Le concile traita Jean Huss comme un pape, c'est-à-dire très mal. Ce

docteur était en réalité, depuis 1412, comme le pape national de la

Bohême. Soutenu par toute la noblesse du pays, directeur de la reine,

poussé peut-être sous main par le roi Wenceslas[523], comme Wicleff

semble l'avoir été par Édouard III et Richard II, beau-frère de

Wenceslas, Jean Huss était le héros du peuple beaucoup plus qu'un

théologien[524]; il écrivait dans la langue du pays; il défendait la

nationalité de la Bohême contre les Allemands, contre les étrangers en

général; il repoussait les papes, comme étrangers surtout. Du reste, il

n'attaquait pas, comme fit Luther, la papauté même. Dès son arrivée à

Constance, il fut absous par Jean XXIII.

[Note 523: Wenceslas le défendit contre les accusations des moines et

des clercs. Voy. sa réponse dans Pfister, _Hist. d'Allemagne_.]

[Note 524: Voy. _Renaissance_. Notes de l'Introduction.]

Jean Huss soutenait les opinions de Wicleff sur la hiérarchie; il

voulait, comme lui, un clergé national, indigène, élu sous l'influence

des localités. En cela il plaisait aux seigneurs, qui, comme anciens

fondateurs, comme patrons et défenseurs des Églises, pouvaient tout dans

les élections locales. Huss fut, donc, comme Wicleff, l'homme de la

noblesse. Les chevaliers de Bohême écrivirent trois fois au concile pour

le sauver; à sa mort, ils armèrent leurs paysans et commencèrent la

terrible guerre des hussites.

Sous d'autres rapports, Huss était bien moins le disciple de Wicleff

qu'il ne se le croyait lui-même. Il se rapprochait de lui pour la

Trinité; mais il n'attaquait pas la présence réelle, pas davantage la

doctrine du libre arbitre. Je ne vois pas du moins dans ses ouvrages

que, sur ces questions essentielles, il se rattache à Wicleff, autant

qu'on le croirait d'après les articles de condamnation.

En philosophie, loin d'être un novateur, Jean Huss était le défenseur

des vieilles doctrines de la scolastique. L'Université de Prague, sous

son influence, resta fidèle au réalisme du moyen âge, tandis que celle

de Paris, sous d'Ailly, Clémengis et Gerson, se jetait dans les

nouveautés hardies du nominalisme trouvées (ou retrouvées) par Occam.

C'était le novateur religieux, Jean Huss, qui défendait le vieux credo

philosophique des écoles. Il le soutenait dans son Université

bohémienne, d'où il avait chassé les étrangers; il le soutenait à

Oxford, à Paris même, par son violent disciple Jérôme de Prague.

Celui-ci était venu braver dans sa chaire, dans son trône, la formidable

Université de Paris[525], dénoncer les maîtres de Navarre pour leur

enseignement nominaliste, les signaler comme des hérétiques en

philosophie, comme de pernicieux adversaires du réalisme de saint

Thomas.

[Note 525: _App._ 213.]

Jusqu'à quel point cette question d'école avait-elle aigri nos

gallicans, les meilleurs, les plus saints?... On n'ose sonder cette

triste question. Eux-mêmes probablement n'auraient pu l'éclaircir. Ils

s'expliquaient leur haine contre Jean Huss par sa participation aux

hérésies de Wicleff.

Le concile s'ouvrit le 5 novembre 1414; dès le 27 mai, Gerson avait

écrit à l'archevêque de Prague pour qu'il livrât Jean Huss au bras

séculier. «Il faut, disait-il, couper court aux disputes qui

compromettent la vérité; il faut, par une cruauté miséricordieuse,

employer le fer et le feu[526].» Les gallicans auraient bien voulu que

l'archevêque pût épargner au concile cette terrible besogne. Mais qui

aurait osé en Bohême mettre la main sur l'homme des chevaliers

bohémiens?

[Note 526: _App._ 214.]

Jean Huss était brave comme Zwingli; il voulut voir en face ses ennemis;

il vint au concile. Il croyait d'ailleurs à la parole de Sigismond, dont

il avait un sauf-conduit. Là, excepté le pape, il trouva tout le monde

contre lui. Les Pères, qui par leur violence contre la papauté se

sentaient devenus fort suspects aux peuples, avaient besoin d'un acte

vigoureux contre l'hérésie, pour prouver leur foi. Les Allemands

trouvaient fort bon qu'on brûlât un Bohémien; les Nominaux se

résignaient aisément à la mort d'un Réaliste[527]. Le roi des Romains,

qui lui avait promis sûreté[528], saisit cette occasion de perdre un

homme dont la popularité pouvait fortifier Wenceslas en Bohême.

[Note 527: Pierre d'Ailly avait contribué puissamment à la chute de Jean

XXIII. Il se montra, en compensation, d'autant plus zélé contre

l'hérétique; il l'embarrassa par d'étranges subtilités, voulant l'amener

à avouer que celui qui ne croit pas aux universaux, ne croit pas à la

Transsubstantiation.]

[Note 528: Le sauf-conduit était daté du 18 oct. 1414.]

Ceux même qui ne trouvaient pas le Bohémien hérétique, le condamnèrent

_comme rebelle_; qu'il eût erré ou non, il devait, disaient-ils, se

rétracter sur l'ordre du concile[529]. Cette assemblée, qui venait de

nier trois fois l'infaillibilité du pape, réclamait pour elle-même

l'infaillibilité, la toute-puissance sur la raison individuelle. La

république ecclésiastique se déclarait aussi absolue que la monarchie

pontificale. Elle posa de même la question entre l'autorité et la

liberté, entre la majorité et la minorité; faible minorité sans doute,

qui, dans cette grande assemblée, se réduisait à un individu; l'individu

ne céda pas, il aima mieux périr.

[Note 529: Jean Huss nous fait connaître lui-même les efforts que l'on

fit auprès de lui pour obtenir le sacrifice absolu de la raison humaine.

On n'y épargna ni les arguments ni les exemples. On lui citait entre

autres cette étrange légende d'une sainte femme qui entra dans un

couvent de religieuses sous habit d'homme, et fut, comme homme, accusée

d'avoir rendue enceinte une des nonnes; elle se reconnut coupable,

confessa le fait et éleva l'enfant; la vérité ne fut connue qu'à sa

mort.]

Il dut en coûter au coeur de Gerson de consommer ce sacrifice à l'unité

spirituelle, cette immolation d'un homme... L'année suivante, il fallut

en immoler un autre. Jérôme de Prague avait échappé; mais quand il

apprit comment son maître était mort, il rougit de vivre et revint

devant ses juges. Le concile devait démentir son premier arrêt ou brûler

encore celui-ci[530].

[Note 530: Le Pogge, témoin du jugement de Jérôme, fut saisi de son

éloquence. Il l'appelle: «Virum dignum memoriæ sempiternæ.»--Cet homme,

si fier et si obstiné, montra sur le bûcher une douceur héroïque; voyant

un petit paysan qui apportait du bois avec grand zèle, il s'écria: «Ô

respectable simplicité, qui te trompe est mille fois coupable!» _App._

215.]

L'un des voeux de Gerson, l'une des bénédictions qu'il attendait du

concile, c'était qu'il condamnerait solennellement ce droit de tuer,

prêché par Jean Petit... Et pour en venir là, il a fallu commencer par

tuer deux hommes!... Deux? Deux cent mille peut-être. Ce Huss, brûlé,

ressuscité dans Jérôme et encore brûlé, il est si peu mort que

maintenant il revient comme un grand peuple, un peuple armé, qui

poursuit la controverse l'épée à la main. Les hussites, avec l'épée, la

lance et la faux, sous le petit Procope, sous Ziska, l'indomptable

borgne, donnent la chasse à la belle chevalerie allemande: et quand

Procope sera tué, le tambour fait de sa peau mènera encore ces barbares,

et battra par l'Allemagne son roulement meurtrier.

Nos gallicans avaient payé cher la réforme de Constance, et ils ne

l'eurent pas[531]. Elle fut habilement éludée. Les Italiens, qui d'abord

avaient les trois autres nations contre eux, surent se rallier les

Anglais; ceux-ci, qui avaient paru si zélés, qui avaient tant accusé la

France de perpétuer les maux de l'Église, s'accordèrent avec les

Italiens pour faire décider, contre l'avis des Français et des

Allemands, que le pape serait élu avant toute réforme, c'est-à-dire

qu'il n'y aurait pas de réforme sérieuse. Ce point décidé, les Allemands

se rapprochèrent des Italiens et des Anglais, et les trois nations

firent ensemble un pape italien. Les Français restèrent seuls et dupes,

ne pouvant manquer d'avoir le pape contre eux, puisqu'ils avaient

entravé son élection. Il était beau, toutefois, d'être ainsi dupes, pour

avoir persévéré dans la réforme de l'Église.

[Note 531: _App._ 216.]

C'était en 1417; le connétable d'Armagnac, partisan du vieux Benoît

XIII, gouvernait Paris au nom du roi et du dauphin. Il fit ordonner par

le dauphin, à l'Université, de suspendre son jugement sur l'élection du

nouveau pape, Martin V; mais son parti était tellement affaibli dans

Paris même, malgré les moyens de terreur dont il avait essayé, que

l'Université osa passer outre et approuver l'élection. Elle avait hâte

de se rendre le pape favorable; elle voyait que le système des libres

élections ecclésiastiques qu'elle avait tant défendu, ne profitait point

aux universitaires. Elle avait abaissé la papauté, relevé le pouvoir des

évêques; et ceux-ci, de concert avec les seigneurs, faisaient élire aux

bénéfices des gens incapables, illettrés, les cadets des seigneurs,

leurs ignares chapelains, les fils de leurs paysans, qu'ils tonsuraient

tout exprès. Les papes, du moins, s'ils plaçaient des prêtres peu

édifiants, choisissaient parfois des gens d'esprit. L'Université déclara

qu'elle aimait mieux que le pape _donnât les bénéfices_[532]. C'était un

curieux spectacle de voir l'Université, si longtemps alliée aux évêques

contre le pape, de la voir retourner à sa mère, la papauté, et attester

contre les évêques, contre les élections locales, la puissance centrale

de l'Église. Mais l'Université l'avait tuée, cette puissance

pontificale; elle n'y revenait qu'en abdiquant ses maximes, en se

reniant et se tuant elle-même.

[Note 532: Bulæus. Une assemblée de grands et de prélats, présidée par

le dauphin, fit emprisonner le recteur qui avait parlé contre la manière

dont ils dirigeaient les élections ecclésiastiques et conféraient les

bénéfices. Le Parlement ne soutint pas l'Université, qui fit des

excuses. Ce fut l'enterrement de l'Université, comme puissance

populaire.]

Ce fut le sort de Gerson de voir ainsi la fin de la papauté et de

l'Université. Après le concile de Constance, il se retira brisé, non en

France, il n'y avait plus de France. Il chercha un asile dans les forêts

profondes du Tyrol, puis à Vienne, où il fut reçu par Frédéric

d'Autriche, l'ami du pape que Gerson avait fait déposer.

Plus tard, la mort du duc de Bourgogne encouragea Gerson à revenir, mais

seulement jusqu'au bord de la France, jusqu'à Lyon. C'était une ville

française, naguère d'Empire, mais toujours une ville commune à tous, une

république marchande dont les privilèges couvraient tout le monde, une

patrie commune pour le Suisse, le Savoyard, l'Allemand, l'Italien,

autant que pour le Français. Ce confluent des fleuves et des peuples,

sous la vue lointaine des Alpes, cet océan d'hommes de tout pays, cette

grande et profonde ville avec ses rues sombres et ses escaliers noirs

qui ont l'air de grimper au ciel, c'était une retraite plus solitaire

que les solitudes du Tyrol. Il s'y blottit dans un couvent de Célestins

dont son frère était prieur; il y expia, par la docilité monastique, sa

domination sur l'Église, goûtant le bonheur d'obéir, la douceur de ne

plus vouloir, de sentir qu'on ne répond plus de soi. S'il reprit par

intervalles cette plume toute-puissante, ce fut pour chercher le moyen

de calmer la guerre qui le travaillait encore; pour trouver le moyen

d'accorder le mysticisme et la raison, d'être scientifiquement mystique,

de délirer avec méthode. Sans doute que ce grand esprit finit par sentir

que cela encore était vain. On dit qu'en ses dernières années il ne

pouvait plus voir que des enfants, comme il arriva sur la fin à

Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre. Il ne vécut plus qu'avec les

petits, les enseignant[533], ou plutôt recevant lui-même l'enseignement

de ces innocents[534]. Avec eux, il apprenait la simplicité,

désapprenait la scolastique. On inscrivit sur sa tombe: _Sursum

corda[535]!_

[Note 533: Lire son traité _De parvulis ad Christum trahendis_.]

[Note 534: Il comptait sur leur intercession, et les réunit encore la

veille de sa mort, pour leur recommander de dire dans leurs prières:

«Seigneur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Jean Gerson.»]

[Note 535: _App._ 217.]

Le résultat du concile de Constance était un revers pour la France, une

défaite, et plus grande qu'on ne peut dire, une bataille d'Azincourt.

Après avoir eu si longtemps un pape à elle, une sorte de patriarche

français, par lequel elle agissait encore sur ses alliés d'Écosse et

d'Espagne, elle allait voir l'unité de l'Église rétablie en apparence,

rétablie contre elle au profit de ses ennemis; ce pape italien, client

du parti anglo-allemand, n'allait-il pas entrer dans les affaires de

France, y dicter les ordres de l'étranger?

L'Angleterre avait vaincu par la politique, aussi bien que par les

armes. Elle avait eu grande part à l'élection de Martin V; elle tenait

entre les mains son prédécesseur, Jean XXIII, sous la garde du cardinal

de Winchester, oncle d'Henri V. Henri pouvait exiger du pape tout ce

qu'il croirait nécessaire à l'accomplissement de ses projets sur la

France, Naples, les Pays-Bas, l'Allemagne, la terre sainte.

Dans cette suprême grandeur où l'Angleterre semblait arrivée, il y avait

bien pourtant un sujet d'inquiétude. Cette grandeur, ne l'oublions pas,

elle la devait principalement à l'étroite alliance de l'épiscopat et de

la royauté sous la maison de Lancastre: ces deux puissances s'étaient

accordées pour réformer l'Église et conquérir la France schismatique.

Or, au moment de la réforme, l'épiscopat anglais n'avait que trop laissé

voir combien peu il s'en souciait; d'autre part, la conquête de la

France à peine commencée, la bonne intelligence des deux alliés,

épiscopat et royauté, était déjà compromise.

Depuis un siècle, l'Angleterre accusait la France de ne vouloir aucune

réforme, de perpétuer le schisme. Elle en parlait à son aise, elle qui,

par son statut des Proviseurs, avait de bonne heure annulé l'influence

papale dans les élections ecclésiastiques. Séparée du pape sous ce

rapport, elle avait beau jeu de reprocher le schisme aux Français. La

France, soumise au pape, voulait un pape français à Avignon;

l'Angleterre, indépendante du pape dans la question essentielle, voulait

un pape universel, et elle l'aimait mieux à Rome que partout ailleurs.

Dès qu'il n'y eut plus de pape français, les Anglais ne s'inquiétèrent

plus de réformer le pontificat ni l'Église.

Les Anglais avaient donné leur victoire pour la victoire de Dieu; leur

roi, sur les premières monnaies qu'il fit frapper en France, avait mis:

«Christus regnat, Christus vincit, Christus imperat.» Il eut beaucoup

d'égards et de ménagements pour les prêtres français; il entendait son

intérêt: ces prêtres, qui étaient prêtres bien plus que Français,

devaient s'attacher aisément à un prince qui respectait leur robe. Mais

ce n'était pas l'intérêt des lords évêques qui suivaient le roi comme

conseillers, comme créanciers; ils devaient trouver avantage à ce que la

fuite des ecclésiastiques français laissât un grand nombre de bénéfices

vacants qu'on pût administrer, ou même prendre, donner à d'autres. C'est

ce qui explique peut-être la dureté que ce conseil anglais, presque tout

ecclésiastique, montra pour les prêtres qu'on trouvait dans les places

assiégées. Dans la capitulation de Rouen, dressée et négociée par

l'archevêque de Cantorbéry, le fameux chanoine Delivet fut excepté de

l'amnistie; il fut envoyé en Angleterre; s'il ne périt pas, c'est qu'il

était riche, et qu'il composa pour sa vie. Les moines étaient traités

plus durement encore que les prêtres. Lorsque Melun se rendit, on en

trouva deux dans la garnison, et ils furent tués. À la prise de Meaux,

trois religieux de Saint-Denis ne furent sauvés qu'à grand'peine par les

réclamations de leur abbé; mais le fameux évêque Cauchon, l'âme damnée

du cardinal Winchester, les jeta dans d'affreux cachots[536].

[Note 536: _App._ 218.]

Cela devait effrayer les bénéficiers absents. L'évêque de Paris, Jean

Courtecuisse, n'osait revenir dans son évêché; ces absences laissaient

nombre de bénéfices à la discrétion des lords évêques, bien des fruits à

percevoir. Le roi, qui sans doute aurait mieux aimé que les absents

revinssent et se ralliassent à lui, ne se lassait pas de les rappeler,

avec menaces de disposer de leurs bénéfices; mais ils n'avaient garde de

revenir. Les bénéfices étant alors considérés comme vacants, les lords

évêques en disposaient pour leurs créatures; cela faisait deux

titulaires pour chaque bénéfice. Après avoir tant accusé la France de

perpétuer le schisme pontifical, la conquête anglaise créait peu à peu

un schisme dans le clergé français.

Ces grandes et lucratives affaires expliquent seules pourquoi, dans

toutes les expéditions d'Henri V, nous voyons les grands dignitaires de

l'Église d'Angleterre ne plus quitter son camp, le suivre pas à pas. Ils

semblent avoir oublié leur troupeau: les âmes insulaires deviennent ce

qu'elles peuvent; les pasteurs anglais sont trop préoccupés de sauver

celles du continent. Nous ne voyons encore au siège d'Harfleur que

l'évêque de Norwich comme principal conseiller d'Henri. Mais après la

bataille d'Azincourt le roi, pressé de revenir en France, se remet entre

les mains des évêques; il charge les deux chefs de l'épiscopat,

l'archevêque de Cantorbéry et le cardinal de Winchester, de _percevoir_,

au nom de la couronne, _les droits féodaux de gardes, mariages et

forfaitures pour notre prochain passage de mer_[537]. Il fallait, avant

même de commencer une autre expédition, mettre Harfleur en état de

défense; le roi, parfaitement instruit des affaires de France, ne

doutait pas qu'Armagnac n'essayât de lui arracher cet inappréciable

résultat de la dernière campagne. Les évêques, qui seuls avaient de

l'argent toujours prêt, firent évidemment les avances, et se firent

assigner en garantie le produit de ces droits lucratifs.

[Note 537: _App._ 219.]

Le cardinal Winchester, oncle d'Henri V, devint peu à peu l'homme le

plus riche de l'Angleterre et peut-être du monde. Nous le voyons plus

tard faire à la Couronne des prêts tels qu'aucun roi n'eût pu les faire

alors; des vingt mille, cinquante mille livres sterling à la fois[538].

Quelques années après la mort d'Henri, il se trouva un moment le vrai

roi de la France et de l'Angleterre (1430-1432). Henri, de son vivant

même, lui reprocha publiquement d'usurper les droits de la royauté[539];

il croyait même que Winchester souhaitait impatiemment sa mort, et qu'il

eût voulu la hâter.

[Note 538: Voy. l'énumération détaillée de ces prêts, dans Turner.]

[Note 539: Henri lui reprochait, entre autres félonies, de contrefaire

la monnaie royale. _App._ 220.]

Il se trompait peut-être; mais ce qui est sûr, c'est que les deux

royautés, la royauté militaire et la royauté épiscopale et financière,

avaient pu commencer ensemble la conquête, mais qu'elles n'auraient pu

posséder ensemble, qu'elles ne pouvaient tarder à se brouiller. Au

moment de ce grand effort du siège de Rouen, le roi, ayant besoin

d'argent, se hasarda à parler de réformer les moeurs du clergé[540]. Les

évêques lui accordèrent une aide pour la guerre, mais ce ne fut pas

gratis: ils se firent livrer en retour plusieurs hérétiques.

[Note 540: Turner.]

En 1420, sous prétexte d'invasion imminente des Écossais, il obtint une

demi-décime du clergé du nord de l'Angleterre, et chargea l'archevêque

d'York de lever cet impôt[541]. C'était la terrible année du traité de

Troyes, il n'avait pas à espérer de rien tirer de la France, d'un pays

ruiné, à qui cette année même on prenait son dernier bien,

l'indépendance et la vie nationale. Au contraire, il essaya de rattacher

étroitement la Normandie et la Guyenne à l'Angleterre, d'une part, en

exemptant de certains droits les ecclésiastiques normands; de l'autre,

en diminuant les droits que payaient en Angleterre les marchands de vins

de Bordeaux[542].

[Note 541: Rymer, 27 octobre 1420.]

[Note 542: _Idem_, 22 januarii, 22 mart. 1420.]

Mais en 1421, il fallut de l'argent à tout prix. Charles VII occupait

Meaux et assiégeait Chartres. Les Anglais avaient mis toute la campagne

précédente à prendre Melun. Henri V fut obligé de pressurer les deux

royaumes, et l'Angleterre, mécontente et grondante, tout étonnée de

payer lorsqu'elle attendait des tributs, et la malheureuse France, un

cadavre, un squelette, dont on ne pouvait sucer le sang, mais tout au

plus ronger les os. Le roi ménagea l'orgueil anglais en appelant l'impôt

un emprunt; emprunt _volontaire_, mais qui fut levé violemment,

brusquement; dans chaque comté, il avait désigné quelques personnes

riches qui répondaient et payaient, sauf à lever l'argent sur les

autres, en s'arrangeant comme ils pourraient: les noms de ceux qui

auraient refusé _devaient être envoyés au roi_[543].

[Note 543: _Idem_, 21 april 1421.]

La Normandie fut ménagée, quant aux formes, presque autant que

l'Angleterre. Le roi convoqua les trois États de Normandie à Rouen, pour

leur exposer _ce qu'il voulait faire_ pour l'avantage général. Ce qu'il

voulait d'abord, c'était de recevoir du clergé une décime. En

récompense, il limitait le pouvoir militaire des capitaines des

villes[544], réprimait les excès des soldats. Le droit de _prise_ ne

devait plus être exercé en Normandie, etc.

[Note 544: Un chevalier est chargé de faire une enquête à ce sujet.

(Rymer, 5 mai 1421.)]

L'emprunt anglais, la décime normande, ne suffisaient pas pour solder

cette grosse armée de quatre mille hommes d'armes et de plusieurs

milliers d'archers qu'il amenait d'Angleterre. Il fallut prendre une

mesure qui frappât toute la France anglaise; le coup fut surtout

terrible à Paris. Henri V fit faire une monnaie forte, d'un titre double

ou triple de la faible monnaie qui courait; il déclara qu'il n'en

recevrait plus d'autre; c'était doubler ou tripler l'impôt. La chose fut

plus funeste encore au peuple qu'utile au Trésor; les transactions

particulières furent étrangement troublées; il fallut pendant toute

l'année des règlements vexatoires pour interpréter, modifier cette

grande vexation[545].

[Note 545: _Ordonnances_, XI.]

La lourde et dévorante armée que ramenait Henri ne lui était que trop

nécessaire. Son frère Clarence venait d'être battu et tué avec deux ou

trois mille Anglais en Anjou (bataille de Baugé, 23 mars 1421). Dans le

Nord même, le comte d'Harcourt avait pris les armes contre les Anglais

et courait la Picardie. Saintrailles et La Hire venaient à grandes

journées lui donner la main. Tous les gentilshommes passaient peu à peu

du côté de Charles VII[546], du parti qui faisait les expéditions

hardies, les courses aventureuses. Les paysans, il est vrai, souffrant

de ces courses et de ces pillages, devaient à la longue se rallier à un

maître qui saurait les protéger[547].

[Note 546: _Journal du Bourgeois._--Monstrelet.]

[Note 547: _App._ 221.]

La férocité des vieux pillards armagnacs servait Henri V. Il fit une

chose populaire en assiégeant la ville de Meaux, dont le capitaine, une

espèce d'ogre[548], le bâtard de Vaurus, avait jeté dans les campagnes

une indicible terreur. Mais comme le bâtard et ses gens n'attendaient

aucune merci, ils se défendirent en désespérés. Du haut des murs, ils

vomissaient toute sorte d'outrages contre Henri V, qui était là en

personne; ils y avaient fait monter un âne, qu'ils couronnaient et

battaient tour à tour; c'était, disaient-ils, le roi d'Angleterre qu'ils

avaient fait prisonnier. Ces brigands servirent admirablement la France,

dont pourtant ils ne se souciaient guère. Ils tinrent les Anglais devant

Meaux tout l'hiver, huit grands mois; la belle armée se consuma par le

froid, la misère et la peste. Le siège ouvrit le 6 octobre; le 18

décembre, Henri, qui voyait déjà cette armée diminuer, écrivait en

Allemagne, en Portugal, pour en tirer au plus tôt des soldats. Les

Anglais probablement lui coûtaient plus cher que ces étrangers. Pour

décider les mercenaires allemands à se louer à lui plutôt qu'au dauphin,

il leur faisait dire entre autres choses qu'il les payerait en meilleure

monnaie[549].

[Note 548: Tout le monde a lu cette terrible histoire populaire de la

pauvre femme enceinte qu'un des Vaurus fit lier à un arbre, qui accoucha

la nuit et fut mangée des loups. (_Journal du Bourgeois._)]

[Note 549: Rymer.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 20 / 28 段