c'est qu'on n'avait pas assez tué. Il se trouva, non seulement parmi les
bouchers, mais dans l'Université même, des gens qui criaient en chaire
qu'il n'y avait pas de justice à attendre des princes, qu'ils allaient
mettre les prisonniers à rançon et les relâcher aigris et plus méchants
encore.
Le 21 août, par une extrême chaleur, un formidable rassemblement
s'ébranle vers les prisons, une foule à pied, entête la mort même à
cheval[464], le bourreau de Paris, Capeluche. Cette masse va fondre au
grand Châtelet; les prisonniers se défendent, du consentement des
geôliers. Mais les assassins entrent par le toit; tout est tué,
prisonniers et geôliers. Même scène au petit Châtelet[465]. Puis, les
voilà devant la Bastille. Le duc de Bourgogne y vient, sans troupes,
voulant rester à tout prix le favori de la populace; il les prie
honnêtement de se retirer, leur dit de bonnes paroles. Mais rien
n'opérait. Il avait beau montrer de la confiance, de la bonhomie, se
faire petit, jusqu'à toucher dans la main au chef (le chef c'était le
bourreau). Il en fut pour cette honte. Tout ce qu'il obtint, ce fut une
promesse démener les prisonniers au Châtelet; alors il les livra.
Arrivés au Châtelet, les prisonniers y trouvèrent d'autres gens du
peuple qui n'avaient rien promis et qui les massacrèrent.
[Note 464: «Solus equester.» (Religieux.)]
[Note 465: _App._ 192.]
Le duc de Bourgogne avait joué là un triste rôle. Il fut enragé de
s'être ainsi avili. Il engagea les massacreurs à aller assiéger les
Armagnacs à Montlhéry pour rouvrir la route aux blés de la Beauce. Puis
il fit fermer la porte derrière eux et couper la tête à Capeluche. En
même temps, pour consoler le parti, il fait décapiter quelques
magistrats armagnacs.
Ce Capeluche, qui paya si cher l'honneur d'avoir touché la main d'un
prince du sang, était un homme original dans son métier, point furieux,
et qui se piquait de tuer par principe et avec intelligence. Il tira un
bourgeois du massacre au péril de sa vie[466]. Quand il lui fallut
franchir le pas à son tour, il montra à son valet comment il devait s'y
prendre[467].
[Note 466: Le Religieux.]
[Note 467: _Journal du Bourgeois._]
Le duc de Bourgogne, en devenant maître de Paris, avait succédé à tous
les embarras du connétable d'Armagnac. Il lui fallait à son tour
gouverner la grande ville, la nourrir, l'approvisionner; cela ne pouvait
se faire qu'en tenant les Armagnacs et les Anglais à distance,
c'est-à-dire en faisant la guerre, en rétablissant les taxes qu'il
venait de supprimer, en perdant sa popularité.
Le rôle équivoque qu'il avait joué si longtemps, accusant les autres de
trahison, tandis qu'il trahissait, ce rôle devait finir. Les Anglais
remontant la Seine, menaçant Paris, il fallait lâcher Paris, ou les
combattre. Mais, avec son éternelle tergiversation et sa duplicité, il
avait énervé son propre parti; il ne pouvait plus rien ni pour la paix,
ni pour la guerre. Juste jugement de Dieu; son succès l'avait perdu; il
était entré, tête baissée, dans une longue et sombre impasse, où il n'y
avait plus moyen d'avancer, ni de reculer.
Le peuple de Rouen, de Paris, qui l'avait appelé, était Bourguignon sans
doute et ennemi des Armagnacs, mais encore plus des Anglais. Il
s'étonnait, dans sa simplicité, de voir que ce bon duc ne fit rien
contre l'ennemi du royaume. Ses plus chauds partisans commençaient à
dire «qu'il était en toutes ses besognes le plus long homme qu'on pût
trouver[468]». Cependant que pouvait-il faire? Appeler les Flamands? un
traité tout récent avec l'Anglais ne le lui permettait pas[469]. Les
Bourguignons? ils avaient assez à faire de se garder contre les
Armagnacs. Ceux-ci tenaient tout le centre: Sens, Moret, Créci,
Compiègne, Montlhéry, un cercle de villes autour de Paris, Meaux et
Melun, c'est-à-dire la Marne et la haute Seine. Tout ce dont il put
disposer, sans dégarnir Paris, il l'envoya à Rouen; c'était quatre mille
cavaliers.
[Note 468: _Journal du Bourgeois._]
[Note 469: _App._ 193.]
On pouvait prévoir de longue date que Rouen serait investi. Henri V
s'en était approché avec une extrême lenteur. Non content d'avoir
derrière lui deux grandes colonies anglaises, Harfleur et Caen, il avait
complété la conquête de la basse Normandie par la prise de Falaise, de
Vire, de Saint-Lô, de Coutances et d'Évreux. Il tenait la Seine, non
seulement par Harfleur, mais par le Pont-de-l'Arche. Il avait déjà
rétabli un peu d'ordre, rassuré les gens d'Église, invité les absents à
revenir, leur promettant appui, et déclarant qu'autrement il disposerait
de leurs terres ou de leurs bénéfices. Il rouvrit l'Échiquier et les
autres tribunaux, et leur donna pour président suprême son grand
trésorier de Normandie. Il réduisit presque à rien l'impôt du sel, «en
l'honneur de la sainte Vierge[470]».
[Note 470: Rymer.]
Peu de rois avaient été plus heureux à la guerre, mais la guerre était
son moindre moyen. Henri V était, ses actes en témoignent, un esprit
politique, un homme d'ordre, d'administration, et en même temps de
diplomatie. Il avançait lentement, parlementant toujours, exploitant
toutes les peurs, tous les intérêts, profitant à merveille de la
dissolution profonde du pays auquel il avait à faire, fascinant de sa
ruse, de sa force, de son invincible fortune, des esprits vacillants qui
n'avaient plus rien où se prendre, ni principe ni espoir; personne en ce
malheureux pays ne se fiait plus à personne, tous se méprisaient
eux-mêmes.
Il négociait infatigablement, toujours, avec tous; avec ses prisonniers
d'abord, c'était le plus facile. Les tenant sous sa main, tristement,
durement, il eut bon marché de leur fermeté.
Chacun des princes n'eut au commencement qu'un serviteur français[471].
Du reste honorablement, bon lit, sans doute bonne table; mais le besoin
d'activité n'en était que plus grand; ils se mouraient d'ennui. Chaque
fois que le roi d'Angleterre revenait dans son île, il faisait visite «à
ses cousins d'Orléans et de Bourbon»; il leur parlait amicalement,
confidentiellement. Une fois il leur disait: «Je vais rentrer en
campagne; et pour cette fois, je n'y épargne rien; je m'y retrouverai
toujours; les Français en feront les frais.» Une autre fois, prenant un
air triste: «Je m'en vais bientôt à Paris... C'est dommage, c'est un
brave peuple. Mais que faire? le courage ne peut rien, s'il y a
division[472].»
[Note 471: _App._ 194.]
[Note 472: «Ut communiter dicitur, divisa virtus cito dilabitur.»
(Religieux.)]
Ces confidences amicales étaient faites pour désespérer les prisonniers.
Ce n'étaient pas des Régulus. Ils obtinrent d'envoyer en leur nom le duc
de Bourbon pour décider le roi de France à faire la paix au plus vite,
en passant par toutes les conditions d'Henri; qu'autrement ils se
feraient Anglais et lui rendraient hommage pour toutes leurs
terres[473].
[Note 473: Rymer, 27 janvier 1417.]
C'était un terrible dissolvant, une puissante contagion de
découragement, que ces prisonniers d'Azincourt qui venaient prêcher la
soumission à tout prix. Cela aidait aux négociations qu'Henri menait de
front avec tous les princes de France. Dès l'ouverture de la campagne,
au mois de mars 1418, il renouvela les trêves avec la Flandre et le duc
de Bourgogne. En juillet, il en signa une pour la Guyenne; le 4 août, il
prorogea la trêve avec le duc de Bretagne. Il accueillait avec la même
complaisance les sollicitations de la reine de Sicile, comtesse d'Anjou
et du Maine. Ce roi pacifique n'avait rien plus à coeur que d'éviter
l'effusion du sang chrétien. Tout en accordant des trêves particulières,
il écoutait les propositions continuelles de paix générale que les deux
partis lui faisaient; il prêtait impartialement une oreille au dauphin,
l'autre au duc de Bourgogne, mais il n'en était pas tellement préoccupé
qu'il ne mît la main sur Rouen.
Dès la fin de juin, il avait fait battre la campagne, de sorte que les
moissons ne pussent arriver à Rouen et que la ville ne fût point
approvisionnée. Il avait importé pour cela huit mille Irlandais, presque
nus, des sauvages, qui n'étaient ni armés ni montés, mais qui, allant
partout à pied, sur de petits chevaux de montagne, sur des vaches,
mangeaient ou prenaient tout. Ils enlevaient les petits enfants pour
qu'on les rachetât. Le paysan était désespéré[474].
[Note 474: «Un de leurs pieds chaussé et l'autre nud, sans avoir
braies... prenoient petits enfants en berceaux... montoient sur vaches,
portant lesdits petits enfants...» (Monstrelet)]
Quinze mille hommes de milice dans Rouen, quatre mille cavaliers, en
tout peut-être soixante mille âmes: c'était tout un peuple à nourrir.
Henri, sachant bien qu'il n'avait rien à craindre ni des Armagnacs
dispersés, ni du duc de Bourgogne, qui venait de lui demander encore une
trêve pour la Flandre, ne craignit pas de diviser son armée en huit ou
neuf corps, de manière à embrasser la vaste enceinte de Rouen. Ces corps
communiquaient par des tranchées qui les abritaient du boulet; vers la
campagne, ils étaient défendus d'une surprise par des fossés profonds
revêtus d'épines. Toute l'Angleterre y était, les frères du roi:
Glocester, Clarence, son connétable Cornwall, son amiral Dorset, son
grand négociateur Warwick, chacun à une porte.
Il s'attendait à une résistance opiniâtre; son attente fut surpassée. Un
vigoureux levain cabochien fermentait à Rouen. Le chef des arbalétriers,
Alain Blanchard[475], et les autres chefs rouennais semblent avoir été
liés avec le carme Pavilly, l'orateur de Paris en 1413. Le Pavilly de
Rouen était le chanoine Delivet. Ces hommes défendirent Rouen pendant
sept mois, tinrent sept mois en échec cette grande armée anglaise. Le
peuple et le clergé rivalisèrent d'ardeur; les prêtres excommuniaient,
le peuple combattait; il ne se contentait pas de garder ses murailles;
il allait chercher les Anglais, il sortait en masse, «et non par une
porte, ni par deux, ni par trois, mais à la fois par toutes les
portes[476]».
[Note 475: _App._ 195.]
[Note 476: _App._ 196.]
La résistance de Rouen eût été peut-être plus longue encore, si pendant
qu'elle combattait, elle n'eût eu une révolution dans ses murs. La
ville était pleine de nobles et croyait être trahie par eux. Déjà en
1415, les voyant faire si peu de résistance aux Anglais descendus en
Normandie, le peuple s'était soulevé et avait tué le bailli armagnac.
Les nobles bourguignons n'inspirèrent pas plus de confiance[477]. Le
peuple crut toujours qu'ils le trahissaient. Dans une sortie, les gens
de Rouen attaquant les retranchements des Anglais, apprennent que le
pont sur lequel ils doivent repasser vient d'être scié en dessous. Ils
accusèrent leur capitaine, le sire de Bouteiller. Celui-ci ne justifia
que trop ces accusations après la reddition de la ville; il se fit
Anglais et reçut des fiefs de son nouveau maître.
[Note 477: _App._ 197.]
Les gens de Rouen ne tardèrent pas à souffrir cruellement de la famine.
Ils parvinrent à faire passer un de leurs prêtres jusqu'à Paris. Ce
prêtre fut amené devant le roi par le carme Pavilly, qui parla pour lui;
puis l'homme de Rouen prononça ces paroles solennelles: «Très excellent
prince et seigneur, il m'est enjoint de par les habitants de la ville de
Rouen de crier contre vous, et aussi contre vous, sire de Bourgogne, qui
avez le gouvernement du roi et de son royaume, _le grand haro_, lequel
signifie l'oppression qu'ils ont des Anglais; ils vous mandent et font
savoir par moi, que si, par faute de votre secours, il convient qu'ils
soient sujets au roi d'Angleterre, vous n'aurez en tout le monde pires
ennemis qu'eux, et s'ils peuvent, ils détruiront vous et votre
génération[478].»
[Note 478: Monstrelet.]
Le duc de Bourgogne promit qu'il enverrait du secours. Le secours ne fut
autre chose qu'une ambassade. Les Anglais la reçurent, comme à
l'ordinaire, volontiers; cela servait toujours à énerver et à endormir.
Ambassade du duc de Bourgogne au Pont-de-l'Arche, ambassade du dauphin à
Alençon.
Outre les cessions immenses du traité de Bretigni, le duc de Bourgogne
offrait la Normandie; le dauphin proposait, non la Normandie, mais la
Flandre et l'Artois, c'est-à-dire les meilleures provinces du duc de
Bourgogne.
Le clerc anglais Morgan, chargé de prolonger quelques jours ces
négociations, dit enfin aux gens du dauphin: «Pourquoi négocier? Nous
avons des lettres de votre maître au duc de Bourgogne, par lesquelles il
lui propose de s'unir à lui contre nous.» Les Anglais amusèrent de même
le duc de Bourgogne et finirent par dire: «Le roi est fol, le dauphin
mineur, et le duc de Bourgogne n'a pas qualité pour rien céder en
France[479].»
[Note 479: Voy. le journal des négociations dans Rymer, nov. 1418.]
Ces comédies diplomatiques n'arrêtaient pas la tragédie de Rouen. Le roi
d'Angleterre, croyant faire peur aux habitants, avait dressé des gibets
autour de la ville, et il y faisait pendre des prisonniers. D'autre part
il barra la Seine avec un pont de bois, des chaînes et des navires, de
sorte que rien ne pût passer. Les Rouennais de bonne heure semblaient
réduits aux dernières extrémités, et ils résistèrent six mois encore;
ce fut un miracle. Ils avaient mangé les chevaux, les chiens et les
chats[480]. Ceux qui pouvaient encore trouver quelque aliment, tant
fût-il immonde, ils se gardaient bien de le montrer; les affamés se
seraient jetés dessus. La plus horrible nécessité, c'est qu'il fallut
faire sortir de la ville tout ce qui ne pouvait pas combattre, douze
mille vieillards, femmes et enfants. Il fallut que le fils mît son vieux
père à la porte, le mari sa femme; ce fut là un déchirement. Cette foule
déplorable vint se présenter aux retranchements anglais; ils y furent
reçus à la pointe de l'épée. Repoussés également de leurs amis et de
leurs ennemis, ils restèrent entre le camp et la ville, dans le fossé,
sans autre aliment que l'herbe qu'ils arrachaient. Ils y passèrent
l'hiver sous le ciel. Des femmes, hélas! y accouchèrent...; et alors les
gens de Rouen, voulant que l'enfant fût du moins baptisé, le montaient
par une corde; puis on le redescendait, pour qu'il allât mourir avec sa
mère[481]. On ne dit pas que les Anglais aient eu cette charité; et
pourtant leur camp était plein de prêtres, d'évêques; il y avait entre
autres le primat d'Angleterre, archevêque de Cantorbéry.
[Note 480: La chronique anglaise donne un étrange tarif des animaux
dégoûtants dont les gens de Rouen se nourrirent; peut-être ce tarif
n'est qu'une dérision féroce de la misère des assiégés: On vendait un
rat 40 pences (environ 40 francs, monnaie actuelle), et un chat 2 nobles
(60 francs), une souris se vendait 6 pences (environ 6 francs), etc.
_App._ 198.]
[Note 481: Monstrelet.--La saison, dit le chroniqueur anglais, était
pour eux une grande source de misère; il ne faisait que pleuvoir. Les
fossés présentaient plus d'un spectacle lamentable; on y voyait des
enfants de deux à trois ans obligés de mendier leur pain parce que leurs
père et mère étaient morts. L'eau séjournant sur le sol qu'ils étaient
contraints d'habiter, et, gisant ça et là, ils poussaient des cris,
implorant un peu de nourriture. Plusieurs avaient les membres fléchis
par la faiblesse et étaient maigres comme une branche desséchée; les
femmes tenaient leurs nourrissons dans leurs bras, sans avoir rien pour
les réchauffer; des enfants tétaient encore le sein de leur mère étendue
sans vie. On trouvait dix à douze morts pour un vivant.]
Au grand jour de Noël, lorsque tout le monde chrétien dans la joie
célèbre par de douces réunions de famille la naissance du petit Jésus,
les Anglais se firent scrupule de faire bombance[482] sans jeter des
miettes à ces affamés. Deux prêtres anglais descendirent parmi les
spectres du fossé et leur apportèrent du pain. Le roi fit dire aussi aux
habitants qu'il voulait bien leur donner des vivres pour le saint jour
de Noël; mais nos Français ne voulurent rien recevoir de l'ennemi.
[Note 482: Le camp anglais regorgeait de vivres; les habitants de
Londres avaient envoyé à eux seuls un vaisseau chargé de vin et de
cervoise. (Chéruel.)]
Cependant le duc de Bourgogne commençait à se mettre en mouvement. Et
d'abord, il alla de Paris à Saint-Denis. Là, il fit prendre au roi
solennellement l'oriflamme; cruelle dérision; ce fut pour rester à
Pontoise, longtemps à Pontoise, longtemps à Beauvais. Il y reçut encore
un homme de Rouen qui s'était dévoué pour risquer le passage; c'était le
dernier messager, la voix d'une ville expirante; il dit simplement que
dans Rouen et la banlieue il était mort cinquante mille hommes de faim.
Le duc de Bourgogne fut touché, il promit secours, puis, débarrassé du
messager, et comptant bien sans doute ne plus entendre parler de Rouen,
il tourna le dos à la Normandie et mena le roi à Provins.
Il fallut donc se rendre. Mais le roi d'Angleterre, croyant utile
de faire un exemple pour une si longue résistance, voulait les avoir
à merci. Les Rouennais qui savaient ce que c'était que la merci
d'Henri V, prirent la résolution de miner un mur, et de sortir par
là la nuit les armes à la main, à la grâce de Dieu. Le roi et les
évêques réfléchirent, et l'archevêque de Cantorbéry vint lui-même
offrir une capitulation: 1º La vie sauve, cinq hommes exceptés[483];
ceux des cinq qui étaient riches ou gens d'Église se tirèrent
d'affaire; Alain Blanchard paya pour tous; il fallait à l'Anglais
une exécution, pour constater que la résistance avait été rébellion
au roi légitime. 2º Pour la même raison, Henri assura à la ville
tous les privilèges que les rois de France, ses ancêtres, lui
avaient accordés, _avant l'usurpation de Philippe-de-Valois_. 3º
Mais elle dut payer une terrible amende, trois cent mille écus d'or,
moitié en janvier (on était déjà au 19 janvier[484]), moitié en
février. Tirer cela d'une ville dépeuplée, ruinée[485], ce n'était
pas chose facile. Il y avait à parier que ces débiteurs insolvables
feraient plutôt cession de biens, qu'ils se sauveraient tous de la
ville, et que le créancier se trouverait n'avoir pour gage que des
maisons croulantes.--On y pourvut; la ville fut contrainte par
corps; tous les habitants consignés jusqu'à parfait payement. Des
gardes étaient mis aux portes; pour sortir, il fallait montrer un
billet qu'on achetait fort cher[486].
[Note 483: _App._ 199.]
[Note 484: _App._ 200.]
[Note 485: L'entrée magnifique du vainqueur, au milieu de ces ruines,
fit un contraste cruel. L'honnête et humain M. Turner en est lui-même
blessé.]
[Note 486: Monstrelet.]
Ces billets parurent une si heureuse invention de police et d'un si bon
rapport, que désormais on en exigea partout. La Normandie entière devint
une geôle anglaise. Ce gouvernement sage et dur ajouta à ces rigueurs un
bienfait, qui parut une rigueur encore: l'unité de poids, de mesures et
d'aunage, poids de Troyes, mesure de Rouen et d'Arqués, aunage de
Paris[487].
[Note 487: Rymer.]
Le roi d'Angleterre, occupé d'organiser le pays conquis, accorda une
trêve aux deux partis français, aux Bourguignons et aux Armagnacs. Il
avait besoin de refaire un peu son armée. Il lui fallait surtout
ramasser de l'argent et s'acquitter envers les évêques qui lui en
avaient prêté pour cette longue expédition. L'Église lui faisait la
banque, mais en prenant ses sûretés; tantôt les évêques se faisaient
assigner par lui le produit d'un impôt[488]; tantôt ils lui prêtaient
sur gage, sur ses joyaux[489], sur sa couronne, par exemple. Voilà sans
doute pourquoi ils suivaient le camp en grand nombre[410]. À chaque
conquête, ils pouvaient récupérer leurs avances, occupant les bénéfices
vacants, les administrant, en percevant les fruits. Si les absents
s'obstinaient à ne pas revenir, le roi disposait de leurs bénéfices, de
leurs héritages, en faveur de ceux qui le suivaient. La terre ne
manquait pas. Beaucoup de gens aimaient mieux tout perdre que de
revenir. Le pays de Caux était désert; il se peuplait de loups; le roi y
créa un louvetier.
[Note 488: Par exemple, en 1415, il engage à l'archevêque de Cantorbéry
et aux évêques de Winchester, etc., la perception de droits féodaux.
_App._ 219.]
[Note 489: Par exemple, le 24 juillet 1415, le 22 juin 1417. (Rymer.)]
[Note 490: «Prolatorum, _semper sibi assistentium_, consilio...»
(Religieux.)]
Ce grand succès de la prise de Rouen exalta l'orgueil d'Henri V et
obscurcit un moment cet excellent esprit; telle est la faiblesse de
notre nature. Il se crut si sûr de réussir, qu'il fit tout ce qu'il
fallait pour échouer.
Chose étrange, et pourtant certaine, ce conquérant de la France n'avait
encore qu'une province, et déjà la France ne lui suffisait plus. Il
commençait à se mêler des affaires d'Allemagne. Il y voulait marier son
frère Bedford[491]; la désorganisation de l'Empire l'encourageait sans
doute; un frère du roi d'Angleterre, c'était bien assez pour faire un
empereur; témoin le frère d'Henri III, Richard de Cornouailles. Déjà
Henri V marchandait l'hommage des archevêques et autres princes du Rhin.
[Note 491: _App._ 201.]
Autre folie, et plus folle. Il voulait faire adopter son jeune frère,
Glocester, à la reine de Naples, et provisoirement se faire donner le
port de Brindes et le duché de Calabre[492]. Brindes était un lieu
d'embarquement pour Jérusalem; l'Italie était pour Henri le chemin de la
terre sainte; déjà ses envoyés prenaient des informations en Syrie. En
attendant, ce projet lui faisait un ennemi mortel du roi d'Aragon,
Alfonse-le-Magnanime, prétendant à l'adoption de Naples; il mettait
d'accord contre lui les Aragonais[493] et les Castillans, deux
puissances maritimes. Dès lors la Guyenne[494], l'Angleterre même,
étaient en péril. Naguère les Castillans, conduits par un Normand,
amiral de Castille, avaient gagné sur les Anglais une grande bataille
navale[495]. Leurs vaisseaux devaient sans difficulté, ou ravager les
côtes d'Angleterre, ou tout au moins aller en Écosse chercher les
Écossais et les amener comme auxiliaires au dauphin.
[Note 492: _App._ 202.]
[Note 493: Les Anglais s'étaient fort maladroitement mêlés des affaires
intérieures de l'Aragon, dès 1413. (Ferreras.)]
[Note 494: _App._ 203.]
[Note 495: Le Normand Robert de Braquemont, amiral de Castille. (Le
Religieux.) _App._ 204.]
Henri V voyait si peu son danger du côté du dauphin, de l'Écosse et de
l'Espagne, qu'il ne craignit pas de mécontenter le duc de Bourgogne.
Celui-ci, misérablement dépendant des Anglais pour les trêves de
Flandre, avait essayé de fléchir Henri. Il lui demanda une entrevue, et
lui proposa d'épouser une fille de Charles VI, avec la Guyenne et la
Normandie; mais il voulait encore la Bretagne comme dépendance de la
Normandie, et de plus le Maine, l'Anjou et la Touraine. Le duc de
Bourgogne n'avait pas craint d'amener à cette triste négociation la
jeune princesse, comme pour voir si elle plairait. Elle plut, mais
l'Anglais n'en fut pas moins dur, moins insolent; cet homme, qui
ordinairement parlait peu et avec mesure, s'oublia jusqu'à dire: «Beau
cousin, sachez que nous aurons la fille de votre roi, et le reste, ou
que nous vous mettrons, lui et vous, hors de ce royaume[496].»
[Note 496: Monstrelet.]
Le roi d'Angleterre ne voulait pas traiter sérieusement; et le duc de
Bourgogne avait près de lui des gens qui le suppliaient de traiter avec
eux, les gens du dauphin, deux braves qui commandaient ses troupes,
Barbazan et Tannegui Duchâtel. Il était bien temps que la France se
réconciliât, si près de sa perte. Le Parlement de Paris et celui de
Poitiers y travaillaient également; la reine aussi, et plus
efficacement, car elle employait près du duc de Bourgogne une belle
femme, pleine d'esprit et de grâce, qui parla, pleura[497], et trouva
moyen de toucher cette âme endurcie.
[Note 497: Le bon Religieux de Saint-Denis l'appelle «la _respectable_
et prudente dame de Giac...» Ce qui est sûr, c'est qu'elle était fort
habile. Son mari, le sire de Giac, ne devinant pas pourquoi il
réussissait dans tout, croyait le devoir au Diable, à qui il avait voué
une de ses mains.]