Le discours de Jean Petit ne mériterait guère d'attention, si c'était

l'oeuvre individuelle du pédant, l'indigeste avorton éclos du cerveau

d'un cuistre. Mais non; il ne faut pas oublier que Jean Petit était un

docteur très important, très autorisé. Cette monstrueuse laideur de

confusion et d'incohérence, ce mélange sauvage de tant de choses mal

comprises, c'est du siècle, et non de l'homme. J'y vois la grimaçante

figure du moyen âge caduque, le masque demi-homme, demi-bête de la

scolastique agonisante.

L'histoire, au reste, ne présente guère d'objet plus choquant. On rirait

de ce pêle-mêle d'équivoques, de malentendus, d'histoires travesties, de

raisonnements cornus, où l'absurde s'appuie magistralement sur le faux.

On rirait; mais on frémit. Les syllogismes ridicules ont pour majeure

l'assassinat, et la conclusion y ramène. L'histoire devient ce qu'elle

peut. La fausse science, comme un tyran, la violente et la maltraite.

Elle tronque et taille les faits, comme elle ferait des hommes. Elle tue

l'empereur Julien avec la lance des croisades; elle égorge César avec le

couteau biblique, en sorte que le tout a l'air d'un massacre indistinct

d'hommes et de doctrines, d'idées et de faits.

Quand il y aurait eu le moindre bon sens dans ce traité de l'assassinat,

quand les crimes du duc d'Orléans eussent été prouvés et qu'il eût

mérité la mort, cela ne justifiait pas encore la trahison du duc de

Bourgogne. Quoi! pour des fautes si anciennes, après une réconciliation

solennelle, après avoir mangé ensemble et communié de la même hostie!...

Et l'avoir tué de nuit, en guet-apens, désarmé, était-ce d'un

chevalier? Un chevalier devait l'attaquer à armes égales, le tuer en

champ clos. Un prince, un grand souverain, devait faire la guerre avec

une armée, vaincre son ennemi en bataille; les batailles sont les duels

des rois.

Au reste, la harangue de Jean Petit était moins une apologie du duc de

Bourgogne qu'un réquisitoire contre le duc d'Orléans. C'était un outrage

après la mort, comme si le meurtrier revenait sur cet homme gisant à

terre, ayant peur qu'il ne revécût, et tâchant de le tuer une seconde

fois.

Le meurtrier n'avait pas besoin d'apologie. Pendant que son docteur

pérorait, il avait en poche de bonnes lettres de rémission qui le

rendaient blanc comme neige. Dans ces lettres, le roi déclare que le duc

lui a exposé comment pour son bien et celui du royaume _il a fait mettre

hors de ce monde_ son frère le duc d'Orléans; mais il a appris que le

roi «sur le rapport d'aulcuns ses malveillans... en a pris

desplaisance... Savoir faisons que nous avons osté et _ostons toute

desplaisance_ que nous pourrions avoir eue envers lui, etc.[235]».

[Note 235: Cartons de _Fontanieu_, année 1407.]

Les gens de l'Université ayant si bien soutenu le duc de Bourgogne, il

était bien juste qu'il les soutînt à son tour. D'abord il termina à leur

avantage l'affaire qui depuis un an tenait en guerre les deux

juridictions, civile et ecclésiastique. La première eut tort.

L'Université, le clergé, allèrent dépendre les deux écoliers voleurs

dont les squelettes branlaient encore à Montfaucon. Tout un peuple de

prêtres, de moines, de clercs et d'écoliers, animés d'une joie

frénétique, les mena à travers Paris jusqu'au parvis de Notre-Dame, où

ils furent remis à la justice ecclésiastique, et déposés aux pieds de

l'évêque[236]. Le prévôt demanda pardon aux recteurs, docteurs et

régents[237]. Ce triomphe des deux cadavres, qui était l'enterrement de

la justice royale, eut lieu au soleil de mai, attristé par la lueur des

torches que portait tout ce monde noir.

[Note 236: _App._ 107.]

[Note 237: «Messeigneurs, leur dit-il, se raillant de leur puissance et

de leur obstination, outre le pardon que vous m'accordez, je vous ai

grande obligation; car lorsque vous m'avez attaqué, je me tins pour

assuré d'être mis hors de mon état; mais je craignais qu'il ne vous vint

en idée de conclure aussi à ce que je fusse marié, et je suis bien

certain que si une fois vous eussiez mis cette conclusion en avant, il

m'aurait fallu, bon gré, mal gré, me marier. Par votre grâce, vous avez

bien voulu m'exempter de cette rigueur, ce dont je vous remercie très

humblement.» (_Chronique_, nº 10297.)]

Le 14 mai, la veille même de la grande victoire de l'Université, deux

messagers du pape Benoît XIII avaient eu la hardiesse de venir braver

dans Paris cette colérique puissance. Ils avaient apporté des bulles

menaçantes où l'ennemi, qu'on croyait à terre, semblait plus vivant que

jamais[238]. C'était un gentilhomme aragonais (comme son maître Benoît

XIII) qui avait hasardé ce coup.

[Note 238: _App._ 108.]

Une députation de l'Université vint à grand bruit demander justice. Une

grande assemblée se fit à Saint-Paul en présence du roi, du duc de

Bourgogne et des princes. Un violent sermon y fut prononcé par

Courtecuisse, qui faisait le pendant du discours de Jean Petit. C'était

la condamnation du pape, comme l'autre était la condamnation du prince,

partisan du pape.

Le texte était: «Que la douleur en soit pour lui; tombe sur lui son

iniquité!» Si le pape eût été là, il n'y eût guère eu plus de sûreté

pour lui que pour le duc d'Orléans. Le pape n'y étant pas, on ne frappa

que ses bulles. Le chancelier les condamna au nom de l'assemblée, les

secrétaires royaux y enfoncèrent le canif, et les jetèrent au recteur

qui les mit en menus morceaux.

Ce n'était pas assez de poignarder un parchemin. On envoya ordre à

Boucicaut d'arrêter le pape; et en attendant, on prit, comme

suspects d'aimer le pape, l'abbé de Saint-Denis et le doyen de

Saint-Germain-l'Auxerrois. Saint-Denis étant, comme on l'a vu, fort

mal avec l'Église de Paris, l'arrestation de l'abbé était populaire.

Mais le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois était membre du

parlement. Il y avait imprudence à l'arrêter; le parlement en garda

rancune. Les prisonniers, ayant tout à craindre dans ce moment de

violence, essayèrent d'apaiser l'Université en se réclamant d'elle,

et demandant l'adjonction de quelques-uns de ses docteurs à la

commission qui devait les juger. Ils eurent lieu de s'en repentir.

Ces scolastiques, étrangers aux lois, aux hommes et aux affaires, ne

purent jamais s'accorder avec les juges[239]. Ils montrèrent autant

de gaucherie que de violence, firent arrêter au hasard nombre de

gens. Les prisonniers avaient beau invoquer le parlement, l'évêque

de Paris; les princes même intercédaient. Ces implacables pédants ne

voulaient point lâcher prise.

[Note 239: _App._ 109.]

Le dimanche 25 mai, un professeur de l'Université, Pierre-aux-Boeufs

(cordelier, comme Jean Petit), lut devant le peuple les lettres royaux

qui déclaraient que dorénavant on n'obéirait ni à l'un ni à l'autre

pape. Cela s'appela l'acte de Neutralité. Aucune salle, aucune place

n'aurait contenu la foule. La lecture se fit à la _culture_ de

Saint-Martin-des-Champs. Cette ordonnance n'est point dans le style

ordinaire des lois. C'est visiblement un factum de l'Université,

violent, âcre, et qui n'est pas sans éloquence: «Qu'ils tombent, qu'ils

périssent, plutôt que l'unité de l'Église. Qu'on n'entende plus la voix

de la marâtre: _Coupez l'enfant, et qu'il ne soit ni à moi, ni à elle_;

mais la voix de la bonne mère: _Donnez-le lui plutôt tout entier..._»

On ne s'en tint pas à des paroles. Un concile assemblé dans la

Sainte-Chapelle détermina comment l'Église se gouvernerait dans la

vacance du Saint-Siège. Benoît ne put être atteint; il se sauva à

Perpignan, entre le royaume d'Aragon, son pays, où il était soutenu, et

la France, où il guerroyait contre le concile à force de bulles. Mais

ses deux messagers furent pris, et traînés par les rues dans un étrange

accoutrement; ils étaient coiffés de tiares de papier, vêtus de

dalmatiques noires aux armes de Pierre de Luna, et de plus chargés

d'écriteaux qui les qualifiaient traîtres et messagers d'un traître.

Ainsi équipés, ils furent mis dans un tombereau de boueurs, piloriés

dans la cour du Palais, parmi les huées du peuple, qui s'habituait à

mépriser les insignes du pontificat[240]. Le dimanche suivant, même

scène au parvis Notre-Dame: un moine trinitaire, régent de théologie,

invectiva contre eux et contre le pape, avec une violence furieuse et

des farces de bateleur, le tout dans une langue si fangeuse, que bonne

part de cette boue retombait sur l'Université[241].

[Note 240: Le Religieux. _App._ 110.]

[Note 241: «Quod anum sordidissimæ omasariæ osculari mallet quam os

Petri.» (Religieux.)]

Le pape de Rome, le pape d'Avignon, étaient tous les deux en fuite;

leurs cardinaux avaient déserté. La reine s'enfuit aussi, emmenant de

Paris le dauphin, gendre du duc de Bourgogne. Les ducs d'Anjou (roi de

Sicile), de Berri et de Bretagne ne tardèrent pas à les suivre. Le duc

de Bourgogne allait se trouver seul de tous les princes à Paris, ayant

toutefois dans les mains le roi, le concile, l'Université. Lâcher le roi

et Paris, c'était risquer beaucoup. Cependant il ne pouvait plus

remettre son retour aux Pays-Bas. Pendant qu'il faisait ici la guerre au

pape et écoutait les prolixes harangues des docteurs, le parti de Benoît

et d'Orléans se fortifiait à Liège. Le jeune évêque de Liège, son cousin

Jean de Bavière, ne pouvait plus résister[242]. Les Liégeois étaient

menés par un homme de tête et de main, le sire de Perweiss, père de

l'autre prétendant à l'évêché de Liège; il appelait les Allemands; il

faisait venir des archers anglais. Le Brabant était en péril. Que

serait-il advenu si la Flandre avait pris parti pour Liège, si les gens

de Gand s'étaient souvenus que les Liégeois leur avaient envoyé des

vivres avant la bataille de Roosebeke?

[Note 242: _App._ 111.]

Je parlerai plus tard de ce curieux peuple de Liège, de cette extrême

pointe de la race et de la langue wallonnes au sein des populations

germaniques, petite France belge qui est restée, sous tant de rapports,

si semblable à la vieille France, tandis que la nôtre changeait. Mais

tout cela ne peut se dire en passant.

Les Liégeois étaient quarante mille intrépides fantassins. Mais le duc

avait contre eux toute la chevalerie de Picardie et des Pays-Bas, qui

regardait avec raison cette guerre comme l'affaire commune de la

noblesse. La noblesse était d'accord. Les villes, Liège, Gand et Paris,

ne s'entendaient pas. Gand et Paris ne suivaient pas le même pape que

les Liégeois. Le duc de Bourgogne, qui soulevait les communes en France,

écrasa en Belgique celle de Liège.

Les Liégeois étaient une population d'armuriers et de charbonniers,

brutale et indomptable, que leurs chefs ne pouvaient mener. Dès que les

bannières féodales apparurent dans la plaine de Hasbain, le proverbe se

vérifia:

Qui passe dans le Hasbain

À bataille le lendemain.

Ils se postèrent quarante mille dans une enceinte fermée de chariots et

de canons, et attendirent fièrement. Le duc de Bourgogne, qui savait

qu'il allait leur venir encore dix mille hommes de troupes et des

archers d'Angleterre, se hasarda d'attaquer. Les Liégeois avaient un peu

de cavalerie, quelques chevaliers; mais ils s'en défiaient trop; ils les

empêchèrent de bouger. Ceux de Bourgogne, ne pouvant les forcer par

devant, les tournèrent; une terreur panique les prit; plusieurs milliers

de Liégeois se rendirent prisonniers. Le duc de Bourgogne, presque

vainqueur, voit apparaître alors les dix mille paresseux de Tongres, qui

venaient enfin combattre. Il craignit qu'ils ne lui arrachassent la

victoire, et ordonna le massacre des prisonniers. Ce fut une immense

boucherie; toute cette chevalerie, cruelle par peur, s'acharna sur la

multitude qui avait posé les armes. Le duc de Bourgogne prétend, dans

une lettre[243], qu'il resta vingt-quatre mille hommes sur le carreau:

il avait perdu seulement de soixante à quatre-vingts chevaliers ou

écuyers, sans compter les soldats apparemment. Néanmoins, cette

disproportion fait sentir assez combien, dans la nouveauté et

l'imperfection des armes à feu, les moyens offensifs étaient faibles

contre ces maisons de fer dont les chevaliers s'affublaient.

[Note 243: _App._ 112.]

Je me défie un peu de ce nombre de vingt-quatre mille hommes; c'est

juste celui de la bataille de Roosebeke, que gagna Philippe-le-Hardi. Le

fils ne voulut pas sans doute avoir tué moins que le père. Quoi qu'il en

soit, le récit des cruautés épouvantables du parti de Bourgogne, qui,

dans le Hasbain seul, avait brûlé, disait-on, quatre cents églises

paroissiales, souvent même avec les paroissiens, la vengeance de

l'évêque de Liège, Jean-sans-Pitié, ses noyades dans la Meuse, tout

cela, chose triste à dire, mais qui peint le siècle, frappa les

imaginations et releva le duc de Bourgogne. Cette bataille fut prise

pour le jugement de Dieu. On savait qu'il avait d'ailleurs payé de sa

personne[244]. Le peuple, comme les femmes, aime les forts: _Ferrum est

quod amant._ On donna au duc de Bourgogne le surnom de _Jean-sans-Peur_:

sans peur des hommes et sans peur de Dieu[245].

[Note 244: _App._ 113.]

[Note 245: Il eût pu être nommé, tout aussi bien que son cousin

l'évêque, _Jean-sans-pitié_. Monstrelet dit lui-même: «Quand il fut

demandé, après la déconfiture, si on cesseroit de plus occire iceux

Liégeois, il fit réponse qu'ils mourroient tous ensemble, et que pas ne

vouloit qu'on les prenst à rançon ni mist à finance.»]

La reine et les princes étaient revenus à Paris dans l'absence du duc de

Bourgogne[246], et procédaient contre lui. Un éloquent prédicateur,

Cérisy, prononçait une touchante apologie de Louis d'Orléans, qui a

effacé à jamais le discours de Jean Petit. L'avocat de la veuve et des

orphelins concluait à ce que le duc de Bourgogne fît amende honorable,

demandât pardon et baisât la terre, et qu'après avoir fait diverses

fondations expiatoires, il allât pendant vingt ans outre-mer pour

pleurer son crime. Cela se disait le 11 septembre; le 23, il gagnait la

bataille d'Hasbain; le 24 novembre, il arrivait à Paris. La foule alla

voir avec respect l'homme qui venait de tuer vingt-cinq mille hommes; il

s'en trouva pour crier Noël!

[Note 246: _App._ 114.]

La reine et les princes avaient enlevé le roi à Chartres; ils pouvaient

en son nom agir contre le duc. Cela le décida à un accommodement[247].

La chose fut négociée par le grand maître Montaigu, serviteur de la

reine et de la maison d'Orléans, principal conseiller de ce parti, qui

avait été envoyé au duc de Bourgogne, qui en avait rapporté une grande

peur, et qui ne sentait pas sa tête bien ferme sur ses épaules. Il

arrangea avec la crédulité de la peur ce triste traité qui déshonorait

les deux partis. Le principal article était que le second fils du mort

épouserait une fille du meurtrier, avec une dot de cent cinquante mille

francs d'or. Comme dot, c'était beaucoup, mais comme prix du sang,

combien peu!

[Note 247: À la rentrée du parlement, le vieux chancelier traça un

tableau touchant de la désolation du royaume. (_Archives_, _Registre du

Parlement_, _Conseil, XIII_, folio 49.)]

Ce fut une laide scène, laide encore comme profanation d'une des plus

saintes églises de France. Notre-Dame de Chartres, ses innombrables

statues de saints et de docteurs, furent condamnées à être témoins de la

fausse paix et des parjures. On dressa, non pas au parvis où se

faisaient les amendes honorables, mais à l'entrée du choeur, un grand

échafaud. Le roi, la reine, les princes, y siégeaient. L'avocat du duc

de Bourgogne demanda au roi, au nom du duc, qu'il lui plût «de ne

conserver dans le coeur ni colère, ni indignation à cause du fait qu'il

a commis et fait faire sur la personne de monseigneur d'Orléans, pour le

bien du royaume et de vous».

Puis les enfants d'Orléans entrèrent; le roi leur fit part du pardon

qu'il avait accordé, et les requit de l'avoir pour agréable. L'avocat de

Bourgogne parla en ces termes: «Monseigneur d'Orléans et messeigneurs

ses frères, voici monseigneur de Bourgogne qui vous supplie de bannir de

vos coeurs toute haine et toute vengeance, et d'être bons amis avec

lui.» Le duc ajouta de sa propre bouche: «Mes chers cousins, je vous en

prie.»

Les jeunes princes pleuraient. Selon le cérémonial convenu, la reine, le

dauphin et les seigneurs du sang royal s'approchèrent d'eux, et

intercédèrent pour le duc de Bourgogne; ensuite, le roi, du haut de son

trône, leur adressa ces mots: «Mon très cher fils et mon très cher

neveu, consentez à ce que nous avons fait, et pardonnez.» Le duc

d'Orléans et son frère répétèrent alors, l'un après l'autre, les paroles

prescrites.

Montaigu, qui avait dressé d'avance ce traité, par lequel les enfants

reconnaissaient que leur père était tué pour le bien du royaume, avait

au fond trahi son ancien maître, le duc d'Orléans, pour le duc de

Bourgogne. Celui-ci néanmoins lui en voulut mortellement. Il n'avait pas

probablement deviné d'avance l'humiliante attitude qu'il lui faudrait

prendre dans cette cérémonie, et ce qu'il lui en coûterait pour dire aux

enfants: Pardonnez.

Tout le monde savait à quoi s'en tenir sur la valeur d'une telle paix.

Le greffier du parlement, en l'inscrivant sur son registre, ajoute ces

mots à la marge: _Pax, pax, inquit Propheta, et non est pax._

Les réconciliés revinrent à Paris, plus ennemis que jamais, mais

d'accord pour sacrifier le trop conciliant Montaigu. Ce pauvre diable

n'avait après tout péché que par peur. Mais il avait encore un autre

crime; il était trop riche. On se demandait comment ce fils d'un notaire

de Paris, médiocrement lettré, de pauvre mine, petite taille, barbe

claire, la langue épaisse[248], comment il s'y était pris pour gouverner

la France depuis si longtemps. Il fallait bien, avec tout cela, qu'il

fût pourtant un habile homme, pour que la reine, le duc d'Orléans, les

ducs de Berri et de Bourbon eussent tous besoin de lui et l'appelassent

leur ami.

[Note 248: Le Religieux.]

L'habileté qui lui manqua, ce fut de se faire petit. Sans parler de ses

grandes terres, il avait bâti à Marcoussis un délicieux château. À

Paris, le peuple montrait avec envie son splendide hôtel. Les plus

grands seigneurs avaient recherché ses filles. Récemment encore, il

avait marié son fils avec la fille du connétable d'Albret, cousin du

roi. Il fit encore son frère évêque de Paris, et à cette occasion il eut

l'imprudence de traiter les princes, d'étaler une incroyable quantité de

vaisselle d'or et d'argent. Les convives ouvrirent de grands yeux; leur

cupidité attisa leur haine. Ils trouvèrent fort mauvais que Montaigu eût

tant de vaisselle d'or, lorsque celle du roi était en gage.

Pour un homme nouveau, Montaigu semblait bien assis. Dès le temps du

gouvernement des Marmousets, il s'était acquis beaucoup de gens; il

était bien apparenté, bien allié. Frère de l'archevêque de Sens, il

venait de prendre une forte position populaire dans Paris en y faisant

son frère évêque. Aussi les princes menèrent l'affaire à petit bruit.

Ils s'assemblèrent secrètement à Saint-Victor, délibérèrent sous le

sceau du serment; ils conspirèrent, trois ou quatre princes du sang et

les plus grands seigneurs de France, contre le fils du notaire. On

avertit Montaigu; mais il s'obstina à ne rien craindre. N'avait-il pas

pour lui le roi, le bon duc de Berri, la reine surtout, en mémoire du

duc d'Orléans? La reine s'employa, il est vrai, un peu en sa faveur.

Mais il ne fallut pas grande violence pour lui forcer la main; on lui

promit que les grands biens de Montaigu seraient donnés au dauphin[249].

Après tout, elle était absente, à Melun; ce triste spectacle de la mort

d'un vieux serviteur ne devait pas affliger ses yeux.

[Note 249: _Bibliothèque royale, mss., Dupuy_, vol. 744. _Fontanieu_,

107-108, ann. 1409.]

Il y eut à la mort de Montaigu une chose qu'on ne voit guère à la chute

des favoris: le peuple se souleva[250]. Montaigu, il est vrai,

intéressait les trois puissances de la ville: il était frère de

l'évêque; il réclamait le privilège de cléricature, celui du clergé et

de l'Université; enfin, il en appelait au parlement. Rien ne lui servit.

La ville était pleine des gentilshommes du duc de Bourgogne. Le nouveau

prévôt de Paris, Pierre Desessarts, monta à cheval, courut les rues

avec une forte troupe, criant qu'il tenait les traîtres qui étaient

cause de la maladie du roi, qu'il en rendrait bon compte, que les bonnes

gens n'avaient qu'à retourner à leurs affaires et à leurs métiers[251].

[Note 250: Le Religieux.]

[Note 251: Le Religieux.]

Montaigu nia tout d'abord; mais il était entre les griffes d'une

commission; on lui fit tout avouer par la torture. Le 17 octobre, sans

perdre de temps, moins d'un mois après sa belle fête, il fut traîné aux

halles. On ne lut pas même l'arrêt. Brisé qu'il était par la torture,

les mains disloquées, le ventre rompu, il baisait la croix de tout son

coeur, affirmant jusqu'au bout qu'il n'était pas coupable, non plus que

le duc d'Orléans, que seulement il ne pouvait nier qu'ils n'eussent mal

usé des deniers du roi et trop dépensé[252]. L'assistance pleurait; ceux

même que les princes avaient envoyés pour s'assurer du supplice

revinrent tout en larmes.

[Note 252: _App._ 115.]

Cette mort avait touché tout le monde, mais effrayé encore plus. Quel en

fut le résultat? Celui qu'on devait attendre de la lâcheté du temps.

Tous voulurent être du côté d'un homme qui frappait si fort; la mort du

duc d'Orléans, celle de Montaigu, le massacre de Liège, c'étaient trois

grands coups. Le roi de Navarre était déjà allié du duc de

Bourgogne[253], dont il avait besoin contre le comte d'Armagnac. Le duc

d'Anjou le fut pour de l'argent; il en reçut, comme dot d'une fille de

Bourgogne, pour aller perdre encore cet argent en Italie. La reine fut

aussi gagnée par un mariage; le duc de Bourgogne alla la voir à Melun et

promit de faire épouser au frère d'Isabeau (Louis de Bavière) la fille

de son ami, le roi de Navarre. Il était d'ailleurs arrangé que le jeune

dauphin présiderait désormais le conseil; la grosse Isabeau[254] crut

sottement qu'elle gouvernerait son fils, et par son fils le royaume.

Elle revint à Paris, c'est-à-dire qu'elle se remit entre les mains du

duc de Bourgogne.

[Note 253: Le duc de Bourgogne déploie dans cette année 1409 une

remarquable activité. Il cherche des alliances au Midi et au Nord. Voy.

les traités avec le roi de Navarre, le comte de Fois, le duc de Bavière

et Édouard de Bar. (_Mss., Baluse_, 9484, 2.)]

[Note 254: «Mole carnis gravata nimium.» (Religieux.)]

Ainsi, les choses tournaient à souhait pour lui et pour son parti.

L'Université, toute-puissante au concile de Pise, venait de mettre à

profit la déposition des deux papes pour faire donner la papauté à l'un

de ses anciens professeurs, qui apparemment n'aurait rien à refuser à

l'Université et au duc de Bourgogne.

Que manquait-il à celui-ci, sinon de se réhabiliter, s'il pouvait, de

faire oublier? Il y avait deux moyens, réformer l'État et chasser

l'Anglais. Il entreprit de nouveau d'assiéger Calais; cette fois, le duc

d'Orléans n'était plus là pour faire manquer l'entreprise. Il s'y prit

comme la première fois; il fit bâtir une ville de bois autour de la

ville; il entassa dans l'abbaye de Saint-Omer force machines et quantité

d'artillerie. Mais les Anglais, pour la somme de dix mille nobles à la

rose, trouvèrent un charpentier qui y jeta le feu grégeois et brûla en

un moment tout ce qu'on avait longuement préparé.

La réforme n'alla guère mieux que la guerre. Le duc de Bourgogne

l'avait commencée à sa manière, rudement. Il avait rendu à Paris ses

privilèges, en y mettant un prévôt à lui, le violent Desessarts. Il

avait convoqué une assemblée générale de la noblesse, sous la présidence

du dauphin, s'emparant du dauphin même et mettant de côté le vieux duc

de Berri.

Cependant il prenait les finances en main, destituant au nom du roi et

des princes tous les trésoriers, et mettant à leur place des bourgeois

de Paris, des gens riches, timides et dépendants. Tous les receveurs

devaient rendre compte à un haut conseil qu'il dominait par le comte de

Saint-Pol. Ce conseil fit une chose inouïe, il interdit la Chambre des

comptes, fit arrêter plusieurs de ses membres[255], et néanmoins il se

servit de ses registres, relevant sur les marges les _Nimis habuit_ ou

_Recuperetur_ dont cette sage et honnête compagnie marquait les

payements excessifs. On voulait s'autoriser de ces notes pour tirer de

l'argent de ceux qui avaient reçu, ou même de leurs héritiers.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 9 / 28 段