Temple neuf de Strasbourg, sous les arcades du château de Blois, etc. La
plus ancienne peut-être de ces peintures était celle de Minden en
Westphalie; elle était datée de 1383.]
[Note 578: L'art vivant, l'art en action, a partout précédé l'art
figuré. _App._ 229.]
[Note 579: Ch. Magnin.]
[Note 580: _App._ 230.]
Le spectacle de la danse des morts se joua[581] à Paris en 1424 au
cimetière des Innocents. Cette place étroite où pendant tant de siècles
l'énorme ville a versé presque tous ses habitants, avait été d'abord
tout à la fois un cimetière, une voirie, hantée la nuit des voleurs, le
soir des folles filles qui faisaient leur métier sur les tombes.
Philippe-Auguste ferma la place de murs, et pour la purifier, la dédia à
saint Innocent, un enfant crucifié par les juifs. Au quatorzième siècle,
les églises étant déjà bien pleines, la mode vint parmi les bons
bourgeois de se faire enterrer au cimetière. On y bâtit une église;
Flamel y contribua, et mit au portail des signes bizarres, inexplicables
qui, au dire du peuple, recélaient de grands mystères alchimiques.
Flamel aida encore à la construction des charniers qu'on bâtit tout
autour. Sous les arcades de ces charniers étaient les principales
tombes; au-dessus régnait un étage et des greniers, où l'on pendait
demi-pourris les os que l'on tirait des fosses[582]; car il y avait peu
de place; les morts ne reposaient guère; dans cette terre vivante, un
cadavre devenait squelette en neuf jours. Cependant tel était le torrent
de matière morte qui passait et repassait, tel le dépôt qui en restait,
qu'à l'époque où le cimetière fut détruit, le sol s'était exhaussé de
huit pieds au-dessus des rues voisines[583]. De cette longue alluvion
des siècles s'était formée une montagne de morts qui dominait les
vivants.
[Note 581: _App._ 231.]
[Note 582: Le rez-de-chaussée extérieur, adossé à la galerie des
tombeaux, et supportant les galetas où séchaient les os, était occupé
par des boutiques de lingères, de marchandes de modes, d'écrivains,
etc.]
[Note 583: _App._ 232.]
Tel fut le digne théâtre de la danse macabre. On la commença en
septembre 1424, lorsque les chaleurs avaient diminué, et que les
premières pluies rendaient le lieu moins infect. Les représentations
durèrent plusieurs mois.
Quelque dégoût que pussent inspirer et le lieu et le spectacle, c'était
chose à faire réfléchir de voir, dans ce temps meurtrier, dans une ville
si fréquemment, si durement visitée de la mort, cette foule famélique,
maladive, à peine vivante, accepter joyeusement la Mort même pour
spectacle, la contempler insatiablement dans ses moralités bouffonnes,
et s'en amuser si bien qu'ils marchaient sans regarder sur les os de
leurs pères, sur les fosses béantes qu'ils allaient remplir eux-mêmes.
Après tout, pourquoi n'auraient-ils pas ri, en attendant? C'était la
vraie fête de l'époque, sa comédie naturelle, la danse des grands et des
petits. Sans parler de ces millions d'hommes obscurs qui y avaient pris
part en quelques années, n'était-ce pas une curieuse ronde qu'avaient
menée les rois et les princes, Louis d'Orléans et Jean-sans-Peur, Henri
V et Charles VI! Quel jeu de la mort, quel malicieux passe-temps d'avoir
approché ce victorieux Henri, à un mois près, de la couronne de France!
Au bout de toute une vie de travail, pour survivre à Charles VI, il lui
manquait un petit mois seulement... Non! pas un mois, pas un jour! Et il
ne mourra pas même en bataille; il faut qu'il s'alite avec la
dyssenterie et qu'il meure d'hémorroïdes[584].
[Note 584: Cette dérision de la mort frappa les contemporains. Un
gentilhomme, messire Sarrazin d'Arles, voyant un de ses gens qui
revenait du convoi d'Henri V, lui demanda si le roi «avoit point ses
housseaux chaussés». Ah! mon seigneur, nenni, par ma foi!--«Bel ami, dit
l'autre, jamais ne me crois, s'il les a laissés en France!»
(Monstrelet.)]
Si l'on eût trouvé un peu dures ces dérisions de la Mort, elle eût eu de
quoi répondre. Elle eût dit qu'à bien regarder, on verrait qu'elle
n'avait guère tué que ceux qui ne vivaient plus. Le conquérant était
mort, du moment que la conquête languit et ne put plus avancer;
Jean-sans-Peur, lorsqu'au bout de ses tergiversations, connu enfin des
siens même, il se voyait à jamais avili et impuissant. Partis et chefs
de partis, tous avaient désespéré. Les Armagnacs, frappés à Azincourt,
frappés au massacre de Paris, l'étaient bien plus encore par leur crime
de Montereau. Les cabochiens et les Bourguignons avaient été obligés de
s'avouer qu'ils étaient dupes, que leur duc de Bourgogne était l'ami des
Anglais; ils s'étaient vus forcés, eux qui s'étaient crus la France, de
devenir Anglais eux-mêmes. Chacun survivait ainsi à son principe et à sa
foi; la mort morale, qui est la vraie, était au fond de tous les coeurs.
Pour regarder la danse des morts, il ne restait que des morts.
Les Anglais même, les vainqueurs, à leur spectacle favori, ne pouvaient
qu'être mornes et sombres. L'Angleterre, qui avait gagné à sa conquête
d'avoir pour roi un enfant français par sa mère, avait bien l'air d'être
morte, surtout s'il ressemblait à son grand-père Charles VI. Et pourtant
en France cet enfant était Anglais, c'était Henri VI de Lancastre; sa
royauté était la mort nationale de la France même.
Lorsque, quelques années après, ce jeune roi anglo-français, ou plutôt
ni l'un ni l'autre, fut amené dans Paris désert par le cardinal
Winchester, le cortège passa devant l'hôtel Saint-Paul, où la reine
Isabeau, veuve de Charles VI, était aux fenêtres. On dit à l'enfant
royal que c'était sa grand'mère; les deux ombres se regardèrent; la pâle
jeune figure ôta son chaperon et salua; la vieille reine, de son côté,
fit une humble révérence, mais, se détournant, elle se mit à
pleurer[585].
[Note 585: «Et tantost elle s'inclina vers lui moult humblement et se
tourna d'autre part plorant.» (_Journal du Bourgeois._)]
APPENDICE
Ce volume et le suivant ont pour sujet commun la grande crise du
quinzième siècle, les deux phases de cette crise où la France sembla
s'abîmer. Celui-ci racontera la mort, le suivant la résurrection.
* * * * *
La première des deux périodes dure près d'un demi-siècle; elle part du
schisme pontifical, et traverse le schisme politique d'Orléans et de
Bourgogne, de Valois et de Lancastre.
Notre faible unité nationale du quatorzième siècle était toute dans la
royauté; au quinzième, la royauté même se divisant, il faut bien que le
peuple essaye d'y suppléer. Le peuple des villes y échoue en 1413, et de
cette tentative il ne reste qu'un code, le premier code administratif
qu'ait eu la France. Le peuple des campagnes fera par inspiration ce que
la sagesse des villes n'a pu faire; il relèvera la royauté, rétablira
l'unité, et de cette épreuve où le pays faillit périr, sortira, confuse
encore, mais vivace et forte, l'idée même de la patrie.
Avant d'en venir là, il faut que ce pays descende dans la ruine, dans la
mort, à une profondeur dont rien peut-être, ni avant ni après, n'a donné
l'idée. Celui qui par l'élude a traversé les siècles pour se replacer
dans les misères de cette époque funèbre, qui, pour mieux les
comprendre, a voulu y vivre et en prendre sa part, ne pourra encore qu'à
grand'peine en faire entrevoir l'horreur.
* * * * *
L'histoire est grave ici par le sujet; elle ne l'est pas moins par le
caractère tout nouveau d'autorité qu'elle tire des monuments de
l'époque. Pour la première fois peut-être elle marche sur un terrain
ferme. La chronique, jusque-là enfantine et conteuse, commence à
déposer avec le sérieux d'un témoin. Mais à côté de ce témoignage nous
en trouvons un autre plus sûr. Les grandes collections d'actes publics,
imprimés ou manuscrits, deviennent plus complètes et plus instructives.
Elles forment dans leur suite, désormais peu interrompue, d'authentiques
annales, au moyen desquelles nous pouvons dater, suppléer, souvent
démentir, les _on dit_ des chroniqueurs. Sans accorder aux actes une
confiance illimitée, sans oublier que les actes les plus graves, les
lois même, restent souvent sur le papier et sans application, on ne peut
nier que ces témoignages officiels et nationaux n'aient généralement une
autorité supérieure aux témoignages individuels.
Les Ordonnances de nos rois, le Trésor des chartes, les Registres du
Parlement, les actes des Conciles, telles ont été nos sources pour les
faits les plus importants. Joignez-y, quant à l'Angleterre, le Recueil
de Rymer et celui des Statuts du royaume. Ces collections nous ont
donné, particulièrement vers la fin du volume, l'histoire tout entière
d'importantes périodes sur lesquelles la chronique se taisait.
L'étude de ces documents de plus en plus nombreux, l'interprétation, le
contrôle des chroniques par les actes, des actes par les chroniques,
tout cela exige des travaux préalables, des tâtonnements, des
discussions critiques dont nous épargnons à nos lecteurs le laborieux
spectacle. Une histoire étant une oeuvre d'art autant que de science,
elle doit paraître dégagée des machines et des échafaudages qui en ont
préparé la construction. Nous n'en parlerions même pas, si nous ne
croyions devoir expliquer et la lenteur avec laquelle se succèdent les
volumes de cet ouvrage et le développement qu'il a pris. Il ne pouvait
rester dans les formes d'un abrégé sans laisser dans l'obscurité
beaucoup de choses essentielles, et sans exclure les éléments nouveaux
auxquels l'histoire des temps modernes doit ce qu'elle a de fécondité et
de certitude.
8 février 1840.
* * * * *
1--page 2--_Le blason, les devises..._
Voy. Spener.--_Origines du droit._ Introd., p. XXXIX: «Comme les
Écossais, comme la plupart des populations celtiques, nos aïeux
aimaient, au témoignage des anciens, les vêtements bariolés. La
diversité des blasons provinciaux couvrit la France féodale comme d'un
tartan multicolore.--L'Allemagne et la France sont les deux grandes
nations féodales. Le blason y est indigène. Il y devint un système, une
science. Il fut importé en Angleterre, imité en Espagne et en
Italie.--L'Allemagne barbare et féodale aimait dans les armoiries le
vert, la couleur de terre, d'une terre verdoyante. La France féodale,
mais non moins ecclésiastique, a préféré les couleurs du ciel.--Les
couleurs, les signes muets, précèdent longtemps les devises. Celles-ci
sont la révélation du mystère féodal. Elles en sont aussi la décadence.
Toute religion s'affaiblit en s'expliquant. Dès que le blason devient
parleur, il est moins écouté.--L'origine des devises, ce sont les cris
d'armes. Quelques-uns, d'une aimable poésie, semblent emporter les
souvenirs de la paix au sein des batailles. Le sire de Prie criait:
«Chants d'oiseaux!» Un autre: «Notre-Dame au peigne d'or!» Ces cris de
bataille font penser au mot tout français de Joinville: «Nous en
parlerons devant les dames.»--Le blason plaisait comme énigme, les
devises comme équivoque. Leur beauté principale résulte des sens
multiples qu'on peut y trouver. Celle du duc de Bourgogne fait penser:
«J'ai hâte», hâte du ciel ou du trône? Cette maison de Bourgogne, si
grande, sitôt tombée, semble dire ici son destin.--La devise des ducs de
Bourbon est plus claire; un mot sur une épée: «_Penetrabit._ Elle
entrera.»
2--page 3--_Des hommes-bêtes brodés de toute espèce d'animaux._
«Litteris aut bestiis intextas.» (Nicolai Clemeng. _Epistol._, t. II, p.
149.)
_Des hommes-musique historiés de notes..._
Ordonnance de Charles, duc d'Orléans, pour payer 276 livres 7 sols 6
deniers tournois, pour 960 perles destinées à orner une robe: «Sur les
manches est escript de broderie tout au long le dit de la chanson _Ma
dame, je suis plus joyeulx_, et notté tout au long sur chacunes desdites
deux manches, 568 perles pour servir à former les nottes de la dite
chanson, ou il a 142 nottes, c'est assavoir pour chacune notte 4 perles
en quarrée, etc.» (Catalogue imprimé des titres de la collection de M.
de Courcelles, vendue le 21 mai 1834.)
3--page 5--_Le prêtre même ne sait plus le sens des choses saintes..._
«Proh dolor! ipsi hodie, ut plurimum, de his qui usu quotidiano in
ecclesiasticis contrectant rebus et præferunt officiis, quid significent
et quare instituta sint modicum apprehendunt, adeo ut impletum esse ad
litteram illud propheticum videatur: Sicut populus, sic sacerdos.»
(Durandi, _Rationale divinorum officiorum_, folio 1, 1459, in-folio.
Mogunt.)--Toutes les éditions ultérieures que je connais portent par
erreur _proferunt_ pour _præferunt_. Le premier éditeur, l'un des
inventeurs de l'imprimerie, a seul compris que _præferunt_ rappelle le
_prælati_, comme _contrectant_ le _sacerdotes_ de la phrase précédente.
Cf. les éditions de 1476, 1480, 1481, etc.
4--page 5--_Le conseiller de saint Louis, Pierre de Fontaines, se croit
obligé d'écrire le droit de son temps..._
«Li anchienes coustumes, ke li preudommes soloient tenir et user, sont
moult anoienties... Si ke li païs est à bien près sans coustume.» De
Fontaines, p. 78, à la suite du _Joinville_ de Ducange, 1668,
in-folio.--Brussel dit et montre très bien que «Dès le milieu du
treizième siècle, on commençait à ignorer jusqu'à la signification de
quelques-uns des principaux termes du droit des fiefs.» Brussel, I,
41.--M. Klimrath (_Revue de législation_) a prouvé que Bouteiller ne
savait plus ce que c'était que la _saisine_.
5--page 6--_Lorsque Charles VI arma chevaliers ses jeunes cousins
d'Anjou_, etc.
«Quod peregrinum vel extraneum valde fuit.» (_Chronique du Religieux de
Saint-Denis_, édition de MM. Bellaguet et Magin, 1839, t. I, p. 590.
Édition correcte, traduction élégante.)--Ce grave historien est la
principale source pour le règne de Charles VI. Le Laboureur en fait cet
éloge: «Quand il parle des exactions du duc d'Orléans, on diroit qu'il
est Bourguignon; quand il donne le détail des pratiques et des funestes
intelligences du duc de Bourgogne avec des assassins infâmes et avec la
canaille de Paris, on croiroit qu'il est Orléanois.»
6--page 12, note 3--_Les trois oncles de Charles VI..._
Voir dans les actes d'août et d'octobre 1374 combien le sage roi Charles
V, tant d'années avant sa mort, était préoccupé de ses défiances à
l'égard de ses frères. Il ne nomme pas le duc de Berri. Quant à son
frère aîné, le duc d'Anjou, il ne peut se dispenser de lui laisser la
régence; mais il place à quatorze ans la majorité des rois, il limite le
pouvoir du régent, non seulement en réservant la tutelle à la reine mère
et aux ducs de Bourgogne et de Bourbon, mais encore en autorisant son
ami personnel, le chambellan Bureau de La Rivière, à accumuler jusqu'à
la majorité du jeune roi tout ce qui pourra s'épargner sur le revenu des
villes et terres réservé pour son entretien--villes de Paris, Melun,
Senlis, duché de Normandie, etc. Il appelle au conseil Duguesclin,
Clisson, Couci, Savoisy, Philippe de Maizières, etc. (_Ordonnances_, t.
VI, p. 26, et 49-54, août et octobre 1374.)
7--page 16--_La reine Jeanne de Naples avait adopté Louis d'Anjou..._
Charles V avait d'abord proposé au roi de Hongrie d'unir leurs enfants
par un mariage (le second fils du roi de France aurait épousé la fille
du roi de Hongrie), et de forcer la main à la reine Jeanne, pour qu'elle
leur assurât sa succession. Voir les instructions données par Charles V
à ses ambassadeurs. (_Archives, Trésor des chartes_, J, 458, surtout la
pièce 9.)
8--page 16--_Le pape d'Avignon avait livré à Louis d'Anjou_, etc.
Dans l'incroyable traité qu'ils firent ensemble et qui subsiste, le pape
accorde au duc toute décime en France et hors de France, à Naples, en
Autriche, en Portugal, en Écosse, avec moitié du revenu de Castille et
d'Aragon, de plus toutes dettes et arrérages, tous cens biennal, toute
dépouille des prélats qui mourront, tout émolument de la chambre
apostolique; le duc y aura ses agents. Le pape fera de plus des emprunts
aux gens d'Église et receveurs de l'Église. Il engagera pour garantie de
ce que le duc dépense, Avignon, le comtat Venaissin et autres terres
d'Église. Il lui donne en fief Bénévent et Ancône. Et comme le duc ne se
fie pas trop à sa parole, le pape jure le tout sur la croix.--Voir le
projet d'un royaume, qui serait inféodé par le pape au duc d'Anjou, les
réclamations des cardinaux, etc. (_Archives, Trésor des chartes_, J,
495.)
9--page 18--_Les compagnons de Rouen avaient fait roi un drapier._
«Ducenti et eo amplius insolentissimi viri, vino forsitan temulenti, et
qui publicis officinis mechanicis inserviebant artibus, quemdam
burgensem simplicem, locupletem tamen, venditorem pannorum, ob
pinguedinem nimiam Crassum ideo vocatum, angarientes, ut ejus autoritate
uterentur in agendis... regem super se illico statuerunt. Hunc in sede,
more regis, præparata super currum levaverunt, quem per villæ compita
perducentes, et laudes regias barbarisantes, cum ad principale forum
rerum venalium pervenissent, ut plebs maneret libera ab omni subsidiorum
jugo postulant et assequuntur... Sedens pro tribunali, audire omnium
oppositiones coactus est.» (Religieux de Saint-Denis, t. I, page 130.)
10--page 19--_Les gentilshommes attaqués partout en même temps_, etc.
«Encore se tenoit le roi de France sur le mont de Ypres, quand nouvelles
vinrent que les Parisiens s'étoient rebellés et avoient eu conseil, si
comme on disoit, entre eux là et lors pour aller abattre le beau chastel
de Beauté qui sied au bois de Vincennes, et aussi le chasteau du Louvre
et toutes les fortes maisons d'environ Paris, afin qu'ils n'en pussent
jamais être grevés.--(Mais Nicolas _le Flamand_ leur dit): Beaux
seigneurs, abstenez-vous de ce faire tant que nous verrons comment
l'affaire du roi notre sire se portera en Flandre: si ceux de Gand
viennent à leur entente, ainsi que on espère qu'ils y venront, adonc
sera-t-il heure du faire et temps assez.
«Or, regardez la grand'diablerie que ce eût été, si le roi de France eût
été déconfit en Flandre et la noble chevalerie qui étoit avecques lui en
ce voyage. On peut bien croire et imaginer que toute gentillesse et
noblesse eût été morte et perdue en France et autant bien ens ès autre
pays: ni la Jacquerie ne fut oncques si grande ni si horrible qu'elle
eût été. Car pareillement à Reims, à Châlons en Champagne, et sur la
rivière de Marne, les vilains se rebelloient et menaçoient jà les
gentilshommes et dames et enfants qui étoient demeurés derrière; aussi
bien à Orléans, à Blois, à Rouen, en Normandie et en Beauvoisis, leur
étoit le diable entré en la tête pour tout occire, si Dieu proprement
n'y eût pourvu de remède.» (Froissart, VIII, 319-320.)
«Tous prenoient pied et ordonnance sur les Gantois, et disoient adonc
les communautés par tout le monde, que les Gantois étoient bonnes gens
et que vaillamment ils se soutenoient en leurs franchises; dont ils
devoient de toutes gens être aimés et honorés.» (Froissart, VIII, 103.)
«Les gentilshommes du pays... avoient dit et disoient encore et
soutenoient toujours que si le commun de Flandre gagnoit la journée
contre le roi de France, et que les nobles du royaume de France y
fussent morts, l'orgueil seroit si grand en toutes communautés, que tous
gentilshommes s'en douteroient, et jà en avoit-on vu l'apparent en
Angleterre.» (Froissart, VIII, 367-8.)
11--page 19--_La rivalité des villes de Gand et de Bruges..._
«Quand les haines et tribulations vinrent premièrement en Flandre, le
pays étoit si plein et si rempli de biens que merveilles serait à
raconter et à considérer; et tenoient les gens des bonnes villes si
grands états que merveilles seroit à regarder, et devez savoir que
toutes ces guerres et haines murent par orgueil et par envie que les
bonnes villes de Flandre avoient l'une sur l'autre... Et ces guerres
commencèrent par si petite incidence, que, au justement considérer, si
sens et avis s'en fussent ensoignés (mêlés), il ne dut point avoir eu de
guerre; et peuvent dire et pourront ceux qui cette matière liront ou
lire feront, que ce fut une oeuvre du diable; car vous savez et avez ouï
dire aux sages que le diable subtile et attire nuit et jour à bouter
guerre et haine là où il voit paix, et court au long de petit en petit
pour voir comment il peut venir à ses ententes.» (Froissart, VII,
215-46.)
12--page 19--_Bruges empêchait les ports d'avoir des entrepôts._
En 1358, le comte de Flandre «accorda à ceux de Bruges et leur promist
que jamais il ne mettroit sus aucun estaple de biens ou marchandises en
autre ville que audit Bruges, mesmes qu'il priveroit de leurs offices
les baillis et eschevins de l'eaue à l'Escluse, toutes les fois qu'ils
seroyent trouvez avoir fait contre ledict droict d'estaple, et qu'il en
apparut par cinc eschevins de Bruges.» (Oudegherst, folio 273, éd.
in-4º.)--«Puis (ceux de Bruges, Gand, Ypres et Courtrai) alèrent à
l'Escluse, par acord, et y abatirent plusieurs maisons, qui estoient sus
le port, en une rue en laquelle on vendoit et acheptoit marchandises,
sans égard; et disoient les Flamans de Bruges et autres que c'estoit au
préjudice des marchands et d'eux, et pour ce les abatirent.» (_Chronique
de Sauvage_, p. 223.)
_... les campagnes de fabriquer..._
«Interdictum petitione Brugensium (1384), ne post hac Franconates per
pagos suos lanificium faciant.» (Meyer, p. 201.)--Aussi: «Ceux du Franc
ont toujours esté de la partie du comte plus que tout le demeurant de
Flandre.» (Froissart, VII, 439.)
13--page 19--_Liège, Bruxelles, etc., encourageaient les Gantais..._
«Ceux de Brabant, et par spécial ceux de Bruxelles leur étoient moult
favorables, et leur mandèrent ceux de Liège pour eux reconforter en leur
opinion: «Bonnes gens de Gand, nous savons bien que pour le présent vous
avez moult affaire et êtes fort travaillés de votre seigneur le comte et
des gentilshommes et du demeurant du pays, dont nous sommes moult
courroucés; et sachez que si nous étions à quatre ou à six lieues près
marchissans (limitrophes) à vous, nous vous ferions tel confort que on
doit faire à ses frères, amis et voisins, etc.» (Froissart, VII, 450.
Voir aussi Meyer.)
14--page 20--_Pierre Dubois décida les Gantais à faire un tyran..._
Dubois va trouver Philippe Artevelde et lui dit: «Et saurez-vous bien
faire le cruel et le hautin? car un sire entre commun (peuple), et par
spécial à ce que nous avons à faire, ne vaut rien s'il n'est crému et
redouté et renommé à la fois de cruauté; ainsi veulent Flamands être
menés, ni on ne doit tenir entre eux compte de vies d'hommes, ni avoir
pitié non plus que d'arondeaulx (hirondelles) ou de alouettes qu'on
prend en la saison pour manger.--Par ma foi, dit Philippe, je saurai
tout ce faire.--Et c'est bien, dit Piètre, et vous serez, comme je
pense, souverain de tous les autres.» (Froissart, VII, 479.)
15--page 20--_Les Gantais entrent dans Bruges..._
Ils rapportèrent à Gand, pour humilier Bruges, le grand dragon de cuivre
doré que Baudoin de Flandre, empereur de Constantinople, avait pris à
Sainte-Sophie et que les Brugeois avaient placé sur leur belle tour de
la halle aux draps.--Cette tradition contestée est discutée et
finalement adoptée dans l'intéressant _Précis des Annales de Bruges_, de
M. Delpierre, p. 10, 1835.
16--page 21, note--_Les Gantais réclamèrent aux Anglais les sommes que
la Flandre avait autrefois prêtées à Édouard III..._
«Quant les seigneurs orent ouï cette parole et requête, ils commencèrent
à regarder l'un l'autre, et les aucuns à sourire... Et les consaulx
d'Angleterre sur leurs requêtes étoient en grand différent, et tenoient
les Flamands à orgueilleux et présumpcieux, quand ils demandoient à
ravoir deux cent mille vielz écus de si ancienne date que de quarante
ans.» (Froissart, VIII, 250-1.)
17--page 22--_Bataille de Roosebeke..._