[Note 324: «... Eussions requis les Prélats, Chevaliers, Écuyers,

Bourgeois de nos citez et bonnes villes, et mesmement nostre très chière

et très amée fille, l'Université de Paris.... que nous baillâssent leur

bon avis...» (_Ibid._, p. 71.)]

Les parlementaires, auxquels l'ordonnance accorde tant de pouvoir, ne

semblent pourtant pas avoir dominé dans la rédaction. On leur reproche

l'ignorance de quelques-uns d'entre eux, leur facilité à recevoir des

présents; on leur défend d'être plusieurs membres du Parlement d'une

même famille.

Les avocats, notaires, greffiers, sont tancés pour l'esprit fiscal, pour

la paperasserie ruineuse qui déjà dévorait les plaideurs.

Les gens des comptes sont traités avec défiance. Ils ne doivent rien

décider isolément, mais par délibération commune «et en plein bureau».

Les prévôts et sénéchaux doivent être nés dans une autre province que

dans celle où ils jugent. Ils ne peuvent y rien acquérir, ni s'y marier,

ni y marier leurs filles. Quand ils vont quitter la province, ils

doivent y rester quarante jours pour répondre de ce qu'ils ont fait.

Les gens d'Église n'inspirent pas plus de confiance au rédacteur de

l'ordonnance. Il ne veut pas que des prêtres puissent être avocats. Il

accuse les présidents clercs du Parlement de négligence et de

connivence. Je ne reconnais pas ici la main ecclésiastique.

Cette ordonnance n'émane pas non plus exclusivement de l'esprit

bourgeois et communal. Elle protège les habitants des campagnes. Elle

leur accorde le droit de chasse dans les garennes que les seigneurs ont

faites sans droit. Elle leur permet de prendre les armes pour seconder

les sénéchaux et courir sus aux pillards[325].

[Note 325: _Ord._, p. 137.]

De tout ceci, nous pouvons conclure qu'une réforme aussi impartiale de

tous les ordres de l'État ne s'est faite sous l'influence exclusive

d'aucun d'eux, mais que tous y ont pris part.

Les violents ont exigé et quelquefois dicté; les modérés ont écrit; ils

ont transformé les violences passagères en réformes sages et durables.

Les docteurs, Pavilly, Gentien, Courtecuisse; les légistes, Henri de

Marle, Arnaud de Corbie, Juvénal des Ursins, tous vraisemblablement

auront été consultés. Toutes les ordonnances antérieures sont venues se

fondre ici. C'est la sagesse de la France d'alors, son grand monument,

qu'on a pu condamner un moment avec la révolution qui l'avait élevé,

mais qui n'en est pas moins resté comme un fonds où la législation

venait puiser, comme un point de départ pour les améliorations

nouvelles.

Quelque sévères que nous puissions être, nous autres modernes, pour ces

essais gothiques, convenons pourtant qu'on y voit poindre les vrais

principes de l'organisme administratif, principes qui ne sont autres que

ceux de tout organisme, centralisation de l'ensemble, subordination

mutuelle des parties. La séparation des pouvoirs administratif et

judiciaire, des pouvoirs judiciaire et municipal, quoique impossible

encore, n'en est pas moins indiquée dans quelques articles.

La confusion des pouvoirs judiciaire et militaire, ce fléau des sociétés

barbares, y subsiste en droit dans les sénéchaux et les baillis. En

fait, ces juges d'épée ne sont plus déjà les vrais juges; ils ont la

représentation et les bénéfices de la justice plus qu'ils n'en ont le

pouvoir même. Les vrais juges sont leurs lieutenants, et ceux-ci sont

élus par les avocats et les conseillers, _par les sages_, comme dit

l'ordonnance.

Elle accorde beaucoup à ces _sages_, aux gens de loi, beaucoup trop, ce

semble. Les Compagnies se recrutant elle-mêmes se recruteront

probablement en famille; les juges s'associeront, malgré toutes les

précautions de la loi, leurs fils, leurs neveux, leurs gendres. Les

élections couvriront des arrangements d'intérêt ou de parenté. Une

charge sera souvent une dot; étrange _apport_ d'une jeune épousée, le

droit de faire rompre et pendre... Ces gens se respecteront, je le

crois, en proportion même des droits immenses qui sont en leurs mains.

Le pouvoir judiciaire, transmis comme propriété, n'en sera que plus

fixe, plus digne peut-être. Ne sera-t-il pas trop fixe? Ces familles, ne

se mariant guère qu'entre elles, ne vont-elles pas constituer une sorte

de féodalité judiciaire? immense inconvénient... Mais alors c'était un

avantage. Cette féodalité était nécessaire contre la féodalité

militaire, qu'il s'agissait d'annuler. La noblesse avait la force de

cohésion et de parenté; il fallait qu'il y eût aussi parenté dans la

judicature; à ces époques, matérielles encore, il n'y a d'association

solide que par la chair et le sang.

Deux choses manquaient pour que la belle réforme administrative et

judiciaire de 1413 fût viable[326]: d'abord d'être appuyée sur une

réforme législative et politique; celle-ci avait été essayée isolément

en 1357. Mais ce qui manquait surtout, c'étaient des hommes et les

moeurs qui font les hommes: sans les moeurs, que peuvent les lois?...

Ces moeurs ne pouvaient se former qu'à la longue, et d'abord dans

certaines familles, dont l'exemple pût donner à la nation ce qu'elle a

le moins, il faut le dire, ce qu'elle acquiert lentement, le sérieux,

l'esprit de suite, le respect des précédents. Tout cela se trouva dans

les familles parlementaires.

[Note 326: La seule garantie qu'on lui donne, c'est la publicité,

l'insuffisante publicité de ce temps. Elle doit être lue et affichée une

fois au siège de chaque sénéchaussée et bailliage, le premier jour des

assises. (_Ord._, p. 113.)]

* * * * *

Cette ordonnance des ordonnances fut déclarée solennellement par le roi

obligatoire, inviolable. Les princes et les prélats qui étaient à ses

côtés, en levèrent la main. L'aumônier du roi, maître Jean Courtecuisse,

célèbre docteur de l'Université, prêcha ensuite à Saint-Paul sur

l'excellence de l'ordonnance. Dans son discours, généralement faible et

traînant, il y a néanmoins une figure pathétique; il y représente

l'Université comme un pauvre affamé qui a faim et soif des lois[327].

[Note 327: _App._ 143.]

Il s'agissait d'appliquer ce grand code. Là devait apparaître la

terrible disproportion entre les lois et les hommes. Les modérés, les

capables se tenant à l'écart, restaient pour commencer l'application de

ces belles lois les gens les moins propres à mettre en mouvement une

telle machine, les scolastiques et les bouchers, ceux-ci trop grossiers,

ceux-là trop subtils, trop étrangers aux réalités.

Quelle qu'ait été leur gaucherie brutale dans un métier si nouveau pour

eux, l'histoire doit dire qu'ils ne se montrèrent pas aussi indignes du

pouvoir qu'on l'eût attendu. Ces gens de la commune de Paris, délaissés

du royaume, essayèrent tout à la fois de le réformer et de le défendre.

Ils envoyèrent leur prévôt contre les Anglais, en même temps que leur

capitaine Jacqueville allait bravement à la rencontre des princes[328].

Dans Paris même, ils commencèrent un grand monument d'utilité publique,

qui complétait la triple unité de cette ville; je parle du pont

Notre-Dame, grand ouvrage, fondé héroïquement dans des circonstances si

difficiles et avec si peu de ressources[329].

[Note 328: Jusqu'à Montereau... «ils ne rencontrèrent pas l'un l'autre».

(Monstrelet)]

[Note 329: _App._ 144.]

Le fait est que ce gouvernement ne fut soutenu de personne. Les Anglais

étaient à Dieppe, si près de Paris; personne ne voulut donner d'argent.

Gerson refusa de payer et laissa plutôt piller sa maison[330]. L'avocat

général Juvénal refusa aussi, aimant mieux être emprisonné.

[Note 330: Cependant le nouveau gouvernement avait essayé de s'assurer

de l'Université en enjoignant au prévôt de Paris et aux autres

justiciers de faire jouir l'Université des avantages que le pape Jean

XXIII lui avait accordés dans la répartition des bénéfices. (_Ord._, p.

155, 6 juillet 1413.)]

En donnant ainsi l'exemple d'annuler par une résistance d'inertie ce

gouvernement irrégulier, les modérés n'en prirent pas moins une

responsabilité bien grave. Ils abandonnaient tout à la fois et la

défense du pays et la belle réforme qu'on avait obtenue avec tant de

peine. Ce n'est pas la seule fois que les honnêtes gens ont ainsi trahi

l'intérêt public, et puni la liberté du crime de son parti. Les

cabochiens ne purent faire contribuer ni l'Église ni le Parlement. Ayant

saisi l'argent de la foire du Landit, qui appartenait aux moines de

Saint-Denis, ils virent s'élever une clameur générale. Leurs amis, les

universitaires, refusèrent de les aider et les obligèrent de rapporter

l'argent qu'ils avaient levé sur quelques suppôts de l'Université.

Se voyant ainsi entravés de toute part et ne trouvant que des obstacles,

les cabochiens entrèrent en fureur. Ils poursuivirent Gerson, qui fut

obligé de se cacher dans les voûtes de Notre-Dame. Le jugement des

prisonniers fut hâté; la commission eut peur, et signa des

condamnations. D'abord on fit mourir des gens qui l'avaient mérité, par

exemple un homme qui avait livré à l'ennemi, à la mort, quatre cents

bourgeois de Paris. Puis, on traîna à la Grève le prévôt Desessarts,

qui avait trahi les deux partis tour à tour. Les bouchers hâtèrent sa

mort, justement parce qu'ils estimaient sa bravoure et sa cruauté[331]

(1er juillet).

[Note 331: «Depuis qu'il fust mis sur la claye jusques à sa mort, il ne

faisoit toujours que rire.» (_Journal du Bourgeois._)]

Les juges allant encore trop lentement, les assassinats abrégèrent.

Jacqueville alla insulter dans sa prison le sire de La Rivière, et

celui-ci l'ayant démenti, ce digne capitaine des bouchers assomma le

prisonnier désarmé. La Rivière n'en fut pas moins porté le lendemain à

la Grève; l'on décapita pêle-mêle les vivants et le mort[332].

[Note 332: Les cabochiens s'inquiétèrent pourtant de l'effet que

produisait cette barbarie. Ils envoyèrent dans les villes une sorte

d'apologie; ils y disaient «que chacune information de ceux qui avoient

esté décolés contenoit soixante feuilles de papier.» (Monstrelet.)]

Si la prison même n'était plus une sauvegarde, l'hôtel du roi risquait

fort de n'en plus être une. Un soir que Jacqueville et ses bouchers

faisaient leur ronde, ils entendirent, vers onze heures, un grand bruit

de fête chez le dauphin. Ce jeune homme dansait, pendant qu'on tuait ses

amis. Les bouchers montèrent, et lui firent demander par Jacqueville

s'il était décent à un fils de France de danser ainsi à une heure

indue[333]. Le sire de La Trémouille répliqua. Jacqueville lui reprocha

d'être l'auteur de ces désordres. La patience manqua au dauphin; il

s'élança sur Jacqueville, et lui porta trois coups de poignard qu'arrêta

sa cotte de mailles. La Trémouille eût été massacré, si le duc de

Bourgogne n'eût prié pour lui (10 juillet).

[Note 333: «Entre onze et douze heures du soir.» (Juvénal.)]

Cette violation de l'hôtel du roi détacha bien des gens de ce parti qui

ne respectait rien. La religion de la royauté était encore entière, et

le fut longtemps[334]. Les bons bourgeois assurèrent le dauphin de leur

douleur et de leur dévouement. Les bouchers avaient lassé tout le monde.

Les artisans même, les derniers du peuple, commençaient à en avoir

assez; plus de commerce, plus d'ouvrage; ils étaient sans cesse appelés

à faire le guet, excédés de gardes, de rondes et de veilles.

[Note 334: _App._ 145.]

Les princes, qui n'ignoraient pas l'état de Paris, approchaient

toujours, en offrant la paix[335]. Tout le monde la désirait, mais on

avait peur. Le dauphin fit part des propositions aux grands corps, au

Parlement, à l'Université. Il fut décidé, malgré les bouchers, qu'il y

aurait conférence avec les princes. L'éloquence de Caboche, qui pérora

dans un brillant costume de chevalier, ne persuada personne; ses menaces

eurent peu d'effet.

[Note 335: Le _Bourgeois de Paris_ est l'écho fidèle des bruits absurdes

qu'on faisait circuler: «Mais bien sçay que ils demandoient toujours...

la destruction de la bonne ville de Paris.»]

Personne dans la bourgeoisie n'agit plus habilement contre les bouchers

que l'avocat général Juvénal. Cet honnête homme poursuivait alors, sans

souci des réformes, sans intelligence de l'avenir[336], un seul but: la

fin des désordres et la sécurité de Paris. Cette pensée ne lui laissait

ni repos ni sommeil. Une nuit, s'étant endormi vers le matin, il lui

sembla qu'une voix lui disait: _Surgite cum sederetis, qui manducatis

panem doloris._ Sa femme, qui était une bonne et dévote dame, lorsqu'il

s'éveilla, lui dit: «Mon ami, j'ai entendu ce matin qu'on vous disait,

ou que vous prononciez en rêvant des paroles que j'ai souvent lues dans

mes Heures», et elle les lui répéta. Le bon Juvénal lui répondit: «Ma

mie, nous avons onze enfants, et par conséquent grand sujet de prier

Dieu de nous accorder la paix; ayons espoir en lui, il nous aidera.»

[Note 336: _App._ 146.]

La ruine des bouchers fut décidée par une chose, petite, et pourtant de

grand effet. Il fut convenu, malgré eux, que les propositions des

princes seraient lues d'abord, non dans l'assemblée générale, mais dans

chaque quartier (21 juillet). La faible minorité qui tyrannisait Paris

pouvait effrayer encore, quand elle était réunie; divisée, elle devenait

impuissante, presque imperceptible. Ce point fut emporté contre les

bouchers par l'énergie d'un quartenier du cimetière Saint-Jean, le

charpentier Guillaume Cirasse, qui osa bien dire en face aux Legoix:

«Nous verrons s'il y a à Paris autant de frappeurs de cognée que

d'assommeurs de boeufs.»

Les bouchers n'obtinrent pas même que la paix accordée aux princes le

fût sous forme d'amnistie. Quoi qu'ils pussent dire, on criait: «La

paix!» Ce parti vint finir à la Grève même. Dans une assemblée qui s'y

tint, une voix cria: «Que ceux qui veulent la paix passent à droite!» Il

ne resta presque personne à gauche. Ils n'eurent d'autre ressource, eux

et le duc de Bourgogne, que de se joindre au cortège du dauphin qui

allait au Louvre délivrer les prisonniers (3 août).

La réaction alla si vite qu'en sortant de la prison du Louvre, le duc de

Bar en fut nommé capitaine; et l'autre fort de Paris, la Bastille, fut

confié à un autre prisonnier, au duc de Bavière. Deux des échevins

furent changés; le charpentier fut échevin à la place de Jean de

Troyes[337].

[Note 337: _App._ 147.]

Peu après, un des De Troyes et deux bouchers, coupables des premiers

meurtres, furent condamnés et mis à mort. Plusieurs s'enfuirent, et la

populace se mit à piller leurs maisons. On faisait courir le bruit qu'on

avait trouvé une liste de quatorze cents personnes, dont les noms

étaient marqués d'un T, d'un B ou d'un R (tué, banni ou rançonné).

Le duc de Bourgogne n'essaya pas de résister au mouvement. Il laissa

arrêter deux de ses chevaliers dans son hôtel même, et partit sans rien

dire aux siens, qu'il laissait en grand danger. Il voulait emmener le

roi. Mais Juvénal et une troupe de bourgeois les rejoignirent à

Vincennes, et il leur laissa reprendre ce précieux otage[338] (23 août).

[Note 338: Juvénal donne encore ici le beau rôle à son père. «Le duc de

Bourgogne dit au roy que s'il luy plaisoit aller esbattre jusques vers

le bois de Vincennes qu'il y faisoit beau, et en fut le roy content.

Mais Juvénal alla aussitôt avec deux cents chevaux vers le bois, et dit

au roy: «Sire, venez-vous-en en vostre bonne ville de Paris, le temps

est bien chaud pour vous tenir sur les champs.» Dont le roy fut très

content, et se mit à retourner.»]

Dans l'arrangement avec les princes, il était convenu qu'ils

n'entreraient pas dans Paris. Mais toute condition fut oubliée, à

commencer par celle-ci. Le dauphin et le duc d'Orléans parurent

ensemble, vêtus des mêmes couleurs, portant une huque italienne en drap

violet avec une croix d'argent. C'était, et ce n'était pas deuil; le

chaperon était rouge et noir; pour devise: «Le droit chemin.» Ce qui

était plus hostile encore pour les Bourguignons, c'était la blanche

écharpe d'Armagnac. Tout le monde la prit; on la mit même aux images des

saints. Lorsque les petits enfants, moins oublieux, moins enfants que ce

peuple, chantaient les chansons bourguignonnes, ils étaient sûrs d'être

battus[339].

[Note 339: «Mesmes les petits enfants qui chantoient une chanson... où

on disoit: «_Duc de Bourgogne, Dieu te remaint en joie!..._». (_Journal

du Bourgeois._)]

L'ordonnance de réforme, si solennellement proclamée, fut non moins

solennellement annulée par le roi dans un lit de justice (5 septembre).

Le sage historien du temps, affligé de cette versatilité, osa demander à

quelques-uns du conseil comment, après avoir vanté ces ordonnances comme

éminemment salutaires, ils consentaient à leur abrogation. Ils

répondirent naïvement: «Nous voulons ce que veulent les princes.» «À qui

donc vous comparerai-je, dit le moine, sinon à ces coqs de clocher qui

tournent à tous les vents[340]?»

[Note 340: «Gallis campanilium ecclesiarum, a cunctis ventis volvendis.»

(Religieux.)]

On renvoya à Jean-sans-Peur sa fille, que devait épouser le fils du duc

d'Anjou. L'Université condamna les discours de Jean Petit. Une

ordonnance déclara le duc de Bourgogne rebelle (10 février); on convoqua

contre lui le ban et l'arrière-ban. Il ne s'agissait de rien moins que

de confisquer ses États.

Il crut pouvoir prévenir ses ennemis. Les cabochiens exilés lui

persuadaient qu'il lui suffirait de paraître devant Paris avec ses

troupes pour y être reçu. Le dauphin, déjà las des remontrances de sa

mère et de celles des princes, appelait en effet le Bourguignon. Il vint

camper entre Montmartre et Chaillot; le comte d'Armagnac, qui avait onze

mille chevaux dans Paris, tint ferme, et rien ne bougea.

Le duc de Bourgogne se retirant, les princes entreprirent de le

poursuivre, d'exécuter la confiscation. Mais les effroyables barbaries

des Armagnacs à Soissons avertirent trop bien Arras de ce qu'elle avait

à craindre. Ils échouèrent devant cette ville, comme le duc de Bourgogne

avait échoué devant Paris[341].

[Note 341: Ce qui força le duc de Bourgogne à traiter, c'est que les

Flamands l'abandonnaient. Les députés de Gand dirent au roi qu'ils se

chargeaient de ranger le duc à son devoir.]

Voilà les deux partis convaincus de nouveau d'impuissance. Ils font

encore un traité. Le duc de Bourgogne est quitte pour un peu de honte,

mais il ne perd rien; il offre au roi, pour la forme, les clefs

d'Arras[342]. Il est défendu de porter désormais la bande d'Armagnac et

la croix de Bourgogne (4 septembre 1414).

[Note 342: Le roi désirait fort traiter. Juvénal donne là-dessus une

jolie scène d'intérieur. _App._ 148.]

La réaction ne fut point arrêtée par cette paix. Les modérés, qui

avaient si imprudemment abandonné la réforme, eurent sujet de s'en

repentir. Les princes traitèrent Paris en ville conquise. Les tailles

devinrent énormes, et l'argent était gaspillé, donné, jeté. Juvénal,

alors chancelier, ayant refusé de signer je ne sais quelle folie de

prince, on lui retira les sceaux. Toute modération déplut. La violence

gagna les meilleures têtes. Au service funèbre qui fut célébré pour le

duc d'Orléans, Gerson prêcha devant les rois et les princes; il attaqua

le duc de Bourgogne, avec qui l'on venait de faire la paix, et déclama

contre le gouvernement populaire (5 janvier 1415).

«Tout le mal est venu, dit Gerson, de ce que le roi et la bonne

bourgeoisie ont été en servitude par l'outrageuse entreprise de gens de

petit état... Dieu l'a permis afin que nous connussions la différence

qui est entre la domination royale et celle d'aucuns populaires; car la

royale a communément et doit avoir douceur; celle du vilain est

domination tyrannique, et qui se détruit elle-même. Aussi Aristote

enseignoit-il à Alexandre: «N'élève pas ceux que la nature fait pour

obéir.»--Le prédicateur croit reconnaître les divers ordres de l'État

dans les métaux divers dont se composait la statue de Nabuchodonosor:

«L'état de bourgeoisie, des marchands et laboureurs est figuré par les

jambes qui sont de fer et partie de terre, pour leur labeur et humilité

à servir et obéir...; en leur état doit être le fer de labeur et la

terre d'humilité[343].»

[Note 343: Jean Gerson.]

Le même homme qui condamnait le gouvernement populaire dans l'État, le

demandait dans l'Église. Donnons-nous ce curieux spectacle. Il peut

sembler humiliant pour l'esprit humain; il ne l'est pas pour Gerson

même. Dans chaque siècle, c'est le plus grand homme qui a mission

d'exprimer les contradictions, apparentes ou réelles, de notre nature;

pendant ce temps-là, les médiocres, les esprits bornés qui ne voient

qu'un côté des choses, s'y établissent fièrement, s'enferment dans un

coin, et là triomphent de dire...

Dès qu'il s'agit de l'Église, Gerson est républicain, partisan du

gouvernement de tous. Il définit le concile: «Une réunion de toute

l'Église catholique, comprenant tout ordre hiérarchique, _sans exclure

aucun fidèle_ qui voudra se faire entendre.» Il ajoute, il est vrai, que

cette assemblée doit être convoquée «par une autorité légitime»; mais

cette autorité n'est pas supérieure à celle du concile, puisque le

concile a droit de la déposer. Gerson ne s'en tint pas à la théorie du

républicanisme ecclésiastique; il fit donner suffrage aux simples

prêtres dans le concile de Constance, et contribua puissamment à déposer

Jean XXII[344].

[Note 344: _App._ 149.]

Reprenons d'un peu plus haut. Avant que les griefs de l'État fussent

signalés par la remontrance de l'Université et la grande ordonnance de

1413, ceux de l'Église l'avaient été par un violent pamphlet

universitaire, qui eut un bien autre retentissement. La remontrance,

l'ordonnance, ces actes mort-nés, furent à peine connus hors de Paris.

Mais le terrible petit livre de Clémengis: _Sur la corruption de

l'Église_, éclata dans toute la chrétienté. Peut-être n'est-ce pas

exagérer que d'en comparer l'effet à celui de la _Captivité de

Babylone_, écrite un siècle après par Luther.

De tout temps, on avait fait des satires contre les gens d'Église. L'une

des premières, et certainement l'une des plus piquantes, se trouve dans

un des Capitulaires de Charlemagne. Ces attaques, généralement, avaient

été indirectes, timides, le plus souvent sous forme allégorique.

L'organe de la satire, c'était le renard, _la bête_ plus sage que

l'homme; c'était le bouffon, _le fol_ plus sage que les sages; ou bien

enfin le diable, c'est-à-dire la _malignité_ clairvoyante. Ces trois

formes où la satire, pour se faire pardonner, s'exprime par les organes

les plus récusables, comprennent toutes les attaques indirectes du moyen

âge. Quant aux attaques directes, elles n'avaient guère été hasardées

jusqu'au treizième siècle que par les hérétiques déclarés, Albigeois,

Vaudois, etc. Au quatorzième siècle, les laïques, Dante, Pétrarque,

Chaucer, lancèrent contre Rome, contre Avignon, des traits pénétrants.

Mais enfin, c'étaient des laïques; l'Église leur contestait le droit de

la juger. Ici, vers 1400, ce sont les universités, ce sont les plus

grands docteurs, c'est l'Église dans ce qu'elle a de plus autorisé, qui

censure, qui frappe l'Église. Ce sont les papes eux-mêmes qui se jettent

au visage les plus tristes accusations.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 13 / 28 段