[Note 255: _App._ 116.]

Cela était inquiétant pour beaucoup de monde, suspect pour tous,

d'autant plus que dans toutes ces mesures on voyait derrière le duc de

Bourgogne un homme emporté, passionné et brouillon, le nouveau prévôt de

Paris, Desessarts, homme de peu, qui se hâtait de faire sa main,

d'enrichir les siens, comme avait fait Montaigu; il l'avait mené au

gibet, et il y courait lui-même.

Tel était Paris; hors de Paris, se formait un grand orage. Le duc

d'Orléans n'était qu'un enfant, un nom; mais autour de ce nom se

serraient naturellement tous ceux qui haïssaient le duc de Bourgogne et

le roi de Navarre. D'abord le comte d'Armagnac, ennemi du second par

voisinage, du premier pour avoir dès longtemps été forcé de céder le

Charolais; puis le duc de Bretagne, les comtes de Clermont et d'Alençon;

enfin, les ducs de Berri et de Bourbon, qui, se voyant comptés pour rien

par le duc de Bourgogne, passèrent de l'autre côté. Ces princes

s'allièrent «pour la réforme de l'État et contre les ennemis du

royaume».

C'était aussi contre les ennemis du royaume que le duc de Bourgogne

levait des troupes et demandait de l'argent. Il fit venir à Paris les

principaux bourgeois des villes de France pour obtenir, non une taxe,

mais un prêt; les Anglais, disait-il, menaçaient de débarquer. Les

bourgeois, sans délibérer, répondirent nettement que leurs villes

étaient déjà trop chargées, que le duc de Bourgogne n'avait qu'à faire

usage de trois cent mille écus d'or qui, disait-on, avaient été

recouvrés. Mais cet argent s'était écoulé sans qu'on sût comment[256].

[Note 256: _App._ 117.]

Paris ne montrait pas plus de zèle que les autres villes; le duc avait

voulu lui rendre ses armes et ses divisions militaires de centeniers,

soixanteniers, cinquanteniers, etc. Les Parisiens le remercièrent, et

n'en voulurent pas, ne se souciant pas de devenir les soldats du duc de

Bourgogne. Il n'avait pu non plus faire un capitaine de Paris; la ville

prétendit qu'ayant eu un prince du sang pour capitaine (le duc de

Berri), elle ne pouvait accepter un capitaine de moindre rang.

Le duc de Bourgogne, ayant contre lui les princes, sans avoir pour lui

les villes, fut obligé de recourir à ses ressources personnelles. Il

appela ses vassaux. Une nuée de Brabançons vint s'abattre sur la France

du Nord, sur Paris, pillant, ravageant. Paris, devenu sensible au mal

général par ses propres souffrances, demanda la paix à grands cris. Son

organe ordinaire, l'Université, avec cet aplomb propre aux gens qui ne

connaissent ni les hommes ni les choses, trouvait un moyen fort simple

de tout arranger: c'était d'exclure du gouvernement les deux chefs de

partis, les ducs de Berri et de Bourgogne, de les renvoyer dans leurs

terres et de prendre dans les trois États des gens de bien et

d'expérience, qui gouverneraient à merveille. Le duc de Bourgogne et le

roi de Navarre accueillirent d'autant mieux la chose, qu'elle était

impraticable. Ils firent parade de désintéressement; ils étaient prêts,

disaient-ils, soit à servir l'État gratuitement, en sacrifiant même

leurs biens, ou encore à se retirer, si c'était l'utilité du royaume.

L'Université n'eut pas à aller loin pour trouver le duc de Berri. Il

était déjà avec ses troupes à Bicêtre. Il avait répondu à une première

ambassade, qui lui demandait la paix au nom du roi, que justement il

venait pour s'entendre avec le roi. Il reçut parfaitement les députés

de l'Université, goûta leur conseil, répondant gaiement: «S'il faut pour

gouverner des gens pris dans les trois États, j'en suis et je retiens

place dans les rangs de la noblesse.»

L'hiver et la faim forcèrent pourtant les princes à accepter l'expédient

que se proposait l'Université. Il donnait satisfaction à leur gloriole.

Le duc de Bourgogne consentait à s'éloigner en même temps qu'eux. Le

conseil devait être composé de gens qui jureraient de n'appartenir ni à

l'un ni à l'autre. Le dauphin était remis à deux seigneurs nommés, l'un

par le duc de Berri, l'autre par le duc de Bourgogne. (Paix de Bicêtre,

1er nov. 1410.)

Au fond, celui-ci restait maître. Il avait l'air de quitter Paris, mais

il le gardait. Son prévôt, Desessarts, qui devait sortir de charge, y

fut maintenu. Le dauphin n'eut guère autour de lui que de zélés

Bourguignons. Son chancelier était Jean de Nyelle, sujet et serviteur du

duc de Bourgogne; ses conseillers, le sire de Heilly, autre vassal du

même prince, le sire de Savoisy, qui avait embrassé récemment son parti,

Antoine de Craon, de la famille de l'assassin de Clisson, le sire de

Courcelles, parent sans doute du célèbre docteur qui fut l'un des juges

de la Pucelle, etc.

Le duc de Bourgogne s'était retiré, conformément au traité. Il n'armait

pas et ses adversaires armaient. Les torts paraissaient être du côté des

amis du duc d'Orléans. Le conseil du dauphin, pour mieux faire croire à

son impartialité, s'adjoignit le parlement, quelques évêques, quelques

docteurs de l'Université, plusieurs notables bourgeois, et, au nom de

cette assemblée, il défendit aux ducs d'Orléans et de Bourgogne d'entrer

dans Paris.

La défense était dérisoire; ce dernier était en réalité si bien présent

dans Paris qu'à ce moment même il décidait la ville alarmée à prendre

pour capitaine un homme à lui, le comte de Saint-Pol.

Il s'agissait de mettre Paris en défense. On proposa une taxe générale

dont personne ne serait exempt, ni le clergé ni l'Université. Mais leur

zèle n'alla pas jusque-là pour le parti de Bourgogne; à ce mot d'argent,

ils se soulevèrent. Le chancelier de Notre-Dame, parlant au nom des deux

corps, déclara qu'ils ne pouvaient donner ni prêter; qu'ils avaient bien

de la peine à vivre; qu'on savait bien que si les finances du roi

n'étaient dilapidées, il entrerait tous les mois deux cent mille écus

d'or dans ses coffres; que les biens de l'Église, amortis depuis

longtemps, n'avaient rien à voir avec les taxes. Enfin il s'emporta

jusqu'à dire que, lorsqu'un prince opprimait ses sujets par d'injustes

exactions, c'était, d'après les anciennes histoires, un cas légitime de

le déposer[257].

[Note 257: _App._ 118.]

Cette hardiesse extraordinaire de langage indiquait assez que le clergé

et l'Université ne seraient point pour le parti bourguignon un

instrument docile. Le nouveau capitaine de Paris chercha ses alliés plus

bas; il s'adressa aux bouchers. Ce fut un curieux spectacle de voir le

comte de Saint-Pol, de la maison de Luxembourg, cousin des empereurs et

du chevaleresque Jean de Bohême, partager sa charge de capitaine de

Paris avec les Legoix[258] et autres bouchers; de le voir armer ces

gens, marcher dans Paris de front avec cette _milice royale_, les

charger de faire les affaires de la ville, et de poursuivre les

Orléanais. Il risquait gros en s'alliant ainsi. Il croyait tenir les

bouchers; n'étaient-ce pas eux qui allaient bientôt le tenir lui-même?

Le comte de Saint-Pol et son maître le duc de Bourgogne mettaient là en

mouvement une formidable machine; mais, le doigt pris dans les roues,

ils pouvaient fort bien, doigt, tête et corps, y passer tout entiers.

[Note 258: Peu après, nous voyons le duc de Bourgogne assister aux

obsèques du boucher Legoix: «Et lui fit-on moult honorables obsèques,

autant que si c'eust été un grand comte.» (Juvénal.)]

Je ne sais au reste s'il y avait moyen d'agir autrement. Tout esprit de

faction à part, Paris, au milieu des bandes qui venaient batailler

autour, avait grand besoin de se garder lui-même. Or, depuis la punition

des Maillotins et le désarmement, les seuls des habitants qui eussent le

fer en main et l'assurance que donne le maniement du fer, c'étaient les

bouchers. Les autres, comme on l'a vu, avaient refusé de reprendre leurs

centeniers, de crainte de porter les armes. Les gentilshommes du comte

de Saint-Pol n'auraient pas suffi, ils auraient même été bientôt

suspects, si on ne les eût vus toujours à côté d'une milice, brutale, il

est vrai, violente, mais après tout parisienne et intéressée à défendre

Paris du pillage. Quelque peur qu'on eût des bouchers, on avait bien

autrement peur des innombrables pillards qui venaient jusqu'aux portes

observer, tâter la ville, et qui auraient fort bien pu, si elle n'eut

pris garde à elle, l'enlever par un coup de main[259].

[Note 259: Dans une de ces alarmes, on fit loger le roi au Palais avec

une forte troupe de gens d'armes, au grand effroi du greffier. _App._

119.]

C'était une terrible chose, pour la gent innocente et pacifique des

bourgeois, de voir du haut de leurs clochers le double flot des

populations du Midi et du Nord qui battait leurs murs. On eût dit que

les provinces extrêmes du royaume, longtemps sacrifiées au centre,

venaient prendre leur revanche. La Flandre se souvenait de sa défaite de

Roosebeke. Le Languedoc n'avait pas oublié les guerres des Albigeois,

encore moins les exactions récentes des ducs d'Anjou et de Berri. Ce que

le Centre avait gagné par l'attraction monarchique, il le rendit avec

usure. Le Nord, le Midi, l'Ouest, envoyèrent ici tout ce qu'ils avaient

de bandits.

D'abord, pour défendre Paris contre les gens du Midi qu'amenait le duc

d'Orléans, arrivèrent les Brabançons mercenaires du duc de Bourgogne.

Pour mieux le défendre, ils ravagèrent tous les environs, pillèrent

Saint-Denis. Autres défenseurs, les gens des communes de Flandre;

ceux-ci, gens intelligents qui savaient le prix des choses, pillaient

méthodiquement, avec ordre, à fond, de manière à faire place nette; puis

ils emballaient proprement. De guerre, il ne fallait pas leur en parler;

ce n'était pas pour cela qu'ils étaient venus. Leur comte avait beau les

prier, chapeau bas, de se battre un peu, ils n'en tenaient compte.

Quand ils avaient rempli leurs charrettes[260], les seigneurs de Gand et

de Bruges reprenaient, quoi qu'on pût leur dire, le chemin de leur pays.

[Note 260: Deux mille charrettes, selon Meyer; douze mille, selon

Monstrelet.--«Leur requist bien instamment qu'ils le voulsissent servir

encore huit jours... Commencèrent à crier à haulte voix: _Wap! wap!_

(qui est à dire en françois: À l'arme! à l'arme!)... boutèrent le feu

par tous leurs logis, en criant derechef tous ensemble: _Gau! gau!_ se

départirent et prirent leur chemin vers leurs pays... Le duc de

Bourgogne... le chaperon ôté hors de la tête devant eux, leur pria à

mains jointes très humblement... eux disant et appelant frères, compains

et amis...» (Monstrelet.)]

Mais la grande foule des pillards venait des provinces nécessiteuses de

l'Ouest et du Midi. La campagne, à la voir au loin, était toute noire de

ces bandes fourmillantes; gueux ou soldats, on n'eût pu le dire; qui à

pied, qui à cheval, à âne; bêtes et gens maigres et avides à faire

frémir, comme les sept vaches dévorantes du songe de Pharaon.

Démêlons cette cohue. D'abord il y avait force Bretons. Les familles

étaient d'autant plus nombreuses, en Bretagne, qu'elles étaient plus

pauvres. C'était une idée bretonne d'avoir le plus d'enfants possible,

c'est-à-dire plus de soldats qui allassent gagner au loin et qui

rapportassent[261]. Dans les vraies usances bretonnes, la maison

paternelle, le foyer restait au plus jeune[262]; les aînés étaient mis

dehors; ils se jetaient dans une barque, ou sur un mauvais petit cheval,

et tant les portait la barque ou l'indestructible bête, qu'ils

revenaient au manoir refaits, vêtus et passablement garnis.

[Note 261: Quelquefois cinquante enfants, de dix femmes différentes...

(Guillaume de Poitiers.)]

[Note 262: _App._ 120.]

En Gascogne, un droit différent produisait les mêmes effets. L'aîné

restait fièrement au castel, sur sa roche, sans vassal que lui-même, et

se servant par simplicité. Les cadets s'en allaient gaiement devant eux,

tant que la terre s'étendait, bons piétons, comme on sait, allant à pied

par goût, tant qu'ils ne trouvaient pas un cheval, riches d'une épée de

famille, d'un nom sonore et d'une cape percée; du reste, nobles comme le

roi, c'est-à-dire comme lui sans fief[263] et n'en levant pas moins

quint et requint sur la terre, péage sur le passant.

[Note 263: Le roi n'en est pas moins le grand _fieffeux_; il n'a rien et

il a tout.]

Ce vieux portrait du Gascon, pour être vieux, n'est pas moins

ressemblant, et je crois que, _mutatis mutandis_, il en reste quelque

chose. Tels les peint la chronique dès le temps du bon roi Robert[264];

tels au temps des Plantagenets[265]; tels sous Bernard d'Armagnac, et

enfin sous Henri IV. L'excellent baron de Feneste[266] n'exprime pas

seulement l'invasion des intrigants du Midi sous le Béarnais; plus

sérieux en apparence, moins amusant, moins _gasconnant_, ce baron

subsiste. Alors, aujourd'hui et toujours, ces gens ont exploité de

préférence un fonds excellent, la simplicité et la pesanteur des hommes

du Nord. Aussi émigraient-ils volontiers. Ce n'était pas pour bâtir,

comme les Limousins, ni pour porter et vendre, comme les gens

d'Auvergne. Les Gascons ne vendaient qu'eux-mêmes. Comme soldats, comme

_domestiques_ des princes, ils servaient pour devenir maîtres. Ne leur

parlez pas d'être ouvriers ou marchands; ministres ou rois, à la bonne

heure! Il leur faut, non pas ce que demandait Sancho, _une toute petite

île_, mais bien un royaume, un royaume de Naples, de Portugal, s'il se

pouvait; de Suède au moins[267], ils s'en contenteront, hommes honnêtes

et modérés. Tout le monde ne peut pas, comme le _meunier du moulin de

Barbaste_[268], gagner Paris pour une messe.

[Note 264: Voir au tome II, ceux qui vinrent avec la reine Constance.]

[Note 265: Voy. tomes II et III. Sous la plupart de ces princes, aux

douzième et treizième siècles, les Poitevins et les Gascons gouvernèrent

l'Angleterre.]

[Note 266: _Aventures du baron de Feneste_, par d'Aubigné (1620).]

[Note 267: L'affaire de Portugal, pour être moins éclaircie, n'en est

pas moins probable.]

[Note 268: C'est le sobriquet d'amitié que les Gascons donnaient à leur

Henri.]

Quoiqu'au fond le caractère ait peu changé, nous ne devons pas nous

figurer les Méridionaux d'alors, comme nous les voyons et les comprenons

aujourd'hui. Tout autres ils apparurent à nos gens du quinzième siècle,

lorsque les oppositions provinciales étaient si rudement contrastées, et

encore exagérées par l'ignorance mutuelle. Ce Midi fit horreur au Nord.

La brutalité provençale, capricieuse et violente; l'âpreté gasconne,

sans pitié, sans coeur, faisant le mal pour en rire; les durs et

intraitables montagnards du Rouergue et des Cévennes, les sauvages

Bretons aux cheveux pendants, tout cela dans la saleté primitive,

baragouinant, maugréant dans vingt langues, que ceux du Nord croyaient

espagnoles ou mauresques. Pour mettre la confusion au comble, il y avait

parmi le tout des bandes de soldats allemands, d'autres de lombards.

Cette diversité de langues était une terrible barrière entre les hommes,

une des causes pour lesquelles ils se haïssaient sans savoir pourquoi.

Elle rendait la guerre plus cruelle qu'on ne peut se le figurer. Nul

moyen de s'entendre, de se rapprocher. Le vaincu qui ne peut parler se

trouve sans ressource, le prisonnier sans moyen d'adoucir son maître.

L'homme à terre voudrait en vain s'adresser à celui qui va l'égorger;

l'un dit _grâce_, l'autre répond _mort_.

Indépendamment de ces antipathies de langage et de race, dans une même

race, dans une même langue, les provinces se haïssaient. Les Flamands,

même de langue wallonne, détestaient les chaudes têtes picardes[269].

Les Picards méprisaient les habitudes régulières des Normands, qui leur

paraissaient serviles[270]. Voilà pour la langue d'oil. Dans la langue

d'oc, les gens du Poitou et de la Saintonge, haïs au Nord comme

méridionaux, n'en ont pas moins fait des satires contre les gens du

Midi, surtout contre les Gascons[271].

[Note 269: Monstrelet.]

[Note 270: Je lis dans une lettre de grâce que des Picards entendant

parler d'une somme de 800 livres, que le capitaine de Gisors exigeait

des Normands, disaient: «Se c'estoit en Picardie, l'en abateroit les

maisons de ceulz qui se accorderoient de les paier.» (_Archives_,

_Trésor des chartes_, _Registre_ 148, 214; ann. 1395.)]

[Note 271: D'Aubigné, l'auteur du _Baron de Feneste_, était né en

Saintonge, établi en Poitou.]

Au bout de cette échelle de haines, par delà Bordeaux et Toulouse, se

trouve, au pied des Pyrénées, hors des routes et des rivières

navigables, un petit pays dont le nom a résumé toutes les haines du Midi

et du Nord. Ce nom tragique est celui d'Armagnac.

Rude pays, vineux, il est vrai, mais sous les grêles de la montagne,

souvent fertile, souvent frappé. Ces gens d'Armagnac et de Fézenzac,

moins pauvres que ceux des Landes, furent pourtant encore plus inquiets.

De bonne heure leurs comtes déclarent qu'ils ne veulent dépendre que de

Sainte-Marie d'Auch, et ensuite ils battent et pillent l'archevêque

d'Auch pendant près de deux siècles. Persécuteurs assidus des églises,

excommuniés de génération en génération, ils vécurent, la plupart, en

vrais fils du Diable.

Lorsque le terrible Simon de Montfort tomba sur le Midi, comme le

jugement de Dieu, ils s'amendèrent, lui firent hommage, puis au comte de

Poitiers. Saint Louis leur donna plus d'une sévère leçon. L'un d'eux fut

mis, pour réfléchir, deux ans dans le château de Péronne. Ils finirent

par comprendre qu'ils gagneraient plus à servir le roi de France; la

succession de Rhodez, si éloigné de l'Armagnac, les engagea d'ailleurs

dans les intérêts du royaume.

Les Armagnacs devinrent alors, avec les Albret, les capitaines du midi

pour le roi de France. Battants, battus, toujours en armes, ils menèrent

partout les Gascons, jusqu'en Italie. Ils formèrent une leste et

infatigable infanterie, la première qu'ait eue la France. Ils poussaient

la guerre avec une violence inconnue jusque-là, forçant tout le monde à

prendre la croix blanche, coupant le pied, le poing, à qui refusait de

les suivre[272].

[Note 272: _App._ 121.]

Nos rois les comblèrent. Ils les étouffèrent dans l'or. Ils les firent

généraux, connétables. C'était méconnaître leur talent; ces chasseurs

des Pyrénées et des Landes, ces lestes piétons du Midi, valaient mieux

pour la petite guerre que pour commander de grandes armées. Les comtes

d'Armagnac furent faits deux fois prisonniers en Lombardie. Le

connétable d'Albret conduisait malheureusement l'armée d'Azincourt.

C'était trop faire pour eux, et l'on fit encore davantage. Nos rois

crurent s'attacher ces Armagnacs en les mariant à des princesses du

sang. Voilà ces rudes capitaines gascons qui se décrassent, prennent

figure d'homme et deviennent des princes. On leur donne en mariage une

petite-fille de saint Louis. Qui ne les croirait satisfaits? Chose

étrange et qui les peint bien: à peine eurent-ils cet excès d'honneur de

s'allier à la maison royale qu'ils prétendirent valoir mieux qu'elle, et

se fabriquèrent tout doucement une généalogie qui les rattachait aux

anciens ducs d'Aquitaine, légitimes souverains du Midi; d'autre part aux

Mérovingiens, premiers conquérants de la France. Les Capétiens étaient

des usurpateurs qui détenaient le patrimoine de la maison d'Armagnac.

Tout Français et princes qu'ils étaient devenus, le naturel diabolique

reparaissait à tout moment. L'un d'eux épouse sa belle-soeur (pour

garder la dot); un autre sa propre soeur, avec une fausse dispense.

Bernard VII, comte d'Armagnac, qui fut presque roi et finit si mal,

avait commencé par dépouiller son parent, le vicomte de Fézenzaguet, le

jetant avec ses fils, les yeux crevés, dans une citerne. Ce même

Bernard, se déclarant ensuite serviteur du duc d'Orléans, fit bonne

guerre aux Anglais, leur reprit soixante petites places. Au fond, il ne

travaillait que pour lui-même: quand le duc d'Orléans vint en Guyenne,

il ne le seconda pas. Mais, dès que le prince fut mort, le comte

d'Armagnac se porta pour son ami, pour son vengeur; il saisit hardiment

ce grand rôle, mena tout le Midi au ravage du Nord, fit épouser sa fille

au jeune duc d'Orléans, lui donnant en dot ses bandes pillardes et la

malédiction de la France.

Ce qui rendit ces Armagnacs exécrables, ce fut, outre leur férocité, la

légèreté impie avec laquelle ils traitaient les prêtres, les églises, la

religion. On aurait dit une vengeance d'Albigeois, ou l'avant-goût des

guerres protestantes. On l'eût cru, et l'on se fût trompé. C'était

légèreté gasconne[273], ou brutalité soldatesque. Probablement aussi,

dans leur étrange christianisme, ils pensaient que c'était bien fait de

piller les saints de la langue d'oil, qu'à coup sûr ceux de la langue

d'oc ne leur en sauraient pas mauvais gré. Ils emportaient les

reliquaires sans se soucier des reliques; ils faisaient du calice un

gobelet, jetaient les hosties. Ils remplaçaient volontiers leurs

pourpoints percés par des ornements d'église; d'une chape ils se

taillaient une cotte d'armes, d'un corporal un bonnet.

[Note 273: _App._ 122.]

Arrivés devant Paris, ils avaient pris Saint-Denis pour centre. Ils

logèrent dans la petite ville et dans la riche abbaye. La tentation

était grande. Les religieux, de peur d'accident, avaient fait enfouir le

trésor du bienheureux; mais ils n'avaient pas songé à prendre la même

précaution pour la vaisselle d'or et d'argent que la reine leur avait

confiée. Un matin, après la messe, le comte d'Armagnac réunit au

réfectoire l'abbé et les religieux; il leur expose que les princes n'ont

pris les armes que pour délivrer le roi et rétablir la justice dans le

royaume, que tout le monde doit aider à une si louable entreprise. «Nous

attendons de l'argent, dit-il, mais il n'arrive pas; la reine ne sera

pas fâchée, j'en suis sûr, de nous prêter sa vaisselle pour payer nos

troupes; messieurs les princes vous en donneront bonne décharge, scellée

de leur sceau.» Cela dit, sans s'arrêter aux représentations des

religieux, il se fait ouvrir la porte du trésor, entre, le marteau à la

main, et force les coffres. Encore ne craignit-il pas de dire que si

cela ne suffisait pas, il faudrait bien aussi que le trésor du saint

contribuât. Les moines se le tinrent pour dit, et firent sortir de

l'abbaye ceux des leurs qui connaissaient la cachette[274].

[Note 274: _App._ 123.]

Des gens qui prenaient de telles libertés avec les saints ne pouvaient

pas être fort dévots à l'autre religion de la France, la royauté. Ce roi

fou que les gens du Nord, que Paris, au milieu de ses plus grandes

violences, ne voyaient qu'avec amour, ceux du Midi n'y trouvaient rien

que de risible. Quand ils prenaient un paysan, et que, pour s'amuser,

ils lui coupaient les oreilles ou le nez: «Va, disaient-ils; va

maintenant te montrer à ton idiot de roi[275].»

[Note 275: «Ite ad regem vestrum insanum, inutilem et captivum.»

(Religieux.)]

Ces dérisions, ces impiétés, ces cruautés atroces, rendirent service au

duc de Bourgogne. Les villes affamées par les pillards tournèrent contre

le duc d'Orléans. Les paysans, désespérés, prirent la croix de

Bourgogne, et tombèrent souvent sur les soldats isolés. Avec tout cela,

il n'y avait guère en France d'autre force militaire que les Armagnacs.

Le duc de Bourgogne, ne pouvant leur faire lâcher Paris, qu'ils

serraient de tous côtés, eut recours à la dernière, à la plus dangereuse

ressource: il appela les Anglais[276].

[Note 276: Selon le Religieux de Saint-Denis, qui prit des informations

à ce sujet, le duc d'Orléans pria le roi d'Angleterre, au nom de la

parenté qui les unissait, de ne pas envoyer de troupes à son adversaire.

Henri IV répondit qu'il avait craint de soulever les Anglais (alliés des

Flamands), et qu'il avait accepté les offres du duc de Bourgogne.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 10 / 28 段