individu, on voit qu'il avait en lui plus d'une existence, que c'était
en effet un être multiple, infiniment varié[206]!... Admirable vertu de
la mort! Seule elle révèle la vie. L'homme vivant n'est vu de chacun que
par un côté, selon qu'il le sert ou le gêne. Meurt-il? on le voit alors
sous mille aspects nouveaux, on distingue tous les liens divers par
lesquels il tenait au monde. Ainsi, quand vous arrachez le lierre du
chêne qui le soutenait, vous apercevez dessous d'innombrables fils
vivaces, que jamais vous ne pourrez déprendre de l'écorce où ils ont
vécu; ils resteront brisés, mais ils resteront[207].
[Note 206: Henri III s'écria en voyant le corps du duc de Guise: «Mon
Dieu, qu'il est grand! Il paroît encore plus grand mort que vivant.» Il
disait mieux qu'il ne croyait; cela est vrai dans un bien autre sens.]
[Note 207: Je faisais l'autre jour cette observation dans la forêt de
Saint-Germain (12 septembre 1839).]
Chaque homme est une humanité, une histoire universelle... Et pourtant
cet être, en qui tenait une généralité infinie, c'était en même temps un
individu spécial, une personne, un être unique, irréparable, que rien ne
remplacera. Rien de tel avant, rien après; Dieu ne recommencera point.
Il en viendra d'autres, sans doute; le monde, qui ne se lasse pas,
amènera à la vie d'autres personnes, meilleures peut-être, mais
semblables, jamais, jamais...
Celui-ci sans doute eut ses vices; mais c'est en partie pour cela que
nous le pleurons; il n'en appartint que davantage à la pauvre humanité;
il nous ressembla d'autant plus; c'était lui, et c'était nous. Nous nous
pleurons en lui nous-mêmes, et le mal profond de notre nature.
On dit que la mort embellit ceux qu'elle frappe, et exagère leurs
vertus; mais c'est bien plutôt en général la vie qui leur faisait tort.
La mort, ce pieux et irréprochable témoin, nous apprend, selon la
vérité, selon la charité, qu'en chaque homme il y a ordinairement plus
de bien que de mal. On connaissait les prodigalités du duc d'Orléans, on
connut ses aumônes. On avait parlé de ses galanteries; on ne savait pas
assez que cette heureuse nature avait toujours conservé, au milieu même
des vaines amours, l'amour divin et l'élan vers Dieu. On trouva aux
Célestins la cellule où il aimait à se retirer[208]. Lorsqu'on ouvrit
son testament, on vit qu'au plus fort de ses querelles cette âme sans
fiel était toujours confiante, aimante pour ses plus grands ennemis.
[Note 208: _App._ 90.]
Tout cela demande grâce.. Eh! qui ne pardonnerait, quand cet homme,
dépouillé de tous les biens de la vie, redevenu nu et pauvre, est
apporté dans l'église, et attend son jugement? Tous prient pour lui,
tous l'excusent, expliquant ses fautes par les leurs, et se condamnant
eux-mêmes... Pardonnez-lui, Seigneur, frappez-nous plutôt.
Personne n'avait plus à se plaindre du duc d'Orléans que sa femme
Valentine; elle l'avait toujours aimé, et toujours il en aima d'autres.
Elle ne l'excusa pas moins autant qu'il était en elle; elle prit comme
sien avec elle le bâtard de son mari, et l'éleva parmi ses enfants. Elle
l'aimait autant qu'eux, davantage. Souvent, lui voyant tant d'esprit et
d'ardeur, l'Italienne le serrait, lui disait: «Ah! tu m'as été dérobé!
c'est toi qui vengeras ton père[209].»
[Note 209: «Qu'il lui avoit été emblé, et qu'il n'y avoit à peine des
enfants qui fust si bien taillé de venger la mort de son père qu'il
estoit.» (Juvénal.)]
La justice ne vint jamais pour la veuve, elle n'eut pas cette
consolation. Elle n'eut pas celle d'élever au mort l'humble tombe «de
trois doigts au-dessus de terre» qu'il demandait dans son
testament[210]; elle ne put même lui mettre sous la tête «la rude
pierre, la roche» qu'il voulait pour oreiller. Louis d'Orléans, proscrit
dans la mort, attendit cent ans un tombeau.
[Note 210: _App._ 91.]
Aux premiers âges chrétiens, dans les temps de vive foi, les douleurs
étaient patientes; la mort semblait un court divorce; elle séparait,
mais pour réunir. Un signe de cette foi dans l'âme, dans la réunion des
âmes, c'est que, jusqu'au douzième siècle, le corps, la dépouille
mortelle, semble avoir moins d'importance; elle ne demande pas encore de
magnifiques tombeaux; cachée dans un coin de l'église, une simple dalle
la couvre; c'est assez pour la désigner au jour de la résurrection:
_Hinc surrectura_[211].
[Note 211: _App._ 92.]
Au temps dont nous écrivons l'histoire, il y avait déjà un changement,
peu avoué, d'autant plus profond. Même dévotion extérieure, mais la foi
était moins vive; au plus profond des cours, à leur insu, l'espoir
faiblissait. La douleur ne se laissait plus aisément charmer aux
promesses de l'avenir; aux pieuses consolations, elle opposait la mot de
Valentine: «Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien[212].»
[Note 212: La devise de Valentine se lisait dans sa chapelle aux
Cordeliers de Blois.]
S'il lui restait quelque chose, c'était de parer la triste dépouille, de
glorifier les restes, de faire de la tombe une chapelle, une église,
dont ce mort serait le dieu.
Vains amusements de la douleur, qui ne l'arrêtent pas longtemps. Quelque
profond que soit le sépulcre, elle n'en ressent pas moins à travers les
puissantes attractions de la mort; elle les suit... La veuve du duc
d'Orléans vécut ce que dura sa robe de deuil.
C'est que les mots de l'union: _Vous devenez même chair_, ils ne sont
pas un vain son; ils durent pour celui qui survit. Qu'ils aient donc
leur effet suprême!... Jusque-là, il va chaque jour heurter cette tombe
à l'aveugle, l'interroger, lui demander compte... Elle ne sait que
répondre; il aurait beau la briser, qu'elle n'en dirait pas davantage...
En vain, s'obstinant à douter, s'irritant, niant la mort, il arrache
l'odieuse pierre; en vain, parmi les défaillances de la douleur et de la
nature, il ose soulever le linceul, et montrant à la lumière ce qu'elle
ne voudrait pas voir, il dispute aux vers le je ne sais quoi, informe et
terrible, qui fut Inès de Castro[213].
[Note 213: «Le roi se rendit à l'église de Santa-Clara, où il fit
exhumer le corps de la femme qu'il chérissait. Il ordonna que son Inès
fut revêtue des ornements royaux, et qu'on la plaçât sur un trône où ses
sujets vinrent baiser les ossements qui avaient été une si belle main.»
(Faria y Souza.) _App._ 93.]
CHAPITRE II
Lutte des deux partis.--Cabochiens.--Essais de réforme dans l'État et
dans l'Église (1408-1414).
L'étranger qui visite la silencieuse Vérone et les tombeaux des La
Scala, découvre dans un coin une lourde tombe sans nom[214]. C'est,
selon toute apparence, la tombe de l'_assassiné_[215]. À côté, s'élève
un somptueux monument à triple étage de statues, et par-dessus ce
monument, sur la tête des saints et des prophètes, plane un cavalier de
marbre. C'est la statue de l'assassin. Can Signore de La Scala tua son
frère dans la rue en plein jour, il lui succéda. Cela ne produisit, ce
semble, ni étonnement, ni trouble[216]. Le meurtrier régna doucement
pendant seize années, et alors, sentant sa fin venir, il donna ordre à
ses affaires, fit encore étrangler un de ses frères qu'il tenait
prisonnier, et laissa la seigneurie de Vérone à son bâtard, comme tout
bon père de famille laisse son bien à son fils.
[Note 214: _App._ 94.]
[Note 215: _App._ 95.]
[Note 216: _App._ 96.]
Les choses ne se passèrent pas ainsi en France à la mort du duc
d'Orléans. La France n'en prit pas si aisément son parti. S'il n'eut pas
un tombeau de pierre[217], il en eut un dans les coeurs. Tout le pays
sentit le coup et en fut profondément remué, et l'État, et la famille,
et chaque homme jusqu'aux entrailles. Une dispute, une guerre de trente
années commença; il en coûta la vie à des millions d'hommes. Cela est
triste, mais il n'en faut pas moins féliciter la France et la nature
humaine.
[Note 217: Ce tombeau ne fut élevé que par Louis XII.]
«Ce n'était pourtant que la mort d'un homme», dit froidement le
chroniqueur de la maison de Bourgogne[218]. Mais la mort d'un homme est
un événement immense, lorsqu'elle arrive par un crime; c'est un fait
terrible sur lequel les sociétés ne doivent se résigner jamais.
[Note 218: «... Pour la mort d'un seul homme...» (Monstrelet.)]
Cette mort engendra la guerre, et la guerre entre les esprits. Toutes
les questions politiques, morales, religieuses, s'agitèrent à cette
occasion[219]. La grande polémique des temps modernes, elle a commencé
pour la France par le sentiment du droit, par l'émotion de la nature,
par la douce et sainte pitié.
[Note 219: _App._ 97.]
Où se livra d'abord ce grand combat? Là même d'où partit le crime, au
coeur du meurtrier. Le lendemain au matin, lorsque tous les parents du
mort allèrent aux Blancs-Manteaux visiter le corps, et lui donner l'eau
bénite, le duc de Bourgogne qualifia lui-même l'acte selon la vérité:
«Jamais plus méchant et plus traître meurtre n'a été commis en ce
royaume.» Le vendredi, au convoi, il tenait un des coins du drap
mortuaire et pleurait comme les autres.
Plus que tous les autres sans doute, et non moins sincèrement. Il n'y
avait pas là d'hypocrisie. La nature humaine est ainsi faite. Nul doute
que le meurtrier n'eût voulu alors ressusciter le mort au prix de sa
vie. Mais cela n'était pas en lui. Il fallait qu'il traînât à jamais ce
fardeau, qu'à jamais il portât ce pesant drap mortuaire.
Lorsqu'il fut constant que les assassins avaient fui vers la rue
Mauconseil, où était l'hôtel du duc de Bourgogne, lorsque le prévôt de
Paris déclara qu'il se faisait fort de trouver les coupables, si on lui
permettait de fouiller les hôtels des princes, le duc de Bourgogne se
troubla; il tira à part le duc de Berri et le roi de Sicile, et leur dit
tout pâle: «C'est moi; le diable m'a tenté[220].» Ils reculèrent; le duc
de Berri fondit en larmes, et ne dit qu'une parole: «J'ai perdu mes deux
neveux.»
[Note 220: _App._ 98.]
Le duc de Bourgogne s'en alla accablé, humilié, et l'humiliation le
changea. L'orgueil tua le remords. Il se souvint qu'il était puissant,
qu'il n'y avait pas de juge pour lui. Il s'endurcit, et puisque enfin le
coup était fait, le mal irréparable, il résolut de revendiquer son crime
comme vertu, d'en faire, s'il pouvait, un acte héroïque. Il osa venir au
conseil. Il en trouva la porte fermée; le duc de Berri l'y retint, en
lui disant doucement qu'on ne l'y verrait pas avec plaisir. À quoi le
coupable répondit, avec le masque d'airain qu'il s'était décidé à
prendre: «Je m'en passerai volontiers, monsieur; qu'on n'accusé personne
de la mort du duc d'Orléans; ce qui s'est fait, c'est moi qui l'ai fait
faire.»
Avec ce beau semblant d'audace, le duc de Bourgogne n'était pas rassuré.
Il retourna à son hôtel, monta à cheval et galopa sans s'arrêter
jusqu'en Flandre. Dès qu'on sut qu'il fuyait, on le poursuivit; cent
vingt chevaliers du duc d'Orléans coururent après lui. Mais il n'y avait
pas moyen de l'atteindre; à une heure il était déjà à Bapaume. Il
ordonna, en mémoire de ce péril, que dorénavant les cloches sonnassent à
cette heure-là. Cela s'appela longtemps l'Angélus du duc de Bourgogne.
Il avait échappé à ses ennemis, non à lui-même. À peine arrivé à Lille,
il convoqua ses barons, ses prêtres. Ils lui prouvèrent invinciblement
qu'il n'avait fait que son devoir, qu'il avait sauvé le roi et le
royaume. Il reprit courage, rassembla les États de Flandre, d'Artois,
ceux de Lille et de Douai, et leur en fit répéter autant[221]. Il le fit
dire, prêcher, écrire, et ces écrits furent répandus partout, tant il
sentait le besoin de mettre son crime en commun avec ses sujets, de se
faire donner par eux l'approbation qu'il ne pouvait plus se donner
lui-même, d'étouffer sous la voix du peuple la voix de son coeur.
[Note 221: _App._ 99.]
Entre autres bruits qu'il fit répandre, on dit partout que le duc
d'Orléans depuis longtemps lui dressait des embûches, qu'il n'avait fait
que le prévenir[222]. Il fit croire cette grossière invention aux braves
Flamands; sans doute il eût bien voulu y croire aussi.
[Note 222: _App._ 100.]
Cependant l'émotion du tragique événement ne s'affaiblissait pas dans
Paris. Ceux même qui regardaient le duc d'Orléans comme l'auteur de tant
d'impôts, et qui peut-être s'étaient réjouis tout bas de sa mort, ne
purent voir, sans être touchés, sa veuve et ses enfants qui vinrent
demander justice. La pauvre veuve, madame Valentine, amenait avec elle
son second fils, sa fille et madame Isabeau de France, fiancée au jeune
duc d'Orléans, et déjà veuve elle-même, à quinze ans, d'un autre
assassiné, du roi d'Angleterre Richard II. Le roi de Sicile, le duc de
Berri, le duc de Bourbon, le comte de Clermont, le connétable, allèrent
au-devant. La litière était couverte de drap noir et traînée par quatre
chevaux blancs. La duchesse était en grand deuil, ainsi que ses enfants
et sa suite; ce triste cortège entra à Paris le 10 décembre, par le plus
triste et plus rude hiver qu'on eût vu depuis plusieurs siècles[223].
[Note 223: _App._ 101.]
Descendue à l'hôtel Saint-Paul, elle se jeta à genoux en pleurant devant
le roi, qui pleurait aussi. Deux jours après elle revint par-devant le
roi et son conseil, portant plainte et demandant justice. Le discours
des avocats qui parlèrent pour elle, celui des prédicateurs qui firent
l'éloge funèbre du duc d'Orléans, la lettre que son fils répandit
quelques années après, sont pleins de choses touchantes et d'une naïveté
douloureuse.
Vox sanguinis fratris tui clamat ad me de terra.
«Tu peux, ô roi, dire à la partie adverse cette parole qu'a dite le
Seigneur à Caïn, après qu'il eut tué son frère... Certes oui, la terre
crie et le sang réclame; car il ne serait pas un homme naturel, ni d'un
sang pur, celui qui n'aurait pas compassion d'une mort si cruelle.
«Et toi, ô roi Charles de bonne mémoire, si tu vivais maintenant, que
dirais-tu? quelques larmes pourraient t'apaiser? qui t'empêcherait de
faire justice d'une telle mort? Hélas! tu as tant aimé, honoré et élevé
avec tant de soin l'arbre où est né le fruit dont ton fils a reçu la
mort! Hélas! roi Charles! tu pourrais bien dire comme Jacob: _Fera
pessima devoravit filium meum_: Une bête très mauvaise a dévoré mon
fils.
«Hélas! il n'y a si pauvre homme, ou de si bas état en ce monde, dont le
père ou le frère ait été tué si traîtreusement, que ses parents et ses
amis ne s'engagent à poursuivre l'homicide jusqu'à la mort. Qu'est-ce
donc quand le malfaiteur persévère et s'obstine dans sa volonté
criminelle?... Pleurez, princes et nobles, car le chemin est ouvert pour
vous faire mourir en trahison et à l'improviste; pleurez, hommes,
femmes, vieillards et jeunes gens; la douceur de la paix et de la
tranquillité vous est ôtée, puisque le chemin vous est montré pour
occire et porter le glaive contre les princes, et qu'ainsi vous voilà en
guerre, en misère, en voie de destruction.»
La prophétie ne s'accomplit que trop. Celui contre lequel on venait
d'accueillir cette plainte, celui qu'on jugeait digne de toute peine,
d'amende honorable, de prison, il n'y eut pas besoin de le poursuivre:
il revint de lui-même, mais en maître; l'on n'avait que des plaidoiries
à lui opposer. Il revint, malgré les plus expresses défenses, entouré
d'hommes d'armes, et fit mettre sur la porte de son hôtel deux fers de
lance, l'un affilé, l'autre émoussé[224], pour dire qu'il était prêt à
la guerre et à la paix, qu'il combattrait aux armes courtoises, ou, si
l'on aimait mieux, à mort. Les princes avaient été jusqu'à Amiens pour
l'empêcher de venir. Il leur donna des fêtes, leur fit entendre
d'excellente musique, et continua sa route jusqu'à Saint-Denis, où il
fit ses dévotions. Là, nouvelle défense des princes[225]. Mais il
n'entra pas moins à Paris. Il se trouva des gens pour crier: «Noël au
bon duc[226]!» Le peuple croyait qu'il allait supprimer les taxes. Les
princes l'accueillirent. La reine, chose odieuse, se contraignit au
point de lui faire bonne mine.
[Note 224: _App._ 102.]
[Note 225: _App._ 103.]
[Note 226: C'est du moins ce que rapporte le chroniqueur bourguignon:
«Mesmement les petits enfants en plusieurs carrefours à haute voix
crioient Noël.» (Monstrelet.)]
Tout semblait rassurant; et pourtant, en entrant dans la ville où l'acte
avait été commis, il ne pouvait s'empêcher de trembler. Il alla droit à
son hôtel, fit camper toutes ses troupes autour. Mais son hôtel ne lui
semblait pas sûr. Il fallut, pour calmer son imagination, que dans son
hôtel même on lui bâtit une chambre toute en pierres de taille, et forte
comme une tour[227]. Pendant que ses maçons travaillaient à défendre le
corps, ses théologiens faisaient ce qu'ils pouvaient pour cuirasser
l'âme. Déjà il avait les certificats de ses docteurs de Flandre; mais il
voulait celui de l'Université, une bonne justification solennelle en
présence du roi, des princes, du peuple, qui approuveraient, au moins
par leur silence. Il fallait que le monde entier suât à laver cette
tache.
[Note 227: «Fist faire.. à puissance d'ouvriers, une forte chambre de
pierre, bien taillée, en manière d'une tour.» (Monstrelet.)]
Le duc de Bourgogne ne pouvait manquer de défenseurs parmi les gens de
l'Université. Son père et lui avaient toujours été liés avec ce corps
par la haine commune du duc d'Orléans et de son pape Benoît XIII. Ils
avaient protégé les principaux docteurs. Philippe-le-Hardi avait donné
un bénéfice au célèbre Jean Gerson[228]; son successeur pensionnait le
cordelier Jean Petit, tous deux grands adversaires du pape.
[Note 228: Un canonicat de Bruges, auquel Gerson renonça de bonne
heure.]
Toutefois, pour soutenir cette thèse que le partisan du pape avait été
bien et justement tué, il fallait trouver un aveugle et violent
logicien, capable de suivre intrépidement le raisonnement contre la
raison, l'esprit de corps et de parti contre l'humanité et la nature.
Cette logique n'était pas celle des grands docteurs de l'Université,
Gerson, d'Ailly, Clémengis. Ils restèrent plutôt dans l'inconséquence;
dans leur plus grande passion, ils ne furent jamais aveuglés. D'Ailly et
Clémengis écrivirent contre le pape; puis, quand ils craignirent d'avoir
ébranlé l'Église même, ils se rallièrent à la papauté. Gerson attaqua le
duc d'Orléans pour ses exactions; puis il pleura l'aimable prince, il
fit son oraison funèbre.
Au-dessous de ces illustres docteurs, en qui le bon sens et le bon coeur
firent toujours équilibre à la dialectique, se trouvaient les vrais
scolastiques, les subtils, les violents, qui paraissaient les forts, les
grands hommes du temps qui n'ont pas été ceux de l'avenir. Ceux-ci
étaient généralement plus jeunes que Gerson, qui lui-même était disciple
de Pierre d'Ailly et de Clémengis. Ces violents étaient donc la
troisième génération dans cette longue polémique, d'autant plus violents
qu'ils y venaient tard. Ainsi la Constituante fut dépassée par la jeune
Législative, celle-ci par la très jeune Convention.
Ces hommes n'étaient pas des misérables, des hommes mercenaires, comme
on l'a dit, mais généralement de jeunes docteurs, estimés pour la
sévérité de leurs moeurs, pour la subtilité de leur esprit, pour leur
faconde. Les uns étaient des moines comme le cordelier Jean Petit, comme
le carme Pavilly, l'orateur des bouchers, le harangueur de la Terreur de
1413. Les autres furent les meneurs des conciles, et marquèrent comme
prélats; tels furent, au concile de Constance, Courcelles et Pierre
Cauchon, qui déposèrent le pape Jean XXIII et jugèrent la Pucelle.
L'apologiste du duc de Bourgogne, Jean Petit, était un Normand, animé
d'un âpre esprit normand, un moine mendiant, de la pauvre et sale
famille de saint François. Ces cordeliers, d'autant plus hardis qu'ils
n'avaient que leur corde et leurs sandales, se jetaient volontiers en
avant. Au quatorzième siècle, ils avaient été pour la plupart
visionnaires, mystiques, malades et fols de l'amour de Dieu; ils étaient
alors ennemis de l'Université. Mais, à mesure que le mysticisme fit
place à la grande polémique du schisme, ils furent du parti de
l'Université, et au delà. Le cordelier Jean Petit n'avait pas le moyen
d'étudier; il fut soutenu par le duc de Bourgogne, qui l'aida à prendre
ses grades et lui fit une pension[229]. À peine docteur, il se fit
remarquer par sa violence. L'Université l'envoya parmi ceux de ses
membres qu'elle députait aux papes. Lorsque l'assemblée du clergé de
France, en 1406, flottait et n'osait se déclarer entre l'Université de
Paris qui attaquait le pape Benoît, et celle de Toulouse qui le
défendait, Jean Petit prêcha avec la fureur burlesque d'un prédicateur
de carrefour «contre les farces et tours de passe-passe de Pierre de la
Lune, dit Benoît». Il demanda et obtint que le parlement fît brûler la
lettre de l'université de Toulouse. C'est alors que le parti de Benoît
et du duc d'Orléans fut jugé vaincu, que les gens avisés le
quittèrent[230], que ses ennemis s'enhardirent, et que, la suspension
des prédications ayant suffisamment irrité le peuple, on crut pouvoir
enfin tuer celui qu'on désignait depuis longtemps à la haine comme
l'auteur des taxes et le complice du schisme.
[Note 229: _App._ 104.]
[Note 230: Par exemple Savoisy.]
L'Université avait récemment arraché au roi l'ordre de contraindre par
corps le pape qui refusait de céder. Ce pape avait été jugé
schismatique, et ses partisans schismatiques. Par deux fois on essaya
d'exécuter cette contrainte par l'épée. La mort d'un prince qui
soutenait le pape semblait aux universitaires un résultat naturel de
cette condamnation du pape; c'était aussi une contrainte par corps.
Je n'ai pas le courage de reproduire la longue harangue par laquelle
Jean Petit entreprit de justifier le meurtre. Il faut dire pourtant que,
si ce discours parut odieux à beaucoup de gens, personne ne le trouva
ridicule. Il est divisé et subdivisé selon la méthode scolastique, la
seule que l'on suivit alors.
Il prit pour texte ces paroles de l'Apôtre: «La convoitise est la racine
de tous maux.» Il déduisait de là doctement une majeure en quatre
parties, que la mineure devait appliquer. La mineure avait quatre
parties de même pour établir que le duc d'Orléans tombant dans les
quatre genres de convoitise, concupiscence, etc., s'était rendu coupable
de lèse-majesté en quatre degrés. Il établissait, par le témoignage des
philosophes, des Pères de l'Église et de la sainte Écriture qu'il était
non seulement permis, mais honorable et méritoire de tuer un
tyran[231]. À cela il apportait douze raisons en l'honneur des douze
apôtres, appuyées de nombreux exemples bibliques.
[Note 231: _App._ 105.]
Cet épouvantable fatras n'a pas moins de quatre-vingt-trois pages dans
Monstrelet. Le copier, ce serait à en vomir. Il faut résumer. Tout peut
se réduire à trois points:
1. Le duc de Bourgogne a tué _pour Dieu_[232]. Ainsi Judith, etc. Le duc
d'Orléans n'était pas seulement l'ennemi du peuple de Dieu, comme
Holopherne. Il était l'ennemi de Dieu, l'ami du Diable; il était
sorcier[233]. La diablesse Vénus lui avait donné un talisman pour se
faire aimer, etc.
[Note 232: «Les légistes disent que toute occision d'homme, juste ou
injuste, est homicide. Mais les théologiens disent qu'il y a deux
manières d'homicides, etc.»]
[Note 233: _App._ 106.]
2. Le duc de Bourgogne a tué _pour le roi_. Il a, comme bon vassal,
sauvé son suzerain des entreprises d'un vassal félon.
3. Il a tué _pour la chose publique_, et comme bon citoyen. Le duc
d'Orléans était un tyran. Le tyran doit être tué, etc.[234].
[Note 234: «Celui qui l'occit _par bonne subtilité, par cautelle en
l'épiant_, pour sauver la vie de son roi... il ne fait pas
_nefas_...»--Ceci fait penser aux _Provinciales_.]
Mais il faut lire l'original. Il faut voir dans sa laideur ce monstrueux
accouplement des droits et des systèmes contraires. Le cruel raisonneur
prend indifféremment, et partout, tout ce qui peut, tant bien que mal,
fonder le droit de tuer; tradition biblique, classique, féodale, tout
lui est bon, pourvu qu'on tue.