C'étaient du reste des gens rangés, réguliers et souvent dévots. Ceux de

la grande boucherie étaient fort affectionnés à leur paroisse,

Saint-Jacques-la-Boucherie. Nous voyons, dans les actes de

Saint-Jacques, le boucher Alain y acheter une lucarne pour voir la messe

de chez lui[304], et le boucher Haussecul une clef de l'église pour y

faire à toute heure ses dévotions.

[Note 304: _App._ 135.]

Dans cette classe honnête, mais grossière et violente, les plus violents

étaient les bouchers de la boucherie Sainte-Geneviève, les Legoix

surtout. Ceux-ci, anciens vassaux de l'abbaye, vivaient assez mal avec

elle. Ils s'obstinaient, malgré l'abbé, à vendre de la viande les jours

maigres, et de plus, à fondre leur suif chez eux, au risque de brûler le

quartier. Établis au milieu des écoles et des disputes, ils

participaient à l'exaltation des écoliers. La boucherie Sainte-Geneviève

était justement près de la _Croix des Carmes_, et, par conséquent, à la

porte du couvent des Carmes; les Legoix étaient ainsi voisins, amis sans

doute de ce violent moine Eustache de Pavilly, le harangueur de

l'Université.

La force des maîtres bouchers, c'était une armée de garçons, de valets,

tueurs, assommeurs, écorcheurs, dont ils disposaient. Il y avait, parmi

ces garçons, des hommes remarquables par leur audace brutale, deux

surtout, l'écorcheur Caboche et le fils d'une tripière. C'étaient des

gens terribles dans une émeute; mais leurs maîtres, qui les lançaient,

croyaient toujours pouvoir les rappeler.

Il était curieux de voir comment les maîtres bouchers, ayant un moment

Paris entre les mains, Paris, le roi, la reine et le dauphin, comment

ils useraient de ce grand pouvoir. Ces gens, honnêtes au fond, religieux

et loyaux, regardaient tous les maux du royaume comme la suite du mal du

roi, et ce mal lui-même comme une punition de Dieu. Dieu avait frappé

pour leurs péchés le roi et le duc d'Orléans, son frère. Restait le

jeune dauphin; ils mettaient en lui leur espoir; toute leur crainte

était que le châtiment ne s'étendît à celui-ci, qu'il ne ressemblât à

son père[305]. Ce prince, tout jeune qu'il était, leur donnait sous ce

rapport beaucoup d'inquiétude. Il était dépensier, n'aimait que les

beaux habits; ses habitudes étaient toutes contraires à celles des

bourgeois rangés. Ces gens, qui se couchaient de bonne heure,

entendaient toute la nuit la musique du dauphin; il lui fallait des

orgues, des enfants de choeur, pour ses fêtes mondaines. Tout le monde

en était scandalisé.

[Note 305: _App._ 136.]

Ils avisèrent, dans leur sagesse, qu'ils devaient, pour réformer le

royaume, réformer d'abord l'héritier du royaume, éloigner de lui ceux

qui le perdaient, veiller à sa santé corporelle et spirituelle.

Pendant que Desessarts était encore dans la Bastille s'excusant sur les

ordres du dauphin, nos bouchers se rendaient à Saint-Paul, ayant à leur

tête un vieux chirurgien, Jean de Troyes, homme d'une figure respectable

et qui parlait à merveille. Le dauphin, tout tremblant, se mit à sa

fenêtre, par le conseil du duc de Bourgogne, et le chirurgien parla

ainsi: «Monseigneur, vous voyez vos très humbles sujets, les bourgeois

de Paris, en armes devant vous. Ils veulent seulement vous montrer par

là qu'ils ne craindraient pas d'exposer leur vie pour votre service,

comme ils l'ont déjà su faire; tout leur déplaisir est que votre royale

jeunesse ne brille pas à l'égal de vos ancêtres, et que vous soyez

détourné de suivre leurs traces par les traîtres qui vous obsèdent et

vous gouvernent. Chacun sait qu'ils prennent à tâche de corrompre vos

bonnes moeurs, et de vous jeter dans le dérèglement. Nous n'ignorons pas

que notre bonne reine, votre mère, en est fort mal contente; les princes

de votre sang eux-mêmes craignent que lorsque vous serez en âge de

régner, votre mauvaise éducation ne vous en rende incapable. La juste

aversion que nous avons contre des hommes si dignes de châtiment nous a

fait solliciter assez souvent qu'on les ôtât de votre service. Nous

sommes résolus de tirer aujourd'hui vengeance de leur trahison, et nous

vous demandons de les mettre entre nos mains.»

Les cris de la foule témoignèrent que le vieux chirurgien avait parlé

selon ses sentiments. Le dauphin, avec assez de fermeté, répondit:

«Messieurs les bons bourgeois, je vous supplie de retourner à vos

métiers, et de ne point montrer cette furieuse animosité contre des

serviteurs qui me sont attachés.»

«Si vous connaissez des traîtres, dit le chancelier du dauphin, croyant

les intimider, on les punira, nommez-les.

--Vous, d'abord», lui crièrent-ils. Et ils lui remirent une liste de

cinquante seigneurs ou gentilshommes, en tête de laquelle se trouvait

son nom. Il fut forcé de la lire tout haut, et plus d'une fois.

Le dauphin, tremblant, pleurant, rouge de colère, mais voyant bien

pourtant qu'il n'y avait pas moyen de résister, prit une croix d'or que

portait sa femme, et fit jurer au duc de Bourgogne qu'il n'arriverait

aucun mal à ceux que le peuple allait saisir. Il jura, comme pour

Desessarts, ce qu'il ne pouvait tenir.

Cependant ils enfonçaient les portes, et se mettaient à fouiller l'hôtel

du roi pour y chercher les traîtres. Ils saisirent le duc de Bar, cousin

du roi, puis le chancelier du dauphin, le sire de La Rivière, son

chambellan, son écuyer tranchant, ses valets de chambre et quelques

autres. Ils en arrachèrent un brutalement à la dauphine, fille du duc de

Bourgogne, qui voulait le sauver. Tous les prisonniers, mis à cheval,

furent menés à l'hôtel du duc de Bourgogne, puis à la tour du Louvre.

Tous n'arrivèrent pas jusqu'au Louvre. Ils égorgèrent ou jetèrent à la

Seine ceux qu'ils croyaient coupables des dérèglements du dauphin ou de

ses folles dépenses, un riche tapissier, un pauvre diable de musicien

appelé Courtebotte. Ils rencontrèrent aussi un habile mécanicien ou

ingénieur, qui avait aidé le duc de Berri à défendre Bourges; quelqu'un

s'étant avisé de dire que cet homme se vantait de pouvoir mettre le feu

à la ville, sans qu'on pût l'éteindre, il fut tué à l'instant.

Les bouchers croyaient avoir fait une chose méritoire et comptaient bien

être remerciés; ils vinrent le lendemain à l'hôtel de ville. Là, les

gros bourgeois, échevins et autres, repassaient en frémissant les

événements de la veille, l'hôtel royal forcé, l'enlèvement des

serviteurs du roi, le sang versé. Ils craignaient que le duc d'Orléans

et les princes ne vinssent, en punition, anéantir la ville de Paris. Ils

avaient peur des princes; mais, d'autre part, ils avaient peur des

bouchers; ils n'osaient les désavouer. Ils envoyèrent aux princes

quelques-uns des leurs avec des docteurs de l'Université, pour leur

faire entendre, s'ils pouvaient, que tout s'était fait par bonne

intention et sans qu'on voulût leur déplaire.

Cependant les bouchers, persévérant dans leur projet de réformer les

moeurs du dauphin, ne cessaient de revenir à Saint-Paul, ou d'y envoyer

des docteurs de leur parti. C'était un spectacle terrible et comique que

ce peuple, naïvement moral et religieux dans sa férocité, qui ne

songeait ni à détruire le pouvoir royal, ni à le transporter à une autre

maison, pas même à une autre branche, mais qui voulait seulement amender

la royauté, qui venait lui tâter le pouls, la médeciner gravement.

L'hygiène appliquée à la politique[306] n'avait rien d'absurde, lorsque

l'État, se trouvant encore renfermé dans la personne du roi, languissait

de ses infirmités, était fol de sa folie.

[Note 306: _App._ 137.]

Le carme Eustache de Pavilly s'était particulièrement chargé

d'administrer au jeune prince cette médecine morale, n'y épargnant nul

remède héroïque. Il lui disait en face, par exemple: «Ah! Monseigneur,

que vous êtes changé! tant que vous vous êtes laissé éduquer et conduire

au bon gouvernement de votre respectable mère, vous donniez tout

l'espoir qu'on peut concevoir d'un jeune homme bien né. Tout le monde

bénissait Dieu d'avoir donné au roi un successeur si docile aux bons

enseignements. Mais, une fois échappé aux directions maternelles, vous

n'avez que trop ouvert l'oreille à des gens qui vous ont rendu indévot

envers Dieu, paresseux et lent à expédier les affaires. Ils vous ont

appris, chose odieuse et insupportable aux bons sujets du roi, à faire

de la nuit le jour, à passer le temps en mangeries, en vilaines danses

et autres choses peu convenables à la majesté royale.»

Pavilly l'admonestait ainsi, tantôt en présence de la reine, tantôt

devant les princes. Une fois, il lui fit entendre tout un traité complet

de la conduite des princes[307], examinant dans le plus grand détail

toutes les vertus qui peuvent rendre digne du trône, et rappelant tous

les exemples des vertus et des vices que l'histoire, surtout l'histoire

de France, pouvait présenter. Les derniers exemples étaient ceux du roi

encore vivant et de son frère, celui du dauphin même, qui, s'il ne

s'amendait pas, obligerait de transférer son droit d'aînesse à son jeune

frère, ainsi que la reine l'en avait menacé.

[Note 307: «Ex quibus posset componi tractatus valde magnus.»

(Religieux.)]

Il conclut en demandant qu'on choisît des commissaires pour informer

contre les dissipateurs des deniers publics, d'autres pour faire le

procès des traîtres emprisonnés, enfin, des capitaines contre le comte

d'Armagnac. «Ce peuple, ajoutait-il, est là pour m'avouer de tout cela;

je viens d'exposer ses humbles demandes.»

Le dauphin répondait doucement; mais il n'y pouvait plus tenir. Il

aurait voulu s'échapper. Le comte de Vertus, frère du duc d'Orléans,

s'était enfui sous un déguisement. Le dauphin eut l'imprudence d'écrire

aux princes de venir le délivrer. Les bouchers, qui s'en doutaient,

prirent leurs mesures pour que leur pupille ne pût échapper à leur

surveillance; ils mirent bonne garde aux portes de la ville, et

s'assurèrent de l'hôtel Saint-Paul[308], dont ils constituèrent gardien

et concierge le sage chirurgien Jean de Troyes. Et cependant ils

faisaient jour et nuit des rondes tout autour «pour la sûreté du roi et

de monseigneur le duc de Guyenne». C'est ainsi qu'on nommait le dauphin.

[Note 308: «Gardèrent curieusement les portes..., et disoient aucuns

d'eux qu'on le faisoit pour sa correction, car il estoit de jeune âge.»

(Monstrelet.)]

Garder son roi et l'héritier du royaume, les tenir en geôle, c'était

une situation nouvelle, étrange, et qui devait étonner les bouchers

eux-mêmes. Mais quand ils se seraient repentis, ils n'étaient plus

maîtres. Leurs valets, qu'ils avaient menés d'abord, les menaient

maintenant à leur tour. Les héros du parti étaient les écorcheurs, le

fils de la tripière, Caboche et Denisot. Ils avaient pour capitaine un

chevalier bourguignon, Hélion de Jacqueville, aussi brutal qu'eux. La

garde des deux postes de confiance, d'où dépendaient les vivres,

Charenton et Saint-Cloud, les écorcheurs se l'étaient réservée à

eux-mêmes. Apparemment les maîtres bouchers n'étaient plus jugés assez

sûrs.

Le duc de Bourgogne n'en était pas sans doute à regretter ce qu'il avait

fait. Les Parisiens gardant le dauphin, les Gantais voulurent garder le

fils du duc de Bourgogne[309]. Ils vinrent le demander à Paris. Les

Parisiens avaient pris le blanc chaperon de Gand; les Gantais le

reprirent de leur main. Le duc de Bourgogne fut obligé d'envoyer son

fils aux Gantais, de leur donner ce précieux otage. Il subit le

chaperon.

[Note 309: _App._ 138.]

Un jour que le roi mieux portant allait en grande pompe remercier Dieu à

Notre-Dame, avec ses princes et sa noblesse, le vieux Jean de Troyes se

trouve sur son passage avec le corps de ville; il supplie le roi de

prendre le chaperon, en signe de l'affection cordiale qu'il a pour sa

ville de Paris. Le roi l'accepte bonnement. Dès lors il fallut bien que

tout le monde le portât[310], le recteur, les gens du Parlement. Malheur

à ceux qui l'auraient porté de travers[311]!

[Note 310: «Et en prinrent hommes d'église, femmes d'honneur, marchandes

qui à tout vendoient les denrées.» (_Journal d'un Bourgeois de Paris._)]

[Note 311: Le dauphin ayant fait l'espièglerie de tirer en bas une corne

de son _chaperon_, de manière à ce qu'elle figurât une _bande_ (signe

des Armagnacs), les bouchers faillirent éclater: «Regardez,

disaient-ils, ce bon enfant de dauphin, il en fera tant qu'il nous

mettra en colère.» (Juvénal.)]

Le chaperon fut envoyé aux autres villes, et presque toutes le prirent.

Néanmoins aucune n'entra sérieusement dans le mouvement de Paris. Les

cabochiens, ne trouvant aucune résistance, mais n'étant aidés de

personne, furent obligés de recourir à des moyens expéditifs pour faire

de l'argent. Ils demandèrent au dauphin l'autorisation de prendre

soixante bourgeois, gens riches, modérés et suspects. Ils les

rançonnèrent.

On avait commencé par emprisonner les courtisans, les seigneurs. Déjà on

en venait aux bourgeois. On ne pouvait deviner où s'arrêteraient les

violences. Les petites gens prenaient peu à peu goût au désordre; ils ne

voulaient plus rien faire que courir les rues avec le chaperon blanc; ne

gagnant plus, il fallait bien qu'ils prissent. Le pillage pouvait

commencer d'un moment à l'autre.

Les gens de l'Université, qui avaient mis tout en mouvement sans savoir

ce qu'ils faisaient, n'étaient pas les moins effrayés. Ils avaient cru

accomplir la réforme en compagnie du duc de Bourgogne, du corps de ville

et des bourgeois les plus honorables. Et voilà qu'il ne leur restait que

les bouchers, les valets de boucherie, les écorcheurs. Ils frémissaient

de se rencontrer dans les rues avec ces nouveaux frères et amis, qu'ils

voyaient pour la première fois, sales, sanglants, manches retroussées,

menaçant tout le monde, hurlant le meurtre.

L'alliance monstrueuse des docteurs et des assommeurs ne pouvait durer.

Les universitaires se réunirent au couvent des Carmes de la place

Maubert, dans la cellule même d'Eustache de Pavilly[312]. Ils étaient

singulièrement abattus, et ne savaient quel parti prendre. Ces pauvres

docteurs, ne trouvant dans leur science aucune lumière qui pût les

guider, se décidèrent humblement à consulter les simples d'esprit. Ils

s'enquirent des personnes dévotes et contemplatives, des religieux, des

saintes femmes qui avaient des visions. Pavilly, plein de confiance,

s'offrit d'aller les consulter. Mais les visions de ces femmes n'avaient

rien de rassurant. L'une avait vu trois soleils dans le ciel. Une autre

voyait sur Paris flotter des nuées sombres, tandis qu'il faisait beau au

midi, vers les marches de Berri et d'Orléans. «Moi, disait la troisième,

j'ai vu le roi d'Angleterre en grand orgueil au haut des tours de

Notre-Dame; il excommuniait notre sire le roi de France; et le roi,

entouré de gens en noir, était assis humblement sur une pierre dans le

parvis[313]».

[Note 312: _App._ 139.]

[Note 313: Quelques-uns disaient qu'il fallait s'attendre à tous les

maux, depuis la malédiction prononcée par Boniface et depuis renouvelée

par Benoît XIII.]

La terreur de ces visions ébranla les plus intrépides. Ils voulurent

consulter un honnête homme du parti opposé, le modéré des modérés,

Juvénal des Ursins. Ils le firent venir; mais ils n'en purent tirer rien

de praticable. Il ne voyait rien à faire, sinon prier les princes de se

réconcilier et de rompre les négociations qu'ils avaient entamées avec

les Anglais[314]. C'était simplement se soumettre et renoncer aux

réformes. Cependant l'abattement était tel, le désir de la paix si fort,

que cet avis entraînait tout le monde. Le seul Pavilly s'obstina; il

soutint que tout ce qui s'était fait était bien fait, et qu'il fallait

aller jusqu'au bout[315].

[Note 314: Il savait que les princes faisaient venir le duc de Clarence,

et le duc de Bourgogne le comte d'Arundel.]

[Note 315: _App._ 140.]

Ces divisions, dont les princes étaient instruits, les encouragèrent

sans doute à différer la publication de la grande ordonnance de réforme

que l'Université avait d'abord si vivement sollicitée. Alors, sans plus

s'inquiéter des docteurs qui l'abandonnaient, le moine, entraînant après

lui le prévôt des marchands, les échevins, une foule de petit peuple et

bon nombre de bourgeois intimidés, s'en alla hardiment prêcher le roi à

Saint-Paul[316] (22 mai): «Il y a encore, dit-il, de mauvaises herbes au

jardin du roi et de la reine; il faut sarcler et nettoyer; la bonne

ville de Paris, comme un sage jardinier, doit ôter ces herbes funestes,

qui étoufferaient les lis[317]...» Quand il eut fini cette sinistre

harangue, et accepté la collation qu'on offrit, selon l'usage, au

prédicateur, le chancelier lui demanda au nom de qui il parlait. Le

carme se tourna vers le prévôt et les échevins, qui l'avouèrent de ce

qu'il avait dit. Mais le chancelier objectant que cette députation était

peu nombreuse pour représenter la ville de Paris, ils appelèrent

quelques bourgeois des plus considérables qui étaient dans la cour;

ceux-ci montèrent, à contre-coeur, et, se mettant à genoux devant le

roi, protestèrent de leur bonne intention. Cependant, la foule

augmentait; toutes sortes de gens entraient sans qu'on osât leur

interdire la porte, l'hôtel s'emplissait. Le duc de Bourgogne lui-même

commençait à avoir peur de ses amis; pour les décider à s'en aller, il

s'avisa de leur dire que le roi était à peine rétabli, que ce tumulte

allait lui faire mal, lui causer une rechute. Mais ils criaient de plus

belle qu'ils étaient venus justement pour le bien du roi.

[Note 316: «Et dans les trois tours dudit hostel mirent et ordonnèrent

leurs gens d'armes.» (Monstrelet.)--«... Ont esté à Saint-Paul..., et

après une collation faite par M. Eustace de Pavilly, maistre en

théologie, de l'ordre de N.-D. des Carmes, tendant à fin d'oster les

bons des mauvais...» (_Archives, Registres du Parlement, Conseil._)]

[Note 317: «Très mauvaises herbes et périlleuses, c'est a savoir

quelques serviteurs et servantes qu'il falloit sarcler et oster.»

(Juvénal.) _App._ 141.]

Alors le chirurgien Jean de Troyes exhiba une nouvelle liste de

traîtres. En tête, se trouvait le propre frère de la reine, Louis de

Bavière. Le duc de Bourgogne eut beau prier, la reine verser des

larmes[318]; Louis de Bavière, qui allait se marier, demandait au moins

huit jours, promettant de se constituer prisonnier la semaine d'après;

ils furent inflexibles. Pour abréger, le capitaine de la milice,

Jacqueville, monta avec ses gens, et brutalement, sans égard pour la

reine, pour le roi ni le dauphin, pénétrant partout, brisant les portes,

il mit la main sur ceux que le peuple demandait. Pour comble de

violence, ils emmenèrent treize dames de la reine et de la

dauphine[319]. Il ne fallait pas parler à ces gens de respect pour les

dames ni de chevalerie. Parmi les prisonniers qu'ils emmenèrent, se

trouvait un Bourguignon, un des leurs, que huit jours auparavant ils

avaient donné pour chancelier au dauphin. La défiance croissait d'heure

en heure.

[Note 318: Le dauphin «s'abstint de pleurer ce qu'il put en torchant ses

lermes». (Monstrelet.)]

[Note 319: «Et, ce fait, le roi s'en alla dîner.» (Monstrelet.)]

Cependant le duc de Berri et d'autres parents des prisonniers envoyèrent

demander à l'Université si elle avouait ce qui s'était fait. Celle-ci,

consultée en masse et comme corps, se rassura un peu par sa multitude,

et donna du moins une réponse équivoque, «que de ce elle ne vouloit en

rien s'entremettre ni empêcher». Dans le conseil du roi, les

universitaires allèrent plus loin, et déclarèrent qu'ils n'étaient pour

rien dans l'enlèvement des seigneurs, et que la chose ne leur plaisait

pas.

Le désaveu timide de l'Université ne rassurait pas les princes. Cette

fois ils craignaient pour eux-mêmes; le coup avait frappé si près d'eux,

qu'ils firent signer au roi une ordonnance où il approuvait ce qui

s'était fait. Le lendemain (25 mai 1413), fut lue solennellement la

grande ordonnance de réforme.

Cette ordonnance, si violemment arrachée, ne porte pas, autant qu'on

pourrait croire, le caractère du moment; c'est une sage et impartiale

fusion des meilleures ordonnances du quatorzième siècle. On peut

l'appeler le code _administratif_ de la vieille France, comme

l'ordonnance de 1357 avait été sa charte _législative_ et politique.

On peut s'étonner de voir cette ordonnance à peine mentionnée dans les

historiens. Elle n'a pourtant pas moins de soixante-dix pages

in-folio[320]. Sauf quelques articles trop minutieux et d'une rédaction

enfantine[321], ou bien encore dirigés hostilement contre certains

individus, on ne peut qu'admirer l'esprit qui y règne, esprit très

spécial, très pratique: sans spécialité, point de réforme réelle.

Celle-ci part de bien bas, mais elle va haut, et pénètre partout. Elle

réduit les gages de la lingère, de la poissonnière du roi; mais elle

règle les droits des grands corps de l'État, et tout le jeu de la

machine administrative, judiciaire et financière.

[Note 320: _Ord._, t. X, p. 71-134.]

[Note 321: _App._ 142.]

La forme est curieuse, je voudrais pouvoir la conserver; mais alors

cette ordonnance seule occuperait le reste du volume, et encore

l'ensemble resterait confus. Il m'est impossible de résumer ce code en

quelques lignes, sans emprunter notre langage moderne, plus précis et

plus formulé.

Tout ce détail immense semble dominé par deux idées: la centralisation

de l'ordre financier, de l'ordre judiciaire. Dans le premier tout

aboutit à la Chambre des comptes; dans le second, tout au Parlement.

Les chefs des administrations financières (domaine, aides, trésor des

guerres) sont réduits à un petit nombre; mesure économique, qui

contribue à assurer la responsabilité. La Chambre des comptes examine

les résultats de leur administration; elle juge en cas de doute, mais

sur pièces et sans plaidoiries.

Tous les vassaux du roi sont tenus de faire dresser les aveux et

dénombrements des fiefs qu'ils tiennent de lui, et de les envoyer à la

Chambre des comptes[322]. Ce tribunal de finance se trouve ainsi le

surveillant, l'agent indirect de la centralisation politique.

[Note 322: _Ord._, p. 109.]

L'élection est le principe de l'ordre judiciaire; les charges ne

s'achètent plus. Les lieutenants des sénéchaux et prévôts sont élus par

les conseillers, les avocats _et autres saiges_.

Pour nommer un prévôt, le bailli demande aux «advocats, procureurs, gens

de pratique _et d'autre estat_» la désignation de trois ou quatre

personnes capables. Le chancelier et une commission de Parlement,

«appelez avec eux des gens de notre grand conseil et des gens de nos

comptes», choisissent entre les candidats.

Aux offices notables, c'est directement le Parlement qui nomme, en

présence du chancelier et de quelques membres du grand conseil.

_Le Parlement élit ses membres_, en présence du chancelier et de

quelques membres du grand conseil. Ce corps se recrute désormais

lui-même; l'indépendance de la magistrature est ainsi fondée.

Deux juridictions oppressives sont limitées, restreintes. L'hôtel du roi

n'enlèvera plus les plaideurs à leurs tribunaux naturels, ne les ruinera

plus préalablement en les forçant de venir des provinces éloignées

implorer à Paris une justice tardive. La charge du grand maître des eaux

et forêts est supprimée. Ce grand maître, ordinairement l'un des hauts

seigneurs du royaume, n'avait que trop de facilités pour tyranniser les

campagnes. Il y aura six maîtres et l'on pourra appeler de leurs

tribunaux au Parlement. Les _usages_ des bonnes gens seront respectés.

Les louvetiers n'empêcheront plus le paysan de tuer les loups. Il pourra

détruire les nouvelles garennes que les seigneurs ont faites, «en

dépeuplant le pays voisin des hommes et habitants et le peuplant de

bêtes sauvages[323]».

[Note 323: _Ord._, p. 163.]

Dans la lecture de ce grand acte, une chose inspire l'admiration et le

respect, c'est une impartialité qui ne se dément nulle part. Quels en

ont été les véritables rédacteurs? De quel ordre de l'État cette

ordonnance est-elle plus particulièrement émanée? On ne saurait le dire.

L'Université elle-même, à qui elle est principalement attribuée dans le

préambule[324], ne pouvait avoir cet esprit d'application, cette sagesse

pratique. La remontrance de l'Université, telle qu'on la lit dans

Monstrelet, n'est guère qu'une violente accusation de tel abus, de tel

fonctionnaire.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 12 / 28 段