odieux aux Français du Nord que les Français du Midi. Le duc de
Bourgogne conclut d'abord une trêve marchande avec les Anglais, dans
l'intérêt de la Flandre; puis il leur demanda des troupes, offrant de
donner une de ses filles en mariage au fils aîné d'Henri IV[277] (1er
septembre 1411). Quelles furent les conditions, quelle part de la France
leur promit-il? Rien ne l'indique. Le parti d'Orléans publia qu'il
faisait hommage de la Flandre à l'Anglais, et s'engageait à lui faire
rendre la Guyenne et la Normandie.
[Note 277: Rymer.]
L'arrivée des troupes anglaises fit refluer les Armagnacs de Paris à la
Loire, jusqu'à Bourges, jusqu'à Poitiers. Ils perdirent même Poitiers;
mais les princes tinrent dans Bourges, où le duc de Bourgogne vint les
assiéger avec les Anglais, avec le roi, qu'il traînait partout.
Néanmoins, le siège fut long. Le manque de vivres, les exhalaisons des
marais, des champs pleins de cadavres, la peste enfin, qui, du camp, se
répandit dans le royaume, décidèrent les deux partis à une vaine et
fausse paix, qui fut à peine une trêve (traité de Bourges, 15 juillet
1412). Le duc de Bourgogne promettait ce qu'il ne pouvait tenir,
d'obliger les siens de rendre aux princes leurs biens confisqués. Tout
ce que le duc de Bourgogne y gagna, ce fut de faire quelque réparation à
la mémoire de Montaigu: le prévôt de Paris alla détacher son corps du
gibet de Montfaucon et le fit enterrer honorablement.
Cependant les Orléanais, voyant que leur adversaire ne les avait chassés
que par le secours de l'Anglais, essayaient de le détacher à tout prix
du Bourguignon. Celui-ci, au contraire, était déjà las de ses alliés, et
il avait envoyé des troupes pour les combattre en Guyenne. Le comte
d'Armagnac prit à l'instant la croix rouge, et se fit Anglais,
confirmant ainsi les accusations du duc de Bourgogne. Il avait fait
publier à grand bruit dans Paris qu'on avait saisi sur un moine les
papiers des princes et les propositions qu'ils faisaient aux ennemis.
Ils avaient fait serment, disait-on, de tuer le roi, de brûler Paris, de
partager la France. Cette bizarre invention du parti de Bourgogne
produisit le plus grand effet à Paris[278]. Les gens de l'Université,
les bourgeois, tout le peuple, les femmes et les enfants, prononçaient
mille imprécations contre ceux qui livraient ainsi le roi et le royaume.
Le pauvre roi pleurait, et demandait ce qu'il fallait faire.
[Note 278: _App._ 124.]
Le traité réel était assez odieux sans y ajouter ces fables: les princes
faisaient hommage à l'Anglais, s'engageaient à lui faire recouvrer ses
droits, et lui remettaient vingt places dans le Midi. Pour tant
d'avantages, il ne laissait aux ducs de Berri et d'Orléans le Poitou,
l'Angoumois et le Périgord que leur vie durant. Le seul comte d'Armagnac
conservait tous ses fiefs à perpétuité. Le traité visiblement était son
ouvrage[279] (18 mai 1412).
[Note 279: Rymer.]
Ainsi, des princes sans coeur jouaient tour à tour à ce jeu funeste
d'appeler l'ennemi du royaume. La chose était pourtant sérieuse. Ils
s'en seraient aperçus bientôt, si la mort d'Henri IV n'eût donné un
répit à la France. Trahie par les deux partis, n'ayant rien à attendre
que d'elle, elle va essayer dans cet intervalle de faire ses affaires
elle-même. En est-elle déjà capable? on peut en douter.
* * * * *
Dans cette période de cinq années, entre un crime et un crime, le
meurtre du duc d'Orléans et le traité avec l'Anglais, les partis ont
prouvé leur impuissance pour la paix et pour la guerre; trois traités
n'ont servi qu'à envenimer les haines.
Est-ce à dire pourtant que ces tristes années aient été perdues, que le
temps ait coulé en vain?... Non, il n'y a point d'années perdues; le
temps a porté son fruit. D'abord, les deux moitiés de la France se sont
rapprochées, il est vrai, pour se haïr; le Midi est venu visiter le
Nord, comme au temps des Albigeois le Nord visita le Midi. Ces
rapprochements, même hostiles, étaient pourtant nécessaires; il fallait
que la France, pour devenir une plus tard, se connût d'abord, qu'elle se
vît, comme elle était, diverse encore et hétérogène.
Ainsi se prépare de loin l'unité de la nation. Déjà le sentiment
national est éveillé par les fréquents appels à l'opinion publique, que
font les partis dans cette courte période. Ces manifestes continuels
pour ou contre le duc de Bourgogne[280], ces prédications politiques
dans l'intérêt des factions, ces représentations théâtrales où la foule
est admise comme témoin des grands actes politiques, l'échafaud de
Chartres, le sermon de la Neutralité, tout cela, c'est déjà
implicitement un appel au peuple.
[Note 280: _App._ 125.]
Dans les pédantesques harangues du temps, parmi les violences, les
mensonges, parmi le sang et la boue, il y a pourtant une chose qui fait
la force du parti de Bourgogne, si souillé et si coupable, à savoir:
l'aveu solennel de la responsabilité des puissants, des princes et des
rois. L'Université professe cette doctrine alors inouïe, qu'un roi qui
accable ses sujets d'exactions injustes peut et doit être déposé. Cette
parole est réprouvée; mais ne croyez pas qu'elle tombe. Des pensées
inconnues fermentent. C'est vers cette époque, ce semble, qu'au front
même de la cathédrale de Chartres, témoin de l'humiliation des princes,
on sculpte une figure nouvelle, celle de la Liberté[281]; liberté
morale, sans doute, mais l'idée de la liberté politique s'y mêle et s'y
ajoute peu à peu.
[Note 281: _App._ 126.]
Le duc de Bourgogne était bien indigne d'être le représentant du
principe moderne. Ce principe ne se démêle en lui qu'à travers la double
laideur du crime et des contradictions. Le meurtrier vient parler
d'ordre, de réforme et de bien public; il vient attester les lois, lui
qui a tué la loi; nous allons pourtant voir paraître, sous les auspices
de cet odieux parti, la grande ordonnance du quinzième siècle.
Autre bizarrerie. Ce prince féodal, qui vient, à la tête d'une noblesse
acharnée, d'exterminer la commune de Liège, puise dans cette victoire
même la force qui relève la commune de Paris; là-bas prince des barons,
ici prince des bouchers.
Ces contradictions font, nous l'avons dit, la laideur du siècle, celle
surtout du parti bourguignon. Le chef, au reste, parut comprendre que,
quoi qu'il eût fait, il n'avait rien fait lui-même, qu'il ne pouvait pas
grand'chose. Lorsque l'Université proposa de tirer des trois États des
gens sages et non suspects pour aider au gouvernement, il prononça cette
grave parole, «qu'en effet, il ne se sentait pas capable de gouverner si
grand royaume que le royaume de France[282]».
[Note 282: «Indignum se reputavit regimine tanti regni ut erat regnum
Franciæ.» (Religieux.)]
CHAPITRE III
Essais de réforme dans l'État et dans l'Église.--Cabochiens de Paris;
grande ordonnance.--Conciles de Pise et de Constance (1409-1415).
Le gouvernement d'un seul étant avoué impossible, il fallut bien essayer
du gouvernement de plusieurs. Le parti de Bourgogne, dans sa détresse,
convoqua, au nom du roi, une grande assemblée des députés des villes,
des prélats, chapitres, etc. (30 janvier 1413). Cette assemblée de
notables est qualifiée par quelques-uns du nom d'_États généraux_. Ils
furent si peu généraux qu'il n'y vint presque personne, sauf les envoyés
de quelques villes du centre. Dans ce moment de crise, entre la guerre
civile et la guerre étrangère, que l'on voyait imminente, la France se
chercha, et elle ne put se trouver.
C'était, il est vrai, l'hiver; les chemins impraticables, pleins de
bandits; la moitié du royaume étrangère ou hostile à l'autre. Il vint
peu de gens, et ce peu ne savait que dire. Il n'y avait point de
traditions, de précédents, pour une telle assemblée; un demi-siècle
s'était écoulé depuis les derniers États. Les gens de Reims, de Rouen,
de Sens et de Bourges parlèrent seuls, ou plutôt prêchèrent sur un texte
de l'Écriture, prouvant doctement les avantages de la paix, mais avec
non moins de force l'impossibilité de payer pour finir la guerre; ils
concluaient qu'il fallait avant tout recouvrer les deniers mal perçus ou
détournés. Maître Benoît Gentien, célèbre docteur et moine de
Saint-Denis, parla au nom de Paris et de l'Université. Il demanda des
réformes, indiqua des abus, déclama contre l'ambition et la convoitise,
toutefois en termes généraux et sans nommer personne. Il déplut à tout
le monde.
Dans la réalité, les maux étaient trop grands pour s'en tenir à une
médecine expectante. Les généralités vagues n'avançaient à rien.
L'assemblée fut congédiée; Paris prit la parole, au défaut de la France,
Paris, et la voix de Paris, son Université.
L'Université, nous l'avons vu, avait plus de zèle que de capacité pour
s'acquitter d'une telle tâche. Elle avait grand besoin d'être dirigée.
Or il n'y avait qu'une classe qui pût le faire, qui eût connaissance des
lois, des faits et quelque esprit pratique: c'étaient les membres des
hautes cours, du Parlement[283], de la Chambre des comptes et de la Cour
des aides. Je ne vois pas que l'Université se soit adressée aux deux
derniers corps; leur extrême timidité lui était sans doute trop bien
connue; mais elle demanda l'appui du Parlement, l'engageant à se joindre
à elle pour demander les réformes nécessaires.
[Note 283: C'était l'opinion de Clémengis. Il implore dans ses lettres
l'intervention du Parlement comme l'unique remède aux maux présents et
futurs du royaume. _App._ 127.]
Le Parlement n'aimait pas l'Université, qui dès longtemps l'avait fait
déclarer incompétent dans les causes qui la regardaient; la victoire
récente de la juridiction ecclésiastique (1408) n'était pas propre à les
réconcilier. Cette puissance tumultueuse, qui peu à peu devenait
l'alliée de la populace, était antipathique à la gravité des
parlementaires, autant qu'à leurs habitudes de respect pour l'autorité
royale. Ils répondirent à l'Université de la manière suivante: «Il ne
convient pas à une cour établie pour rendre la justice au nom du roi de
se rendre partie plaignante pour la demander. Au surplus, le Parlement
est toujours prêt, toutes et quantes fois il plaira au roi de choisir
quelques-uns de ses membres pour s'occuper des affaires du royaume.
L'Université et le corps de la ville sauront bien ne faire nulle chose
qui ne soit à faire.»
Ce refus du Parlement de prendre part à la révolution devait la rendre
violente et impuissante. Paris et l'Université pouvaient dès lors faire
ce qu'ils voulaient, obtenir des réformes, de belles ordonnances; il n'y
avait personne pour les exécuter. Il faut aux lois des hommes pour
qu'elles soient vivantes, efficaces. Le temps, les habitudes, les
moeurs, peuvent seuls faire ces hommes.
Je dirai ailleurs tout au long ce que je pense du Parlement, comme cour
de justice. Ce n'est pas en passant qu'on peut qualifier ce long
travail de la transformation du droit, cette oeuvre d'interprétation de
ruse et d'équivoque[284]. Qu'il me suffise ici de regarder le Parlement
du point de vue extérieur et d'expliquer pourquoi un corps qui pouvait
agir si utilement refusa son concours.
[Note 284: _App._ 128.]
Le Parlement n'avait pas besoin de prendre le pouvoir des mains de
l'Université et du peuple de Paris; le pouvoir lui venait invinciblement
par la force des choses. Il craignit avec raison de compromettre, par
une intervention directe dans les affaires, l'influence indirecte, mais
toute-puissante, qu'il acquérait chaque jour. Il n'avait garde
d'ébranler l'autorité royale, lorsque cette autorité devenait peu à peu
la sienne.
La juridiction du Parlement de Paris avait toujours gagné dans le cours
du quatorzième siècle. Ceux qui avaient le plus réclamé contre elle
finissaient par regarder comme un privilège d'être jugés par le
Parlement. Les églises et les chapitres réclamaient souvent cette
faveur.
Suprême cour du roi, le Parlement voyait, non seulement les baillis du
roi et ses juges d'épée, mais les barons, les plus grands seigneurs
féodaux, attendre à la grand'salle et solliciter humblement. Récemment
il avait porté une sentence de mort et de confiscation contre le comte
de Périgord[285]. Il recevait appel contre les princes, contre le duc de
Bretagne, contre le duc d'Anjou, frère du roi (1328, 1371). Bien plus,
le roi, en plusieurs cas, lui avait subordonné son autorité même, lui
défendant d'obéir aux lettres royaux, déclarant en quelque sorte que la
sagesse du Parlement était moins faillible, plus sûre, plus constante,
plus royale que celle du roi[286].
[Note 285: _App._ 129.]
[Note 286: Voy. _Ordonnances_, passim, particulièrement aux années 1344,
1359, 1389, 1400.]
«Le Parlement, dit-il encore dans ses ordonnances, est le miroir de
justice. Le Châtelet et tous les tribunaux doivent suivre le style du
Parlement.»
Admirable ascendant de la raison et de la sagesse! Dans la défiance
universelle où l'on était de tout le reste, cette cour de justice fut
obligée d'accepter toute sorte de pouvoirs administratifs, de police,
d'ordre communal, etc. Paris se reposa sur le Parlement du soin de sa
subsistance; le pain, l'arrivage de la marée, une foule d'autres
détails, la surveillance des monnayeurs, des barbiers ou chirurgiens,
celle du pavé de la ville, ressortirent à lui. Le roi lui donna à régler
sa maison[287].
[Note 287: _Ord._, ann. 1358, 1369, 1372, 1382.]
Les seules puissances qui résistassent à cette attraction, c'étaient,
outre l'Université[288], les grandes cours fiscales, la Chambre des
comptes, la Cour des aides[289]. Encore voyons-nous, dans une grande
occasion, qu'il est ordonné aux réformateurs des aides et finances de
consulter le Parlement[290]. On croit devoir expliquer que si les
maîtres des comptes sont juges sans appel, c'est «qu'il y aurait
inconvénient à transporter les registres, pour les mettre sous les yeux
du Parlement[291]».
[Note 288: _Ord._, ann. 1366.]
[Note 289: _Ord._, ann. 1375.]
[Note 290: _Ord._, ann. 1374.]
[Note 291: _Ord._, ann. 1408.]
Il fut réglé en 1388 et 1400, ordonné de nouveau en 1413, que le
Parlement se recruterait lui-même par voie d'élection[292]. Dès lors il
forma un corps et devint de plus en plus homogène. Les charges ne
sortirent plus des mêmes familles. Transmises par mariage, par vente
même, elles ne passèrent guère qu'à des sujets capables et dignes. Il y
eut des familles parlementaires, des moeurs parlementaires. Cette image
de sainteté laïque que la France avait vue une fois en un homme, en un
roi, elle l'eut immuable dans ce roi judiciaire, sans caprice, sans
passion, sauf l'intérêt de la royauté. La stabilité de l'ordre
judiciaire se trouve ainsi fondée, au moment où l'ordre politique va
subir les plus rapides variations. Quoi qu'il advienne, la France aura
un dépôt de bonnes traditions et de sagesse; dans les moments extrêmes
où la royauté, la noblesse, tous ces vieux appuis lui manqueront, où
elle sera au point de s'oublier elle-même, elle se reconnaîtra au
sanctuaire de la justice civile.
[Note 292: On ajoute qu'on élira aussi _des nobles_, ce qui prouve
qu'ordinairement la chose n'arrivait guère. (_Ord._, ann. 1407-8.)]
Le Parlement n'a donc pas tort de se refuser à sortir de cette
immobilité si utile à la France. Il regardera passer la révolution, il
lui survivra, pour en reprendre et en appliquer à petit bruit les
résultats les plus utiles.
Le Parlement se récusant, l'Université n'en alla pas moins son chemin.
Cette bizarre puissance, théologique, démocratique et révolutionnaire,
n'était guère propre à réformer le royaume. D'abord, elle avait en elle
trop peu d'unité, d'harmonie, pour en donner à l'État. Elle ne savait
pas même si elle était un corps ecclésiastique ou laïque, quoiqu'elle
réclamât les privilèges des clercs. La faculté de théologie, dans la
morgue de son orthodoxie, dans l'orgueil de sa victoire sur les chefs de
l'Église, était Église pourtant. Elle semblait diriger, mais au fond
elle était menée, violentée par la nombreuse et tumultueuse faculté des
Arts (c'est-à-dire de logique)[293]. Celle-ci, peu d'accord avec
l'autre, ne l'était pas davantage avec elle-même; elle se divisait en
quatre nations, et, dans ce qu'on appelait une nation, il y avait bien
des nations diverses, Danois, Irlandais, Écossais, Lombards, etc.
[Note 293: Les règlements de ces deux facultés se modifièrent en sens
inverse. La faculté de théologie prolongea ses cours; elle exigea six
ans d'études au lieu de cinq avant le baccalauréat. La faculté des arts
réduisit ses cours de six ans à cinq, puis à trois et demi, et enfin, en
1600, à deux. La scolastique perdait peu à peu son importance.
(Bulæus.)]
Une révolution avait eu lieu dans l'Université au quatorzième siècle.
Pour régulariser les études et les moeurs, on avait peu à peu, par des
fondations de bourses et autres moyens, cloîtré les écoliers dans ce
qu'on appelait des collèges. La plupart des collèges semblaient être au
fond la propriété des boursiers, qui nommaient au scrutin les
principaux, les maîtres. Rien n'était plus démocratique[294].
[Note 294: _App._ 130.]
Ces petites républiques cloîtrées de jeunes gens pauvres étaient, comme
on peut croire, animées de l'esprit le plus inquiet, surtout à l'époque
du schisme, où les princes disposaient de tout dans l'Église, et
fermaient aux universitaires l'accès des bénéfices. Dans ces tristes
demeures, sous l'influence de la sèche et stérile éducation du temps,
languissaient sans espoir de vieux écoliers. Il y avait là de bizarres
existences, des gens qui, sans famille, sans amis, sans connaissance du
monde, avaient passé toute une vie dans les greniers du pays latin,
étudiant, faute d'huile, au clair de la lune, vivant d'arguments ou de
jeûnes, ne descendant des sublimes misères de la Montagne, de la
gouttière de Standonc[295], de la lucarne d'où fut jeté Ramus, que pour
disputer à mort dans la boue de la rue du Fouarre ou de la place
Maubert.
[Note 295: Fils d'un cordonnier de Malines, il vint à Paris comme
domestique ou marmiton, selon l'histoire manuscrite de Sainte-Geneviève:
le jour il était à sa cuisine, la nuit il se retirait au clocher de
l'église et y étudiait au clair de lune. Il entra au collège de
Montaigu, releva ce collège alors ruiné, et en fut comme le second
fondateur. Il n'est pas moins célèbre pour la violence avec laquelle il
prêcha contre le divorce de Louis XII.]
Les moines Mendiants, nouveaux membres de l'Université, avaient, outre
l'aigreur de la scolastique, celle de la pauvreté; ils étaient souvent
haineux et envieux par-dessus toute créature; misérables et faisant de
leur misère un système, ils ne demandaient pas mieux que de l'infliger
aux autres. On a dit (et je crois qu'il en était ainsi pour beaucoup
d'entre eux) qu'ils ne comprenaient le christianisme que comme religion
de la mort et de la douleur. Mortifiés et mortifiants, ils se tuaient
d'abstinences et de violences, et ils étaient prêts à traiter le
prochain comme eux-mêmes. C'est parmi eux que le duc de Bourgogne trouva
sans peine des gens pour louer le meurtre.
Le mépris que les autres ordres avaient pour les Mendiants était propre
à irriter cette disposition farouche. Or, parmi les Mendiants, il y
avait un ordre moins important, moins nombreux que les Dominicains et
les Franciscains, mais plus bizarre, plus excentrique, et dont les
autres Mendiants se moquaient eux-mêmes. Cet ordre, celui des Carmes, ne
se contentait pas d'une origine chrétienne; ils voulaient, comme les
Templiers, remonter plus haut que le christianisme[296]. Ermites du mont
Carmel, descendants d'Élie, ils se piquaient d'imiter l'austérité des
prophètes hébraïques, de ces terribles mangeurs de sauterelles qui, dans
le désert, luttaient contre l'esprit de Dieu[297].
[Note 296: _App._ 131.]
[Note 297: La règle des Carmes était très propre à développer
l'exaltation: de longs jeûnes, de longs silences, les jours et les nuits
passés dans une cellule.]
Un carme, Eustache de Pavilly, se chargea de lire la remontrance de
l'Université au roi. Cet Élie de la place Maubert parla presque aussi
durement que celui du Carmel. On ne pouvait du moins reprocher à cette
remontrance d'être générale et vague. Rien n'était plus net[298]. Le
carme n'accusait pas seulement les abus, il dénonçait les hommes; il les
nommait hardiment par leurs noms, en tête le prévôt Desessarts,
jusque-là l'homme des Bourguignons, celui qui avait arrêté Montaigu.
Mais alors on n'était plus sûr de lui et il venait de se brouiller avec
l'Université[299].
[Note 298: _App._ 132.]
[Note 299: Desessarts et son frère recevaient ou prenaient beaucoup
d'argent. Mais l'Université avait contre le prévôt un sujet particulier
de haine. Il avait pris parti contre les écoliers dans leur querelle
avec un sergent du prévôt qui était en même temps aubergiste et qui, en
dérision des écoliers, avait traîné un âne mort à la porte du collège
d'Harcourt.]
Le duc de Bourgogne accueillit la remontrance. Menacé par les princes,
et voyant le dauphin son gendre s'éloigner de lui, il résolut de
s'appuyer sur l'Université et sur Paris. Il força le conseil à destituer
les financiers, comme l'Université le demandait. Desessarts se sauva,
déclarant qu'en effet il lui manquait deux millions, mais qu'il en avait
les reçus du duc de Bourgogne.
Celui-ci se trouvait fort intéressé à tenir loin un tel accusateur. Un
mois après, il apprend qu'il est revenu, qu'il a forcé le pont de
Charenton, et qu'il occupe la Bastille au nom du dauphin. Les
conseillers du dauphin s'étaient imaginé que, la Bastille prise, Paris
tournerait pour lui contre le duc de Bourgogne. Il en fut tout
autrement. Le poste de Charenton, qui assurait les arrivages de la haute
Seine et les approvisionnements de la ville, était la chose du monde qui
intéressait le plus les Parisiens. L'attaque de ce poste fit croire que
Desessarts voulait affamer Paris. Un immense flot de peuple vint heurter
à l'hôtel de ville, réclamant l'étendard de la commune, pour aller
attaquer la Bastille. Le premier jour, on parvint à les renvoyer[300].
Le second, ils prirent l'étendard et assiégèrent la forteresse. Ils
auraient eu peine à la forcer. Mais le duc de Bourgogne aida: il décida
Desessarts effrayé à sortir, lui répondant de la vie[301]. Il lui fit
une croix sur le dos de sa main, et jura dessus. Le duc croyait mener le
peuple; il vit bientôt qu'il le suivait.
[Note 300: Ils respectèrent la courageuse résistance du clerc de l'hôtel
de ville.]
[Note 301: Le duc lui dit: «Mon ami, ne te soucie, car je te jure que tu
n'auras autre garde que de mon propre corps.» Et lui fit la croix sur le
dos de la main et l'emmena. (Juvénal.)]
Ceux qui venaient de planter l'étendard de la commune contre une
forteresse royale n'étaient pourtant pas, autant qu'on pourrait croire,
des ennemis de l'ordre. Ils ne mirent pas la main sur Desessarts, ne lui
firent aucun mal; ils voulaient qu'on lui fît son procès. Ils le
menèrent au château du Louvre, et lui donnèrent une garde
demi-bourgeoise et demi-royale.
Ces hommes, modérés dans la violence même, n'étaient pas des gens de la
bonne bourgeoisie de Paris, de celle qui fournissait les échevins, les
cinquanteniers. Cette bourgeoisie avait parlé par l'organe de Benoît
Gentien, parlé modérément, vaguement; elle était incapable d'agir. Les
cinquanteniers avaient fait ce qu'ils avaient pu pour empêcher qu'on ne
marchât sur la Bastille. Il y avait des gens plus forts qu'eux, et que
la foule suivait plus volontiers, gens riches, mais qui, par leur
position, leur métier et leurs habitudes, se rapprochaient du petit
peuple: c'étaient les maîtres bouchers, maîtres héréditaires des étaux
de la grande boucherie et de la boucherie Sainte-Geneviève[302]. Ces
étaux passaient, comme des fiefs, d'hoir en hoir, et toujours aux mâles.
Les mêmes familles les ont possédés pendant plusieurs siècles. Ainsi les
Saint-Yon et les Thibert, déjà importants sous Charles V (1376),
subsistaient encore au dernier siècle[303]. Ce qui, malgré leur
richesse, leur conservait les habitudes énergiques du métier, c'est
qu'il leur était enjoint d'exercer eux-mêmes, de sorte que, tout riches
qu'ils pouvaient être, ces seigneurs bouchers restaient de vrais
bouchers, tuant, saignant et détaillant la viande.
[Note 302: _App._ 133.]
[Note 303: _App._ 134.]