Il n'avait pas à compter sur le duc de Bourgogne. Il vint un moment au

siège de Meaux, mais s'éloigna bientôt sous prétexte d'aller en

Bourgogne pour obliger les villes de son duché à accepter le traité de

Troyes. Henri avait bien lieu de croire que le duc lui-même avait sous

main provoqué cette résistance à un traité qui annulait les droits

éventuels de la maison de Bourgogne à la couronne, aussi bien que ceux

du dauphin, du duc d'Orléans et de tous les princes français. Et

pourquoi le jeune Philippe avait-il fait un tel sacrifice à l'amitié des

Anglais? Parce qu'il croyait avoir besoin d'eux pour venger son père et

battre son ennemi. Mais c'étaient eux, bien plutôt, qui avaient besoin

de lui. Le bonheur les avait quittés. Pendant que le duc de Clarence se

faisait battre en Anjou, le duc de Bourgogne avait eu en Picardie un

brillant succès; il avait joint les Dauphinois, Saintrailles et

Gamaches, avant qu'ils eussent pu se réunir à d'Harcourt, et les avait

défaits et pris.

La malveillance réciproque des Anglais et des Bourguignons datait de

loin. De bonne heure, ceux-ci avaient souffert de l'insolence de leurs

alliés. Dès 1416, le duc de Glocester, se trouvant comme otage chez le

duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, le fils de celui-ci, alors comte de

Charolais, vint faire visite à Glocester; celui-ci, qui parlait en ce

moment à des Anglais, ne se dérangea point à l'arrivée du prince, et lui

dit simplement bonjour sans même se tourner vers lui[550]. Plus tard,

dans une altercation entre le maréchal d'Angleterre Cornwall et le brave

capitaine bourguignon Hector de Saveuse, le général anglais, qui était à

la tête d'une forte troupe, ne craignit pas de frapper le capitaine de

son gantelet. Une telle chose laisse des haines profondes. Les

Bourguignons ne les cachaient point.

[Note 550: Monstrelet.]

L'homme le plus compromis peut-être du parti bourguignon était le sire

de L'Île-Adam, celui qui avait repris Paris et laissé faire les

massacres. Il croyait du moins que son maître le duc de Bourgogne en

profiterait, mais celui-ci, comme on a vu, livra Paris à Henri V.

L'Île-Adam avait peine à cacher sa mauvaise humeur. Un jour, il se

présente au roi d'Angleterre vêtu d'une grosse cotte grise. Le roi ne

passa point cela: «L'Île-Adam, lui dit-il, est-ce là la robe d'un

maréchal de France?» L'autre, au lieu de s'excuser, répliqua qu'il

l'avait fait faire tout exprès pour venir par les bateaux de la Seine.

Et il regardait le roi fixement. «Comment donc, dit l'Anglais avec

hauteur, osez-vous bien regarder un prince au visage, quand vous lui

parlez!--Sire, dit le Bourguignon, c'est notre coutume à nous autres

Français; quand un homme parle à un autre, de quelque rang qu'il soit,

les yeux baissés, on dit qu'il n'est pas prud'homme puisqu'il n'ose

regarder en face.--Ce n'est pas l'usage d'Angleterre», dit sèchement le

roi. Mais il se tint pour averti; un homme qui parlait si ferme, avait

bien l'air de ne pas rester longtemps du côté anglais. L'Île-Adam avait

pris une fois Paris, peut-être aurait-il essayé de le reprendre, en cas

d'une rupture d'Henri avec le duc de Bourgogne. Peu après, sous un

prétexte, le duc d'Exeter, capitaine de Paris, mit la main sur le

Bourguignon et le traîna à la Bastille. Le petit peuple s'assembla, cria

et fit mine de le défendre. Les Anglais firent une charge meurtrière,

comme sur une armée ennemie[551].

[Note 551: _App._ 222.]

Henri V voulait faire tuer L'Île-Adam, mais le duc de Bourgogne

intercéda. Ce qui fut tué, et à n'en jamais revenir, ce fut le parti

anglais dans Paris.

Le changement est sensible dans le _Journal du Bourgeois_. Le sentiment

national se réveille en lui, il se réjouit d'une défaite des

Anglais[552]; il commence à s'attendrir sur le sort des Armagnacs qui

meurent sans confession[553].

[Note 552: «Le peuple les avoit en trop mortelle haine les uns et les

autres.» (_Journal du Bourgeois._)]

[Note 553: «Fut faite grand feste à Paris... Mieux on dust avoir

pleuré... Quel dommaige et quel pitié par toute chrestienté...»

(_Ibid._)]

Le roi d'Angleterre, prévoyant sans doute une rupture avec le duc de

Bourgogne, semble avoir voulu prendre des postes contre lui dans les

Pays-Bas. Il traita avec le roi des Romains pour l'acquisition du

Luxembourg, puis chercha à conclure une étroite alliance avec

Liège[554]. On se rappelle que c'est justement par la même acquisition

et la même alliance que la maison d'Orléans se fit une ennemie

irréconciliable de celle de Bourgogne.

[Note 554: Rymer, 17 jul. 1421; 6 aug. 1422.]

Agir ainsi contre un allié qui avait été si utile, se préparer une

guerre au Nord quand on ne pouvait venir à bout de celle du Midi,

c'était une étrange imprudence. Quelles étaient donc les ressources du

roi d'Angleterre?

D'après son budget, tel qu'il fut dressé en 1421 par l'archevêque de

Cantorbéry, le cardinal Winchester et deux autres évêques, son revenu

n'était que de cinquante-trois mille livres sterling, ses dépenses

courantes de cinquante mille (vingt et un mille seulement pour Calais et

la marche voisine[555]). Il y avait un excédent apparent de trois mille

livres. Mais, sur cette petite somme, il fallait qu'il pourvût aux

dépenses de l'artillerie, des fortifications et constructions, des

ambassades, de la garde des prisonniers, à celles de sa maison, etc.,

etc. Dans ce compte, il n'y avait rien[556] pour servir les intérêts des

vieilles dettes d'Harfleur, de Calais, etc., qui allaient s'accroissant.

[Note 555: _App._ 223.]

[Note 556: «Et nondum provisem est, etc.» (Rymer.)]

La situation d'Henri V devenait ainsi fort triste. Ce conquérant, ce

dominateur de l'Europe, allait se trouver peu à peu sous la domination

la plus humiliante, celle de ses créanciers. D'une part, il traînait

après lui ce pesant conseil de lords évêques, qui ne pouvait manquer de

devenir chaque jour et plus nécessaire et plus impérieux; d'autre part,

les hommes d'armes, les capitaines, qui lui avaient engagé, amené des

soldats, devaient sans cesse réclamer l'arriéré[557].

[Note 557: Ces réclamations furent si vives à la mort d'Henri V, que le

conseil de régence fut obligé de leur assigner en payement _le tiers et

le tiers du tiers_ de tout ce que le roi avait pu gagner personnellement

à la guerre, butin, prisonniers, etc. (_Statutes of the Realm._)]

Henri V avait trouvé au fond de sa victoire la détresse et la misère.

L'Angleterre rencontrait dans son action sur l'Europe, au quinzième

siècle, le même obstacle que la France avait trouvé au quatorzième. La

France aussi avait alors étendu vigoureusement les bras au midi et au

nord, vers l'Italie, l'Empire, les Pays-Bas. La force lui avait manqué

dans ce grand effort, les bras lui étaient retombés, et elle était

restée dans cet état de langueur où la surprit la conquête anglaise.

Les Anglais s'étaient figuré, en faisant la guerre, que la France

pouvait la payer. Ils trouvèrent le pays déjà désolé. Depuis quinze ans,

les misères avaient crû, les ruines étaient ruinées. Ils tirèrent si peu

des pays conquis que, pour n'y pas périr eux-mêmes, il fallait qu'ils

apportassent. Où prendre donc? Nous l'avons dit, l'Église seule alors

était riche. Mais comment la maison de Lancastre, qui s'était élevée à

l'ombre de l'Église, et en lui livrant ses ennemis, comment eût-elle

repris contre l'Église le rôle de ces ennemis même, celui des niveleurs

hérétiques qu'elle avait livrés aux bûchers?

L'Angleterre avait reproché à la France, pendant un siècle, d'exploiter

l'Église, de détourner les biens ecclésiastiques à des usages profanes;

elle s'était chargée de mettre fin à un tel scandale, l'Église et la

royauté anglaises s'étaient unies pour cette oeuvre, et elles avaient en

effet écrasé la France... Cela fait, où en étaient les vainqueurs? au

point où ils avaient trouvé les vaincus, dans les mêmes nécessités dont

ils leur avaient fait un crime; mais ils avaient de plus la honte de la

contradiction. Si le roi des prêtres ne touchait au bien des prêtres, il

était perdu. Ainsi commençait à apparaître tel qu'il était en réalité,

faible et ruineux, ce colossal édifice dont le pharisaïsme anglican

avait cru sceller les fondements du sang des lollards anglais et des

Français schismatiques.

Henri V ne voyait que trop clairement tout cela; il n'espérait plus.

Rouen lui avait coûté une année, Melun une année, Meaux une année.

Pendant cet interminable siège de Meaux, lorsqu'il voyait sa belle armée

fondre autour de lui, on vint lui apprendre que la reine lui avait mis

au monde un fils au château de Windsor: il n'en montra aucune joie, et,

comparant sa destinée à celle de cet enfant, il dit avec une tristesse

prophétique: «Henri de Monmouth aura régné peu et conquis beaucoup;

Henri de Windsor régnera longtemps et il perdra tout. La volonté de Dieu

soit faite!»

On conte qu'au milieu de ses sombres prévisions, un ermite vint le

trouver et lui dit: «Notre-Seigneur, qui ne veut pas votre perte, m'a

envoyé un saint homme, et voici ce que le saint homme a dit: «Dieu

ordonne que vous vous désistiez de tourmenter son chrétien peuple de

France; sinon, vous avez peu à vivre[558].»

[Note 558: Chastellain.]

Henri V était jeune encore; mais il avait beaucoup travaillé en ce

monde, le temps était venu du repos; Il n'en avait pas eu depuis sa

naissance. Il fut pris après sa campagne d'hiver d'une vive irritation

d'entrailles, mal fort commun alors, et qu'on appelait le feu

Saint-Antoine. La dyssenterie le saisit[559]. Cependant le duc de

Bourgogne lui ayant demandé secours pour une bataille qu'il allait

livrer, il craignit que le jeune prince français ne vainquît encore

cette fois tout seul, et il répondit: «Je n'enverrai pas, j'irai.» Il

était déjà très faible, et se faisait porter en litière; mais il ne put

aller plus loin que Melun; il fallut le rapporter à Vincennes. Instruit

par les médecins de sa fin prochaine, il recommanda son fils à ses

frères, et leur dit deux sages paroles: premièrement de ménager le duc

de Bourgogne; deuxièmement, si l'on traitait, de s'arranger toujours

pour garder la Normandie.

[Note 559: Le parti ennemi publia qu'il était mort mangé des poux.]

Puis il se fit lire les psaumes de la pénitence; et quand on en vint aux

paroles du _Miserere_: _Ut ædificentur muri Hierusalem_, le génie

guerrier du mourant se réveilla dans sa piété même: «Ah! si Dieu m'avait

laissé vivre mon âge, dit-il, et finir la guerre de France, c'est moi

qui aurais conquis la terre sainte[560]!»

[Note 560: _App._ 224.]

Il semble qu'à ce moment suprême il ait éprouvé quelque doute sur la

légitimité de sa conquête de France, quelque besoin de se rassurer. On

en jugerait volontiers ainsi, d'après les paroles qu'il ajouta comme

pour répondre à une objection intérieure: «Ce n'est pas l'ambition ni la

vaine gloire du monde qui m'ont fait combattre. Ma guerre a été

approuvée des saints prêtres et des prud'hommes; en la faisant, je n'ai

point mis mon âme en péril.» Peu après il expira (31 août 1422).

L'Angleterre, dont il avait exprimé l'opinion en mourant, lui rendit

même témoignage. Son corps fut porté à Westminster, parmi un deuil

incroyable, non comme celui d'un roi, d'un triomphateur, mais comme les

reliques d'un saint[561].

[Note 561: «Comme s'ils fussent acertenez qu'il fust ou soit saint en

paradis.» (Monstrelet.)]

Il était mort le 31 août; Charles VI le suivit le 21 octobre[562]. Le

peuple de Paris pleura son pauvre roi fol, autant que les Anglais leur

victorieux Henri V. «Tout le peuple qui étoit dans les rues et aux

fenêtres pleuroit et crioit, comme si chacun eût vu mourir ce qu'il

aimoit le plus. Vraiment leurs lamentations étoient comme celles du

prophète: _Quomodo sedet sola civitas plena populo?_»

[Note 562: «Après le quatrième ou cinquième accès de fièvre quarte.»

(_Archives, Registres du Parlement._)]

Le menu commun de Paris criait: «Ah! très cher prince, jamais nous n'en

aurons un si bon! Jamais nous ne te verrons. Maudite soit la mort! Nous

n'aurons jamais plus que guerre, puisque tu nous a laissés. Tu vas en

repos; nous demeurons en tribulation et douleur[563].»

[Note 563: _Journal du Bourgeois._]

Charles VI fut porté à Saint-Denis, «petitement accompagné pour un roi

de France; il n'avoit que son chambellan, son chancelier, son confesseur

et quelques menus officiers». Un seul prince suivait le convoi, et

c'était le duc de Bedford. «Hélas! son fils et ses parens ne pouvoient

être à l'accompagner, de quoi ils estoient _légitimement_ excusez[564].»

Cette belle famille était presque éteinte; les trois fils aînés étaient

morts. Des filles, l'aînée avait épousé l'infortuné Richard II, puis le

duc d'Orléans, prisonnier pour toute sa vie; la seconde, femme du duc de

Bourgogne, mourut de chagrin; la troisième avait été contrainte

d'épouser l'ennemi de la France. Le seul qui restât des fils de Charles

VI était proscrit, déshérité.

[Note 564: Juvénal.]

Lorsque le corps fut descendu, les huissiers d'armes rompirent leurs

verges et les jetèrent dans la fosse, et ils renversèrent leurs masses.

Alors Berri, roi d'armes de France, cria sur la fosse: «Dieu veuille

avoir pitié de l'âme de très haut et très excellent prince Charles, roi

de France, sixième du nom, notre _naturel_ et souverain seigneur.»

Ensuite il reprit: «Dieu accorde bonne vie à Henri par la grâce de Dieu

roi de France et d'Angleterre, notre souverain seigneur[565].»

[Note 565: Monstrelet.]

* * * * *

Après avoir dit la mort du roi, il faudrait dire la mort du peuple. De

1418 à 1422, la dépopulation fut effroyable. Dans ces années lugubres,

c'est comme un cercle meurtrier: la guerre mène à la famine, et la

famine à la peste; celle-ci ramène la famine à son tour. On croit lire

cette nuit de l'Exode où l'ange passe et repasse, touchant chaque maison

de l'épée.

L'année des massacres de Paris (1418), la misère, l'effroi, le

désespoir, amenèrent une épidémie qui enleva, dit-on, dans cette ville

seule quatre-vingt mille âmes[566]. «Vers la fin de septembre, dit le

témoin oculaire, dans sa naïveté terrible, on mouroit tant et si vite,

qu'il falloit faire dans les cimetières de grandes fosses où on les

mettoit par trente et quarante, arrangés comme lard, et à peine poudrés

de terre. On ne rencontroit dans les rues que prêtres qui portoient

Notre-Seigneur.»

[Note 566: «Comme il fut trouvé par les curés des paroisses.»

(Monstrelet.)--«Ceux qui faisoient les fosses... affermoient...

qu'avoient enterré plus de cent mille personnes.» (_Journal du Bourgeois

de Paris._) Il a dit un peu plus haut que dans les cinq premières

semaines il était mort cinquante mille personnes. À ces calculs fort

suspects d'exagération, il en ajoute un qui semble mériter plus de

confiance: «Les corduaniers comptèrent le jour de leur confrérie les

morts de leur mestier... et trouvèrent qu'ils estoient trepassés bien

dix-huit cents, tant maistres que varlets, en ces deux mois.»]

En 1419, il n'y avait pas à récolter; les laboureurs étaient morts ou en

fuite: on avait peu semé, et ce peu fut ravagé. La cherté des vivres

devint extrême. On espérait que les Anglais rétabliraient un peu d'ordre

et de sécurité, et que les vivres deviendraient moins rares; au

contraire, il y eut famine. «Quand venoient huit heures, il y avoit si

grande presse à la porte des boulangers, qu'il faut l'avoir vu pour le

croire... Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations

pitoyables des petits enfants qui crioient: «Je meurs de faim!» On

voyoit sur un fumier vingt, trente enfants, garçons et filles, qui

mouroient de faim et de froid. Et il n'y avoit pas de coeur si dur, qui,

les entendant crier la nuit: «Je meurs de faim!» n'en eût grand'pitié.

Quelques-uns des bons bourgeois achetèrent trois ou quatre maisons dont

ils firent hôpitaux pour les pauvres enfants[567].»

[Note 567: _Journal du Bourgeois._]

En 1421, même famine et plus dure. Le tueur de chiens était suivi des

pauvres, qui, à mesure qu'il tuait, dévoraient tout, «chair et

trippes[568]». La campagne, dépeuplée, se peuplait d'autre sorte: des

bandes de loups couraient les champs, grattant, fouillant les cadavres;

ils entraient la nuit dans Paris, comme pour en prendre possession. La

ville, chaque jour plus déserte, semblait bientôt être à eux: on dit

qu'il n'y avait pas moins de vingt-quatre mille maisons

abandonnées[569].

[Note 568: _Ibid._]

[Note 569: _App._ 225.]

On ne pouvait plus rester à Paris. L'impôt était trop écrasant. Les

mendiants (autre impôt) y affluaient de toute part, et à la fin il y

avait plus de mendiants que d'autres personnes, on aimait mieux s'en

aller, laisser son bien. Les laboureurs de même quittaient leurs champs

et jetaient la pioche; ils se disaient entre eux: «Fuyons aux bois avec

les bêtes fauves... adieu les femmes et les enfants... Faisons le pis

que nous pourrons. Remettons-nous en la main du Diable[570].»

[Note 570: _Journal du Bourgeois._ Nous regrettons de ne pouvoir, faute

d'espace, suivre pour ces tristes années, le conseil que M. de Sismondi

donne à l'historien avec un sentiment si profond de l'humanité:

«Ne nous pressons pas; lorsque le narrateur se presse, il donne une

fausse idée de l'histoire... Ces années, si pauvres en vertus et en

grands exemples, étaient tout aussi longues à passer pour les malheureux

sujets du royaume que celles qui paraissent resplendissantes d'héroïsme.

Pendant qu'elles s'écoulaient, les uns étaient affaissés par le progrès

de l'âge; les autres étaient remplacés par leurs enfants: la nation

n'était déjà plus la même... Le lecteur ne s'aperçoit jamais de ce

progrès du temps, s'il ne voit pas aussi comment ce temps a été rempli:

la durée se proportionne toujours pour lui au nombre des faits qui lui

sont présentés, et en quelque sorte, au nombre des pages qu'il parcourt.

Il peut bien être averti que des années ont passé en silence, mais il

ne le sent pas.»]

Arrivé là, on ne pleure plus; les larmes sont finies, ou parmi les

larmes même éclatent de diaboliques joies, un rire sauvage... C'est le

caractère le plus tragique du temps, que, dans les moments les plus

sombres, il y ait des alternatives de gaieté frénétique.

Le commencement de cette longue suite de maux, «de cette douloureuse

danse», comme dit le Bourgeois de Paris, c'est la folie de Charles VI,

c'est le temps aussi de cette trop fameuse mascarade des satyres, des

mystères pieusement burlesques, des farces de la Bazoche.

L'année de l'assassinat du duc d'Orléans a été signalée par

l'organisation du corps des ménétriers. Cette corporation, tout à fait

nécessaire sans doute dans une si joyeuse époque, était devenue

importante et respectable. Les traités de paix se criaient dans les rues

à grand renfort de violons; il ne se passait guère six mois qu'il n'y

eût une paix criée et chantée[571].

[Note 571: _App._ 226.]

L'aîné des fils de Charles VI, le premier dauphin, était un joueur

infatigable de harpe et d'épinette. Il avait force musiciens, et faisait

venir encore, pour aider, les enfants de choeur de Notre-Dame. Il

chantait, dansait et «balait», la nuit et le jour[572], et cela l'année

des cabochiens, pendant qu'on lui tuait ses amis. Il se tua, lui aussi,

à force de chanter et de danser.

[Note 572: C'est ce que lui reprochaient tant les bouchers.]

Cette apparente gaieté, dans les moments les plus tristes, n'est pas un

trait particulier de notre histoire. La chronique portugaise nous

apprend que le roi D. Pedro, dans son terrible deuil d'Inès qui lui dura

jusqu'à la mort, éprouvait un besoin étrange de danse et de musique. Il

n'aimait plus que deux choses: les supplices et les concerts. Et

ceux-ci, il les lui fallait étourdissants, violents, des instruments

métalliques, dont la voix perçante prît tyranniquement le dessus, fît

taire les voix du dedans et remuât le corps, comme d'un mouvement

d'automate. Il avait tout exprès pour cela de longues trompettes

d'argent. Quelquefois, quand il ne dormait pas, il prenait ses

trompettes avec des torches, et il s'en allait dansant par les rues; le

peuple alors se levait aussi, et soit compassion, soit entraînement

méridional, ils se mettaient à danser tous ensemble, peuple et roi,

jusqu'à ce qu'il en eût assez, et que l'aube le ramenât épuisé à son

palais[573].

[Note 573: _Chroniques de l'Espagne et du Portugal._ (Ferd. Denis.)]

Il paraît constant qu'au quatorzième siècle la danse devint, dans

beaucoup de pays, involontaire et maniaque. Les violentes processions

des Flagellants en donnèrent le premier exemple. Les grandes épidémies,

le terrible ébranlement nerveux qui en restait aux survivants,

tournaient aisément en danse de Saint-Gui[574]. Ces phénomènes sont,

comme on sait, de nature contagieuse. Le spectacle des convulsions

agissait d'autant plus puissamment qu'il n'y avait dans les âmes que

convulsions et vertige. Alors les sains et les malades dansaient sans

distinction. On les voyait dans les rues, dans les églises, se saisir

violemment par la main et former des rondes. Plus d'un, qui d'abord en

riait ou regardait froidement, en venait aussi à n'y plus voir, la tête

lui tournait, il tournait lui-même et dansait avec les autres. Les

rondes allaient se multipliant, s'enlaçant; elles devenaient de plus en

plus vastes, de plus en plus aveugles, rapides, furieuses à briser tout,

comme d'immenses reptiles qui, de minute en minute, iraient grossissant,

se tordant. Il n'y avait pas à arrêter le monstre; mais on pouvait

couper les anneaux; on brisait la chaîne électrique, en tombant des

pieds et des poings sur quelques-uns des danseurs. Cette rude dissonance

rompant l'harmonie, ils se trouvaient libres; autrement, ils auraient

roulé jusqu'à l'épuisement final et dansé à mort.

[Note 574: _App._ 227.]

Ce phénomène du quatorzième siècle ne se représente pas au quinzième.

Mais nous y voyons, en Angleterre, en France, en Allemagne, un bizarre

divertissement qui rappelle ces grandes danses populaires de malades et

de mourants. Cela s'appelait la danse des morts, ou danse macabre[575].

Cette danse plaisait fort aux Anglais, qui l'introduisirent chez

nous[576].

[Note 575: C'est-à-dire, danse de cimetière. _App._ 228.]

[Note 576: Peut-être y introduisirent-ils aussi la danse aux aveugles,

et le tournoi des aveugles: «On meist quatre aveugles tous armez en un

parc, chacun ung bâton en sa main, et en ce lieu avoit un fort pourcel

lequel ils devoient avoir s'ils le povoient tuer. Ainsi fut fait, et

firent cette bataille si estrange; car ils se donnèrent tant de grans

coups...» (_Journal du Bourgeois._)]

On voyait naguère à Bâle[577], on voit encore à Lucerne, à la

Chaise-Dieu en Auvergne, une suite de tableaux qui représentent la Mort

entrant en danse avec des hommes de tout âge, de tout état, et les

entraînant avec elle. Ces danses en peinture furent destinées à

reproduire de véritables danses en nature et en action[578]. Elles

durent certainement leur origine à quelques-uns des mimes sacrés qu'on

jouait dans les églises, aux parvis, aux cimetières, ou même dans les

rues aux processions[579]. L'effort des mauvais anges pour entraîner les

âmes, tel qu'on le voit partout encore dans les bas-reliefs des églises,

en donna sans doute la première idée. Mais, à mesure que le sentiment

chrétien alla s'affaiblissant, ce spectacle cessa d'être religieux, il

ne rappela aucune pensée de jugement, de salut, ni de résurrection[580],

mais devint sèchement moral, durement philosophique et matérialiste. Ce

ne fut plus le Diable, fils du péché, de la volonté corrompue, mais la

Mort, la mort fatale, matérielle et sous forme de squelette. Le

squelette humain, dans ses formes anguleuses et gauches au premier coup

d'oeil, rappelle, comme on sait, la vie de mille façons ridicules, mais

l'affreux _rictus_ prend en revanche un air ironique... Moins étrange

encore par la forme que par la bizarrerie des poses, c'est l'homme et ce

n'est pas l'homme. Ou, si c'est lui, il semble, cet horrible baladin,

étaler avec un cynisme atroce la nudité suprême qui devait rester vêtue

de la terre.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 21 / 28 段