anglais, un touchant spectacle dans l'autre armée. Les Français de tous
les partis se jetèrent dans les bras les uns des autres et se
pardonnèrent; ils rompirent le pain ensemble. De ce moment, ajoute-t-il,
la haine se changea en amour[433].
[Note 433: _Idem._]
Je ne vois point que les Anglais se soient réconciliés[434]. Ils se
confessèrent; chacun se mit en règle, sans s'inquiéter des autres.
[Note 434: Et pourtant il s'en fallait bien qu'ils fussent de même
parti, il y avait certainement des partisans de Mortimer et des
partisans de Lancastre, des lollards et des orthodoxes.]
Cette armée anglaise semble avoir été une honnête armée, rangée,
régulière. Ni jeu, ni filles, ni jurements. On voit à peine vraiment de
quoi ils se confessaient.
Lesquels moururent en meilleur état? Desquels aurions-nous voulu
être?... Le fils du duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon, que son père
empêcha d'aller joindre les Français, disait encore quarante ans après:
«Je ne me console point de n'avoir pas été à Azincourt, pour vivre ou
mourir[435].»
[Note 435: «Et ce... j'ai ouï dire au comte de Charolois, depuis que il
avoit atteint l'âge de soixante-sept ans.» (Lefebvre de Saint-Remy.)]
L'excellence du caractère français, qui parut si bien à cette triste
bataille, est noblement avouée par l'Anglais Walsingham dans une autre
circonstance: «Lorsque le duc de Lancastre envahit la Castille, et que
ses soldats mouraient de faim, ils demandèrent un sauf-conduit, et
passèrent dans le camp des Castillans, où il y avait beaucoup de
Français auxiliaires. Ceux-ci furent touchés de la misère des Anglais;
ils les traitèrent avec humanité et ils les nourrirent[436].» Il n'y a
rien à ajouter à un tel fait.
[Note 436: _App._ 178.]
J'y ajouterais pourtant volontiers des vers charmants, pleins de bonté
et de douceur d'âme[437], que le duc d'Orléans, prisonnier vingt-cinq
ans en Angleterre, adresse en partant à une famille anglaise qui l'avait
gardé[438]. Sa captivité dura presque autant que sa vie. Tant que les
Anglais purent croire qu'il avait chance d'arriver au trône, ils ne
voulurent jamais lui permettre de se racheter. Placé d'abord dans le
château de Windsor avec ses compagnons, il en fut bientôt séparé pour
être renfermé dans la prison de Pomfret; sombre et sinistre prison, qui
n'avait pas coutume de rendre ceux qu'elle recevait; témoin Richard II.
[Note 437: _App._ 179.]
[Note 438: Mon très bon hôte et ma très doulce hôtesse...]
Il y passa de longues années, traité honorablement[439], sévèrement,
sans compagnie, sans distraction; tout au plus la chasse au faucon[440],
chasse de dames, qui se faisait ordinairement à pied, et presque sans
changer de place. C'était un triste amusement dans ce pays d'ennui et de
brouillard, où il ne faut pas moins que toutes les agitations de la vie
sociale et les plus violents exercices, pour faire oublier la monotonie
d'un sol sans accident, d'un climat sans saison, d'un ciel sans soleil.
[Note 439: _App._ 180.]
[Note 440: Il y avait d'autres poètes parmi les prisonniers d'Azincourt,
entre autres le maréchal Boucicaut.]
Mais les Anglais eurent beau faire, il y eut toujours un rayon du soleil
de France dans cette tour de Pomfret. Les chansons les plus françaises
que nous ayons y furent écrites par Charles d'Orléans. Notre Béranger du
quinzième siècle[441], tenu si longtemps en cage, n'en chanta que mieux.
[Note 441: _App._ 181.]
C'est un Béranger un peu faible, peut-être, mais sans amertume, sans
vulgarité, toujours bienveillant, aimable, gracieux; une douce gaieté
qui ne passe jamais le sourire; et ce sourire est près des larmes[442].
On dirait que c'est pour cela que ces pièces sont si petites; souvent il
s'arrête à temps, sentant les larmes venir... Viennent-elles, elles ne
durent guère, pas plus qu'une ondée d'avril.
[Note 442: _App._ 182.]
Le plus souvent c'est, en effet, un chant d'avril et d'alouette[443].
La voix n'est ni forte, ni soutenue, ni profondément passionnée[444].
C'est l'alouette, rien de plus[445]. Ce n'est pas le rossignol.
[Note 443: César, qui était poète aussi, et qui avait tant d'esprit,
appela sa légion gauloise l'_alouette_ (alauda), la chanteuse...]
[Note 444: Il y a pourtant un vif mouvement de passion dans les vers
suivants:
Dieu! qu'il la fait bon regarder,
La gracieuse, bonne et belle!
. . . . . . . . . . . .
Qui se pourroit d'elle lasser?
Tous jours sa beauté renouvelle.
Dieu! qu'il la fait bon regarder,
La gracieuse, bonne et belle!
Par deçà, ni delà la mer,
Ne scays dame ni demoyselle
Qui soit en tout bien parfait telle.
C'est un songe que d'y penser!
Dieu! qu'il la fait bon regarder.
(CHARLES D'ORLÉANS.) _App._ 183.]
[Note 445: _App._ 184.]
Telle fut en général notre primitive et naturelle France, un peu légère
peut-être pour le sérieux d'aujourd'hui. Telle elle fut en poésie comme
elle est en vins, en femmes. Ceux de nos vins que le monde aime et
recherche comme français ne sont, il est vrai, qu'un souffle, mais c'est
un souffle d'esprit. La beauté française, non plus, n'est pas facile à
bien saisir; ce n'est ni le beau sang anglais, ni la régularité
italienne; quoi donc? le mouvement, la grâce, le je ne sais quoi, tous
les jolis riens.
Autre temps, autre poésie. N'importe; celle-là subsiste; rien, en ce
genre, ne l'a surpassée. Naguère encore, lorsque ces chants étaient
oubliés eux-mêmes, il a suffi, pour nous ravir, d'une faible imitation,
d'un infidèle et lointain écho[446].
[Note 446: Peu m'importe de savoir l'auteur des vers de Clotilde de
Surville; il me suffît de savoir que Lamartine, très jeune, les avait
retenus par coeur. Personne n'ignore maintenant que le second volume est
l'ouvrage de l'ingénieux Nodier.]
Quelque blasés que vous soyez par tant de livres et d'événements,
quelque préoccupés des profondes littératures des nations étrangères, de
leur puissante musique, gardez, Français d'aujourd'hui, gardez toujours
bon souvenir à ces aimables poésies, à ces doux chants de vos pères dans
lesquels ils ont exprimé leurs joies, leurs amours, à ces chants qui
touchèrent le coeur de vos mères et dont vous-mêmes êtes nés...
* * * * *
Je me suis écarté, ce semble; mais je devais ceci au poète, au
prisonnier. Je devais, après cet immense malheur, dire aussi que les
vaincus étaient moins dignes de mépris que les vainqueurs ne l'ont
cru... Peut-être encore, au milieu de cette docile imitation des moeurs
et des idées anglaises qui gagne chaque jour[447], peut-être est-ce
chose utile de réclamer en faveur de la vieille France, qui s'en est
allée... Où est-elle, cette France du moyen âge et de la Renaissance, de
Charles d'Orléans, de Froissart?... Villon se le demandait déjà en vers
plus mélancoliques qu'on n'eût attendu d'un si joyeux enfant de Paris:
«Dites-moi en quel pays
Est Flora, la belle Romaine?
Où est la très sage Héloïs?...
La reine Blanche, comme un lis,
Qui chantoit à voix de Sirène?
... Et Jeanne, la bonne Lorraine
Qu'Anglais brûlèrent à Rouen?
. . . . . . . . . . . . . .
Où sont-ils, Vierge souveraine?
--«Mais où sont les neiges d'antan?»
[Note 447: Perlin s'en plaignait déjà au seizième siècle: «Il me
desplaît que ces vilains estans en leur pays nous crachent à la face, et
eulx estans à la France, on les honore et révère comme petits dieux.»
(1558.)]
CHAPITRE II
Mort du connétable d'Armagnac; mort du duc de Bourgogne. Henri V
(1416-1422).
Deux hommes n'avaient pas été à la bataille d'Azincourt, les chefs des
deux partis, le duc de Bourgogne, le comte d'Armagnac. Tous deux
s'étaient réservés.
Le roi d'Angleterre leur rendit service; il tua non seulement leurs
ennemis, mais aussi leurs amis, leurs rivaux dans chaque faction.
Désormais la place était nette, la partie entre eux seuls; les deux
corbeaux vinrent s'abattre sur le champ de bataille et jouir des morts.
Il s'agissait de savoir qui aurait Paris. Le duc de Bourgogne, qui
gardait, depuis le mois de juillet, une armée de Bourguignons, de
Lorrains et de Savoyards, prit seulement dix mille chevaux, et galopa
droit à Paris. Il n'arriva pourtant pas à temps; la place était prise.
Armagnac était dans la ville avec six mille Gascons. Il tenait dans ses
mains, avec Paris, le roi et le dauphin. Il prit l'épée de connétable.
Le duc de Bourgogne resta à Lagny, faisant tous les jours dire à ses
partisans qu'il allait venir, leur assurant que c'était lui qui avait
défendu les passages de la Somme contre les Anglais, espérant que Paris
finirait par se déclarer. Il resta ainsi deux mois et demi à Lagny. Les
Parisiens finirent par l'appeler «Jean de Lagny qui n'a hâte». Il
emporta ce sobriquet.
Armagnac resta maître de Paris, et d'autant plus maître que tous ceux
qui l'y avaient appelé moururent en quelques mois, le duc de Berri, le
roi de Sicile, le dauphin[448]. Le second fils du roi devenait dauphin,
et le duc de Bourgogne, près de qui il avait été élevé, croyait
gouverner en son nom. Mais ce second dauphin mourut, et un troisième
encore vingt-cinq jours après. Le quatrième dauphin vécut; il était ce
qu'il fallait au connétable: il était enfant.
[Note 448: _App._ 185.]
Armagnac, si bien servi par la mort, se trouva roi un moment. Le royaume
en péril avait besoin d'un homme. Armagnac était un méchant homme et
capable de tout, mais enfin c'était, on ne peut le nier, un homme de
tête et de main[449].
[Note 449: Le Religieux de Saint-Denis est dès ce moment tout Armagnac;
c'est un grand témoignage en faveur de ce parti, qui était en effet
celui de la défense nationale.]
Les Anglais faisaient des triomphes, des processions, chantaient des
_Te Deum_[450]; ils parlaient d'aller au printemps prendre possession de
leur ville de Paris. Et tout à coup ils apprennent qu'Harfleur est
assiégé. Après cette terrible bataille, qui avait mis si bas les
courages, Armagnac eut l'audace d'entreprendre ce grand siège.
[Note 450: Et des ballades. _App._ 186.]
D'abord il crut surprendre la place. Il quitta Paris, dont il était si
peu sûr; c'était risquer Paris pour Harfleur. Il y alla de sa personne
avec une troupe de gentilshommes; ils lâchèrent pied, et il les fit
pendre comme vilains.
Harfleur ne pouvait être attaqué avec avantage que par mer; il fallait
des vaisseaux. Armagnac s'adressa aux Génois; ceux-ci, qui venaient de
chasser les Français de Gênes, n'acceptèrent pas moins l'argent de
France et fournirent toute une flotte, neuf grandes galères, des
carraques pour les machines de siège, trois cents embarcations de toute
grandeur, cinq mille archers génois ou catalans. Ces Génois se battirent
bravement avec leurs galères de la Méditerranée contre les gros
vaisseaux de l'Océan. Une première flotte qu'envoyèrent les Anglais fut
repoussée.
Avec quel argent Armagnac soutenait-il cette énorme dépense? La plus
grande partie du royaume ne lui payait rien. Il n'avait guère que Paris
et ses propres fiefs du Languedoc et de Gascogne. Il suça et pressura
Paris.
Le Bourguignon y était très fort; une grande conspiration se fit pour
l'y introduire. Le chef était un chanoine boiteux, frère du dernier
évêque[451], Armagnac découvrit tout. Le chanoine, en manteau violet,
fut promené dans un tombereau, puis muré, au pain et à l'eau. On publia
que les condamnés avaient voulu tuer le roi et le dauphin. Il y eut
nombre d'exécutions, de noyades. Armagnac, qui savait quelle confiance
il pouvait mettre dans le peuple de Paris, organisa une police rapide,
terrible, à l'italienne; il faisait aussi, disait-on, la guerre à la
lombarde. Défense de se baigner à la Seine, pour qu'on n'allât pas
compter les noyés; on sait qu'il était défendu à Venise de nager dans le
canal Orfano.
[Note 451: À en croire l'historien même du parti bourguignon, le
chanoine et les autres conjurés voulaient massacrer les princes «le jour
de Pasques, après dyner.» (Monstrelet.)]
Le Parlement fut purgé, le Châtelet, l'Université, trois ou quatre cents
bourgeois mis hors de Paris, et tous envoyés du côté d'Orléans. La
reine, qui négociait sous main avec le Bourguignon, fut transportée
prisonnière à Tours, et l'un de ses amants jeté à la rivière[452].
[Note 452: «Messire Loys Bourdon allant de Paris au bois (de
Vincennes)... en passant assez près du Roy, lui fist la révérence, et
passa outre assez legièrement... (on l'arrêta). Et après, par le
commandement du Roy, fut questionné, puis fut mis en un sacq de cuir et
gecté en Saine; sur lequel sacq avoit escript: _Laissez passer la
justice du Roy._» (Lefebvre de Saint-Remy.)]
Armagnac ôta aux bourgeois les chaînes des rues; il les désarma. Il
supprima la grande boucherie, en fit quatre, pour quatre quartiers; plus
de bouchers héréditaires; tout homme capable put s'élever au rang de
boucher.
Pour n'avoir plus leurs armes, les bourgeois n'étaient pas quittes de
la guerre[453]. On les obligeait de se cotiser de manière qu'à trois ils
fournissent un homme d'armes. Eux-mêmes, on les envoyait travailler aux
fortifications, curer les fossés, chacun tous les cinq jours.
[Note 453: «Et pour loger les gens des capitaines armagnacs furent les
povres gens boutés hors de leurs maisons, et à grant prière et à grant
peine avoient-ils le couvert de leur ostel, et cette laronaille
couchoient en leurs licts.» (_Journal du Bourgeois._)]
Ordre à toute maison de s'approvisionner de blé; pour attirer les
vivres, Armagnac supprima l'octroi. En récompense, les autres taxes
furent payées deux fois dans l'année. Les bourgeois furent obligés
d'acheter tout le sel des greniers publics à prix forcé et comptant,
sinon des garnisaires. Paris succombait à payer seul les dépenses du roi
et du royaume.
La position du duc de Bourgogne était plus facile à coup sûr que celle
du connétable. Il envoyait dans les grandes villes des gens qui, au nom
du roi et du dauphin, défendaient de payer l'impôt. Abbeville, Amiens,
Auxerre, reçurent cette défense avec reconnaissance et s'y conformèrent
avec empressement. Armagnac craignait que Rouen n'en fît autant, et
voulait y envoyer des troupes; mais, plutôt que de recevoir les Gascons,
Rouen tua son bailli et ferma ses portes[454].
[Note 454: _App._ 187.]
Le duc de Bourgogne vint tâter Paris, qui n'aurait pas mieux demandé que
d'être quitte du connétable. Mais celui-ci tint bon. Le duc de
Bourgogne, ne pouvant entrer, augmenta du moins la fermentation par la
rareté des vivres; il ne laissait plus rien venir ni de Rouen ni de la
Beauce. Les chanoines mêmes, dit l'historien, furent obligés de mettre
bas leur cuisine. Le roi, revenant à lui et apprenant que c'étaient les
Bourguignons qui rendaient ses repas si maigres, disait au connétable:
«Que ne chassez-vous ces gens-là!»
Le duc de Bourgogne, ne pouvant blesser directement son ennemi, lui
porta indirectement un grand coup. Il enleva la reine de Tours; elle
déclara qu'elle était régente et qu'elle défendait de payer les taxes.
Cette défense circula non seulement dans le Nord, mais dans le Midi, en
Languedoc. Cela devait tuer Armagnac; il ne lui restait que Paris, Paris
ruiné, affamé, furieux.
Le roi d'Angleterre n'avait pas à se presser; les Français faisaient sa
besogne; ils suffisaient bien à ruiner la France. Fier de la neutralité,
de l'amitié secrète des ducs de Bourgogne et de Bretagne, négociant
toujours avec les Armagnacs, il eut le bon esprit d'attendre et de ne
pas venir à Paris. Il fit sagement, politiquement, la conquête de la
Normandie, de la basse Normandie d'abord, puis de la haute, Caen en
1417, Rouen en 1418.
Armagnac ne pouvait s'opposer à rien. Il avait assez de peine à contenir
Paris; le duc de Bourgogne campait à Montrouge. Henri V put sans
inquiétude faire le siège de cette importante ville de Caen. C'était dès
lors un grand marché, un grand centre d'agriculture. Une telle ville
eût résisté, si elle eût eu le moindre secours. Aussi, tout en
l'attaquant, il envoyait proposer la paix a Paris. Il parlait de paix et
faisait la guerre. Au milieu de cette négociation, on apprit qu'il était
maître de Caen, qu'il en avait chassé toute la population, hommes,
femmes et enfants, en tout vingt-cinq mille âmes, que cette capitale de
la basse Normandie était devenue une ville anglaise, aussi bien
qu'Harfleur et Calais.
La Normandie devait nourrir les Anglais pendant cette lente conquête.
Aussi Henri V, avec une remarquable sagesse, y assura autant qu'il put
l'ordre, la continuation du travail de l'agriculture. Il fit respecter
les femmes, les églises, les prêtres, les faux prêtres même (il y avait
une foule de paysans qui se tonsuraient)[455]. Tout ce qui se soumettait
était protégé; tout ce qui résistait était puni. Aux prises de ville, il
n'y avait point de violence; mais le roi exceptait ordinairement de la
capitulation quelques-uns des assiégés à qui il faisait couper la tête,
comme ayant résisté à leur souverain légitime, roi de France et duc de
Normandie[456].
[Note 455: Walsingham.]
[Note 456: _App._ 188.]
Le roi d'Angleterre faisait si paisiblement cette promenade militaire,
qu'il ne craignit pas de partager son armée en quatre corps, pour mener
plusieurs sièges à la fois. Que pouvait-il craindre, en effet, lorsque
le seul prince français qui fût puissant, le duc de Bourgogne, était son
ami?
L'unique affaire de celui-ci était la perte du connétable d'Armagnac.
Elle ne pouvait manquer d'arriver; il avait mangé ses dernières
ressources; il en' était à fondre les châsses des saints[457]. Ses
Gascons, n'étant plus payés, disparaissaient peu à peu; il n'en avait
plus que trois mille. Il fallait qu'il employât les bourgeois à faire le
guet, ces bourgeois qui le détestaient pour tant de causes, comme
Gascon, comme brigand, comme schismatique[458]. Le Bourgeois de Paris
dit expressément qu'il croit que cet «Arminac est un diable en fourrure
d'homme».
[Note 457: Il le fit avec ménagement, déclarant que c'était un emprunt,
et assignant un revenu pour remplacer les châsses. Néanmoins les moines
de Saint-Denis lui déclarèrent que ce serait _dans leurs chroniques_ une
tache pour ce règne: «Opprobrium sempiternum... si redigeretur in
chronicis...» (Le Religieux.)]
[Note 458: Armagnac persévérait dans son attachement au vieux pape du
duc d'Orléans, au pape des Pyrénées, à l'Aragonais Pedro de Luna (Benoît
XIII), condamné par les conciles de Pise et de Constance. _App._ 189.]
Le duc de Bourgogne offrait la paix. Les Parisiens crurent un moment
l'avoir. Le roi, le dauphin consentaient. Le peuple criait déjà
Noël[459]. Le connétable seul s'y opposa; il sentait bien qu'il n'y
avait pas de paix pour lui, que ce serait seulement remettre le roi
entre les mains du duc de Bourgogne. Cette joie trompée jeta le peuple
dans une rage muette.
[Note 459: Depuis longtemps, c'était l'unique voeu du peuple: «Vivat,
vivat, qui dominari poterit! dum pax...» (Le Religieux.)--Pendant le
massacre de 1418, on criait de même: «Fiat pax!»]
Un certain Perrinet Leclerc[460], marchand de fer au Petit-Pont, qui
avait été maltraité par les Armagnacs, s'associa quelques mauvais
sujets, et prenant les clefs sous le chevet de son père qui gardait la
porte Saint-Germain, il ouvrit aux Bourguignons. Le sire de L'Île-Adam
entra avec huit cents chevaliers; quatre cents bourgeois s'y joignirent.
Ils s'emparèrent du roi et de la ville. Les gens du dauphin le sauvèrent
dans la Bastille. De là, leurs capitaines, le Gascon Barbazan, et les
Bretons Rieux et Tannegui Duchâtel osèrent, quelques jours après,
rentrer dans Paris pour reprendre le roi; mais le roi était bien gardé
au Louvre; L'Île-Adam les combattit dans les rues, le peuple se mit
contre eux, et les écrasa des fenêtres.
[Note 460: «Jeunes compagnons du moyen estat et de légère volonté, qui
autrefois avoient été punis pour leurs démérites.» (Monstrelet.)]
Le connétable d'Armagnac, qui s'était caché chez un maçon, fut livré et
emprisonné avec les principaux de son parti. Alors rentrèrent dans la
ville les ennemis des Armagnacs, et avec eux une foule de pillards. Tous
ceux qu'on disait Armagnacs furent rançonnés de maison en maison. Les
grands seigneurs bourguignons, s'y opposèrent d'autant moins,
qu'eux-mêmes prenaient tant qu'ils pouvaient.
Ces revenants étaient justement les bouchers, les proscrits, les gens
ruinés, ceux dont les femmes avaient été menées à Orléans (fort mal
menées) par les sergents d'Armagnac. Ils arrivaient furieux, maigres,
pâles de famine. Dieu sait en quel état ils retrouvaient leurs maisons.
On disait à chaque instant que les Armagnacs rentraient dans la ville
pour délivrer les leurs. Il n'y avait pas de nuit qu'on ne fût éveillé
en sursaut par le tocsin. À ces continuelles alarmes joignez la rareté
des vivres; ils ne venaient qu'à grand'peine. Les Anglais tenaient la
Seine; ils assiégeaient le Pont-de-l'Arche.
La nuit du dimanche 12 juin, un Lambert, potier d'étain, commença à
pousser le peuple au massacre des prisonniers. C'était, disait-il, le
seul moyen d'en finir; autrement, pour de l'argent, ils trouveraient
moyen d'échapper[461]. Ces furieux coururent d'abord aux prisons de
l'hôtel de ville. Les seigneurs bourguignons, L'Île-Adam, Luxembourg et
Fosseuse, vinrent essayer de les arrêter; mais, quand ils sévirent un
millier de gentilshommes devant une masse de quarante mille hommes
armés, ils ne surent dire autre chose, sinon: «Enfants, vous faites
bien.» La tour du Palais fut forcée, la prison Saint-Éloi, le grand
Châtelet, où les prisonniers essayèrent de se défendre, puis
Saint-Martin, Saint-Magloire et le Temple. Au petit Châtelet, ils firent
l'appel des prisonniers; à mesure qu'ils passaient le guichet, on les
égorgeait.
[Note 461: _App._ 190.]
Ce massacre ne peut se comparer aux 2 et 3 septembre. Ce ne fut pas une
exécution par des bouchers à tant par jour. Ce fut un vrai massacre
populaire, exécuté par une populace en furie. Ils tuaient tout, au
hasard, même les prisonniers pour dettes. Deux présidents du Parlement,
d'autres magistrats périrent, des évêques même. Cependant, à Saint-Éloi,
trouvant l'abbé de Saint-Denis qui disait la messe aux prisonniers, et
tenait l'hostie, ils le menacèrent, brandirent sur lui le couteau; mais,
comme il ne lâcha point le corps du Christ, ils n'osèrent pas le tuer.
Seize cents personnes périrent du dimanche matin au lundi matin[462].
Tout ne fut pas aux prisons; on tua aussi dans les rues; si l'on voyait
passer son ennemi, on n'avait qu'à crier à l'Armagnac, il était mort.
Une femme grosse fut éventrée; elle resta nue dans la rue, et comme on
voyait l'enfant remuer, la canaille disait autour: «Vois donc, ce petit
chien remue encore.» Mais personne n'osa le prendre. Les prêtres du
parti bourguignon ne baptisaient pas les petits Armagnacs, afin qu'ils
fussent damnés.
[Note 462: _App._ 191.]
Les enfants des rues jouaient avec les cadavres. Le corps du
connétable et d'autres restèrent trois jours dans le palais, à la
risée des passants. Ils s'étaient avisés de lui lever dans le dos
une bande de peau, afin que lui aussi il portât sa bande blanche
d'Armagnac. La puanteur força enfin de jeter tous les débris dans
des tombereaux, puis, sans prêtres ni prières, dans une fosse
ouverte au Marché-aux-Pourceaux[463].
[Note 463: «En une fosse nommée la Louvière...» (Lefebvre de
Saint-Remy.)]
Les gens du Bourguignon, effrayés eux-mêmes, le pressaient fort de venir
à Paris. Il y fit en effet son entrée avec la reine. Ce fut une grande
joie pour le peuple; ils criaient de toutes leurs forces: «Vive le roi!
vive la reine! vive le duc! vive la paix!»
La paix ne vint pas, les vivres non plus. Les Anglais tenaient la
rivière par en bas, par en haut les Armagnacs étaient maîtres de Melun.
Une sorte d'épidémie commença dans Paris et les campagnes voisines, qui
emporta cinquante mille hommes. Ils se laissaient mourir; l'abattement
était extrême, après la fureur. Les meurtriers surtout ne résistèrent
pas: ils repoussaient les consolations, les sacrements; sept ou huit
cents moururent à l'Hôtel-Dieu, désespérés. On en vit un courir les rues
en criant: «Je suis damné!» Et il se jeta dans un puits la tête la
première.