene, _Amplissima Collectio_, t. V, p. 360.) Voir aussi

_Catalogus episcoporum Leodensium, auctore Placetio_, ann. 1403-1408, et

la Collection de Chapeauville.

84--page 123--_Assassinat du duc d'Orléans..._

Déposition de Jacquette Griffart. (_Mém. Acad._, t. XXI, p. 526 et

suiv.): «Elle s'en alla de sa dite fenestre pour coucher son enfant, et

incontinent après ouit crier, etc...»--L'autre témoin oculaire,

serviteur d'un neveu du maréchal de Rieux, dépose aussi: «Que le jour

d'hier au soir, environ huit heures de nuit..., estant à l'huis d'une

des salles... qui ont égart sur la Vieille rue du Temple... ouit et

entendit qu'en la rue avoit grand cliquetis comme d'épées et autres

armures... et disoient tels mots: «À mort, à mort!» Dont lors pour

sçavoir ce que c'estoit, il remonta en ladite chambre dudit son maître,

qui est au-dessus de ladite salle... et trouva que aux fenêtres d'icelle

estoit desjà ledit son maître, le page, le barbier d'icelui son maître,

qui regardoient en ladite Vieille rue du Temple, par l'une desquelles

fenestres il qui parle regarda emmi ladite rue, et veid à la clarté

d'une torche qui étoit ardente sur les carreaux, que droit devant

l'hôtel de l'Image de Notre-Dame, étoient plusieurs compaignons à pied,

comme du nombre de douze à quatorze, nul desquels il ne connaissoit,

lesquels tenoient les uns des espées toutes nues, les autres haches, les

autres becs de faucon, et massues de bois ayans piquans de fer au bout,

et desdits harnois féroient et frappoient sur aucuns qui estoient en la

compagnie, disans tels mots: «À mort, à mort!» Et qu'il est vrai que

lors, il qui parle, pour mieux voir qui estoient iceux compagnons, alla

ouvrir le guichet de la porte qui a issue en ladite Vieille rue du

Temple... Et ainsi qu'il ouvrit ledit guichet de ladite porte, on bouta

un bec de faucon entre ledit guichet et la porte, dont lors il qui

parle, pour doubte qu'on ne lui fit mal dudit bec de faucon referma

ledit guichet et s'en retourna en la chambre dudit son maître, par l'une

des fenestres de laquelle il vit aucuns compaignons qui étoient montés

sur chevaux emmi la rue, et si veid sortir d'icelui hôtel cinq ou six

compaignons tous montés sur chevaux, qu'incontinent qu'ils furent

sortis, un homme de pied près d'iceux, féri et frappa d'une massue de

bois un homme qui étoit tout étendu sur les carreaux, et revêtu d'une

houppelande de drap de damas noir, fourrée de martre; et quand il eut

frappé ledit coup, il monta sur un cheval et se mit en la compagnie des

autres... Et incontinent après ledit coup de massue ainsi donné, il qui

parle veid tous lesdits compagnons qui étoient à cheval eux en aller et

fouir le plutôt qu'ils pouvoient sans aucune lumière, droit à l'entrée

de la rue des Blancs-Manteaux en laquelle ils se bouterent, et ne sait

quelle part ils allerent. Incontinent qu'ils s'en furent allés, lui

estant encore à ladite fenestre, vit sortir par les fenestres d'en haut

dudit hôtel de l'Image Notre-Dame, grande fumée, et si ouit plusieurs

des voisins qui crioient moult fort: «Au feu, au feu!» Et lors lui qui

parle, ledit son maître et les autres dessus nommés, allerent tous emmi

la rue, eux étans en laquelle, il qui parle veid à la clarté d'une ou

deux torches ledit feu monseigneur d'Orléans qui étoit tout étendu mort

sur les carreaux, le ventre contremont, et n'avoit point de poing au

bras senestre... et si veid qu'environ le long de deux toises près dudit

feu monseigneur le duc d'Orléans, étoit aussi étendu sur les carreaux un

compagnon qui estoit à la cour dudit feu M. le duc d'Orléans, appelé

Jacob, qui se complaignoit moult fort, comme s'il vouloit mourir.»

(Déposition du varlet Raoul Prieur, _Mém. Acad._, t. XXI, p. 529.)

85--page 124--_Selon un autre récit, le grand homme au chaperon rouge_,

etc.

«Cadaver ignominiose traxit ad vicinum foetidissimum lutum, ubi, cum

face straminis ardente, scelus adimpletum vidit; inde lætus, tanquam de

re bene gesta, ad hospitium ducis Burgundiæ rediit.» (Religieux de

Saint-Denis, ms., folio 553.)--V. dans les _Preuves_ de Félibien, le

récit des _Registres du Parlement, Conseil_, XIII.

86--page 124--_Ces pauvres restes furent portés, parmi la terreur

générale..._

Cette terreur ne paraît que trop dans le peu de mots qu'on écrivit le

lendemain sur les registres du Parlement. (_Preuves de Félibien_, t. II,

p. 549.) Les gens du Parlement paraissent sentir, avec la sagacité de la

peur, qu'un tel coup n'a pu être fait que par un homme bien puissant.

Ils ne disent rien de favorable au mort: «Ce prince qui si grand

seigneur estoit et si puissant, et à qui naturellement, au cas qu'il

eust fallu, gouverneur en ce royaume, en si petit moment a finé ses

jours moult horriblement _et honteusement_. Et qui ce a faict, «scietur

autem postea».--Plus tard, on apprend que le meurtrier est le duc de

Bourgogne, et le Parlement fait écrire sur ses registres les lignes

suivantes, où le blâme est partagé assez également entre les deux

partis: «XXIII novembris M CCCC VII inhumaniter fuit trucidatus et

interfectus D. Ludovicus Franciæ, dux Aurelianensis et frater regis,

multum _astutus_ et magni intellectus, sed nimis in carnalibus lubricus,

de nocte hora IX per ducem Burgundiæ, aut suo præcepto, ut confessus

est, in vico prope portam de Barbette. Unde infinita mala processerunt,

quæ diu nimis durabunt.» (_Registres du Parlement_, _Liber consiliorum_,

passage imprimé dans les _Mélanges curieux_ de Labbe, t. II, p. 702-3.)

87--page 124--_Le duc d'Orléans fut enseveli à l'église des

Célestins..._

Les Célestins avaient été fondés par Pierre de Morone (Célestin V), ce

simple d'esprit qui fut déposé du pontificat par Boniface VIII. En haine

de Boniface, Philippe-le-Bel honora les Célestins, les fit venir en

France, les établit dans la forêt de Compiègne (1308). Cet ordre devint

très populaire en France. Tous les hommes importants du temps de Charles

V et de Charles VI furent en relation intime avec cet ordre. Montaigu

fit beaucoup de bien aux Célestins de Marcoussis. (_Archives_, L,

1539-1540.)

88--page 124--_Tout le monde pleurait, les ennemis comme les amis..._

Monstrelet, serviteur de la maison de Bourgogne, qui écrit à Cambrai (en

la noble cité de Cambrai, t. I, p. 48), et certainement plusieurs années

après l'événement, assure que le peuple se réjouit de cette mort. Le

Religieux de Saint-Denis, ordinairement si bien informé, si près des

événements, et qui semble les enregistrer à mesure qu'ils arrivent, ne

dit rien de pareil. Il assure que le meurtrier lui-même parut affligé

(folio 553); il ne croit pas, il est vrai, à la sincérité de cette

douleur. Moi, j'y crois; cette contradiction me paraît être dans la

nature. L'apologiste du duc d'Orléans dit que le duc de Bourgogne

pleurait et sanglotait: «Singultibus et lacrymis.» (_Ibid._, folio 593.)

89--page 125--_Hier tout cela, aujourd'hui plus rien..._

«...Et lui qui estoit le plus grand de ce royaume, après le Roy et ses

enfans, est en si petit de temps, si chétif. _Et qui cecidit, stabili

non erat ille gradu. Agnosco nullam homini fiduciam, nisi in Deo; et si

parum videatur, illuscescat clarius... Parcat sibi Deus._» (_Archives_,

_Registres du Parlement_. _Plaidoiries_, _Matinée VI_, folio 7, verso.)

90--page 126--_On trouve aux Célestins la cellule où il aimait à se

retirer..._

Selon l'apologiste du duc d'Orléans (Religieux de Saint-Denis, ms.,

folio 594), il disait tous les jours le bréviaire: «Horas canonicas

dicebat.»--«Il avoit, dit Sauval, sa cellule dans le dortoir des

Célestins, laquelle y est encore en son entier. Il jeûnoit, veilloit

avec les religieux, venoit à matines comme eux durant l'Avent et le

Carême. Ce prince leur a donné la grande Bible en vélin, enluminée, qui

avoit été à son père Charles V, et qu'on voit dans leur bibliothèque,

signée de Charles V et de Louis, duc d'Orléans. Il leur donna aussi une

autre grande Bible en cinq volumes in-folio, écrite sur le vélin, qui a

toujours servi et sert encore pour lire au réfectoire.» (Sauval, t. I,

p. 460.)

91--page 127--_Sa veuve n'eut pas la consolation d'élever au mort

l'humble tombe..._

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 24 / 28 段