France[376]. Celui-ci débarqua, déclarant humblement qu'il ne réclamait
rien que le bien de son père. On a vu comment il se trouva forcé de
régner. Alors il prit son parti nettement. Au grand étonnement des
novateurs, parmi lesquels il avait été élevé à Oxford, Henri IV se
déclara le champion de l'Église établie: «Mes prédécesseurs, dit-il aux
prélats, vous appelaient pour vous demander de l'argent. Moi, je viens
vous voir pour réclamer vos prières. Je maintiendrai les libertés de
l'Église; je détruirai, selon mon pouvoir, les hérésies et les
hérétiques[377].»
[Note 376: Il avait été banni par Richard II, et son temporel
confisqué.]
[Note 377: Henri IV, intimement uni aux évêques d'Angleterre, commença
son règne par leur donner des armes contre les trois genres d'ennemis
qu'ils avaient à craindre: 1º contre le _pape_, contre l'invasion du
_clergé étranger_; 2º contre les _moines_ (les moines achetaient des
bulles du pape pour se dispenser de payer la dîme aux évêques); 3º
contre les _hérétiques_. (_Statutes of the Realm._)]
Il y eut un compromis amical entre le roi et l'Église. Elle le sacra,
l'oignit. Lui, il lui livra ses ennemis. Les adversaires des prêtres
furent livrés aux prêtres, pour être jugés, brûlés[378]. Tout le monde
y trouvait son compte. Les biens des lollards étaient confisqués; un
tiers revenait au juge ecclésiastique, un tiers au roi. Le dernier tiers
était donné aux communes où l'on trouverait des hérétiques; c'était un
moyen ingénieux de prévenir leur résistance, de les allécher à la
délation[379].
[Note 378: Les diocésains peuvent faire arrêter ceux qui prêchent ou
_enseignent sans leur autorisation_ et les faire _brûler_ en lieu
apparent et élevé: «In eminenti loco comburi faciant.»--«And them before
the people in an high place do to be _burnt_.» (_Ibid._)]
[Note 379: Turner. En 1430 il n'en était plus ainsi; tout revenait au
roi.]
Les prélats, les barons, n'avaient mis leur homme sur le trône que pour
régner eux-mêmes. Cette royauté qu'ils lui avaient donnée en gros, ils
la lui reprirent en détail. Non contents de faire les lois, ils
s'emparèrent indirectement de l'administration. Ils finirent par nommer
au roi une sorte de conseil de tutelle, sans lequel il ne pouvait rien
faire[380]. Il regretta alors d'avoir livré les lollards; il essaya de
soustraire aux prêtres le jugement des gens de ce parti. Il songeait,
comme Richard II, à chercher un appui chez l'étranger; il voulait marier
son fils en France.
[Note 380: Ces conditions étaient plus humiliantes qu'aucune de celles
qui avaient été imposées à Richard II. Il devait prendre seize
conseillers, se laisser guider uniquement par leurs avis, etc.]
Mais son fils même n'était pas sûr. On a remarqué, non sans apparence de
raison, qu'en Angleterre les aînés aiment moins leurs pères[381]; avant
d'être fils, ils sont héritiers. Le fils de Lancastre était d'autant
plus impatient de porter la couronne à son tour, qu'il avait, par une
victoire, raffermi cette couronne sur la tête de son père. Lui aussi, il
traitait avec les Français[382], mais à part et pour son compte.
[Note 381: «Le droit de primogéniture met de la rudesse dans les
rapports du père au fils aîné. Celui-ci s'habitue à se considérer comme
indépendant; ce qu'il reçoit de ses parents est à ses yeux une dette
plus qu'un bienfait. La mort d'un père, celle d'un frère aîné, dont on
attend l'héritage, sont sur la scène anglaise l'objet de plaisanteries
que l'on applaudit et qui chez nous révolteraient le public.» (Mme de
Staël.)--Je ne puis m'empêcher de rapprocher de ceci le mot de
l'historien romain dans son tableau des proscriptions: «Il y eut
beaucoup de fidélité dans les épouses, assez dans les affranchis,
quelque peu chez les esclaves, _aucune dans les fils_; tant, l'espoir
une fois conçu, il est difficile d'attendre!» (Velleius Paterculus.)]
[Note 382: Le fils négociait avec le parti de Bourgogne, tandis que le
père se rapprochait du parti d'Orléans.]
Ce jeune Henri plaisait au peuple. C'était une svelte et élégante
figure, comme on les trouve volontiers dans les nobles familles
anglaises. C'était un infatigable _fox-hunter_, si leste qu'il pouvait,
disait-on, chasser le daim à pied. Il avait fait longtemps les petites
et rudes guerres des Galles, la chasse aux hommes.
Il se lia aux mécontents, se faufila parmi les lollards, courant leurs
réunions nocturnes, dans les champs[383], dans les hôtelleries. Il se
fit l'ami de leur chef, du brave et dangereux Oldcastle, celui même que
Shakespeare, ennemi des sectaires de tout âge[384], a malicieusement
transformé dans l'ignoble Falstaff. Le père n'ignorait rien. Mais,
enfermer son fils, c'eût été se déclarer contre les lollards, dont il
voulait justement se rapprocher à cette époque. Cependant, ce roi,
malade, lépreux, chaque jour plus solitaire et plus irritable, pouvait
être jeté par ses craintes dans quelque résolution violente. Son fils
cherchait à le rassurer par une affectation de vices et de désordres,
par des folies de jeunesse, adroitement calculées. On dit qu'un jour il
se présenta devant son père couvert d'un habit de satin tout percé
d'oeillets, où les aiguilles tenaient encore par leur fil; il
s'agenouilla devant lui, lui présenta un poignard pour qu'il l'en
perçât, s'il pouvait avoir quelque défiance d'un jeune fol, si
ridiculement habillé.
[Note 383: C'était comme nos écoles _buissonnières_ du seizième siècle.]
[Note 384: Il est dit toutefois dans _Henri V_ que Falstaff parlait
«contre la prostituée de Babylone». _App._ 160.]
Quoi qu'il en soit de cette histoire, le roi ne put s'empêcher de faire
comme s'il se fiait à lui. Pour lui donner patience, il consentit à ce
qu'il entrât au conseil. Mais ce n'était pas encore assez. Le jour de sa
mort, comme il ouvrait les yeux après une courte léthargie, il vit
l'héritier qui mettait la main sur la couronne, posée (selon l'usage)
sur un coussin près du lit du roi. Il l'arrêta, avec cette froide et
triste parole: «Beau fils, quel droit y avez-vous? Votre père n'y eut
pas droit[385].»
[Note 385: Le roi lui demanda pourquoi il emportait sa couronne, et le
prince lui dit: «Monseigneur, voici en présence ceux qui m'avoient donné
à entendre que vous estiez trépassé; et pour ce que _je suis votre fils
aîné_...» (Monstrelet.)]
Dans les derniers temps qui précédèrent son avènement, Henri V avait
tenu une conduite double, qui donnait de l'espoir aux deux partis. D'un
côté, il resta étroitement lié avec Oldcastle[386] avec les lollards. De
l'autre, il se déclara l'ami de l'Église établie, et c'est sans doute
comme tel qu'il finit par présider le conseil. À peine roi, il cessa de
ménager les lollards; il rompit avec ses amis. Il devint l'homme de
l'Église, le prince selon le coeur de Dieu; il prit la gravité
ecclésiastique, «au point, dit le moine historien, qu'il eût servi
d'exemple aux prêtres même[387]».
[Note 386: Tellement que l'archevêque de Cantorbéry hésitait à
l'attaquer, le croyant encore ami du roi. (Walsingham.)]
[Note 387: «Repente mutatus est in virum alterum... cujus mores et
gestus omni conditioni, tam religiosorum quam laïcorum, in exempla
fuere.» (Walsingham.)]
D'abord, il accorda des lois terribles aux seigneurs laïques et
ecclésiastiques, ordonnant aux justices de paix de poursuivre les
serviteurs et gens de travail, qui fuyaient de comté en comté[388]. Une
inquisition régulière fut organisée contre l'hérésie. Le chancelier, le
trésorier, les juges, etc., devaient, en entrant en charge, jurer de
faire toute diligence pour rechercher et détruire les hérétiques. En
même temps le primat d'Angleterre enjoignait aux évêques et archidiacres
de s'enquérir _au moins deux fois par an_ des personnes suspectes
d'hérésie, d'exiger dans chaque commune que trois hommes respectables
déclarassent sous serment s'ils connaissaient des hérétiques, des gens
qui _différassent des autres_ dans leurs vie et habitudes, des gens qui
_tolérassent_ ou reçussent les suspects, des gens qui possédassent des
livres dangereux _en langue anglaise_, etc.
[Note 388: _Statutes of the Realm._]
Le roi, s'associant aux sévérités de l'Église, abandonna lui-même son
vieil ami Oldcastle à l'archevêque de Cantorbéry[389]. Des processions
eurent lieu par ordre du roi, pour chanter les litanies avant les
exécutions.
[Note 389: L'examen d'Oldcastle par l'archevêque est très curieux dans
l'histoire du moine Walsingham; il est impossible de tuer avec plus de
sensibilité; le juge s'attendrit, il pleure; on le plaindrait volontiers
plus que la victime. _App._ 161.]
L'Église frappait, et elle tremblait. Les lollards avaient affiché
qu'ils étaient cent mille en armes. Ils devaient se réunir au champ de
Saint-Gilles, le lendemain de l'Épiphanie. Le roi y alla de nuit et les
attendit avec des troupes: mais ils n'acceptèrent pas la bataille.
Ce champion de l'Église n'avait pas seulement contre lui les ennemis de
l'Église; il avait les siens encore, comme Lancastre, comme usurpateur.
Les uns s'obstinaient à croire que Richard II n'était pas mort. Les
autres disaient que l'héritier légitime était le comte de March; et ils
disaient vrai. Scrop lui-même, le principal conseiller d'Henri, le
confident, l'_homme du coeur_, conspira avec deux autres en faveur du
comte de March.
À cette fermentation intérieure, il n'y avait qu'un remède, la guerre.
Le 16 avril 1415, Henri avait annoncé au Parlement qu'il ferait une
descente en France. Le 29, il ordonna à tous les seigneurs de se tenir
prêts. Le 28 mai, prétendant une invasion imminente des Français, il
écrivit à l'archevêque de Cantorbéry et aux autres prélats, d'_organiser
les gens d'Église pour la défense du royaume_[390]. Trois semaines
après, il ordonna aux chevaliers et écuyers de passer en revue les
hommes capables de porter les armes, de les diviser par compagnies.
L'affaire de Scrop le retardait, mais il complétait ses
préparatifs[391]. Il animait le peuple contre les Français, en faisant
courir le bruit que c'étaient eux qui payaient des traîtres, qui avaient
gagné Scrop, pour déchirer, ruiner le pays[392].
[Note 390: _App._ 162.]
[Note 391: _App._ 163.]
[Note 392: Walsingham y croit. Mais Turner voit très bien que ce n'était
qu'un faux bruit.]
Henri envoya en France deux ambassades coup sur coup, disant qu'il était
roi de France, mais qu'il voulait bien attendre la mort du roi, et en
attendant épouser sa fille, avec toutes les provinces cédées par le
traité de Bretigni; c'était une terrible dot; mais il lui fallait encore
la Normandie, c'est-à-dire le moyen de prendre le reste. Une grande
ambassade[393] vint en réponse lui offrir, au lieu de la Normandie, le
Limousin, en portant la dot de la princesse jusqu'à 850.000 écus d'or.
Alors le roi d'Angleterre demanda que cette somme fût payée comptant.
Cette vaine négociation dura trois mois (13 avril-28 juillet), autant
que les préparatifs d'Henri. Tout étant prêt, il fit donner des présents
considérables aux ambassadeurs et les renvoya, leur disant qu'il allait
les suivre.
[Note 393: Jamais le roi de France n'avait envoyé à celui d'Angleterre
une ambassade aussi solennelle; il y avait douze ambassadeurs, et leur
suite se composait de cinq cent quatre-vingt-douze personnes. (Rymer.)]
Tout le monde en Angleterre avait besoin de la guerre. Le roi en avait
besoin. La branche aînée avait eu ses batailles de Créci et de Poitiers.
La cadette ne pouvait se légitimer que par une bataille.
L'Église en avait besoin, d'abord pour détacher des lollards, une foule
de gens misérables qui n'étaient lollards que faute d'être soldats.
Ensuite, tandis qu'on pillerait la France, on ne songerait pas à piller
l'Église; la terrible question de sécularisation serait ajournée.
Quoi de plus digne aussi de la respectable Église d'Angleterre et qui
pût lui faire plus d'honneur, que de réformer cette France schismatique,
de la châtier fraternellement, de lui faire sentir la verge de Dieu? Ce
jeune roi si dévoué, si pieux, ce David de l'Église établie, était
visiblement l'instrument prédestiné d'une si belle justice.
Tout était difficile avant cette résolution; tout devint facile. Henri,
sûr de sa force, essaya de calmer les haines en faisant réparation au
passé. Il enterra honorablement Richard II. Les partis se turent. Le
Parlement unanime vota pour l'expédition une somme inouïe. Le roi réunit
six mille hommes d'armes, vingt-quatre mille archers, la plus forte
armée que les Anglais eussent eue depuis plus de cinquante ans[394].
[Note 394: Outre les canonniers, ouvriers, etc. Quinze cents bâtiments
de transport. _App._ 164.]
Cette armée, au lieu de s'amuser autour de Calais, aborda directement à
Harfleur, à l'entrée de la Seine. Le point était bien choisi. Harfleur,
devenu ville anglaise, eût été bien autre chose que Calais. Il eût tenu
la Seine ouverte; les Anglais pouvaient dès lors entrer, sortir,
pénétrer jusqu'à Rouen et prendre la Normandie, jusqu'à Paris, prendre
la France peut-être.
L'expédition avait été bien conçue, très bien préparée. Le roi s'était
assuré de la neutralité de Jean-sans-Peur; il avait loué ou acheté huit
cents embarcations en Zélande et en Hollande, pays soumis à l'influence
du duc de Bourgogne, et qui d'ailleurs ont toujours prêté volontiers des
vaisseaux à qui payait bien[395]. Il emporta beaucoup de vivres, dans la
supposition que le pays n'en fournirait pas.
[Note 395: Sous Charles VI, sous Louis XIII, etc.]
D'autre part, l'Église d'Angleterre, de concert avec les communes,
n'oublia rien pour sanctifier l'entreprise; jeûnes, prières,
processions, pèlerinages[396]. Au moment même de l'embarquement on brûla
encore un hérétique. Le roi prit part à tout dévotement. Il emmena bon
nombre de prêtres, particulièrement l'évêque de Norwich, qui lui fut
donné pour principal conseiller.
[Note 396: Les scrupules d'Henri allèrent jusqu'à refuser le service
d'un gentleman qui lui amenait vingt hommes, mais qui avait été moine,
et n'était rentré dans la vie séculière qu'au moyen _d'une dispense du
pape_. Ces dispenses étaient le sujet d'une guerre continuelle entre
Rome et l'Église d'Angleterre.]
Le passage ne fut pas disputé, la France n'avait pas un vaisseau[397];
la descente ne le fut pas non plus, les populations de la côte n'étaient
pas en état de combattre cette grande armée. Mais elles se montrèrent
très hostiles; le duc de Normandie, c'est le premier titre que prit
Henri V, fut mal reçu dans son duché; les villes, les châteaux se
gardèrent; les Anglais n'osaient s'écarter, ils n'étaient maîtres que de
la plage malsaine que couvrait leur camp.
[Note 397: Le roi n'en avait pas; mais plusieurs villes, telles que La
Rochelle, Dieppe, etc., en avaient un assez grand nombre.]
N'oublions pas que notre malheureux pays n'avait plus de gouvernement.
Les deux partis ayant reflué au nord, au midi, le centre était vide;
Paris était las, comme après les grands efforts, le roi fol, le dauphin
malade, le duc de Berri presque octogénaire. Cependant ils envoyèrent le
maréchal de Boucicaut à Rouen, puis ils y amenèrent le roi, pour réunir
la noblesse de l'Île-de-France, de la Normandie et de la Picardie. Les
gentilshommes de cette dernière province reçurent ordre contraire du duc
de Bourgogne[398]; les uns obéirent au roi, les autres au duc;
quelques-uns se joignirent même aux Anglais.
[Note 398: Le serviteur des ducs de Bourgogne, qui depuis fut leur
héraut d'armes, sous le nom de Toison d'Or, avoue ceci expressément: «Y
allèrent à puissance de gens, _jà soit_ (quoique) _le duc de Bourgogne
mandât_ par ses lettres patentes, _que ils ne bougeassent_, et que ne
servissent ni partissent de leurs hostels, jusques à tant qu'il leur
fist sçavoir». (Lefebvre de Saint-Remy.)]
Harfleur fut vaillamment défendu, opiniâtrement attaqué. Une brave
noblesse s'y était jetée. Le siège traîna; les Anglais souffrirent
infiniment sur cette côte humide. Leurs vivres s'étaient gâtés. On était
en septembre, au temps des fruits; ils se jetèrent dessus avidement. La
dyssenterie se mit dans l'armée et emporta les hommes par milliers, non
seulement les soldats, mais les nobles, écuyers, chevaliers, les plus
grands seigneurs, l'évêque même de Norwich. Le jour de la mort de ce
prélat, l'armée anglaise, par respect, interrompit les travaux du siège.
Harfleur n'était pas secouru. Un convoi de poudre envoyé de Rouen fut
pris en chemin. Une autre tentative ne fut pas plus heureuse; des
seigneurs avaient réuni jusqu'à six mille hommes pour surprendre le camp
anglais; leur impétuosité fit tout manquer, ils se découvrirent avant le
moment favorable.
Cependant ceux qui défendaient Harfleur n'en pouvaient plus de fatigue.
Les Anglais ayant ouvert une large brèche, les assiégés avaient élevé
des palissades derrière. On leur brûla cet immense ouvrage, qui fut
trois jours à se consumer. L'Anglais employait un moyen infaillible de
les mettre à bout: c'était de tirer jour et nuit; ils ne dormaient plus.
Ne voyant venir aucun secours, ils finirent par demander deux jours pour
savoir si l'on viendrait à leur aide. «Ce n'est pas assez de deux jours,
dit l'Anglais; vous en aurez quatre.» Il prit des otages, pour être sûr
qu'ils tiendraient leur parole. Il fit bien, car le secours n'étant pas
venu au jour dit, la garnison eût voulu se battre encore. Quelques-uns
même, plutôt que de se rendre, se réfugièrent dans les tours de la côte,
et là ils tinrent dix jours de plus.
Le siège avait duré un mois. Mais ce mois avait été plus meurtrier que
toute l'année qu'Édouard III resta campé devant Calais. Les gens
d'Harfleur avaient, comme ceux de Calais, tout à craindre des
vainqueurs. Un prêtre anglais qui suivait l'expédition nous apprend,
avec une satisfaction visible, par quels délais on prolongea
l'inquiétude et l'humiliation de ces braves gens: «On les amena dans une
tente, et ils se mirent à genoux, mais ils ne virent pas le roi; puis
dans une tente où ils s'agenouillèrent longtemps, mais ils ne virent
pas le roi. En troisième lieu, on les introduisit dans une tente
intérieure, et le roi ne se montra pas encore. Enfin, on les conduisit
au lieu où le roi siégeait. Là ils furent longtemps à genoux, et notre
roi ne leur accorda pas un regard, sinon lorsqu'ils eurent été très
longtemps agenouillés. Alors le roi les regarda, et fit signe au comte
de Dorset de recevoir les clefs de la ville. Les Français furent relevés
et rassurés[399].»
[Note 399: _App._ 165.]
Le roi d'Angleterre, avec ses capitaines, son clergé, son armée, fit son
entrée dans la ville. À la porte, il descendit de cheval et se fit ôter
sa chaussure; il alla, pieds nus, à l'église paroissiale «regrâcier son
Créateur de sa bonne fortune». La ville n'en fut pas mieux traitée; une
bonne partie des bourgeois furent mis à rançon tout comme les gens de
guerre; tous les habitants furent chassés de la ville, les femmes même
et les enfants; on leur laissa cinq sols et leurs jupes[400].
[Note 400: _App._ 166.]
Les vainqueurs, au bout de cette guerre de cinq semaines, étaient déjà
bien découragés. Des trente mille hommes qui étaient partis, il en
restait vingt mille; et il en fallut renvoyer encore cinq mille, qui
étaient blessés, malades ou trop fatigués. Mais, quoique la prise
d'Harfleur fût un grand et important résultat, le roi, qui l'avait
achetée par la perte de tant de soldats, de tant de personnages
éminents, ne pouvait se présenter devant le pays en deuil, s'il ne
relevait les esprits par quelque chose de chevaleresque et de hardi.
D'abord il défia le dauphin à combattre corps à corps. Puis, pour
constater que la France n'osait combattre, il déclara que d'Harfleur il
irait, à travers champs, jusqu'à la ville de Calais[401].
[Note 401: _App._ 167.]
La chose était hardie, elle n'était pas téméraire. On connaissait les
divisions de la noblesse française, les défiances qui l'empêchaient de
se réunir en armes. Si elle n'était pas venue à temps, pendant tout un
grand mois, pour défendre le poste qui couvrait la Seine et tout le
royaume, il y avait à parier qu'elle laisserait bien aux Anglais les
huit jours qu'il leur fallait pour arriver à Calais selon le calcul
d'Henri.
Il lui restait deux mille hommes d'armes, treize mille archers, une
armée leste, robuste; c'étaient ceux qui avaient résisté. Il leur fit
prendre des vivres pour huit jours. D'ailleurs, une fois sorti de
Normandie, il y avait à parier que les capitaines du duc de Bourgogne en
Picardie, en Artois, aideraient à nourrir cette armée, ce qui arriva.
C'était le mois d'octobre, les vendanges se faisaient; le vin ne
manquerait pas; avec du vin, le soldat anglais pouvait aller au bout du
monde.
L'essentiel était de ne pas soulever les populations sur sa route, de ne
pas armer les paysans par des désordres. Le roi fit exécuter à la lettre
les belles ordonnances de Richard II sur la discipline[402]: Défense du
viol et du pillage d'église, sous peine de la potence; défense de crier
_havoc_ (pille!), sous peine d'avoir la tête coupée; même peine contre
celui qui vole un marchand ou vivandier; obéir au capitaine, loger au
logis marqué, sous peine d'être emprisonné et de perdre son cheval, etc.
[Note 402: Règlement de 1386. Voy. Sir Nicolas.]
L'armée anglaise partit d'Harfleur le 8 octobre. Elle traversa le pays
de Caux. Tout était hostile. Arques tira sur les Anglais; mais quand ils
eurent fait la menace de brûler tout le voisinage, la ville fournit la
seule chose qu'on lui demandait, du pain et du vin. Eu fit une furieuse
sortie; même menace, même concession; du pain, du vin, rien de plus.
Sortis enfin de la Normandie, les Anglais arrivèrent le 13 à Abbeville,
comptant passer la Somme à la Blanche-Tache, au lieu même où Édouard III
avait forcé le passage avant la bataille de Créci. Henri V apprit que le
gué était gardé. Des bruits terribles circulaient sur la prodigieuse
armée que les Français rassemblaient; le défi chevaleresque du roi
d'Angleterre avait provoqué la _furie_ française[403]; le duc de
Lorraine, à lui seul, amenait, disait-on, cinquante mille hommes[404].
Le fait est que, quelque diligence que mît la noblesse, celle surtout du
parti d'Orléans, à se rassembler, elle était loin de l'être encore. On
crut utile de tromper Henri V, de lui persuader que le passage était
impossible. Les Français ne craignaient rien tant que de le voir
échapper impunément. Un Gascon, qui appartenait au connétable d'Albret,
fut pris, peut-être se fit prendre; mené au roi d'Angleterre, il affirma
que le passage était gardé et infranchissable. «S'il n'en est ainsi,
dit-il, coupez-moi la tête.» On croit lire la scène où le Gascon Montluc
entraîna le roi et le conseil, et le décida à permettre la bataille de
Cérisoles.
[Note 403: La noblesse était animée par la honte d'avoir laissé prendre
Harfleur. Le Religieux exprime ici avec une extrême amertume le
sentiment national: «La noblesse, dit-il, en fut moquée, sifflée,
chansonnée tout le jour chez les nations étrangères. Avoir sans
résistance laissé le royaume perdre son meilleur et son plus utile port,
avoir laissé prendre honteusement ceux qui s'étaient si bien défendus!»]
[Note 404: _App._ 168.]
Retourner à travers les populations hostiles de la Normandie, c'était
une honte, un danger; forcer le passage du gué était difficile, mais
peut-être encore possible. Lefebvre de Saint-Remy dit lui-même que les
Français étaient loin d'être prêts. Le troisième parti, c'était de
s'engager dans les terres, en remontant la Somme jusqu'à ce qu'on
trouvât un passage. Ce parti eût été le plus hasardeux des trois, si les
Anglais n'eussent eu intelligence dans le pays. Mais il ne faut pas
perdre de vue que, depuis 1406, la Picardie était sous l'influence du
duc de Bourgogne; qu'il y avait nombre de vassaux, que les capitaines
des villes devaient craindre de lui déplaire, et qu'il venait de leur
défendre d'armer contre les Anglais. Ceux-ci, venus sur les vaisseaux de
Hollande et de Zélande, avaient dans leurs rangs des gens du Hainaut;
des Picards s'y joignirent, et peut-être les guidèrent[405].
[Note 405: _App._ 169.]