L'habile et heureux fondateur de la maison de Bourgogne était mort au

milieu de la crise (1404), au moment où il venait encore de mettre un de

ses fils en possession du Brabant. Il avait recueilli tous les fruits de

sa politique égoïste[142]; il s'était constamment servi des ressources

de la France, de ses armées, de son argent, et avec cela il mourut

populaire, laissant à son fils, Jean-sans-Peur, un grand parti dans le

royaume.

[Note 142: _App._ 69.]

Philippe-le-Hardi était, dans son intérieur, un homme rangé et régulier;

il n'eut d'autre femme que sa femme, la riche et puissante héritière des

Flandres et de tant de provinces, et qui lui aidait à les maintenir. Il

fut toujours bien avec le clergé; il le défendait volontiers au conseil

du roi; du reste, donnant peu aux églises.

On ne lui reproche aucun acte violent. Eut-il connaissance de

l'assassinat de Clisson et de l'empoisonnement de l'évêque de Laon? La

chose est possible, mais encore moins prouvée.

Ce politique mettait dans toute chose un faste royal, qu'on pouvait

prendre pour de la prodigalité, et qui sans doute était un moyen. Le

culte était célébré dans sa maison avec plus de pompe que chez aucun

roi; la musique surtout nombreuse, excellente. Dans les occasions

publiques, dans les fêtes, il tenait à éblouir et jetait l'argent.

Lorsqu'il alla recevoir, à Lélinghen, Isabelle de France, veuve de

Richard II, qu'Henri IV renvoyait, il déploya un luxe incroyable,

inconvenant dans une si triste circonstance; mais il voulait sans doute

imposer à ses amis les Anglais. Au reste, il ne lui en coûta rien, il

profita de cette dépense pour se donner, au nom du roi de France, une

énorme pension de trente-six mille livres. Il en fut de même au mariage

de son second fils; il donna à tous les seigneurs des Pays-Bas qui y

assistaient, des robes de velours vert et de satin blanc, et leur

distribua pour dix mille écus de pierreries; il avait pourvu d'avance à

ces dépenses en se faisant assigner, sur le trésor de France, une somme

de cent quarante mille francs.

La rançon de son fils, loin de lui coûter, fut pour lui une occasion de

lever des sommes énormes. Indépendamment de tout ce qu'il tira de la

Bourgogne, de la Flandre, etc., il s'assigna, au nom du roi,

quatre-vingt mille livres. Nous voyons le même fils, à peine de retour,

tirer encore, l'année suivante, douze mille livres de Charles VI[143].

Cette maison si riche ne méprisait pas les plus petits gains.

[Note 143: D. Plancher.]

Le duc de Bourgogne n'aimait pas à payer. Ses trésoriers n'acquittaient

rien, pas même les dépenses journalières de sa maison[144]. Quoiqu'il

laissât à sa mort une masse énorme, inestimable, de meubles, de joyaux,

d'objets précieux, il y avait lieu de craindre qu'ils ne suffissent

point à payer tant de créanciers. Plutôt que de toucher aux immeubles,

la veuve se décida à renoncer à la succession des biens mobiliers.

[Note 144: Le Religieux.]

Ce n'était pas chose simple, au moyen âge, que cession et renonciation.

Le débiteur insolvable faisait triste figure; il devait se dégrader

lui-même de chevalerie en s'ôtant le ceinturon. Dans certaines villes,

il fallait que, par-devant le juge et sous les huées de la foule, «il

frappât du cul sur la pierre[145]». La cession du débiteur était

honteuse. La renonciation de la veuve était odieuse et cruelle. Elle

venait déposer les clefs sur le corps du défunt, comme pour lui dire

qu'elle lui rendait sa maison, renonçant à la communauté, et n'ayant

plus rien à voir avec lui; elle reniait son mariage[146]. Il n'y avait

guère de pauvre femme qui se décidât à boire une telle honte, à briser

ainsi son coeur... Elles donnaient plutôt leur dernière chemise.

[Note 145: _App._ 70.]

[Note 146: La renonciation de la veuve n'est pas en effet sans analogie

avec le reniement du mariage, par lequel la loi de Castille permettait à

la femme noble qui avait épousé un roturier de reprendre sa noblesse à

la mort de son mari. Il fallait qu'elle allât à l'église avec une

hallebarde sur l'épaule; là elle touchait de la pointe la fosse du

défunt et elle lui disait: «Vilain, garde la vilainie, que je puisse

reprendre ma noblesse.» (Note communiquée par M. Rossew-Saint-Hilaire.)

_App._ 71.]

La duchesse de Bourgogne ne recula pas. Cette femme d'une audace virile

accomplit bravement la cérémonie[147]. Elle descendait, comme

Charles-le-Mauvais, de cette violente Espagnole Jeanne de Navarre et de

Philippe-le-Bel[148]. La petite-fille de Jeanne, Marguerite, avait fondé

avec non moins de violence la maison de Bourgogne. On dit que, voyant

son fils le comte de Flandre hésiter à accepter pour gendre

Philippe-le-Hardi, elle lui montra sa mamelle, et lui dit que, s'il ne

consentait, elle trancherait le sein qui l'avait nourri. Ce mariage,

comme nous l'avons vu, mit tout un empire dans les mains de la maison de

Bourgogne. La seconde Marguerite, petite-fille de l'autre, femme de

Philippe-le-Hardi, digne mère de Jean-sans-Peur, aima mieux faire cette

banqueroute solennelle que de diminuer d'un pouce de terre les

possessions de sa maison. Elle connaissait son temps, cet âge de fer et

de plomb. Ses fils n'y perdirent rien, ils n'en furent pas moins honorés

ni moins populaires. Une telle audace fit peur; on sut ce qu'on avait à

craindre de ces princes.

[Note 147: «Et de ce demanda instrument à un notaire public, qui estoit

là présent.» (Monstrelet.) _App._ 72.]

[Note 148: Voy. tome III.]

La mort de Philippe-le-Hardi semblait laisser le duc d'Orléans maître du

conseil. Il en profita pour se faire donner des places qui couvraient

Paris au nord, Couci, Ham, Soissons. Avec la Fère, Châlons,

Château-Thierry, Orléans et Dreux, il possédait ainsi une ceinture de

places autour de Paris. Le duc de Bourgogne avait pris, il est vrai, au

Midi le poste important d'Étampes[149].

[Note 149: Il se l'était fait céder en 1400 par le duc de Berri.]

Le duc d'Orléans obtint de son pape une défense au nouveau duc de

Bourgogne de se mêler des affaires du royaume[150]. Pour que cette

défense signifiât quelque chose, il fallait être le plus fort. Il ne put

empêcher Jean-sans-Peur d'entrer au conseil, et non seulement lui, mais

trois autres qui n'étaient qu'un avec lui, ses frères, les ducs de

Limbourg et de Nevers, et son cousin le duc de Bretagne. Jean-sans-Peur,

suivant la politique de son père, commença par se déclarer contre la

taille que faisait ordonner le duc d'Orléans pour la continuation de la

guerre, déclarant qu'il empêcherait ses sujets de la payer. Paris,

encouragé, n'avait pas envie de payer non plus. En vain, les crieurs qui

proclamaient la taxe annonçaient en même temps que celle de l'année

dernière avait été bien employée, qu'on avait repris plusieurs places du

Limousin. Le peuple de Paris ne se souciait du Limousin ni du royaume;

il ne paya point. Les prisons se remplirent, les places se couvrirent de

meubles à l'encan. L'exaspération était telle qu'il fallut défendre, à

son de trompe, de porter ni épée ni couteau[151].

[Note 150: Meyer.]

[Note 151: Le Religieux.]

Tout porte à croire que les impôts n'étaient pas excessifs, quoi qu'en

disent les contemporains. La France était redevenue riche par la paix;

la main-d'oeuvre était à haut prix dans les villes. Le fisc levait plus

facilement six francs par feu qu'il n'aurait levé un franc cinquante

ans auparavant[152]. Mais cet argent était levé avec une violence, une

précipitation, une inégalité capricieuses, plus funestes que l'impôt

même.

[Note 152: _App._ 73.]

Que le peuple eût ou n'eût pas d'argent, il n'en voulait pas donner. On

lui disait que la reine faisait passer en Allemagne tout ce que le duc

d'Orléans ne gaspillait pas. On avait, disait-on, arrêté à Metz six

charges d'or que la Bavaroise envoyait chez elle[153]. Les esprits les

plus sages accueillaient ces bruits; le grave historien du temps croit

que la taxe précédente avait fourni la somme monstrueuse de huit cent

mille écus d'or[154], et que le duc et la reine avaient tout mangé. Pour

juger ces assertions, pour apprécier l'ignorance et la malveillance avec

laquelle on raisonnait des ressources du royaume, il faut voir le beau

plan que le parti du duc de Bourgogne proposait pour la réforme des

finances. «Il y a, disait-on, dans le royaume _dix-sept cent mille_

villes, bourgs et villages; ôtons-en sept cent mille qui sont ruinés;

qu'on impose les autres à vingt écus seulement par an, cela fera vingt

millions d'écus; en payant bien les troupes, la maison du roi, les

collecteurs et receveurs, en réservant même quelque chose pour réparer

les forteresses, il restera trois millions dans les coffres du

roi[155].» Ce calcul de dix-sept cent mille clochers est justement celui

sur lequel s'appuie le facétieux recteur de la _Satire Ménippée_.

[Note 153: _App._ 74.]

[Note 154: _App._ 75.]

[Note 155: Le Religieux.]

Rien ne servit mieux le parti bourguignon que le sermon d'un moine

augustin contre la reine et le duc. La reine pourtant était présente. Le

saint homme ne parla qu'avec plus de violence, et probablement sans bien

savoir qui il servait par cette violence. Il n'y a pas de meilleur

instrument pour les factions que ces fanatiques qui frappent en

conscience. Dans sa harangue, il attaquait pêle-mêle les prodigalités de

la cour, les abus, les nouveautés en général, la danse, les modes, les

franges, les grandes manches[156]. Il dit, en face de la reine, que sa

cour était le domicile de dame Vénus, etc.[157].

[Note 156: «Loricatis, fimbriatis et manicatis vestibus.» (Religieux.)]

[Note 157: «Domina Venus.» (_Idem._)--Cet Augustin, qui prêcha contre le

duc d'Orléans, lui avait dédié un livre qui, peut-être, n'avait pas été

assez payé.]

On en parla au roi, qui, loin de se fâcher, voulut aussi l'entendre.

Devant le roi, il en dit encore plus: que les tailles n'avaient servi à

rien; que le roi même était vêtu du sang et des larmes du peuple; que le

duc (il ne le désignait pas autrement) était maudit, et que, sans doute,

Dieu ferait passer le royaume dans une main étrangère[158].

[Note 158: «Te induere de substantia, lacrimis et gemitibus miserrimæ

plebis.» (_Idem._)]

Le duc d'Orléans, si violemment attaqué, n'essayait point de regagner

les esprits. On l'accusait de prodigalité; il n'en fut que plus

prodigue; il y avait trop peu d'argent pour la guerre, il y en avait

assez pour les fêtes, les amusements. Éloigné si longtemps du

gouvernement par ses oncles, sous prétexte de jeunesse, il restait

jeune en effet; il avait passé la trentaine, et n'en était que plus

ardent dans ses folles passions. À cet âge d'action, l'homme que les

circonstances empêchent d'agir, se retourne avec violence vers la

jeunesse qui s'en va, vers les caprices d'un autre âge; mais il y porte

une fantaisie tout autrement difficile, insatiable; tout y passe, rien

n'y suffît; le plaisir d'abord, mais c'est bientôt fini; puis, dans le

plaisir, l'aigre saveur du péché secret; puis le secret dédaigné, les

jouissances insolentes du bruit, du scandale.

La _petite reine_ de Charles VI n'était pas ce qu'il lui fallait; il

n'aimait que les grandes dames, c'est-à-dire les aventures, les

enlèvements, les folles tragédies de l'amour. Il prit ainsi chez lui la

dame de Canny, et il la garda, au vu et au su de tout le monde, jusqu'à

ce qu'il en eut un fils. Ce fut le fameux Dunois.

Fut-il l'amant des deux Bavaroises, de Marguerite, femme de

Jean-sans-Peur, et de la reine Isabeau, propre femme de son frère, la

chose n'est pas improbable. Ce qui est sûr, c'est qu'il semblait fort

uni avec Isabeau au conseil et dans les affaires; une si étroite

alliance d'un jeune homme trop galant avec une jeune femme qui se

trouvait comme veuve du vivant de son mari, n'était rien moins

qu'édifiante.

Maître de la reine, il semblait vouloir l'être du royaume. Il profita

d'une rechute de son frère pour se faire donner par lui le gouvernement

de la Normandie. Cette province, la plus riche de toutes, avait été

convoitée par le feu duc de Bourgogne. Le duc d'Orléans, qui ne pouvait

plus tirer d'argent de Paris, eût trouvé là d'autres ressources. C'était

aussi des ports de Normandie qu'il eût pu le mieux diriger contre

l'Angleterre, les capitaines de son parti. L'expédition du comte de La

Marche, préparée à Brest, n'avait abouti à rien; elle eût peut-être

réussi en partant d'Honfleur ou de Dieppe. Les Normands, sans doute

encouragés sous main par le parti de Bourgogne, reçurent fort mal leur

nouveau gouverneur; il essaya en vain de désarmer Rouen[159]. Il y avait

une grande imprudence à irriter ainsi cette puissante commune. Les

capitaines des villes et forteresses gardèrent leurs places, contre lui,

jusqu'à nouvel ordre du roi.

[Note 159: Ceux de Rouen répondirent avec dérision: «Nous porterons nos

armes au château, c'est-à-dire que nous irons armés, armés aussi nous

reviendrons.»]

Cette tentative du duc d'Orléans sur la Normandie excita de grandes

défiances contre lui dans l'esprit de Charles VI, lorsqu'il eut une

lueur de bon sens. On s'adressa aussi à son orgueil. On lui apprit dans

quel honteux abandon sa femme et son frère le laissaient[160]; on lui

dit que ses serviteurs n'étaient plus payés, que ses enfants étaient

négligés, qu'il n'y avait plus moyen de faire face aux dépenses de sa

maison. Il demanda au dauphin ce qui en était, l'enfant dit oui, et que

depuis trois mois la reine le caressait et le baisait pour qu'il ne dît

rien[161].

[Note 160: «C'estoit grande pitié de la maladie du roy, laquelle luy

tenoit longuement. Et quand il mangeoit, c'estoit bien gloutement et

louvissement. Et ne le pouvoit-on faire despoüiller, et estoit tout

plein de poux, vermine et ordure. Et avoit un petit lopin de fer, lequel

il mit secrettement au plus près de sa chair. De laquelle chose on ne

sçavoit rien, et luy avoit tout pourry la pauvre chair, et n'y avoit

personne qui ozast approcher de luy pour y remédier. Toutefois il avoit

un physicien qui dit qu'il estoit nécessité d'y remedier, ou qu'il

estoit en danger, et que de la garison de la maladie il n'y avoit

remede, comme il luy sembloit. Et advisa qu'on ordonnast quelque dix ou

douze compagnons desguisez, qui fussent noircis, et aucunement garnis

dessous, pour doute qu'il ne les blessast. Et ainsi fut fait, et

entrèrent les compagnons, qui estoient bien terribles à voir, en sa

chambre. Quand il les vid, il fut bien esbahi, et vinrent de faict à

luy: et avoit-on fait faire tous habillements nouveaux, chemise, gippon,

robbe, chausses, bottes, qu'un portoit. Ils le prirent, luy cependant

disoit plusieurs paroles, puis le dépouillerent, et luy vestirent

lesdites choses qu'ils avoient apportées. C'estoit grande pitié de le

voir, car son corps estoit tout mangé de poux et d'ordure. Et si

trouverent ladite piece de fer: toutes les fois qu'on le vouloit

nettoyer, failoit que ce fust par ladite manière.» (Juvénal des

Ursins.)]

[Note 161: Il témoigna beaucoup de reconnaissance à une dame qui avait

soin du dauphin et suppléait à la négligence de sa mère. Il lui donna le

gobelet d'or dans lequel il venait de boire. (Religieux.)]

On obtint ainsi de Charles VI qu'il appelât le duc de Bourgogne;

celui-ci, sous prétexte de faire hommage de la Flandre, vint avec un

cortège qui était plutôt une armée. Il amenait avec lui la foule de ses

vassaux et six mille hommes d'armes. La reine et le duc d'Orléans se

sauvèrent à Melun. Les enfants de France devaient les suivre le

lendemain; mais le duc de Bourgogne arriva à temps pour les

arrêter[162].

[Note 162: _App._ 76.]

Il avait besoin du jeune dauphin[163]. En l'absence du roi, il lui fit

présider un conseil, composé des princes, des conseillers ordinaires,

où, de plus, on avait appelé, chose nouvelle, le recteur et force

docteurs de l'Université[164]. Là, maître Jean de Nyelle, un docteur de

l'Artois, serviteur du duc de Bourgogne, prononça une longue harangue

sur les abus dont son maître demandait la réforme. Il termina en

accusant le duc d'Orléans de négliger la guerre des Anglais, montrant

comment cette guerre était juste, prétendant qu'avec les subsides

annuels, les tailles générales et l'emprunt fait récemment aux riches et

aux prélats, on pouvait bien la soutenir.

[Note 163: Il logea avec le dauphin pour être plus sûr de lui.]

[Note 164: Le Religieux.]

On ne peut que s'étonner d'un tel discours, lorsqu'on voit qu'alors même

le duc de Bourgogne, comme comte de Flandre, venait de traiter avec les

Anglais, et que, de plus, il avait donné l'exemple de ne rien payer pour

la guerre. Le parti d'Orléans, à ce moment même, reprenait dix-huit

petites places, puis soixante dans la Guyenne. Le comte d'Armagnac leur

offrait la bataille sous les murs de Bordeaux[165]. Le sire de Savoisy

fit une course heureuse contre les Anglais. Des secours furent envoyés

aux Gallois. Les chefs de ces expéditions, Albret, Armagnac, Savoisy,

Rieux, Duchâtel, étaient tous du parti d'Orléans.

[Note 165: _App._ 77.]

L'exaspération de Paris contre les taxes, la jalousie des princes contre

le duc d'Orléans, rendirent un moment Jean-sans-Peur maître de tout. Le

roi de Navarre, le roi de Sicile, le duc de Berri, déclarèrent que tout

ce que le duc de Bourgogne avait fait était bien fait. Le clergé et

l'Université prêchèrent en ce sens. Puis, les princes allèrent un à un à

Melun prier le duc d'Orléans de ne plus assembler de troupes, et de

laisser la reine revenir dans sa bonne ville. Le vieux duc de Berri

s'emporta jusqu'à dire à son neveu qu'il n'y avait aucun des princes qui

ne le tînt pour ennemi public; à quoi le duc d'Orléans répliqua

seulement: «Qui a bon droit, le garde[166]!»

[Note 166: «Sur les pennonceaux de leurs lances les Bourguignons

portoient: _ich houd_, je tiens, à rencontre des Orléanois, qui avoient:

_je l'envie_». (Monstrelet.)]

Il répondit aussi à l'ambassade de l'Université, au recteur, aux

docteurs, qui venaient le sermonner sur les biens de la paix. Il les

harangua à son tour en langue vulgaire, mais dans leur style, opposant

syllogisme à syllogisme, citation à citation. Il concluait par les

paroles suivantes, auxquelles il n'y avait, ce semble, rien à répondre:

«L'Université ne sait pas que le roi étant malade et le dauphin mineur,

c'est au frère du roi qu'il appartient de gouverner le royaume. Et

comment le saurait-elle? L'Université n'est pas française; c'est un

mélange d'hommes de toute nation[167]; ces étrangers n'ont rien à voir

dans nos affaires... Docteurs, retournez à vos écoles. Chacun son

métier. Vous n'appelleriez pas apparemment des gens d'armes à opiner sur

la foi[168].» Et il ajouta d'un ton plus léger: «Qui vous a chargés de

négocier la paix entre moi et mon cousin de Bourgogne? Il n'y a entre

nous ni haine ni discorde[169].»

[Note 167: Bulæus.]

[Note 168: «In casu fidei ad consilium milites non evocaretis.»

(Religieux.)]

[Note 169: Monstrelet prétend que le duc d'Orléans avait pris

l'Université pour juge et arbitre.--Ce qui est plus sûr, c'est qu'il

s'adressa au parlement: «Si requeroit la cour qu'elle ne souffrist

ledict dauphin estre transporté...» (_Archives, Reg. du Parlem. Cons._,

vol. XII, f{o} 222.)]

Le duc de Bourgogne comptait sur Paris. Il avait achevé de gagner les

Parisiens par la bonne discipline de ses troupes, qui ne prenaient rien

sans payer. Les bourgeois avaient été autorisés à se mettre en défense,

à refaire les chaînes de fer qui barraient les rues; on en forgea plus

de six cents en huit jours. Mais quand il Voulut mener plus loin les

Parisiens, et les décider à le suivre contre le duc d'Orléans, ils

refusèrent nettement. Ce refus rendit la réconciliation plus facile. Les

princes consentirent à un rapprochement. Les deux partis avaient à

craindre la disette. Le duc d'Orléans rentra dans Paris, toucha dans la

main du duc de Bourgogne[170], et consentit aux réformes qu'il avait

proposées. Quelques suppressions d'officiers, quelques réductions de

gages, ce fut toute la réforme. Mais la discorde restait la même entre

les princes. Le duc d'Orléans, doux et insinuant, avait trouvé moyen de

regagner son oncle de Berri et presque tout le conseil; il reprenait peu

à peu le pouvoir. On essaya bientôt d'un nouvel accord aussi inutile que

le premier.

[Note 170: Si l'on en croyait la chronique suivie par M. de Barante, ils

auraient couché dans le même lit.]

Il n'y avait qu'une chance de paix; c'était le cas où les Anglais, par

leurs pirateries, par leurs ravages autour de Calais, décideraient le

duc de Bourgogne, comte de Flandre, à agir sérieusement contre eux, et à

s'arranger avec le duc d'Orléans. On put croire un moment que les

ennemis de la France lui rendraient ce service. En 1405, les Anglais,

voyant que Philippe-le-Hardi était mort, crurent avoir meilleur marché

de la veuve et du jeune duc; ils tentèrent de s'emparer du port de

l'Écluse. Et ceci ne fut pas une tentative individuelle, un coup de

piraterie, mais bien une expédition autorisée, par une flotte royale, et

sous la conduite du duc de Clarence, le propre fils d'Henri IV. C'était

justement le moment où le nouveau comte de Flandre venait de renouveler

les trêves marchandes avec les Anglais[171].

[Note 171: _App._ 78.]

Voilà les princes d'accord pour agir contre l'ennemi. Le duc de

Bourgogne se charge d'assiéger Calais, tandis que le duc d'Orléans fera

la guerre en Guyenne. Calais et Bordeaux étaient bien les deux points à

attaquer, mais ce n'était pas trop des forces réunies du royaume pour

une seule des deux entreprises; les tenter toutes deux à la fois,

c'était tout manquer.

Calais ne pouvait guère se prendre que l'hiver et par un coup de main;

c'est ce que vit plus tard le grand Guise[172]. Le duc de Bourgogne

avertit longuement l'ennemi par d'interminables préparatifs; il

rassembla des troupes considérables, des munitions infinies, douze cents

canons[173], petits il est vrai. Il prit le temps de bâtir une ville de

bois pour enfermer la ville. Pendant qu'il travaille et charpente, les

Anglais ravitaillent la place, l'arment, la rendent imprenable.

[Note 172: L'hiver, au contraire, découragea le duc de Bourgogne.

(Juvénal des Ursins.)]

[Note 173: _App._ 79.]

Le duc d'Orléans ne réussit pas mieux. Il commença la campagne trop

tard, comme à l'ordinaire, se mettant en route lorsqu'il eût fallu

revenir. On lui disait bien pourtant qu'il ne trouverait plus rien dans

la campagne, ni vivres ni fourrages, que l'hiver approchait; il

répondait avec légèreté que la gloire en serait plus grande d'avoir à

vaincre l'Anglais et l'hiver.

Les Gascons qui l'avaient appelé, se ravisèrent et ne l'aidèrent

point[174]. N'ayant qu'une petite armée de cinq mille hommes, il ne

pouvait se hasarder d'attaquer Bordeaux; il aurait voulu du moins en

saisir les approches; il tâta Blaye, puis Bourg. Le siège traîna dans la

mauvaise saison; les vivres manquèrent, une flotte qui en apportait de

La Rochelle fut prise en mer par les Anglais. Les troupes affamées se

débandèrent. Le duc d'Orléans s'obstinait à ce malheureux siège, sans

espoir, mais s'étourdissant, jouant la solde des troupes, n'osant

revenir.

[Note 174: _App._ 80.]

Il savait bien ce qui l'attendait à Paris. Le duc de Bourgogne y était

déjà, il ameutait le peuple contre lui, le désignait comme l'ami des

Anglais, l'accusait d'avoir détourné pour sa belle expédition de Guyenne

l'argent avec lequel on eût pris Calais[175]. Paris était fort ému,

l'Université, le clergé même. Le duc d'Orléans avait récemment irrité

l'évêque et l'Église de Paris; à son départ pour la Guyenne, il avait

été à Saint-Denis baiser les os du patron de la France; ceux de Paris

qui prétendaient avoir les vraies reliques du saint, ne pardonnèrent pas

au duc de décider ainsi contre eux.

[Note 175: _App._ 81.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 6 / 28 段