Peu à peu, Paris devenait unanime contre le duc d'Orléans. Les gens de

l'Université de Paris couvaient contre lui une haine profonde, haine de

docteurs, haine de prêtres. D'abord, il était l'ami du pape leur ennemi,

il faisait donner les bénéfices à d'autres qu'aux universitaires, il

les affamait. Autre crime: à l'Université de Paris il opposait les

universités d'Orléans, d'Angers, de Montpellier et de Toulouse, toutes

favorables au pape d'Avignon[176]. Il soutenait, comme on l'a vu, que

l'Université de Paris n'était pas française, que, composée en grande

partie d'étrangers, elle ne pouvait s'immiscer dans les affaires du

royaume. C'étaient là de terribles griefs auprès de nos docteurs.

Peut-être cependant lui auraient-ils à la rigueur pardonné tout cela;

mais, ce qui était bien autrement grave pour des lettrés, décidément

irrémissible et inexpiable, il se moquait d'eux.

[Note 176: Bulæus.]

Déjà surannée, pour la science et l'enseignement, l'Université de Paris

avait atteint l'apogée de sa puissance. Elle était devenue, pour ainsi

dire, l'autorité. Depuis plus d'un siècle, cette vieille aînée des rois

avait parlé haut dans la maison de son père, fille équivoque[177] en

soutane de prêtre, et, comme les vieilles filles, aigre et colérique. Le

roi aussi l'avait gâtée, ayant besoin d'elle contre les Templiers,

contre les papes. Dans le grand schisme, elle se chargea de choisir pour

la chrétienté, et choisit Clément VII; puis elle humilia son pape.

[Note 177: On a débattu pendant cinq cents ans cette question insoluble

si l'Université était un corps ecclésiastique ou laïque.]

C'était pour le roi un instrument peu sûr, et qui souvent le blessait

lui-même. Au moindre mécontentement l'Université venait lui déclarer que

la Fille des rois, lésée dans ses privilèges, irait, brebis

errante[178], chercher un autre asile. Elle fermait ses classes, les

écoliers se dispersaient, au grand dommage de Paris. Alors on se hâtait

de courir après eux, de finir la _secessio_, de rappeler la _gens

togata_ du mont Aventin.

[Note 178: «Quasi ovem errabundam.» (Religieux.)]

L'Université ne s'en tint pas à ces moyens négatifs. Bientôt, associée

au petit peuple, elle donna ses ordres à l'hôtel Saint-Paul, et traita

le roi presque aussi mal qu'elle avait traité le pape. Dans cette

éclipse misérable de la papauté, de l'empire, de la royauté,

l'Université de Paris trônait, férule en main, et se croyait reine du

monde.

Et il y avait bien quelque raison dans cette absurdité. Avant

l'imprimerie, avant la domination de la presse, sous laquelle nous

vivons, toute publicité était dans l'enseignement oral, que dispensaient

les universités; or, la première et la plus influente de toutes était

celle de Paris.

Puissance immense, à peu près sans contrôle. Et dans quelles mains se

trouvait-elle? Aux mains d'un peuple de docteurs, aigris par la misère,

en qui d'ailleurs la haine, l'envie, les mauvaises passions avaient été

soigneusement cultivées par une éducation de polémique et de dispute.

Ces gens arrivaient à la puissance, ils devaient montrer bientôt combien

l'éristique sèche et durcit la fibre morale, comment, portée du

raisonnement dans la réalité, elle continue d'abstraire, abstrait la vie

et raisonne le meurtre, comme toute autre négation.

De bonne heure, l'Université avait commencé la guerre contre le duc

d'Orléans. Dès 1402, elle déclara les ennemis de la soustraction

d'obédience, les amis du pape, pécheurs et fauteurs du schisme. Le

prince si clairement désigné demanda réparation; mais le même soir, l'un

des plus célèbres docteurs et prédicateurs, Courtecuisse, renouvela

l'invective.

Deux ans après, l'Université saisit une occasion de frapper un des

principaux serviteurs du duc d'Orléans et de la reine, le sire de

Savoisy. Ce seigneur, qui avait fait des expéditions heureuses contre

les Anglais, avait autour de lui une maison toute militaire, des

serviteurs insolents, des pages fort mal disciplinés; un de ceux-ci

donna des éperons à son cheval tout au travers d'une procession de

l'Université; les écoliers le souffletèrent, les gens de Savoisy prirent

parti, poursuivirent les écoliers, qui se jetèrent dans

Sainte-Catherine; des portes, ils tirèrent au hasard dans l'église, au

grand effroi du prêtre qui disait la messe en ce moment. Plusieurs

écoliers furent blessés. Savoisy eut beau demander pardon à

l'Université, et offrir de livrer les coupables[179]. Il fallut qu'il

perpétuât le souvenir de son humiliation, en fondant une chapelle de

cent livres de rentes; que son propre hôtel, l'un des plus beaux

d'alors, fût démoli de fond en comble. Les peintures admirables dont il

était décoré, ne purent toucher les scolastiques[180]. La démolition se

fit à grand bruit, au son des trompettes qui proclamaient la victoire de

l'Université[181].

[Note 179: Il déclara même qu'il était prêt à pendre le coupable de sa

propre main. (Religieux.)]

[Note 180: Le roi ne put sauver qu'une galerie peinte à fresque, qui

était bâtie sur les murs de la ville, et on lui en fit payer la valeur.]

[Note 181: «Cum lituis et instrumentis musicis.» (Religieux.)]

Elle avait suspendu ses leçons, et défendu les prédications, jusqu'à ce

qu'elle eût obtenu cette réparation éclatante. Elle usa du même moyen

lorsque Benoît XIII s'étant échappé d'Avignon, le duc d'Orléans fit

révoquer par le roi la soustraction d'obédience, et que le pape ordonna

la levée d'une décime sur le clergé, dont le duc aurait profité sans

doute. Un concile assemblé à Paris n'osait rien décider. L'Université,

par l'organe d'un de ses docteurs, Jean Petit, éclata avec violence

contre le pape, contre les fauteurs du pape, contre l'université de

Toulouse qui le soutenait; celle de Paris exigea du roi un ordre au

Parlement de faire brûler la lettre qu'avaient écrite ceux de Toulouse à

cette occasion. La terreur était si grande que le même Savoisy,

récemment maltraité par l'Université, se chargea de porter au Parlement

l'ordre du roi. Cet homme, intrépide devant les Anglais, rampait devant

la puissance populaire, dont il avait vu de si près la force et la rage.

On peut juger de l'insolence des écoliers après de telles victoires, ils

se croyaient décidément les maîtres sur le pavé de Paris. Deux d'entre

eux, un Breton et un Normand, firent je ne sais quel vol. Le prévôt,

messire de Tignonville, ami du duc d'Orléans, jugeant bien que, s'il les

renvoyait à leurs juges ecclésiastiques, ils se trouveraient les plus

innocentes personnes du monde, les traita comme déchus du privilège de

cléricature, les mit à la torture, les fit avouer, puis les envoya au

gibet. Là-dessus, grande clameur de l'Université et des clercs en

général.

Les princes, ne pouvant abandonner le prévôt, répondaient aux

universitaires qu'ils pouvaient aller dépendre et inhumer les corps, et

qu'il n'en fût plus parlé. Mais ce n'était pas leur compte; ils

voulaient que le prévôt fondât deux chapelles, qu'il fût déclaré

inhabile à tout emploi, qu'il allât dépendre lui-même les deux clercs et

les inhumât de ses mains, après les avoir baisés, ces cadavres déjà

pourris et infects, à la bouche[182].

[Note 182: «Post oris osculum.» (Religieux.)]

Tout le clergé soutint l'Université. Non seulement les classes furent

fermées, mais les prédications suspendues, et cela dans le saint temps

de Noël, pendant tout l'Avent, tout le carême, à la fête même de Pâques.

Déjà, l'année précédente, les prédications et l'enseignement avaient été

suspendus aux mêmes époques, pour ne pas payer la décime. Ainsi le

clergé se vengeait aux dépens des âmes qui lui étaient confiées, il

refusait au peuple le pain de la parole, dans le temps des plus saintes

fêtes, parmi les misères de l'hiver, lorsque les âmes ont tant besoin

d'être soutenues. La foule allait aux églises, et n'y trouvait plus de

consolation[183]. L'hiver, le printemps, passèrent ainsi silencieux et

funèbres.

[Note 183: En récompense, les ménétriers semblent s'être multipliés.

Leur corporation devient importante. Elle fait confirmer ses statuts.

(_Portef. Fontanieu_, 24 avril 1407.)]

Le duc d'Orléans avait beaucoup à craindre; le peuple s'en prenait de

tout à lui. Son parti s'affaiblissait. Il reçut un nouveau coup par la

mort de son ami Clisson. Tant qu'il vivait, tout vieux qu'il était,

Clisson faisait peur au duc de Bretagne.

Quelque temps auparavant, le duc et la reine se promenant ensemble du

côté de Saint-Germain, un effroyable orage fondit sur eux; le duc se

réfugia dans la litière de la reine; mais les chevaux effrayés

faillirent les jeter dans la rivière. La reine eut peur, le duc fut

touché; il déclara vouloir payer ses créanciers, ne sachant pas sans

doute lui-même combien il était endetté. Mais il en vint plus de huit

cents; les gens du duc ne payèrent rien et les renvoyèrent.

Dans ce triste hiver de 1407 le duc et la reine crurent ramener les

esprits en ordonnant, au nom du roi, la suspension du droit de _prise_,

celui de tous les abus qui faisait le plus crier. Les maîtres d'hôtel du

roi, des princes, des grands, prenaient sur les marchés, dans les

maisons, tout ce qui pouvait servir à la table de leurs maîtres, ce qui

les tentait eux-mêmes, ce qu'ils pouvaient emporter; meubles, linges,

tout leur était bon. Les gens du duc et de la reine avaient rudement

pillé; ils eurent beau suspendre l'exercice de ce droit odieux[184]: le

peuple leur en voulait trop, il ne leur en sut aucun gré.

[Note 184: Ils le suspendirent pour quatre ans (7 septembre 1407).]

Tout tournait contre eux. La reine, depuis longtemps éloignée de son

mari, n'en était pas moins enceinte; elle attendait, souhaitait un

enfant. Elle accoucha en effet d'un fils, mais qui mourut en naissant.

Il fut pleuré de sa mère, plus qu'on ne pleure un enfant de cet âge

quand on en a déjà plusieurs autres, pleuré comme un gage d'amour.

Le duc d'Orléans, lui-même, était malade, il se tenait à son château de

Beauté. Ce replis onduleux de la Marne et ses îles boisées[185], qui

d'un côté regardent l'aimable coteau de Nogent, de l'autre l'ombre

monacale de Saint-Maur[186], a toujours eu un inexplicable attrait de

grâce mélancolique. Dans ces îles, sur la belle et dangereuse rivière,

s'éleva jadis une villa mérovingienne, un palais de Frédégonde[187]; là,

plus tard, fut la chère retraite où Charles VII crut vraiment mettre en

sûreté son trésor, la bonne et belle Agnès[188]. Ce château d'Agnès

Sorel était celui même de Louis d'Orléans; il s'y tenait malade au mois

de novembre 1407, c'était la fin de l'automne, les premiers froids, les

feuilles tombaient.

[Note 185:

Marne l'enceint.....

Et belle tour qui garde les détrois.

_Où l'en se puet retraire à sauveté;_

Pour tous ces poins li doulz prince courtois

Donna ce nom à ce lieu de Beauté.

EUSTACHE DESCHAMPS.]

[Note 186: Saint-Maur était alors une grande abbaye fortifiée.]

[Note 187: C'est de la Marne qu'un pêcheur retire le corps du jeune fils

de Chilpéric, noyé par sa marâtre.]

[Note 188: Elle mourut jeune, et l'on crut qu'elle était empoisonnée. Ce

château d'Agnès dans une île fait penser au labyrinthe de la belle

Rosamonde. Voy. la _jolie ballade_.]

Chaque vie a son automne, sa saison jaunissante, où toute chose se fane

et pâlit; plût au ciel que ce fût la maturité; mais ordinairement c'est

plus tôt, bien avant l'âge mûr. C'est ce point, souvent peu avancé de

l'âge, où l'homme voit les obstacles se multiplier tout autour, où les

efforts deviennent inutiles, où s'abrège l'espoir, où, le jour

diminuant, grandissent peu à peu les ombres de l'avenir... On entrevoit

alors, pour la première fois, que la mort est un remède, qu'elle vient

au secours des destinées qui ont peine à s'accomplir.

Louis d'Orléans avait trente-six ans; mais déjà, depuis plusieurs

années, parmi ses passions même et ses folles amours, il avait eu des

moments sérieux[189]. Il avait fait, écrit de sa main un testament fort

chrétien, fort pieux, plein de charité et de pénitence. Il y ordonnait

d'abord le payement de ses créanciers, puis des legs aux églises, aux

collèges, aux hôpitaux, d'abondantes aumônes. Il y recommandait ses

enfants à son ennemi même, au duc de Bourgogne; il éprouvait le besoin

d'expier; il demandait à être porté au tombeau sur une claie couverte de

cendres[190].

[Note 189: «Ad multa vitia præceps fuit, quæ tamen horruit cum ad

virilem ætatem pervenisset.» (Religieux.)]

[Note 190: Son testament fut trouvé écrit tout entier de sa main, quatre

ans avant sa mort. La bonté de son âme confiante et sans fiel se

manifestait dans la recommandation qu'il faisait de ses enfants aux

soins de son oncle le duc Philippe, tandis qu'ils étaient déjà au plus

fort de leurs querelles. _App._ 82.]

Au temps où nous sommes parvenus, il n'eut un pressentiment que trop

vrai de sa fin prochaine. Il allait souvent aux Célestins; il aimait ce

couvent; dans son enfance, sa bonne dame de gouvernante l'y menait tout

petit entendre les offices. Plus tard, il y visitait fréquemment le sage

Philippe de Maizières, vieux conseiller de Charles V, qui s'y était

retiré[191]. Il séjournait même quelquefois au couvent, vivant avec les

moines, comme eux, et prenant part aux offices de jour et de nuit. Une

nuit donc qu'il allait aux matines, et qu'il traversait le dortoir, il

vit, ou crut voir la Mort[192]. Cette vision fut confirmée par une

autre; il se croyait devant Dieu et prêt à subir son jugement. C'était

un signe solennel qu'au lieu même où avait commencé son enfance, il fût

ainsi averti de sa fin. Le prieur du couvent auquel il se confia, crut

aussi qu'en effet il lui fallait songer à son âme et se préparer à bien

mourir.

[Note 191: Jean Petit prétend qu'ils conspiraient ensemble.

(Monstrelet.)]

[Note 192: Telle était la tradition du couvent. Les moines avaient fait

peindre cette vision dans leur chapelle à côté de l'autel; on y voyait

la Mort tenant une faux à la main, et montrant au duc d'Orléans cette

légende: «Juvenes ac senes rapio.» (Millin.)]

Ce ne fut pas une apparition moins sinistre qu'il eut bientôt au château

de Beauté. Il y reçut une étrange visite, celle de Jean-sans-Peur. Il

devait peu s'y attendre, un nouveau motif avait encore aigri leur haine.

Les Liégeois ayant chassé leur évêque, jeune homme de vingt ans, qui

voulait être évêque sans se faire prêtre[193], ils en avaient élu un

autre, avec l'appui du duc d'Orléans et du pape d'Avignon. L'évêque

chassé était justement le beau-frère du duc de Bourgogne. Si le duc

d'Orléans, maître du Luxembourg, étendait encore son influence sur

Liège, son rival allait avoir une guerre permanente chez lui, en

Brabant, en Flandre; la France lui échappait. Ce danger devait porter

son exaspération au comble[194].

[Note 193: _App._ 83.]

[Note 194: Dans l'attente d'une guerre prochaine, il s'était assuré de

l'alliance du duc de Lorraine (6 avril 1407), et il avait pris à son

service le maréchal de Boucicaut. Boucicaut promet de le servir envers

et _contre tous_, sauf le roi et ses enfants, «en mémoire de ce que le

duc de Bourgogne lui a sauvé la vie, estant pris des Turcs». (_Fonds

Baluze_, 18 juillet 1407.)]

Dès longtemps, il avait annoncé des résolutions violentes. En 1405,

lorsque les deux rivaux étaient en présence, sous les murs de Paris,

Louis d'Orléans ayant pris pour emblème un bâton noueux, Jean-sans-Peur

prit pour le sien un rabot. Comment le bâton devait-il être

_raboté_[195]? on pouvait tout craindre.

[Note 195: On disait après la mort du duc d'Orléans: «Baculum nodosum

factum esse planum.» (Meyer.)--Devises: Mgr d'Orléans, _Je suis

mareschal de grant renommée, Il en appert bien, j'ay forge levée_. Mgr

de Bourgogne, _Je suis charbonnier d'étrange contrée, J'ay assez charbon

pour faire fumée_. (Mss. Colbert, Regius.)]

Le duc de Berri, plein d'inquiétude, crut gagner beaucoup sur son neveu

en le décidant à aller voir le malade. Soit pour tromper son oncle, soit

par un sentiment de haineuse curiosité, il se contraignit jusque-là. Le

duc d'Orléans allait mieux; le vieil oncle prit ses deux neveux, les

mena entendre la messe, et les fit communier de la même hostie; il leur

donna un grand repas de réconciliation, et il fallut qu'ils

s'embrassassent. Louis d'Orléans le fit de bon coeur, tout porte à le

croire; la veille il s'était confessé et avait témoigné amendement et

repentance. Il invita son cousin à dîner avec lui le dimanche suivant;

il ne savait point qu'il n'y aurait pas de dimanche pour lui.

* * * * *

On voit encore aujourd'hui, au coin de la Vieille rue du Temple et de la

rue des Francs-Bourgeois, une tourelle du quinzième siècle, légère,

élégante, et qui contraste fort avec la laide maison, qui de côté et

d'autre s'y est gauchement accrochée. Cette tourelle fermait, de ce

côté, le grand enclos de l'hôtel Barbette, occupé en 1407 par la reine

Isabeau, en 1550 par Diane de Poitiers.

L'hôtel Barbette, placé hors de l'enceinte de Philippe-Auguste, entre

les deux juridictions de la ville et du Temple, libre également de l'une

et de l'autre, avait été longtemps soustrait, par sa position, aux gênes

de la ville, couvre-feu, fermeture des portes, etc. Enfermé plus tard

dans l'enceinte de Charles V, il n'en était pas moins, dans ce quartier

peu fréquenté, hors de la surveillance des honnêtes et médisants

bourgeois de Paris[196].

[Note 196: Les maisons placées ainsi n'avaient pas bon renom. On le voit

par les plaintes que faisaient les chanoines de Saint-Méry contre les

mauvais lieux qui se trouvaient le long de la vieille enceinte de

Philippe-Auguste. Ils obtinrent une ordonnance d'Henri VI, roi de France

et d'Angleterre, pour en purger ce quartier.]

Cet hôtel, bâti par le financier Étienne Barbette, maître de la monnaie

sous Philippe-le-Bel, fut pillé dans la grande sédition où le peuple

enragé poursuivit le roi jusqu'au Temple (1306). Le même hôtel,

quatre-vingts ans après, appartenait à un autre parvenu, au grand maître

Montaigu, l'un des Marmousets qui gouvernaient le royaume. Ils y firent

coucher Charles VI, la veille de son départ pour la Bretagne, lorsque,

malgré ses oncles, ils parvinrent à le tirer de Paris pour lui faire

poursuivre la vengeance de l'assassinat de Clisson. Montaigu, ami, comme

Clisson, du duc d'Orléans, fit sa cour à la reine, en lui cédant cette

maison commode; elle n'aimait pas l'hôtel Saint-Paul, où vivait son

mari; ce mari la gênait quand il était fou, bien plus encore quand il ne

l'était pas.

Elle avait embelli à plaisir ce séjour de prédilection, l'avait agrandi,

étendu jusqu'à la rue de la Perle. Les jardins étaient d'autant mieux

fermés et solitaires, que le long de la Vieille rue du Temple ils se

trouvaient masqués d'une ligne de maisons qui regardaient la rue, et ne

voyaient rien derrière, tout au plus le mur du mystérieux hôtel.

La reine y accoucha le 10 novembre. Les deux princes communièrent

ensemble le 20; le 22, ils mangèrent chez le duc de Berri,

s'embrassèrent et se jurèrent une amitié de frères. Cependant, depuis le

17, le duc de Bourgogne avait tout préparé pour tuer ce frère; il lui

avait dressé embuscade près de l'hôtel Barbette, les assassins

attendaient.

Dès la Saint-Jean, c'est-à-dire depuis plus de quatre mois,

Jean-sans-Peur cherchait une maison pour ce guet-apens. Un clerc de

l'Université, qui était son homme, avait chargé un couratier public de

maisons de lui en louer une, où il voulait, disait-il, mettre du vin, du

blé et autres denrées que les écoliers et les clercs recevaient de leur

pays, et qu'ils avaient le privilège universitaire de vendre sans droit.

Le courtier lui trouva et lui fit livrer, le 17 novembre, la maison de

l'image Notre-Dame, Vieille rue du Temple, en face de l'hôtel de Rieux

et de la Bretonnerie. Le duc de Bourgogne y fit entrer de nuit des gens

à lui, entre autres un ennemi mortel du duc d'Orléans, un Normand,

Raoul d'Auquetonville, ancien général des finances, que le duc avait

chassé pour malversation. Raoul répondait de tuer; un valet de chambre

du roi promit, pour argent, de livrer et de trahir.

Le lendemain du repas de réconciliation, le mercredi 23 novembre 1407,

Louis d'Orléans avait été, comme à l'ordinaire, chez la reine; il y

avait soupé, et gaiement, pour essayer de consoler la pauvre mère[197].

Le valet de chambre du roi arrive en hâte, et dit que le roi demande son

frère, qu'il veut lui parler[198]. Le duc, qui avait dans Paris six

cents chevaliers ou écuyers, n'avait pourtant pas amené grand monde avec

lui, aimant mieux sans doute faire à petit bruit ces visites dont on ne

médisait que trop. Il laissa même à l'hôtel Barbette une partie de ceux

qui l'avaient suivi, comptant peut-être y retourner quand il serait

quitte du roi. Il n'était que huit heures; c'était de bonne heure pour

les gens de cour, mais tard pour ce quartier retiré, en novembre

surtout. Il n'avait avec lui que deux écuyers montés sur un même cheval,

un page et quelques valets pour éclairer. Il s'en allait, vêtu d'une

simple robe de damas noir, par la Vieille rue du Temple, en arrière de

ses gens, chantant à demi voix, et jouant avec son gant, comme un homme

qui veut être gai. Nous savons ces détails par deux témoins oculaires:

un valet de l'hôtel de Rieux, et une pauvre femme qui logeait dans une

chambre dépendante du même hôtel. Jaquette, femme de Jacques Griffart,

cordonnier, déposa qu'étant à sa fenêtre haute sur la rue, pour voir si

son mari ne revenait pas, et y prenant un lange qui séchait, elle vit

passer un seigneur à cheval, et un moment après, comme elle couchait son

enfant, elle entendit crier: «À mort! à mort!» Elle courut à la fenêtre,

son enfant dans les bras, et elle vit le même seigneur à genoux, dans la

rue, sans chaperon; autour de lui, sept ou huit hommes, le visage

masqué, qui frappaient dessus, de haches et d'épées; lui, il mettait son

bras devant, en disant quelques mots, comme: «Qu'est ceci? D'où vient

ceci?» Il tomba, mais ils ne continuaient pas moins à frapper d'estoc et

de taille. La femme, qui voyait tout, criait au meurtre tant qu'elle

pouvait. Un homme qui l'aperçut à la fenêtre, lui dit: «Taisez-vous,

mauvaise femme.» Alors, à la lueur des torches, elle vit sortir de la

maison de l'image Notre-Dame un grand homme, avec un chaperon rouge

descendant sur les yeux; il dit aux autres: «Éteignez tout,

allons-nous-en, il est bien mort!» Quelqu'un lui donna encore un coup de

massue, mais il ne remuait plus. Près de lui gisait un jeune homme, qui,

tout mourant qu'il était, se souleva en criant: «Ah! monseigneur mon

maître[199].» C'était le page, qui ne l'avait pas quitté et s'était jeté

au-devant des coups. Ce page était Allemand; il avait peut-être été

donné à Louis d'Orléans par Isabeau de Bavière.

[Note 197: «Dolorem... studuit mitigare... coena jocunda peracta.»

(Religieux.)]

[Note 198: Monstrelet.]

[Note 199: _App._ 84.]

Depuis l'assassinat manqué de Clisson, on savait qu'il ne fallait pas

croire à la légère qu'un homme était tué; aussi, selon un autre récit,

le grand homme au chaperon rouge vint, avec un falot de paille, regarder

à terre si la besogne avait été faite consciencieusement[200]. Il n'y

avait rien à dire; le mort était taillé en pièces, le bras droit était

tranché à deux places, au coude, au poignet; le poing gauche était

détaché, jeté au loin par la violence du coup; la tête était ouverte de

l'oeil à l'oreille, d'une oreille à l'autre; le crâne était ouvert, la

cervelle épandue sur le pavé[201].

[Note 200: _App._ 85.]

[Note 201: «Lesquelles playes estoient telles et si énormes que le test

estoit fendu, et que toute la cervelle en sailloit... Item que son bras

destre estoit rompu tant que le maistre os sailloit dehors au droit du

coude...» (Information du sire de Tignonville, prévôt de Paris.)]

Ces pauvres restes furent portés le lendemain matin, parmi la

consternation et la terreur générale[202], à l'église voisine des

Blancs-Manteaux. Ce fut au jour seulement qu'on ramassa, dans la boue,

la main mutilée et la cervelle. Les princes vinrent lui donner l'eau

bénite. Le vendredi, il fut enseveli à l'église des Célestins, dans la

chapelle qu'il avait bâtie lui-même[203]. Les coins du drap mortuaire

étaient portés par son oncle, le vieux duc de Berri, par ses cousins, le

roi de Sicile, le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon; puis, venaient

les seigneurs, les chevaliers, une foule innombrable de peuple. Tout le

monde pleurait, les ennemis comme les amis[204]. Il n'y a plus d'ennemis

alors; chacun, dans ces moments, devient partial pour le mort. Quoi! si

jeune, si vivant naguère, et déjà passé! Beauté, grâce chevaleresque,

lumière de science, parole vive et douce: hier tout cela, aujourd'hui

plus rien[205]...

[Note 202: _App._ 86.]

[Note 203: _App._ 87.]

[Note 204: _App._ 88.]

[Note 205: _App._ 89.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 7 / 28 段