Le 11 juillet, on vit au ponceau de Pouilly ce spectacle singulier: le

duc de Bourgogne au milieu des anciens serviteurs du duc d'Orléans,

parmi les frères et les parents des prisonniers d'Azincourt et des

égorgés de Paris. Il voulut lui-même s'agenouiller devant le dauphin. Un

traité d'amitié, de secours mutuel, fut signé, subi par les uns et les

autres. Il fallait voir aux preuves ce que deviendrait cette amitié

entre gens qui avaient de si bonnes raisons de se haïr.

Les Anglais n'étaient pas sans inquiétude[498]. Sept jours après ce

traité, le 18 juillet, Henri V dépêcha de nouveaux négociateurs pour

renouer l'affaire du mariage. Ce qui est plus étrange, ce qui étonnera

ceux qui ne savent pas combien les Anglais sortent aisément de leur

caractère quand leur intérêt l'exige, c'est qu'il devint tout à coup

empressé et galant; il envoya à la princesse un présent considérable de

joyaux[499]. Il est vrai que les gens du dauphin arrêtèrent ces joyaux

en route; ils crurent pouvoir porter au frère ce qu'on destinait à la

soeur.

[Note 498: _App._ 205.]

[Note 499: Le Religieux croit, sans doute d'après un bruit populaire,

qu'il y en avait pour cent mille écus!]

Le roi d'Angleterre eut bientôt lieu de se rassurer. Le duc de

Bourgogne, quoi qu'il fit, ne pouvait sortir de la situation équivoque

où le plaçait l'intérêt de la Flandre. Son traité avec le dauphin ne

rompit pas les négociations qu'il avait engagées depuis le mois de juin

pour continuer les trêves entre la Flandre et l'Angleterre. Le 28

juillet, à Londres, le duc de Bedford proclama le renouvellement des

trêves. Le 29, près de Paris, les Bourguignons en garnison à Pontoise se

laissèrent surprendre par les Anglais; les habitants fugitifs arrivèrent

à Paris et y jetèrent une extrême consternation. Elle augmenta lorsque,

le 30, le duc de Bourgogne, emmenant précipitamment le roi de Paris à

Troyes, passa sous les murs de Paris sans y entrer, sans pourvoir à la

défense des Parisiens éperdus, autrement qu'en nommant capitaine de la

ville son neveu, enfant de quinze ans[500].

[Note 500: Le mécontentement extrême de Paris se fait sentir jusque dans

les pâles et timides notes du greffier du Parlement: «Ce jour (9 août),

les Anglois vinrent courir devant les portes de Paris... Et lors, y

avoit à Paris petite garnison de gens d'armes, pour l'absence du Roy, de

la Royne, de Mess. le Dauphin, _le duc de Bourgoingne_ et des autres

seigneurs de France _qui jusques cy ont fait petite résistence aus dits

Anglois_ et à leurs entreprises...» (_Archives, Registres du

Parlement._)]

D'après tout cela, les gens du dauphin crurent, à tort ou à droit,

qu'il s'entendait avec les Anglais. Ils savaient que les Parisiens

étaient fort irrités de l'abandon où les laissait leur bon duc, sur

lequel ils avaient tant compté. Ils crurent que le duc de Bourgogne

était un homme ruiné, perdu. Et alors, la vieille haine se réveilla

d'autant plus forte qu'enfin la vengeance parut possible après tant

d'années.

Ajoutez que le parti du dauphin était alors dans la joie d'une victoire

navale des Castillans sur les Anglais; ils savaient que les armées

réunies de Castille et d'Aragon allaient assiéger Bayonne, qu'enfin les

flottes espagnoles devaient amener au dauphin des auxiliaires écossais.

Ils croyaient que le roi d'Angleterre, attaqué ainsi de plusieurs côtés,

ne saurait où courir.

Le dauphin, enfant de seize ans, était fort mal entouré. Ses principaux

conseillers étaient son chancelier Maçon, et Louvet, président de

Provence, deux légistes, de ces gens qui avaient toujours pour justifier

chaque crime royal une sentence de lèse-majesté. Il avait aussi pour

conseillers des hommes d'armes, de braves brigands armagnacs, gascons et

bretons, habitués depuis dix ans à une petite guerre de surprises, de

coups fourrés, qui ressemblaient fort aux assassinats.

Les serviteurs du duc lui disaient presque tous qu'il périrait dans

l'entrevue que le dauphin lui demandait. Les gens du dauphin s'étaient

chargés de construire sur le pont de Montereau la galerie où elle devait

avoir lieu, une longue et tortueuse galerie de bois; point de barrière

au milieu, contre l'usage qu'on observait toujours dans cet âge

défiant. Malgré tout cela, il s'obstina d'y aller; la dame de Giac, qui

ne le quittait point, le voulut ainsi[501].

[Note 501: Le trahit-elle? Tout le monde le crut quand, après

l'événement, on la vit rester du côté du dauphin. Pourtant elle avait

perdu, par la mort de Jean-sans-Peur, l'espoir d'une grande fortune.

Innocente ou coupable, qu'aurait-elle été chercher en Bourgogne? la

haine de la veuve, toute-puissante sous son fils?]

Le duc tardant à venir, Tannegui Duchâtel alla le chercher. Le duc

n'hésita plus; il lui frappa sur l'épaule, en disant: «Voici en qui je

me fie.» Duchâtel lui fit hâter le pas; le dauphin, disait-il,

attendait; de cette manière il le sépara de ses hommes, de sorte qu'il

entra seul dans la galerie avec le sire de Navailles, frère du captal de

Buch, qui servait les Anglais et venait de prendre Pontoise. Tous deux y

furent égorgés (10 septembre 1419).

L'altercation qui eut lieu est diversement rapportée. Selon l'historien

ordinairement le mieux informé, les gens du dauphin lui auraient dit

durement: «Approchez donc enfin, monseigneur, vous avez bien

tardé[502]!» À quoi il aurait répondu que «c'était le dauphin qui

tardait à agir, que ses lenteurs et sa négligence avaient fait bien du

mal dans le royaume». Selon un autre récit, il aurait dit qu'on ne

pouvait traiter qu'en présence du roi, que le dauphin devait y venir; le

sire de Navailles, mettant la main sur son épée, de l'autre saisissant

le bras du jeune prince, aurait crié, avec la violence méridionale de la

maison de Foix: «Que vous le veuillez ou non, vous y viendrez,

monseigneur.» Ce récit, qui est celui des dauphinois, n'en est pas

moins assez croyable; ils avouent, comme on voit, que leur plus grande

crainte était que le dauphin ne leur échappât, qu'il ne revînt près de

son père et du duc de Bourgogne.

[Note 502: «Tardavistis... tardavistis...» (Religieux.)]

Tannegui Duchâtel assura toujours qu'il n'avait pas frappé le duc.

D'autres s'en vantèrent. L'un d'eux, Le Bouteiller, disait: «J'ai dit au

duc de Bourgogne: Tu as coupé le poing au duc d'Orléans, mon maître, je

vais te couper le tien.»

Quelque peu regrettable que fût le duc de Bourgogne, sa mort fit un mal

immense au dauphin[503]. Jean-sans-Peur était tombé bien bas, lui et son

parti. Il n'y avait bientôt plus de Bourguignons. Rouen ne pouvait

jamais oublier qu'il l'avait laissé sans secours. Paris, qui lui était

si dévoué, s'en voyait de même abandonné au moment du péril. Tout le

monde commençait à le mépriser, à le haïr. Tous, dès qu'il fut tué, se

retrouvèrent Bourguignons.

[Note 503: «Le seigneur de Barbezan par plusieurs fois reprocha à ceux

qui avoient machiné le cas dessus dit, disant qu'ils avoient détruit

leur maître de chevance et d'honneur, et que mieux vaudrait avoir été

mort que d'avoir été à icelle journée, combien qu'il en fût innocent.»

(Monstrelet.) _App._ 206.]

La lassitude était extrême, les souffrances inexprimables; on fut trop

heureux de trouver un prétexte pour céder. Chacun s'exagéra à lui-même

sa pitié et son indignation. La honte d'appeler l'étranger se couvrit

d'un beau semblant de vengeance. Au fond, Paris céda parce qu'il mourait

de faim. La reine céda parce qu'après tout, si son fils n'était roi, sa

fille au moins serait reine. Le fils du duc de Bourgogne,

Philippe-le-Bon, était le seul sincère; il avait son père à venger. Mais

sans doute aussi il croyait y trouver son compte; la branche de

Bourgogne grandissait en ruinant la branche aînée, en mettant sur le

trône un étranger qui n'aurait jamais qu'un pied de ce côté du détroit,

et qui, s'il était sage, gouvernerait la France par le duc de Bourgogne.

Il ne faut pas croire que Paris ait appelé facilement l'étranger. Il

avait été amené à cette dure extrémité par des souffrances dont rien

peut-être, sauf le siège de 1590, n'a donné l'idée depuis. Si l'on veut

voir comment les longues misères abaissent et matérialisent l'esprit, il

faut lire la chronique d'un Bourguignon de Paris qui écrivait jour par

jour. Ce désolant petit livre fait sentir à la lecture quelque chose des

misères et de la brutalité du temps. Quand on vient de lire le placide

et judicieux Religieux de Saint-Denis, et que de là on passe au journal

de ce furieux Bourguignon, il semble qu'on change, non d'auteur

seulement, mais de siècle; c'est comme un âge barbare qui commence.

L'instinct brutal des besoins physiques y domine tout; partout un accent

de misère, une âpre voix de famine. L'auteur n'est préoccupé que du prix

des vivres, de la difficulté des arrivages; les blés sont chers, les

légumes ne viennent plus, les fruits sont hors de prix, la vendange est

mauvaise, l'ennemi récolte pour nous. En deux mots, c'est là le livre:

«J'ai faim, j'ai froid»; ce cri déchirant que l'auteur entendait sans

cesse dans les longues nuits d'hiver.

Paris laissa donc faire les Bourguignons, qui avaient encore toute

autorité dans la ville. Le jeune Saint-Pol, neveu du duc de Bourgogne et

capitaine de Paris, fut envoyé en novembre au roi d'Angleterre avec

maître Eustache Atry, «au nom de la cité, du clergé et de la commune».

Il les reçut à merveille, déclarant qu'il ne voulait que la possession

indépendante de ce qu'il avait conquis et la main de la princesse

Catherine. Il disait gracieusement: «Ne suis-je pas moi-même du sang de

France? Si je deviens gendre du roi, je le défendrai contre tout homme

qui puisse vivre et mourir[504].»

[Note 504: Le Religieux.]

Il eut plus qu'il ne demandait. Ses ambassadeurs, encouragés par les

dispositions du nouveau duc de Bourgogne, réclamèrent le droit de leur

maître à la couronne de France, et le duc reconnut ce droit (2 décembre

1419). Le roi d'Angleterre avait mis trois ans à conquérir la Normandie;

la mort de Jean-sans-Peur sembla lui donner la France en un jour.

Le traité conclu à Troyes au nom de Charles VI assurait au roi

d'Angleterre la main de la fille du roi de France, et la survivance du

royaume: «Est accordé que tantôt _après nostre trépas_, la couronne et

royaume de France demeureront et _seront perpétuellement_ à nostre dit

fils le roy Henry et à ses hoirs... La faculté et l'_exercice de

gouverner_ et ordonner la chose publique dudit royaume, seront et

demeureront, _notre vie durant_, à nostre dit fils le roi Henri, avec le

conseil des nobles et sages dudit royaume... Durant nostre vie, les

lettres concernées en justice devront être écrites et procéder sous

nostre nom et scel; toutefois, pour ce qu'aucuns cas singuliers

pourroient advenir..., il sera loisible à nostre fils... écrire ses

lettres à nos sujets, par lesquels il mandera, défendra et commandera,

de par nous _et de par lui, comme régent_...»

Après ceci, l'article suivant n'était-il pas dérisoire? «Toutes

conquestes qui se feront par nostre dit fils le roi Henri sur les

désobéissants, seront et se feront _à notre profit_.»

Ce traité monstrueux finissait dignement par ces lignes, où le roi

proclamait le déshonneur de sa famille, où le père proscrivait son fils:

«Considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés audit

royaume de France par Charles, _soi-disant dauphin_ de Viennois, il est

accordé que nous, nostre dit fils le roi, et aussi nostre très cher fils

Philippe, duc de Bourgogne, _ne traiterons aucunement de paix_ ni de

concorde avecque ledit Charles, ni traiterons ou ferons traiter, sinon

du consentement et du conseil de tous et chacun de nous trois, et des

trois états des deux royaumes dessusdits[505].»

[Note 505: Voy. cet acte en trois langues, latine, française et

anglaise, dans Rymer, 21 mai 1420.]

Ce mot honteux, _soi-disant dauphin_, fut payé comptant à la mère.

Isabeau se fit assigner immédiatement deux mille francs par mois, à

prendre sur la monnaie de Troyes[506]. À ce prix, elle renia son fils et

livra sa fille. L'Anglais prenait tout à la fois au roi de France son

royaume et son enfant. La pauvre demoiselle était obligée d'épouser un

maître; elle lui apportait en dot la ruine de son frère. Elle devait

recevoir un ennemi dans son lit, lui enfanter des fils maudits de la

France.

[Note 506: Rymer, 9 juin 1420.]

Il eut si peu d'égard pour elle, que le matin même de la nuit des noces

il partit pour le siège de Sens[507]. Cet implacable chasseur d'hommes

court ensuite à Montereau. Et ne pouvant réduire le château, il fait

pendre les prisonniers au bord des fossés[508]. C'était pourtant le

premier mois de son mariage, le moment où il n'y a point de coeur qui

n'aime et ne pardonne; sa jeune Française était enceinte; il n'en

traitait pas mieux les Français.

[Note 507: Comme on allait faire des joûtes pour le mariage, «il dit,

oïant tous, de son mouvement: Je prie à M. le Roy, de qui j'ai espousé

la fille, et à tous ses serviteurs, et à mes serviteurs je commande que

demain au matin nous soyons tous prêts pour aller mettre le siège devant

la cité de Sens, et là, pourra chascun jouster». (_Journal du

Bourgeois._)]

[Note 508: «Auquel lieu le roi d'Angleterre fit dresser un gibet, où les

dessusdits prisonniers furent tous pendus, voyant ceux du chastel.»

(Monstrelet.)]

Avec toute cette impétuosité, il fallut bien qu'il patientât devant

Melun; le brave Barbazan l'y arrêta plusieurs mois. Le roi d'Angleterre,

employant tous les moyens, amena au siège Charles VI et les deux reines,

se présentant comme gendre du roi de France, parlant au nom de son

beau-père, se servant de sa femme comme d'amorce et de piège. Toutes ces

habiletés ne réussirent pas. Les assiégés résistèrent vaillamment; il y

eut des combats acharnés autour des murs et sous les murs, dans les

mines et contre-mines, et Henri lui-même ne s'y épargna pas. Cependant,

les vivres manquant, il fallut se rendre. L'Anglais, selon son usage,

excepta de la capitulation et fit tuer plusieurs bourgeois, tout ce

qu'il y avait d'Écossais dans la place, et jusqu'à deux moines.

Pendant le siège de Melun, il s'était fait livrer Paris par les

Bourguignons, les quatre forts, Vincennes, la Bastille, le Louvre et la

tour de Nesle. Il fit son entrée en décembre. Il chevauchait entre le

roi de France et le duc de Bourgogne. Celui-ci était vêtu de deuil[509],

en signe de douleur et de vengeance; par pudeur aussi peut-être, pour

s'excuser du triste personnage qu'il faisait en amenant l'étranger. Le

roi d'Angleterre était suivi de ses frères, les ducs de Clarence et de

Bedford, du duc d'Exeter, du comte de Warwick et de tous ses lords.

Derrière lui, on portait, entre autres bannières, sa bannière

personnelle, la lance à queue de renard[510]; c'était apparemment un

signe qu'il avait pris jadis, en bon _fox-hunter_, dans sa vive

jeunesse; homme fait, roi et victorieux, il gardait avec une insolente

simplicité le signe du chasseur dans cette grande chasse de France.

[Note 509: Monstrelet.]

[Note 510: _App._ 207.]

Le roi d'Angleterre fut bien reçu à Paris[511]. Ce peuple sans coeur (la

misère l'avait fait tel) accueillit l'étranger comme il eût accueilli la

paix elle-même. Les gens d'Église vinrent en procession au-devant des

deux rois leur faire baiser les reliques. On les mena à Notre-Dame, où

ils firent leurs prières au grand autel. De là le roi de France alla

loger à sa maison de Saint-Paul; le vrai roi, le roi d'Angleterre,

s'établit dans la bonne forteresse du Louvre (décembre 1420).

[Note 511: _App._ 208.]

Il prit possession, comme régent de France, en assemblant les États le 6

décembre 1420 et leur faisant sanctionner le traité de Troyes[512].

[Note 512: Le Parlement d'Angleterre en fit autant le 21 mai 1421.

(Rymer.)]

Pour que le gendre fût sûr d'hériter, il fallait que le fils fût

proscrit. Le duc de Bourgogne et sa mère vinrent par-devant le roi de

France, siégeant comme juge à l'hôtel Saint-Paul, faire «grand'plainte

et clameur de la piteuse mort de feu le duc Jean de Bourgogne». Le roi

d'Angleterre était assis sur le même banc que le roi de France. Messire

Nicolas Raulin demanda, au nom du duc de Bourgogne et de sa mère, que

Charles, soi-disant dauphin, Tannegui Duchâtel et tous les assassins du

duc de Bourgogne fussent menés dans un tombereau, la torche au poing,

par les carrefours, pour faire amende honorable. L'avocat du roi prit

les mêmes conclusions. L'Université appuya[513]. Le roi autorisa la

poursuite, et Charles ayant été crié et cité à la Table de marbre, pour

comparaître sous trois jours devant le Parlement, fut, par défaut,

condamné au bannissement et débouté de tout droit à la couronne de

France (3 janvier 1421)[514].

[Note 513: Monstrelet.]

[Note 514: _App._ 209.]

CHAPITRE III

Suite du précédent.--Concile de Constance (1414-1418).

Mort d'Henri V et de Charles VI (1422).

Deux rois de France, Charles VII et Henri VI.

Dans les années 1421 et 1422, l'Anglais résida souvent au Louvre,

exerçant les pouvoirs de la royauté, faisant justice et grâce, dictant

des ordonnances, nommant des officiers royaux. À Noël, à la Pentecôte,

il tint cour plénière et table royale avec la jeune reine. Le peuple de

Paris alla voir Leurs Majestés siégeant couronne en tête, et autour,

dans un bel ordre, les évêques, les princes, les barons et chevaliers

anglais. La foule affamée vint repaître ses yeux du somptueux banquet,

du riche service; puis elle s'en alla à jeun, sans que les maîtres

d'hôtel eussent rien offert à personne. Ce n'était pas comme cela sous

nos rois, disaient-ils en s'en allant; à de pareilles fêtes, il y avait

table ouverte; s'asseyait qui voulait; les serviteurs servaient

largement, et des mets, des vins du roi même. Mais alors le roi et la

reine étaient à Saint-Paul, négligés et oubliés.

Les plus mécontents ne pouvaient nier, après tout, que cet Anglais ne

fût une noble figure de roi et vraiment royale. Il avait la mine haute,

l'air froidement orgueilleux, mais il se contraignait assez pour parler

honnêtement à chacun, selon sa condition, surtout aux gens d'Église. On

remarquait, à sa louange, qu'il n'affirmait jamais avec serment; il

disait seulement: «Impossible» ou bien: «Cela sera[515].» En général, il

parlait peu. Ses réponses étaient brèves «et tranchaient comme

rasoir[516].»

[Note 515: «Impossibile est; vel: Sic fieri oportebit.» (Religieux.)]

[Note 516: _Chronique de Georges Chastellain._ _App._ 210.]

Il était surtout beau à voir, quand on lui apportait de mauvaises

nouvelles; il ne sourcillait pas, c'était la plus superbe égalité d'âme.

La violence du caractère, la passion intérieure, ordinairement contenue,

perçait plutôt dans les succès; l'homme parut à Azincourt... Mais au

temps où nous sommes il était bien plus haut encore, si haut qu'il n'y a

guère de tête d'homme qui n'y eût tourné: roi d'Angleterre et déjà de

France, traînant après lui son allié et serviteur le duc de Bourgogne,

ses prisonniers le roi d'Écosse, le duc de Bourbon, le frère du duc de

Bretagne, enfin les ambassadeurs de tous les princes chrétiens. Ceux du

Rhin particulièrement lui faisaient la cour; ils tendaient la main à

l'argent anglais. Les archevêques de Mayence et de Trêves lui avaient

rendu hommage, et étaient devenus ses vassaux[517]. Le palatin et autres

princes d'Empire, avec toute leur fierté allemande, sollicitaient son

arbitrage, et n'étaient pas loin de reconnaître sa juridiction. Cette

couronne impériale qu'il avait prise hardiment à Azincourt, elle

semblait devenue sur sa tête la vraie couronne du saint Empire, celle de

la chrétienté.

[Note 517: _App._ 211.]

Une telle puissance pesa, comme on peut croire, au concile de Constance.

Cette petite Angleterre s'y fit d'abord reconnaître pour un quart du

monde, pour une des quatre nations du concile. Le roi des Romains,

Sigismond, étroitement lié avec les Anglais, croyait les mener et fut

mené par eux. Le pape prisonnier, confié d'abord à la garde de

Sigismond, le fut ensuite à celle d'un évêque anglais; Henri V, qui

avait déjà tant de princes français et écossais dans ses prisons, se fit

encore remettre ce précieux gage de la paix de l'Église.

Pour faire comprendre le rôle que l'Angleterre et la France jouèrent

dans ce concile, nous devons remonter plus haut. Quelque triste que soit

alors l'état de l'Église, il faut que nous en parlions et que nous

laissions un moment ce Paris d'Henri V. Notre histoire est d'ailleurs à

Constance autant qu'à Paris.

Si jamais concile général fut oecuménique, ce fut celui de Constance. On

put croire un moment que ce ne serait pas une représentation du monde,

mais que le monde y venait en personne, le monde ecclésiastique et

laïque[518]. Le concile semblait bien répondre à cette large définition

que Gerson donnait d'un concile: «Une assemblée... qui n'exclue aucun

fidèle.» Mais il s'en fallait de beaucoup que tous fussent des fidèles;

cette foule représentait si bien le monde, qu'elle en contenait toutes

les misères morales, tous les scandales. Les Pères du concile qui devait

réformer la chrétienté ne pouvaient pas même réformer le peuple de toute

sorte qui venait à leur suite; il leur fallut siéger comme au milieu

d'une foire, parmi les cabarets et les mauvais lieux.

[Note 518: On dit qu'il y vint cent cinquante mille personnes, que les

chevaux des princes et prélats étaient au nombre de trente mille.]

Les politiques doutaient fort de l'utilité du concile[519]. Mais le

grand homme de l'Église, Jean Gerson, s'obstinait à y croire; il

conservait, par delà tous les autres, l'espoir et la foi. Malade du mal

de l'Église[520], il ne pouvait s'y résigner. Son maître, Pierre

d'Ailly, s'était reposé dans le cardinalat. Son ami, Clémengis, qui

avait tant écrit contre la Babylone papale, alla la voir et s'y trouva

si bien qu'il devint le secrétaire, l'ami des papes.

[Note 519: _App._ 212.]

[Note 520: «In lecto adversæ valetudinis meæ.» (Gerson, _Epistola de

Reform theologiæ_.)]

Gerson voulait sérieusement la réforme, il la voulait avec passion, et

quoi qu'il en coûtât. Pour cela, il fallait trois choses: 1º rétablir

l'unité du pontificat, couper les trois têtes de la papauté; 2º fixer et

consacrer le dogme; Wicleff, déterré et brûlé à Londres[521], semblait

reparaître à Prague dans la personne de Jean Huss; 3º il fallait

raffermir enfin le droit royal, condamner la doctrine meurtrière du

franciscain Jean Petit.

[Note 521: Cette scène atroce eut lieu à Londres en 1412, la même année

où Jérôme de Prague afficha la bulle sur la gorge d'une fille publique.]

Ce qui rendait la position de Gerson difficile, ce qui l'animait d'un

zèle implacable contre ses adversaires, c'est qu'il avait partagé, ou

semblait partager encore plusieurs de leurs opinions. Lui aussi, à une

autre époque, il avait dit comme Jean Petit cette parole homicide:

«Nulle victime plus agréable à Dieu qu'un tyran[522].» Dans sa doctrine

sur la hiérarchie et la juridiction de l'Église, il avait bien aussi

quelque rapport avec les novateurs. Jean Huss soutenait, comme Wicleff,

qu'il est permis à tout prêtre de prêcher sans autorisation de l'évêque

ni du pape. Et Gerson, à Constance même, fit donner aux prêtres et même

aux docteurs laïques le droit de voter avec les évêques et de juger le

pape. Il reprochait à Jean Huss de rendre l'inférieur indépendant de

l'autorité, et cet inférieur, il le constituait juge de l'autorité même.

[Note 522: D'après Sénèque le Tragique, «nulla Deo gratior victima quam

tyrannus». (Gerson, _Considerationes contra adulatores_.)]

Les trois papes furent déclarés déchus. Jean XXIII fut dégradé,

emprisonné. Grégoire XII abdiqua. Le seul Benoît XIII (Pierre de Luna),

retiré dans un fort du royaume de Valence, abandonné de la France, de

l'Espagne même, et n'ayant plus dans son obédience que sa tour et son

rocher, n'en brava pas moins le concile, jugea ses juges, les vit passer

comme il en avait vu tant d'autres, et mourut invincible à près de cent

ans.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 19 / 28 段