Ce dialogue, qui se prolongea entre Avignon et Rome pendant tout le

temps du schisme, n'en apprit que trop sur toutes les deux. La fiscalité

surtout des deux sièges, qui vendaient les bénéfices longtemps avant

qu'ils ne vaquassent, cette vénalité famélique est caractérisée par des

mots terribles: «N'a-t-on pas vu, disent les uns, les courtiers du pape

de Rome courir toute l'Italie, pour s'informer s'il n'y avait pas

quelque bénéficier malade, puis bien vite dire à Rome qu'il était

mort[345]? N'a-t-on pas vu ce pape, ce marchand de mauvaise foi, vendre

à plusieurs le même bénéfice, et la marchandise déjà livrée, la

proclamer encore et la revendre au second, au troisième, au quatrième

acheteur?»--«Et vous, répondaient les autres, vous qui réclamez pour le

pape la succession des prêtres, ne venez-vous pas au chevet de

l'agonisant rafler toute sa dépouille? Un prêtre déjà inhumé a été tiré

du sépulcre, et le cadavre déterré pour le mettre à nu[346].»

[Note 345: «Et si aliquos invenerunt ægrotantes, tunc currebant ad

curiam Romanam, et mortem talium intimabant». (Theodor. à Niem, _de

Schism_.)]

[Note 346: «Ut inhumatus evulso monumento atque corrupto corpore suis

spoliis effossus privaretur». (_Appellatio Univers. Paris. a D.

Benedicto._)]

Ces furieuses invectives furent ramassées, comme en une masse, dans le

pamphlet de Clémengis, et cette masse lancée, de façon à écraser

l'Église. Le pamphlet n'était pas seulement dirigé contre la tête, tous

les membres étaient frappés. Pape, cardinaux, évêques, chanoines,

moines, tous avaient leur part, jusqu'au dernier Mendiant. Certainement

Clémengis fit bien plus qu'il ne voulait. Si l'Église était vraiment

telle, il n'y avait pas à la réformer; il fallait prendre ce corps

pourri et le jeter tout entier au feu.

D'abord l'effroyable cumul, jusqu'à réunir en une main quatre cents,

cinq cents bénéfices; l'insouciance des pasteurs qui souvent n'ont

jamais vu leur église; l'ignorance insolente des gros bonnets, qui

rougissent de prêcher; l'arbitraire tyrannique de leur juridiction, au

point que tout le monde fait maintenant le jugement de l'Église; la

confession vénale, l'absolution mercenaire: «Que si, dit-il, on leur

rappelle le précepte de l'Évangile: _Donnez gratuitement, ainsi que vous

avez reçu_, ils répondent sans sourciller: «Nous n'avons pas reçu

gratis; nous avons acheté, nous pouvons revendre[347].»

[Note 347: Clémengis.]

Dans l'ardeur de l'invective, ce violent prêtre aborde hardiment mille

choses que les laïques auraient craint d'expliquer: l'étrange vie des

chanoines, leurs quasi-mariages, leurs orgies parmi les cartes et les

pots, la prostitution des religieuses, la corruption hypocrite des

Mendiants qui se vantent de faire la besogne de tous les autres, de

porter seuls le poids de l'Église, tandis qu'ils vont de maison en

maison boire avec les femmes: «Les femmes sont celles des autres, mais

les enfants sont bien d'eux[348].»

[Note 348: «Cum non suis uxoribus, licet sæpe cum suis parvulis.»

(Clémengis.)]

En repassant froidement ces virulentes accusations on remarque qu'il y a

dans le factum ecclésiastique de l'Université, comme dans le factum

politique de 1413, plus d'un grief mal fondé. Il était injuste de

reprocher d'une manière absolue au roi, au pape, aux grands dignitaires

de l'Église, l'augmentation des dépenses. Cette augmentation ne tenait

pas seulement à la prodigalité, au gaspillage, au mauvais mode de

perception, mais bien aussi à l'_avilissement progressif du prix de

l'argent_, ce grand phénomène économique que le moyen âge n'a pas

compris; de plus, à la _multiplicité_ croissante _des besoins_ de la

civilisation, au développement de l'administration, au progrès des

arts[349]. La dépense avait augmenté, et quoique la production eût

augmenté aussi, celle-ci ne croissait pas dans une proportion assez

rapide pour suffire à l'autre. La richesse croissait lentement, et elle

était mal répartie. L'équilibre de la production et de la consommation

avait peine à s'établir.

[Note 349: _App._ 150.]

Un autre grief de Clémengis, et le plus grand sans doute aux yeux des

universitaires, c'est que les bénéfices étaient donnés le plus souvent à

des gens fort peu théologiens, aux créatures des princes, du pape, aux

légistes surtout. Les princes, les papes, n'avaient pas tout le tort. Ce

n'était pas leur faute si les laïques partageaient alors avec l'Église

ce qui avait fait le titre et le droit de celle-ci au moyen âge,

l'_esprit_, le pouvoir spirituel. Le clergé seul était riche, les

récompenses ne pouvaient guère se prendre que sur les biens du clergé.

Clémengis lui-même fournit une bonne réponse à ses accusations. Quand on

parcourt le volumineux recueil de ses lettres, on est étonné de trouver

dans la correspondance d'un homme si important, de l'homme d'affaires de

l'Université, si peu de choses positives. Ce n'est que vide, que

généralités vagues. Nulle condamnation plus décisive de l'éducation

scolastique.

Les contemporains n'avaient garde de s'avouer cette pauvreté

intellectuelle, ce dessèchement de l'esprit[350]. Ils se félicitaient de

l'état florissant de la philosophie et de la littérature. N'avaient-ils

pas de grands hommes, tout comme les âges antérieurs? Clémengis était un

grand homme, d'Ailly était un grand homme[351], et bien d'autres encore,

qui dorment dans les bibliothèques, et méritent d'y dormir.

[Note 350: Voy. _Renaissance_, Introduction, sur la défaillance du

caractère et des forces vives de l'âme dans la religion, la littérature

et la politique aux quatorzième et quinzième siècles. La prose

française, si rapide de Joinville à Froissart, si lente de Froissart à

Comines! Les États de 1357 avaient nettement vu l'avenir; mais les

cabochiens de 1413 croient pouvoir améliorer l'administration sans

changer le cadre politique qui l'enserre et l'étouffe! La scolastique a

fini. C'est cet aplatissement moral qui a livré la France désarmée à

l'invasion anglaise. (1860.)]

[Note 351: _App._ 151.]

L'esprit humain se mourait d'ennui. C'était là son mal. Cet ennui était

une cause indirecte, il est vrai, mais réelle, de la corruption de

l'Église. Les prêtres excédés de scolastique, de formes vides, de mots

où il n'y avait rien pour l'âme, ils la donnaient au corps, cette âme

dont ils ne savaient que faire. L'Église périssait par deux causes en

apparence contraires, et dont pourtant l'une expliquait l'autre:

subtilité, stérilité dans les idées, matérialité grossière dans les

moeurs.

Tout le monde parlait de réforme. Il fallait, disait-on, réformer le

pape, réformer l'Église; il fallait que l'Église, siégeant en concile,

ressaisît ses justes droits. Mais transporter la réforme du pape au

concile, ce n'était guère avancer. De tels maux sont au fond des âmes:

_In culpa est animus_. Un changement de forme dans le gouvernement

ecclésiastique, une réforme négative ne pouvait changer les choses; il

eût fallu l'introduction d'un élément positif, un nouveau principe

vital, une étincelle, une idée.

Le concile de Pise crut tout faire en condamnant par contumace les deux

papes qui refusaient de céder, en les déclarant déchus, en faisant pape

un frère mineur, un ancien professeur de l'Université de Paris. Ce

professeur, qui était Mineur avant tout, se brouilla bien vite avec

l'Université. Au lieu de deux papes, on en eut trois; ce fut tout.

Ceux qui aiment les satires, liront avec amusement le piquant

réquisitoire du concile contre les deux papes réfractaires[352]. Cette

grande assemblée du monde chrétien comptait vingt-deux cardinaux, quatre

patriarches, environ deux cents évêques, trois cents abbés, les quatre

généraux des ordres mendiants, les députés de deux cents chapitres, de

treize universités[353], trois cents docteurs, et les ambassadeurs des

rois; elle siégeait dans la vénérable église byzantine de Pise, à deux

pas du Campo-Santo. Elle n'en écouta pas moins avec complaisance le

facétieux récit des ruses et des subterfuges par lesquels les deux papes

éludaient depuis tant d'années la cession qu'on leur demandait. Ces

ennemis acharnés s'entendaient au fond à merveille. Tous deux, à leur

exaltation, avaient juré de céder. Mais ils ne pouvaient, disaient-ils,

céder qu'ensemble, qu'au même moment: il fallait une entrevue. Poussés

l'un vers l'autre par leurs cardinaux, ils trouvaient chaque jour de

nouvelles difficultés. Les routes de terre n'étaient pas sûres; il leur

fallait des sauf-conduits des princes. Les sauf-conduits arrivaient-ils:

ils ne s'y fiaient pas. Il leur fallait une escorte, des soldats à eux.

D'ailleurs, ils n'avaient pas d'argent pour se mettre en route; ils en

empruntaient à leurs cardinaux. Puis, ils voulaient aller par mer: il

leur fallait des vaisseaux. Les vaisseaux prêts, c'était autre chose. On

parvint un moment à les approcher un peu l'un de l'autre. Mais il n'y

eut pas moyen de leur faire faire le dernier pas. L'un voulait que

l'entrevue eût lieu dans un port, au rivage même; l'autre avait horreur

de la mer. C'étaient comme deux animaux d'élément différent, qui ne

peuvent se rencontrer[354].

[Note 352: _App._ 152.]

[Note 353: Les Universités de Bologne, d'Angers, d'Orléans, de Toulouse

même, avaient fini par se réunir contre les papes à celle de Paris.]

[Note 354: _App._ 153.]

Benoît XIII, l'Aragonais, finit par jeter le masque, et dit qu'il

croirait pécher mortellement s'il acceptait la voie de _cession_[355].

Et peut-être était-il sincère. _Céder_, c'était reconnaître comme

supérieure l'autorité qui imposait la cession, c'était subordonner la

papauté au concile, changer le gouvernement de l'Église de monarchie en

république. Était-ce bien au milieu d'un ébranlement universel du monde

qu'il pouvait toucher à l'unité qui, si longtemps, avait fait la force

du grand édifice spirituel, la clef de la voûte? Au moment où la

critique touchait à la légende législative de la papauté, lorsque Valla

élevait les premiers doutes sur l'authenticité des décrétales[356],

pouvait-on demander au pape d'aider à son abaissement, de se tuer de ses

propres mains?

[Note 355: Lorsqu'on lui apprit que la France avait déclaré sa

_soustraction d'obédience_, il dit avec beaucoup de dignité:

«Qu'importe? saint Pierre n'avait pas ce royaume dans son obédience.»]

[Note 356: _App._ 154.]

Il faut le dire. Ce n'était pas une question de forme, mais bien de fond

et de vie. Monarchie ou république, l'Église eût été également malade.

Le concile avait-il en lui la vie morale qui manquait au pape? les

réformateurs valaient-ils mieux que le réformé? le chef était gâté, mais

les membres étaient-ils sains? Non, il y avait, dans les uns et dans les

autres, beaucoup de corruption; tout ce qui constituait le pouvoir

spirituel tendait à se matérialiser, à n'être plus _spirituel_. Et cela

venait principalement, nous l'avons dit, de l'absence des idées, du vide

immense qui se trouvait dans les esprits.

C'en était fait de la scolastique. Raimond Lulle l'avait fermée par sa

machine à penser; puis Ockam en refusant la réalité aux universaux, en

replaçant la question au point où l'avait laissée Abailard.

Raimond Lulle pleura aux pieds de son _Arbor_[357], qui finissait la

scolastique. Pétrarque pleura la poésie. Les grands mystiques d'alors

avaient de même le sentiment de la fin. Le quatorzième siècle voit

passer ces derniers génies; chacun d'eux se tait, s'en va, éteignant sa

lumière: il se fait d'épaisses ténèbres.

[Note 357: _App._ 155.]

Il ne faut pas s'étonner si l'esprit humain s'effraye et s'attriste.

L'Église ne le console pas. Cette grande épouse du moyen âge avait

promis de ne pas vieillir, d'être toujours belle et féconde, de

_renouveler_[358] toujours, de sorte qu'elle occupât sans cesse

l'inquiète pensée de l'homme, l'inépuisable activité de son coeur.

Cependant elle avait passé de la jeune vitalité populaire aux

abstractions de l'école, à saint Thomas[359]. Dans sa tendance vers

l'abstrait et le pur, la religion spiritualiste refusait peu à peu tout

autre aliment que la logique. Noble régime, mais sobre, et qui finit par

se composer de négations. Aussi elle allait maigrissant; maigreur au

quatorzième siècle, consomption au quinzième, effrayante figure de

dépérissement et de phtisie, comme vous la voyez, à la face creuse, aux

mains transparentes du _Christ maudissant_ d'Orcagna.

[Note 358: _App._ 156.]

[Note 359: Saint Thomas, comme Albert-le-Grand, fait profession de

partir toujours d'un texte, de commenter, rien de plus. Que sera-ce s'il

est démontré qu'ils n'ont pas eu de texte sérieux, qu'ils ont marché

constamment sur le chemin peu solide, perfide, des traductions les plus

infidèles, et cela sans s'apercevoir que tel prétendu passage

d'Aristote, par exemple, est anti-aristotélique. (Voy. _Renaissance_,

Introduction. 1860.)]

* * * * *

Telles étaient les misères de cet âge, ses contradictions. Réduit au

formalisme vide, il y plaçait ses espérances. Gerson croyait tout guérir

en ramenant l'Église aux formes républicaines, au moment même où il se

déclarait contre la liberté dans l'État. L'expérience du concile de Pise

n'avait rien appris. On allait assembler un autre concile à Constance, y

chercher la quadrature du cercle religieux et politique: lier les mains

au chef que l'on reconnaît infaillible, le proclamer supérieur, en se

réservant de le juger au besoin.

Ce tribunal suprême des questions religieuses, devait aussi décider une

grande question de droit. Le parti d'Orléans, celui de Gerson, voulait y

faire condamner la mémoire de Jean Petit, son apologie du duc de

Bourgogne, et proclamer ce principe qu'aucun intérêt, aucune nécessité

politique n'est au-dessus de l'humanité. C'eût été une grande chose, si,

dans l'obscurcissement des idées, on fût revenu aux sentiments de la

nature.

La France semblait tout entière à ces éternels problèmes; on eût dit

qu'elle oubliait le temps, la réalité, sa réforme, son ennemi. Au moment

où l'Anglais allait fondre sur elle, étrange préoccupation, un grand

politique d'alors pense que si le royaume doit craindre, c'est du côté

de l'Allemagne et du duc de Lorraine[360]. Lorsqu'on vint avertir

Jean-sans-Peur que les Anglais, débarqués depuis près de deux mois,

étaient sur le point de livrer à l'armée royale une grande et décisive

bataille, les messagers le trouvèrent dans ses forêts de

Bourgogne[361]. Sous prétexte de la chasse, il s'était rapproché de

Constance, rêvant toujours à Jean Petit et à son vieux crime, inquiet du

jugement que le concile allait rendre, et, en attendant, vivant sous la

tente au milieu des bois, et prêtant l'oreille aux voix des cerfs qui

bramaient la nuit[362].

[Note 360: _App._ 157.]

[Note 361: Peut-être y avait-il moins d'insouciance que de connivence.

On jugera.]

[Note 362: «Le duc de Bourgogne, qui longtemps n'avoit demouré ni

séjourné en son pays de Bourgogne, et qui vouloit bien avoir ses

plaisirs et soullas, se advisa que pour mieux avoir son déduit de la

chasse des cerfs, et les ouyr bruire par nuit, il se logeroit dedans la

forest d'Argilly, qui est grande et lée.» (Lefebvre de Saint-Remy.)]

LIVRE IX

CHAPITRE PREMIER

L'Angleterre, l'État, l'Église.--Azincourt (1415).

Pour comprendre le terrible événement que nous devons raconter,--la

captivité, non du roi, mais du royaume même, la France prisonnière,--il

y a un fait essentiel qu'il ne faut pas perdre de vue:

En France, les deux autorités, l'Église et l'État, étaient divisées

entre elles, et chacune d'elles en soi;

En Angleterre, l'État et l'Église _établie_ étaient parvenus, sous la

maison de Lancastre, à la plus complète union.

Édouard III avait eu l'Église contre lui, et malgré ses victoires, il

avait échoué. Henri V eut l'Église pour lui, et il réussit, il devint

roi de France[363].

[Note 363: Du moins roi de la France du Nord. Il n'eut pas le titre de

roi, étant mort avant Charles VI, mais il le laissa à son fils.]

Cette cause n'est pas la seule, mais c'est la principale, et la moins

remarquée.

L'Église, étant le plus grand propriétaire de l'Angleterre, y avait

aussi la plus grande influence. Au moment où la propriété et la royauté

se trouvèrent d'accord, celle-ci acquit une force irrésistible; elle ne

vainquit pas seulement, elle conquit.

L'Église avait besoin de la royauté. Ses prodigieuses richesses la

mettaient en péril. Elle avait absorbé la meilleure partie des terres;

sans parler d'une foule de propriétés et de revenus divers, des

fondations pieuses, des dîmes, etc., sur les _cinquante-trois mille_

fiefs de chevaliers qui existaient en Angleterre, elle en possédait

_vingt-huit mille_[364]. Cette grande propriété était sans cesse

attaquée au Parlement, et elle n'y était pas représentée, défendue en

proportion de son importance; les membres du clergé n'y étaient plus

appelés que _ad consentiendum_[365].

[Note 364: _App._ 158.]

[Note 365: Ils finirent par n'y plus aller. (Hallam.)]

La royauté, de son côté, ne pouvait se passer de l'appui du grand

propriétaire du royaume, je veux dire du clergé. Elle avait besoin de

son influence, encore plus que de son argent. C'est ce que ne sentirent

ni Édouard Ier ni Édouard III, qui toujours le vexèrent pour de petites

questions de subsides. C'est ce que sentit admirablement la maison de

Lancastre, qui, à son avènement, déclara qu'elle ne demandait à l'Église

«que ses prières[366]».

[Note 366: Turner. Wilkins.]

L'on comprend combien la _royauté_ et la _propriété_ ecclésiastique

avaient besoin de s'entendre, si l'on se rappelle que l'édifice tout

artificiel de l'Angleterre au moyen âge a porté sur deux fictions: un

roi infaillible et inviolable[367], que l'on jugeait pourtant de deux

règnes en deux règnes; d'autre part, une Église non moins inviolable,

qui, au fond, n'étant qu'un grand établissement aristocratique et

territorial sous prétexte de religion, se voyait toujours à la veille

d'être dépouillée, ruinée.

[Note 367: Les Anglais ont porté dans le droit politique ce génie de

fiction que les Romains n'avaient montré que dans le droit civil. M.

Allen, dans son livre sur la _Prérogative royale_, a résumé les

prodigieux tours de force au moyen desquels se jouait cette bizarre

comédie, chacun faisant semblant de confondre le roi et la royauté,

l'homme faillible et l'idée infaillible. De temps en temps la patience

échappait, la confusion cessait et l'abstraction se faisait d'une

manière sanglante; si le roi ne périssait (comme Édouard II, Richard II,

Henri VI et Charles Ier), il était renversé, ou tout au moins humilié,

réduit à l'impuissance (Henri II, Jean, Henri III, Jacques II).]

La maison cadette de Lancastre unit pour la première fois les deux

intérêts en péril; elle associa le roi et l'Église. Ce fut sa

légitimité, le secret de son prodigieux succès. Il faut indiquer,

rapidement du moins, la longue, oblique et souterraine route par où elle

chemina.

Le cadet hait l'aîné, c'est la règle[368], mais nulle part plus

respectueusement qu'en Angleterre, plus sournoisement[369]. Aujourd'hui

il va chercher fortune, le monde lui est ouvert, l'industrie, la mer,

les Indes; au moyen âge, il restait souvent, rampait devant l'aîné,

conspirait[370].

[Note 368: Bien entendu, là où il y a privilège pour l'aîné.]

[Note 369: Ceci est moins vrai depuis que l'Angleterre a créé une

immense propriété _mobilière_, qui se partage selon l'équité. La

propriété _territoriale_ reste assujettie aux lois du moyen âge.--Au

reste, le droit d'aînesse est dans les moeurs, dans les idées même du

peuple. J'ai cité à ce sujet une anecdote très curieuse (t. Ier, à la

fin du livre Ier).--Dès que le père s'enrichit, sa première pensée est:

_Faire un aîné._ À quoi réplique tout bas la pensée du cadet: _Être

indépendant_, _avoir une_ honnête _suffisance_ (to be independent, to

have a competence). Ces deux mots sont le dialogue tacite de la famille

anglaise. _App._ 159.]

[Note 370: Rapprocher l'histoire des trois Glocester du frère du Prince

Noir, du frère d'Henri V et du frère d'Édouard IV.]

Les fils cadets d'Édouard III, Clarence, Lancastre, York, Glocester,

titrés de noms sonores et vides, avaient vu avec désespoir l'aîné,

l'héritier, régner déjà, du vivant de leur père, comme duc d'Aquitaine.

Il fallait que ces cadets périssent, ou régnassent aussi. Clarence alla

aux aventures en Italie, et il y mourut. Glocester troubla l'Angleterre,

jusqu'à ce que son neveu le fît étrangler. Lancastre se fit appeler roi

de Castille, envahit l'Espagne et échoua; puis la France, et il échoua

encore[371]. Alors il se retourna du côté de l'Angleterre.

[Note 371: En 1373.]

Le moment était favorable pour lui. Le mécontentement était au comble.

Depuis les victoires de Créci et de Poitiers, l'Angleterre s'était

méconnue; ce peuple laborieux, distrait une fois de sa tâche naturelle,

l'accumulation de la richesse et le progrès des garanties, était sorti

de son caractère; il ne rêvait que conquêtes, tributs de l'étranger,

exemption d'impôts. Le riche fonds de mauvaise humeur dont la nature les

a doués, fermentait à merveille. Ils s'en prenaient au roi, aux grands,

à tous ceux qui faisaient la guerre en France; c'étaient des traîtres,

des lâches. Les _cokneys_ de Londres, dans leur arrière-boutique,

trouvaient fort mal qu'on ne leur gagnât pas tous les jours des

batailles de Poitiers. «Ô richesse, richesse, dit une ballade anglaise,

réveille-toi donc, reviens dans ce pays[372]!» Cette tendre invocation à

l'argent était le cri national.

[Note 372: «Awake, wealth, and walk in this region...» (Turner.)--La foi

des Anglais dans la toute-puissance de l'argent est naïvement exprimée

dans les dernières paroles du cardinal Winchester; il disait en mourant:

«Comment est-il donc possible que je meure, étant si riche? Quoi!

l'argent ne peut donc rien à cela?» (_Ibid._)]

La France ne rapportant plus rien, il fallut bien que, dans leur idée

fixe de ne rien payer, ils regardassent où ils prendraient. Tous les

yeux se tournèrent vers l'Église. Mais l'Église aussi avait son principe

immuable, le premier article de son credo: De ne rien donner. À toute

demande, elle répondait froidement: «L'Église est trop pauvre.»

Cette pauvre Église ne donnant rien, on songeait à lui enlever tout.

L'homme du roi, Wicleff[373], y poussait; les lollards aussi, par en

bas, obscurément et dans le peuple. Lancastre en fit d'abord autant;

c'était alors le grand chemin de la popularité.

[Note 373: Lewis. Richard II prit Wicleff pour son chapelain. Voy. dans

Walsingham la grande scène où Wicleff est soutenu par les princes et les

grands contre l'évêque et le peuple de Londres.]

J'ai dit ailleurs comment les choses tournèrent, comment ce grand

mouvement entraînant le peuple, et jusqu'aux serfs, toute propriété se

trouva en péril, non plus seulement la propriété ecclésiastique; comment

le jeune Richard II dispersa les serfs, en leur promettant qu'ils

seraient affranchis. Lorsque ceux-ci furent désarmés, et qu'on les

pendait par centaines, le roi déclara pourtant que si les prélats, les

lords et les communes confirmaient l'affranchissement, il le

sanctionnerait. À quoi ils répondirent unanimement: «Plutôt mourir tous

en un jour[374].» Richard n'insista pas; mais l'audacieuse et

révolutionnaire parole qui lui était échappée, ne fut jamais oubliée des

propriétaires, des maîtres de serfs, barons, évêques, abbés. Dès ce

jour, Richard dut périr. Dés lors aussi, Lancastre dut être le candidat

de l'aristocratie et de l'Église.

[Note 374: Turner.]

Il semble qu'il ait préparé patiemment son succès. Des bruits furent

semés, qui le désignaient. Une fois, c'était un prisonnier français qui

aurait dit: «Ah! si vous aviez pour roi le duc de Lancastre, les

Français n'oseraient plus infester vos côtes.» On faisait circuler

d'abbaye en abbaye, et partout, au moyen des frères, une chronique qui

attribuait au duc je ne sais quel droit de succession à la couronne, du

chef d'un fils d'Édouard Ier. Un carme accusa hardiment le duc de

Lancastre de conspirer la mort de Richard; Lancastre nia, obtint que son

accusateur serait provisoirement remis à la garde de lord Holland, et,

la veille du jour où l'imputation devait être examinée, le carme fut

trouvé mort.

Richard travailla lui-même pour Lancastre. Il s'entoura de petites gens,

il fatigua les propriétaires d'emprunts, de vexations; enfin, il commit

le grand crime qui a perdu tant de rois d'Angleterre[375]: il se maria

en France. Il n'y avait qu'un point difficile pour Lancastre et son fils

Derby, c'était de se décider entre les deux partis, entre l'Église

établie et les novateurs. Richard rendit à Derby le service de l'exiler;

c'était le dispenser de choisir. De loin, il devint la pensée de tous;

chacun le désira, le croyant pour soi.

[Note 375: Henri II, Jean, Édouard II, Richard II, Henri VI, Charles

Ier.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 14 / 28 段