entreprise si téméraire en apparence, s'éloigna de la mer avec
inquiétude. Les Anglais étaient partis le 9 d'Harfleur; le 13, ils
commencèrent à remonter la Somme. Le 14, ils envoyèrent un détachement
pour essayer le passage de Pont-de-Remy; mais ce détachement fut
repoussé; le 15, ils trouvèrent que le passage de Pont-Audemer était
gardé aussi. Huit jours étaient écoulés au 17, depuis le départ
d'Harfleur, mais au lieu d'être à Calais, ils se trouvaient près
d'Amiens. Les plus fermes commençaient à porter la tête basse; ils se
recommandaient de tout leur coeur à saint Georges et à la sainte Vierge.
Après tout, les vivres ne manquaient pas. Ils trouvaient à chaque
station du pain et du vin; à Boves, qui était au duc de Bourgogne, le
vin les attendait en telle quantité que le roi craignit qu'ils ne
s'enivrassent.
Près de Nesles, les paysans refusèrent les vivres et s'enfuirent. La
Providence secourut encore les Anglais. Un homme du pays vint dire[406]
qu'en traversant un marais, ils trouveraient un gué dans la rivière.
C'était un passage long, dangereux, auquel on ne passait guère. Le roi
avait ordonné au capitaine de Saint-Quentin de détruire le gué, et même
d'y planter des pieux, mais il n'en avait rien fait.
[Note 406: _App._ 170.]
Les Anglais ne perdirent pas un moment. Pour faciliter le passage, ils
abattirent les maisons voisines, jetèrent sur l'eau des portes, des
fenêtres, des échelles, tout ce qu'ils trouvaient. Il leur fallut tout
un jour; les Français avaient une belle occasion de les attaquer dans ce
long passage.
Ce fut seulement le lendemain, dimanche 20 octobre, que le roi
d'Angleterre reçut enfin le défi du duc d'Orléans, du duc de Bourbon et
du connétable d'Albret. Ces princes n'avaient pas perdu de temps, mais
ils avaient trouvé tous les obstacles que pouvait rencontrer un parti
qui se portait seul pour défenseur du royaume. En un mois, ils avaient
entraîné jusqu'à Abbeville toute la noblesse du Midi, du Centre. Ils
avaient forcé l'indécision du conseil royal et les peurs du duc de
Berri. Ce vieux duc voulait d'abord que les partis d'Orléans et de
Bourgogne envoyassent chacun cinq cents lances seulement[407]; mais ceux
d'Orléans vinrent tous. Ensuite se souvenant de Poitiers, où il s'était
sauvé jadis, il voulait qu'on évitât la bataille, que du moins le roi et
le dauphin se gardassent bien d'y aller. Il obtint ce dernier point;
mais la bataille fut décidée. Sur trente-cinq conseillers, il s'en
trouva cinq contre, trente pour. C'était au fond le sentiment national;
il fallait, dût-on être battu, faire preuve de coeur, ne pas laisser
l'Anglais s'en aller rire à nos dépens après cette longue promenade.
Nombre de gentilshommes des Pays-Bas voulurent nous servir de seconds
dans ce grand duel. Ceux du Hainaut, du Brabant, de Zélande, de Hollande
même si éloignés, et que la chose ne touchait en rien, vinrent combattre
dans nos rangs, malgré le duc de Bourgogne.
[Note 407: _App._ 171.]
D'Abbeville, l'armée des princes avait de son côté remonté la Somme
jusqu'à Péronne, pour disputer le passage. Sachant qu'Henri était passé,
ils lui envoyèrent demander, selon les us de la chevalerie, jour et lieu
pour la bataille, et quelle route il voulait tenir. L'Anglais répondit,
avec une simplicité digne, qu'il allait droit à Calais, qu'il n'entrait
dans aucune ville, qu'ainsi on le trouverait toujours en plein champ, à
la grâce de Dieu. À quoi il ajouta: «Nous engageons nos ennemis à ne pas
nous fermer la route et à éviter l'effusion du sang chrétien.»
De l'autre côté de la Somme, les Anglais se virent vraiment en pays
ennemi. Le pain manqua; ils ne mangèrent pendant huit jours que de la
viande, des oeufs, du beurre, enfin ce qu'ils purent trouver. Les
princes avaient dévasté la campagne, rompu les routes. L'armée anglaise
fut obligée, pour les logements, de se diviser entre plusieurs villages.
C'était encore une occasion pour les Français: ils n'en profitèrent pas.
Préoccupés uniquement de faire une belle bataille, ils laissaient
l'ennemi venir tout à son aise. Ils s'assemblaient plus loin, près du
château d'Azincourt, dans un lieu où la route de Calais se resserrant
entre Azincourt et Tramecourt, le roi serait obligé, pour passer, de
livrer bataille.
Le jeudi 24 octobre, les Anglais ayant passé Blangy[408] apprirent que
les Français étaient tout près et crurent qu'ils allaient attaquer. Les
gens d'armes descendirent de cheval, et tous, se mettant à genoux,
levant les mains au ciel, prièrent Dieu de les prendre en sa garde.
Cependant il n'y eut rien encore; le connétable n'était pas arrivé à
l'armée française. Les Anglais allèrent loger à Maisoncelle, se
rapprochant d'Azincourt. Henri V se débarrassa de ses prisonniers. «Si
vos maîtres survivent, dit-il, vous vous représenterez à Calais.»
[Note 408: «Comme il fut dit au roy d'Angleterre que il avoit passé son
logis, il s'arrêta et dit: «Jà Dieu ne plaise, entendu que j'ai la cotte
d'armes vestue, que je dois retourner arrière.» Et passa outre».
(Lefebvre.)]
Enfin ils découvrirent l'immense armée française, ses feux, ses
bannières. Il y avait, au jugement du témoin oculaire, quatorze mille
hommes d'armes, en tout peut-être cinquante mille hommes; trois fois
plus que n'en comptaient les Anglais[409]. Ceux-ci avaient onze ou douze
mille hommes, de quinze mille qu'ils avaient emmenés d'Harfleur; dix
mille au moins, sur ce nombre, étaient des archers.
[Note 409: _App._ 172.]
Le premier qui vint avertir le roi, le Gallois[410] David Gam, comme on
lui demandait ce que les Français pouvaient avoir d'hommes, répondit
avec le ton léger et vantard des Gallois: «Assez pour être tués, assez
pour être pris, assez pour fuir[411].» Un Anglais, sir Walter
Hungerford, ne put s'empêcher d'observer qu'il n'eût pas été inutile de
faire venir dix mille bons archers de plus; il y en avait tant en
Angleterre qui n'auraient pas mieux demandé. Mais le roi dit
sévèrement: «Par le nom de Notre-Seigneur, je ne voudrais pas un homme
de plus. Le nombre que nous avons, c'est le nombre qu'il a voulu; ces
gens placent leur confiance dans leur multitude, et moi dans Celui qui
fit vaincre si souvent Judas Macchabée.»
[Note 410: Henri avait des Gallois et des Portugais. On a vu déjà qu'il
avait des gens du Hainaut.]
[Note 411: Powel, Turner.]
Les Anglais, ayant encore une nuit à eux, l'employèrent utilement à se
préparer, à soigner l'âme et le corps, autant qu'il se pouvait. D'abord
ils roulèrent les bannières, de peur de la pluie, mirent bas et plièrent
les belles cottes d'armes qu'ils avaient endossées pour combattre. Puis,
afin de passer confortablement cette froide nuit d'octobre, ils
ouvrirent leurs malles et mirent sous eux de la paille qu'ils envoyaient
chercher aux villages voisins. Les hommes d'armes remettaient des
aiguillettes à leurs armures, les archers des cordes neuves aux arcs.
Ils avaient depuis plusieurs jours taillé, aiguisé les pieux qu'ils
plantaient ordinairement devant eux pour arrêter la gendarmerie. Tout en
préparant la victoire, ces braves gens songeaient au salut; ils se
mettaient en règle du côté de Dieu et de la conscience. Ils se
confessaient à la hâte, ceux du moins que les prêtres pouvaient
expédier. Tout cela se faisait sans bruit, tout bas. Le roi avait
ordonné le silence, sous peine, pour les gentlemen, de perdre leur
cheval, et pour les autres l'oreille droite.
Du côté des Français, c'était autre chose. On s'occupait à faire des
chevaliers. Partout de grands feux qui montraient tout à l'ennemi: un
bruit confus de gens qui criaient, s'appelaient, un vacarme de valets et
de pages. Beaucoup de gentilshommes passèrent la nuit dans leurs
lourdes armures, à cheval, sans doute pour ne pas les salir dans la
boue; boue profonde, pluie froide; ils étaient morfondus. Encore, s'il y
avait eu de la musique[412]... Les chevaux même étaient tristes; pas un
ne hennissait... À ce fâcheux augure, joignez les souvenirs; Azincourt
n'est pas loin de Créci.
[Note 412: Lefebvre de Saint-Remy.]
Le matin du 25 octobre 1415, jour de saint Crépin et saint Crépinien, le
roi d'Angleterre entendit, selon sa coutume, trois messes[413], tout
armé, tête nue. Puis il se fit mettre en tête un magnifique bassinet où
se trouvait une couronne d'or, cerclée, fermée, impériale. Il monta un
petit cheval gris, sans éperons, fit avancer son armée sur un champ de
jeunes blés verts, où le terrain était moins défoncé par la pluie, toute
l'armée en un corps, au centre les quelques lances qu'il avait,
flanquées de masses d'archers; puis il alla tout le long au pas, disant
quelques paroles brèves: «Vous avez bonne cause, je ne suis venu que
pour demander mon droit... Souvenez-vous que vous êtes de la vieille
Angleterre; que vos parents, vos femmes et vos enfants vous attendent
là-bas; il faut avoir un beau retour. Les rois d'Angleterre ont toujours
fait de belle besogne en France... Gardez l'honneur de la Couronne;
gardez-vous vous-mêmes. Les Français disent qu'ils feront couper trois
doigts de la main à tous les archers.»
[Note 413: «Car il avoit coustume d'en oyr chascun jour, trois l'une
après l'autre.» (Jehan de Vaurin, ms.)]
Le terrain était en si mauvais état que personne ne se souciait
d'attaquer. Le roi d'Angleterre fit parler aux Français. Il offrait de
renoncer au titre de roi de France et de rendre Harfleur, pourvu qu'on
lui donnât la Guyenne, un peu arrondie, le Ponthieu, une fille du roi et
huit cent mille écus. Ce parlementage entre les deux armées ne diminua
pas, comme on eût pu le croire, la fermeté anglaise; pendant ce temps,
les archers assuraient leurs pieux.
Les deux armées faisaient un étrange contraste. Du côté des Français,
trois escadrons énormes, comme trois forêts de lances, qui, dans cette
plaine étroite, se succédaient à la file et s'étiraient en profondeur;
au front, le connétable, les princes, les ducs d'Orléans, de Bar et
d'Alençon, les comtes de Nevers, d'Eu, de Richemont, de Vendôme, une
foule de seigneurs, une iris éblouissante d'armures émaillées,
d'écussons, de bannières, les chevaux bizarrement déguisés dans l'acier
et dans l'or. Les Français avaient aussi des archers, des gens des
communes[414]; mais où les mettre? Les places étaient comptées, personne
n'eût donné la sienne[415]; ces gens auraient fait tache en si noble
assemblée. Il y avait des canons, mais il ne paraît pas qu'on s'en soit
servi; probablement il n'y eut pas non plus de place pour eux.
[Note 414: Quatre mille archers, sans compter de nombreuses milices, les
Parisiens avaient offert six mille hommes armés; on n'en voulut pas. Un
chevalier dit à cette occasion: «Qu'avons-nous besoin de ces ouvriers?
nous sommes déjà _trois_ fois plus nombreux que les Anglais.» Le
Religieux remarque qu'on fit la même faute à Courtrai, à Poitiers et à
Nicopolis, et il ajoute des réflexions, hardies pour le temps.]
[Note 415: Tous, dit le Religieux, voulaient être à l'avant-garde: «Cum
singuli anti-guardiam poscerent conducendam... essetque inde exorta
_verbalis controversia_, tandem tamen unanimiter (proh dolor!)
concluserunt ut omnes in prima fronte locarentur.»--C'est ainsi que le
grand-père de Mirabeau nous apprend qu'au pont de Cassano les officiers
furent au moment de tirer l'épée les uns contre les autres, tous voulant
être les premiers au combat. (_Mémoires des Mirabeau._)]
L'armée anglaise n'était pas belle. Les archers n'avaient pas d'armure,
souvent pas de souliers; ils étaient pauvrement coiffés de cuir bouilli,
d'osier même avec une croisure de fer; les cognées et les haches,
pendues à leur ceinture, leur donnaient un air de charpentiers.
Plusieurs de ces bons ouvriers avaient baissé leurs chausses, pour être
à l'aise et bien travailler, pour bander l'arc d'abord[416], puis pour
manier la hache, quand ils pourraient sortir de leur enceinte de pieux,
et charpenter ces masses immobiles.
[Note 416: Les archers anglais poussaient l'arc avec le bras gauche,
ceux de France tiraient la corde avec le bras droit; chez ceux-ci
c'était le bras gauche, chez ceux-là le bras droit qui restait immobile.
M. Gilpin attribue à cette différence de procédé celle d'expression dans
les deux langues: _tirer de l'arc_, en français; _bander l'arc_, en
anglais.]
Un fait bizarre, incroyable, et pourtant certain, c'est qu'en effet
l'armée française ne put bouger, ni pour combattre, ni pour fuir.
L'arrière-garde seule échappa.
Au moment décisif, lorsque le vieux Thomas de Herpinghem, ayant rangé
l'armée anglaise, jeta son bâton en l'air en disant: «Now strike[417]!»,
lorsque les Anglais eurent répondu par un formidable cri de dix mille
hommes, l'armée française resta encore immobile à leur grand étonnement.
Chevaux et chevaliers, tous parurent enchantés, ou morts dans leurs
armures. Dans la réalité, c'est que ces grands chevaux de combat, sous
la charge de leur pesant cavalier, de leur vaste caparaçon de fer,
s'étaient profondément enfoncés des quatre pieds dans les terres fortes;
ils y étaient parfaitement établis, et ils ne s'en dépêtrèrent que pour
avancer quelque peu au pas.
[Note 417: «Maintenant, frappe!» (Monstrelet.)]
Tel est l'aveu des historiens du parti anglais, aveu modeste qui fait
honneur à leur probité.
Lefebvre, Jean de Vaurin et Walsingham[418] disent expressément que le
champ n'était qu'une boue visqueuse. «La place estoit molle et effondrée
des chevaux, en telle manière que à grant peine se pouvoient ravoir hors
de la terre, tant elle estoit molle.»
[Note 418: Les fantassins même avaient peine à marcher: «Propter soli
mollitiem... per campum lutosum.» (Walsingham.)]
«D'autre part, dit encore Lefebvre, les Franchois estoient si chargés de
harnois qu'ils ne pouvoient aller avant. Premièrement, estoient chargés
de cottes d'acier, longues, passants les genoux et moult pesantes, et
pardessous harnois de jambes, et pardessus blancs harnois, et de plus
bachinets de caruail... Ils étoient si pressés l'un de l'autre, qu'ils
ne pouvoient lever leurs bras pour férir les ennemis, sinon aucuns qui
estoient au front.»
Un autre historien du parti anglais nous apprend que les Français
étaient rangés sur une profondeur de trente-deux hommes, tandis que les
Anglais n'avaient que quatre rangs[419]. Cette profondeur énorme des
Français ne leur servait à rien; leurs trente-deux rangs étaient tous,
ou presque tous, de cavaliers; la plupart, loin de pouvoir agir, ne
voyaient même pas l'action; les Anglais agirent tous. Des cinquante
mille Français, deux ou trois mille seulement purent combattre les onze
mille Anglais, ou du moins l'auraient pu, si leurs chevaux s'étaient
tirés de la boue.
[Note 419: Titus Livius.]
Les archers anglais, pour réveiller ces inertes masses, leur dardèrent,
avec une extrême roideur, dix mille traits au visage. Les cavaliers de
fer baissèrent la tête, autrement les traits auraient pénétré par les
visières des casques. Alors des deux ailes, de Tramecourt, d'Azincourt,
s'ébranlèrent lourdement à grand renfort d'éperons, deux escadrons
français; ils étaient conduits par deux excellents hommes d'armes,
messire Clignet de Brabant, et messire Guillaume de Saveuse. Le premier
escadron, venant de Tramecourt, fut inopinément criblé en flanc par un
corps d'archers cachés dans le bois[420]; ni l'un ni l'autre escadron
n'arriva.
[Note 420: Monstrelet.--Quelques-uns disaient aussi que le roi
d'Angleterre avait envoyé des archers derrière l'armée française; mais
les témoins oculaires affirment le contraire.]
De douze cents hommes qui exécutaient cette charge, il n'y en avait plus
cent vingt, quand ils vinrent heurter aux pieux des Anglais. La plupart
avaient chu en route, hommes et chevaux, en pleine boue. Et plût au ciel
que tous eussent tombé; mais les autres, dont les chevaux étaient
blessés, ne purent plus gouverner ces bêtes furieuses, qui revinrent se
ruer sur les rangs français. L'avant-garde, bien loin de pouvoir
s'ouvrir pour les laisser passer, était, comme on l'a vu, serrée à ne
pas se mouvoir. On peut juger des accidents terribles qui eurent lieu
dans cette masse compacte, les chevaux s'effrayant, reculant,
s'étouffant, jetant leurs cavaliers, ou les froissant dans leurs armures
entre le fer et le fer.
Alors survinrent les Anglais. Laissant leur enceinte de pieux, jetant
arcs et flèches, ils vinrent, fort à leur aise, avec les haches, les
cognées, les lourdes épées et les massues plombées[421], démolir cette
montagne d'hommes et de chevaux confondus. Avec le temps, ils vinrent à
bout de nettoyer l'avant-garde, et entrèrent, leur roi en tête, dans la
seconde bataille.
[Note 421: _App._ 173.]
C'est peut-être à ce moment que dix-huit gentilshommes français seraient
venus fondre sur le roi d'Angleterre. Ils avaient fait voeu, dit-on, de
mourir ou de lui abattre sa couronne; un d'eux en détacha un fleuron;
tous y périrent. Cet _on dit_ ne suffit pas aux historiens; ils l'ornent
encore, ils en font une scène homérique où le roi combat sur le corps de
son frère blessé, comme Achille sur celui de Patrocle. Puis, c'est le
duc d'Alençon, _commandant de l'armée française_, qui tue le duc d'York
et fend la couronne du roi. Bientôt entouré, il se rend; Henri lui tend
la main; mais déjà il était tué[422].
[Note 422: _App._ 174.]
Ce qui est plus certain, c'est qu'à ce second moment de la bataille, le
duc de Brabant arrivait en hâte. C'était le propre frère du duc de
Bourgogne; il semble être venu là pour laver l'honneur de la famille. Il
arrivait bien tard, mais encore à temps pour mourir. Le brave prince
avait laissé tous les siens derrière lui, il n'avait pas même vêtu sa
cotte d'armes; au défaut, il prit sa bannière, y fit un trou, y passa la
tête, et se jeta, à travers les Anglais, qui le tuèrent au moment même.
Restait l'arrière-garde, qui ne tarda pas à se dissiper. Une foule de
cavaliers français, démontés, mais relevés par les valets, s'étaient
tirés de la bataille et rendus aux Anglais. En ce moment, on vient dire
au roi qu'un corps français pille ses bagages, et d'autre part il voit
dans l'arrière-garde des Bretons ou Gascons qui faisaient mine de
revenir sur lui. Il eut un moment de crainte, surtout voyant les siens
embarrassés de tant de prisonniers; il ordonna à l'instant que chaque
homme eût à tuer le sien. Pas un n'obéissait; ces soldats, sans chausses
ni souliers, qui se voyaient en main les plus grands seigneurs de France
et croyaient avoir fait fortune, on leur ordonnait de se ruiner... Alors
le roi désigna deux cents hommes pour servir de bourreaux. Ce fut, dit
l'historien, un spectacle effroyable de voir ces pauvres gens désarmés à
qui on venait de donner parole, et qui, de sang-froid furent égorgés,
décapités, taillés en pièces!... L'alarme n'était rien. C'étaient des
pillards du voisinage, des gens d'Azincourt, qui, malgré le duc de
Bourgogne leur maître, avaient profité de l'occasion; il les en punit
sévèrement[423], quoiqu'ils eussent tiré du butin une riche épée pour
son fils.
[Note 423: C'est justement de l'historien bourguignon que nous tenons ce
détail. (Monstrelet.)]
La bataille finie, les archers se hâtèrent de dépouiller les morts,
tandis qu'ils étaient encore tièdes. Beaucoup furent tirés vivants de
dessous les cadavres, entre autres le duc d'Orléans. Le lendemain, au
départ, le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait rester en vie[424].
[Note 424: _App._ 175.]
«C'était pitoyable chose à voir, la grant noblesse qui là avoit été
occise, lesquels étoient desjà tout nuds comme ceux qui naissent de
niens.» Un prêtre anglais n'en fut pas moins touché. «Si cette vue,
dit-il, excitait compassion et componction en nous qui étions étrangers
et passant par le pays, quel deuil était-ce donc pour les natifs
habitants! Ah! puisse la nation française venir à paix et union avec
l'anglaise, et s'éloigner de ses iniquités et de ses mauvaises voies!»
Puis la dureté prévaut sur la compassion, et il ajoute: «En attendant,
que leur faute retombe sur leur tête[425].»
[Note 425: «Let his grief be turned upon his head.» (Ms., Sir Nicolas.)]
Les Anglais avaient perdu seize cents hommes, les Français dix mille,
presque tous gentilshommes, cent vingt seigneurs ayant bannière. La
liste occupe six grandes pages dans Monstrelet. D'abord sept princes
(Brabant, Nevers, Albret[426], Alençon, les trois de Bar), puis des
seigneurs sans nombre, Dampierre, Vaudemont, Marle, Roussy, Salm,
Dammartin, etc., etc., les baillis du Vermandois, de Mâcon, de Sens, de
Senlis, de Caen, de Meaux, un brave archevêque, celui de Sens, Montaigu,
qui se battit comme un lion.
[Note 426: Le connétable fut très heureux en cela; sa mort répondit à
ceux qui l'accusaient de trahir. _App._ 176.]
Le fils du duc de Bourgogne fit à tous les morts qui restaient nus sur
le champ de bataille la charité d'une fosse. On mesura vingt-cinq verges
carrées de terre, et dans cette fosse énorme l'on descendit tous ceux
qui n'avaient pas été enlevés; de compte fait, cinq mille huit cents
hommes. La terre fut bénie, et autour on planta une forte haie d'épines,
de crainte des loups[427].
[Note 427: _App._ 177.]
Il n'y eut que quinze cents prisonniers, les vainqueurs ayant tué, comme
on a dit, ce qui remuait encore. Ces prisonniers n'étaient rien moins
que les ducs d'Orléans et de Bourbon, le comte d'Eu, le comte de
Vendôme, le comte de Richemont, le maréchal de Boucicaut, messire
Jacques d'Harcourt, messire Jean de Craon, etc. Ce fut toute une colonie
française transportée en Angleterre.
Après la bataille de la Meloria, perdue par les Pisans, on disait:
«Voulez-vous voir Pise, allez à Gênes.» On eût pu dire après Azincourt:
«Voulez-vous voir la France, allez à Londres.»
Ces prisonniers étaient entre les mains des soldats. Le roi fit une
bonne affaire; il les acheta à bas prix, et en tira d'énormes
rançons[428]. En attendant ils furent tenus de très près. Henri ne se
piqua point d'imiter la courtoisie du Prince Noir.
[Note 428: Le Religieux.]
La veuve d'Henri IV, veuve en premières noces du duc de Bretagne, eut
le malheur de revoir à Londres son fils Arthur prisonnier. Dans cette
triste entrevue, elle avait mis à sa place une dame qu'Arthur prit pour
sa mère. Le coeur maternel en fut brisé. «Malheureux enfant, dit-elle,
ne me reconnais-tu donc pas?» On les sépara. Le roi ne permit pas de
communication entre la mère et le fils[429].
[Note 429: _Mémoire d'Artus III._]
Le plus dur pour les prisonniers, ce fut de subir le sermon de ce roi
des prêtres[430], d'endurer ses moralités, ses humilités. Immédiatement
après la bataille, parmi les cadavres et les blessés, il fit venir
Montjoie, le héraut de France, et dit: «Ce n'est pas nous qui avons fait
cette occision, c'est Dieu, pour les péchés des Français.» Puis il
demanda gravement à qui la victoire devait être attribuée, au roi de
France ou à lui? «À vous, monseigneur», répondit le héraut de
France[431].
[Note 430: «Princeps presbyterorum.» (Walsingham.)]
[Note 431: Monstrelet.]
Prenant ensuite son chemin vers Calais, il ordonna, dans une halte,
qu'on envoyât du pain et du vin au duc d'Orléans, et, comme on vint lui
dire que le prisonnier ne prenait rien, il y alla, et lui dit: «Beau
cousin, comment vous va?--Bien, monseigneur.--D'où vient que vous ne
voulez ni boire ni manger?--Il est vrai, je jeûne.--Beau cousin, ne
prenez souci; je sais bien que si Dieu m'a fait la grâce de gagner la
bataille sur les Français, ce n'est pas que j'en sois digne; mais c'est,
je le crois fermement, qu'il a voulu les punir. Au fait, il n'y a pas à
s'en étonner, si ce qu'on m'en raconte est vrai; on dit que jamais il
ne s'est vu tant de désordres, de voluptés, de péchés et de mauvais
vices qu'on en voit aujourd'hui en France. C'est pitié de l'ouïr, et
horreur pour les écoutants. Si Dieu en est courroucé ce n'est pas
merveille[432].»
[Note 432: Lefebvre de Saint-Remy.]
Était-il donc bien sûr que l'Angleterre fût chargée de punir la France?
La France était-elle si complètement abandonnée de Dieu, qu'il lui
fallût cette discipline anglaise et ces charitables enseignements?