De qui Louis tenait-il ces dons qu'il apporta en naissant? De qui,

sinon d'une femme? De sa charmante mère apparemment, dont son mari même,

le sage et froid Charles V, ne pouvait s'empêcher de dire: «C'est le

soleil du royaume.» Une femme mit la grâce en lui, et les femmes la

cultivèrent.... Et que serions-nous sans elles? Elles nous donnent la

vie (et cela, c'est peu), mais aussi la vie de l'âme. Que de choses nous

apprenons près d'elles comme fils, comme amants ou amis... C'est par

elles, pour elles, que l'esprit français est devenu le plus brillant,

et, ce qui vaut mieux, le plus sensé de l'Europe. Ce peuple n'étudiait

volontiers que dans les conversations des femmes; en causant avec ces

aimables docteurs qui ne savaient rien, il a tout appris[114].

[Note 114: L'éducation d'un jeune chevalier par les femmes est

l'invariable sujet des romans ou histoires romanesques du quinzième

siècle. _App._ 57.]

Nous n'avons pas la galerie où le jeune Louis eut la dangereuse fatuité

de faire peindre ses maîtresses. Nous connaissons assez mal les femmes

de ce temps-là. J'en vois trois pourtant qui de près ou de loin tinrent

au duc d'Orléans. Toutes trois, de père ou de mère, étaient Italiennes.

De l'Italie partait déjà le premier souffle de la Renaissance; le Nord,

réchauffé de ce vent parfumé du Sud, crut sentir, comme dit le poète,

«une odeur de Paradis[115]».

[Note 115:

Quan la doss aura venta

Deves vostre pais,

M'es veiaire que senta

Odor de Paradis.

«Quand le doux zéphyr souffle de votre pays, ô ma Dame, il me semble que

je sens une odeur de Paradis.» (Bernard de Ventadour.)]

De ces Italiennes, l'une fut la femme du duc d'Orléans, Valentina

Visconti, sa femme, sa triste veuve, et elle mourut de sa mort. L'autre,

Isabeau de Bavière (Visconti du côté maternel) fut sa belle-soeur, son

amie, peut-être davantage. La troisième, dans un rang bien modeste, la

chaste, la savante Christine[116], n'eut avec lui d'autre rapport que

les encouragements qu'il donna à son aimable génie[117].

[Note 116: Christine de Pisan semble avoir commencé la suite des femmes

de lettres, pauvres et laborieuses, qui ont nourri leur famille du

produit de leur plume. _App._ 58.]

[Note 117: _App._ 59.]

L'Italie, la Renaissance, l'art, l'irruption de la fantaisie, il y avait

dans tout cela de quoi séduire et de quoi blesser. Ce jour du seizième

siècle, qui éclatait brusquement dès la fin du quatorzième, dut

effaroucher les ténèbres. L'art n'était-il pas une coupable contrefaçon

de la nature? Celle-ci n'a-t-elle pas assez de danger, assez de

séduction, sans qu'une diabolique adresse la reproduise encore pour la

perdition des âmes? Cette perfide Italie, la terre des poisons et des

maléfices, n'est-ce pas aussi le pays de ces miracles du Diable?

C'étaient là les propos du peuple, ce qu'il disait tout haut. Joignez-y

le silence haineux des scolastiques, qui voyaient bien que peu à peu il

leur fallait céder la place. Derrière, appuyaient la foule des esprits

secs et étroits, qui demandent toujours: À quoi bon?... À quoi bon un

tableau du Giotto, une miniature du beau Froissart, une ballade de

Christine?

De tels esprits sont toujours un grand peuple. Mais alors ils avaient

pour eux un grave et puissant auxiliaire, la pauvreté publique, qui ne

voyait dans les dépenses d'art et de luxe qu'une coupable prodigalité.

À ces mécontentements, à ces malveillances, à ces haines publiques ou

secrètes, il fallait un envieux pour chef. La nature semblait avoir fait

le duc de Bourgogne Jean-sans-Peur tout exprès pour haïr le duc

d'Orléans. Il avait peu d'avantages physiques, peu d'apparence, peu de

taille, peu de facilité[118]. Son silence habituel couvrait un caractère

violent. Héritier d'une grande puissance, il tenta de grandes choses et

échoua d'autant plus tristement. Sa captivité de Nicopolis coûta gros au

royaume. Nourri d'amertume et d'envie, il souffrait cruellement de voir

en face cette heureuse et brillante figure qui devait toujours

l'éclipser. Avant que leur rivalité éclatât, avant que de secrets

outrages eussent engendré en eux de nouvelles haines, il semblait être

déjà le Caïn prédestiné de cet Abel.

[Note 118: Le Religieux de Saint-Denis ajoute toutefois que, quoiqu'il

parlât peu, il avait de l'esprit; ses yeux étaient intelligents. Il en

existe un portrait fort ancien au musée de Versailles et au château

d'Eu. Il est en prières, déjà vieux, les chaires molles, l'air bonasse

et vulgaire. Christine l'appelle en 1404: «Prince de toute bonté,

salvable, juste, saige, bénigne, douls et de toute bonne meurs.»]

L'équité nous oblige de faire remarquer avant tout que l'histoire de ce

temps n'a guère été écrite que par les ennemis du duc d'Orléans. Cela

doit nous mettre en défiance. Ceux qui le tuèrent en sa personne, ont dû

faire ce qu'il fallait pour le tuer aussi dans l'histoire.

Monstrelet est sujet et serviteur de la maison de Bourgogne[119]. Le

Bourgeois de Paris est un bourguignon furieux. Paris était généralement

hostile au duc d'Orléans, et cela pour un motif facile à comprendre: le

duc d'Orléans demandait sans cesse de l'argent; le duc de Bourgogne

défendait de payer.

[Note 119: _App._ 60.]

Cette rancune de Paris n'a pas été sans influence sur le plus impartial

des historiens de ce temps, sur le Religieux de Saint-Denis. Il n'a pu

se défendre de reproduire la clameur de cette grande ville voisine. Le

moine a pu céder aussi à celle du clergé, que le duc d'Orléans essayait

indirectement de soumettre à l'impôt[120].

[Note 120: Voy. 1402 et les projets du parti d'Orléans, 1411.]

Il ne faut pas oublier que le duc d'Orléans, ne possédant rien, ou

presque rien, hors du royaume, tirait toutes ses ressources de la

France, de Paris surtout. Le duc de Bourgogne au contraire était, tout à

la fois, un prince français et étranger; il avait des possessions et

dans le royaume et dans l'Empire; il recevait beaucoup d'argent de la

Flandre, et demandait plutôt des gens d'armes à la Bourgogne[121].

[Note 121: Au témoignage de Charles-le-Téméraire. (Gachard.)]

Remontons à la fondation de cette maison de Bourgogne. Nos rois ayant

presque détruit le seul pouvoir militaire qui se trouvât en France, la

féodalité, essayèrent, au treizième et au quatorzième siècle, d'une

féodalité artificielle; ils placèrent les grands fiefs dans la main des

princes leurs parents. Charles V fit un grand établissement féodal.

Tandis que son frère aîné, gouverneur du Languedoc, regardait vers la

Provence et l'Italie, il donna la Bourgogne en apanage à son plus jeune

frère, de manière à agir vers l'Empire et les Pays-Bas. Il fit pour ce

dernier l'immense sacrifice de rendre aux Flamands Lille et Douai, la

Flandre française[122], la barrière du royaume au nord, pour que ce

frère épousât leur future souveraine, l'héritière des comtés de Flandre,

d'Artois, de Rethel, de Nevers et de la Franche-Comté. Il espérait que

dans cette alliance la France absorberait la Flandre, que les peuples

étant réunis sous une même domination, les intérêts se confondraient peu

à peu. Il n'en fut pas ainsi. La distinction resta profonde, les moeurs

différentes, la barrière des langues immuable; la langue française et

wallone ne gagna pas un pouce de terrain sur le flamand[123]. La riche

Flandre ne devint pas un accessoire de la pauvre Bourgogne[124]. Ce fut

tout le contraire: l'intérêt flamand emporta la balance. Quel intérêt?

un intérêt hostile à la France, l'alliance commerciale de l'Angleterre,

commerciale d'abord, puis politique.

[Note 122: _App._ 61.]

[Note 123: _App._ 62.]

[Note 124: «Mon pays de Bourgoigne n'a point d'argent; il sent la

France.» Mot de Charles-le-Téméraire. (Gachard.)]

Nous avons dit ailleurs comment la Flandre et l'Angleterre étaient liées

depuis longtemps. S'il y avait mariage politique entre les princes de la

France et de la Flandre, il y avait toujours eu mariage commercial entre

les peuples de la Flandre et de l'Angleterre. Édouard III ne put faire

son fils comte de Flandre; Charles V fut plus heureux pour son frère.

Mais ce frère, tout Français qu'il était, ne se fit accepter des

Flamands qu'en se résignant aux relations indispensables de la Flandre

et de l'Angleterre. Ces relations faisaient la richesse du pays, celle

du prince. Toutefois, les Anglais qui depuis Édouard III avaient attiré

beaucoup de drapiers de la Flandre[125], n'avaient plus tant de

ménagements à garder avec les Flamands; ils pillaient souvent leurs

marchands, et secondaient les bannis de Flandre dans leurs pirateries.

Le fameux Pierre Dubois, l'un des chefs de la révolution de Flandre en

1382, se fit pirate, et fut la terreur du détroit. En 1387, il enleva la

flotte flamande qui chaque année allait à La Rochelle acheter nos vins

du Midi[126]. La Flandre et le comte de Flandre étaient ruinés par ces

pirateries, si ce comte ne devenait ou le maître ou l'allié de

l'Angleterre. Ayant essayé en vain de s'en rendre maître (1386), il

fallait qu'il en fût l'allié, qu'il y fit, s'il pouvait, un roi qui

garantît cette alliance. Il y parvint en 1399, contre l'intérêt de la

France.

[Note 125: Voy. au tome III, livre VI, chap. I, les étranges promesses

par lesquelles les Anglais s'efforçaient de les attirer...]

[Note 126: _App._ 63.]

Cette puissance de Bourgogne, ainsi partagée entre l'intérêt français et

étranger, n'allait pas moins s'étendant et s'agrandissant.

Philippe-le-Hardi compléta ses Bourgognes en achetant le Charolais

(1390), ses Pays-Bas en faisant épouser à son fils l'héritière de

Hainaut et de Hollande (1385). Le souverain de la Flandre, jusque-là

serré entre la Hollande et le Hainaut, allait saisir ainsi deux grands

postes, par la Hollande des ports sur l'Océan, c'était comme des

fenêtres ouvertes sur l'Angleterre; par le Hainaut des places fortes,

Mons et Valenciennes, les portes de la France.

Voilà une grande et formidable puissance, formidable par son étendue et

par la richesse de ses possessions, mais bien plus encore par sa

position, par ses relations, touchant à tout, ayant prise sur tout. Il

n'y avait rien en France à opposer à une telle force. La maison d'Anjou

avait fondu en quelque sorte, dans ses vaines tentatives sur l'Italie.

Le duc de Berri, lors même qu'il était gouverneur du Languedoc, n'y

était pas sérieusement établi; il n'était que le roi de Bourges. Le duc

d'Orléans, frère du roi, s'était fait donner successivement l'apanage

d'Orléans, puis une bonne part du Périgord et de l'Angoumois, puis les

comtés de Valois, Blois et Beaumont, puis encore celui de Dreux. Il

avait, par sa femme, une position dans les Alpes, Asti. C'étaient certes

de grands établissements, mais dispersés; ce n'était pas une grande

puissance. Tout cela ne faisait point masse en présence de cette masse

énorme et toujours grossissante des possessions du duc de Bourgogne.

Philippe-le-Hardi avait eu, à son grand profit, la part principale à

l'administration du royaume sous la minorité de Charles VI, et bien au

delà, jusqu'à ce qu'il eut vingt et un ans. Il l'avait perdue quelque

temps, pendant le gouvernement des Marmousets, La Rivière, Clisson,

Montaigu. La folie de Charles VI fut comme une nouvelle minorité;

cependant il devenait impossible de ne pas donner part, dans le

gouvernement, au duc d'Orléans, frère du roi, qui en 1401 avait trente

ans. Ce prince, héritier probable du roi malade et de ses enfants

maladifs, avait apparemment autant d'intérêt au bien du royaume que le

duc de Bourgogne, qui, s'étendant toujours vers l'Empire et les

Pays-Bas, devenait de plus en plus un prince étranger. Toutefois, les

légèretés du duc d'Orléans, ses passions, ses imprudences, lui faisaient

tort; la vivacité même de son esprit, ses qualités brillantes, mettaient

en défiance. Son oncle, déjà âgé, solide sans éclat (comme il faut pour

fonder), rassurait davantage. D'ailleurs, il était riche hors du

royaume; on pensait que le maître de la riche Flandre prendrait moins

d'argent en France.

Ce fut un moment décisif, entre l'oncle et le neveu, que celui de la

révolution d'Angleterre, en 1399. Tous deux avaient caressé le dangereux

Lancastre, pendant son séjour au château de Bicêtre. Le duc d'Orléans en

fit son frère d'armes, et se crut sûr de lui. Mais Lancastre, avec

beaucoup de sens, préféra l'alliance du duc de Bourgogne, comte de

Flandre. Celui-ci montra dans cette circonstance une extrême prudence.

Il en avait besoin. Richard avait épousé sa petite-nièce, il était

gendre du roi de France, et notre allié. Le duc de Bourgogne se serait

perdu dans le royaume, s'il avait ostensiblement concouru à une

révolution qui nous était si préjudiciable. Il ne laissa pas passer

Lancastre par ses états; il donna même ordre de l'arrêter à Boulogne, où

il ne devait point aller. Lancastre fit le tour par la Bretagne, dont le

duc était ami et allié du duc de Bourgogne; ils lui donnèrent pour

l'accompagner quelques gens d'armes, et leur homme, Pierre de

Craon[127], l'assassin de Clisson, l'ennemi mortel du duc d'Orléans.

C'étaient de faibles moyens, mais ce qu'ils y joignirent d'argent, on ne

peut le deviner. Or, c'était surtout d'argent que Lancastre avait

besoin; les hommes ne manquaient pas en Angleterre pour en recevoir.

[Note 127: La misère força peut-être Craon à cet acte monstrueux

d'ingratitude. Il avait dû la grâce de son premier crime aux prières de

la jeune Isabelle de France, épouse de Richard II. Voy. _App._ 34.]

Ce ne fut pas tout. Le duc de Bretagne étant mort peu après, sa veuve,

qui avait vu Lancastre à son passage, déclara qu'elle voulait l'épouser.

Cette veuve était la fille du terrible ennemi de nos rois, de

Charles-le-Mauvais. Rien n'était plus dangereux que ce mariage. Le duc

de Bourgogne en détourna la veuve, comme il devait; mais il eut le

bonheur de ne pas être écouté; le mariage se fit au grand profit du duc

de Bourgogne, qui, malgré le duc d'Orléans, malgré le vieux Clisson,

vint prendre la garde du jeune duc de Bretagne et de la Bretagne, et

bâtit à Nantes même sa _tour de Bourgogne_[128].

[Note 128: De plus, il emmena avec lui le duc et ses deux

frères.--Lorsque le jeune duc de Bretagne retourna chez lui, on lui

donna, non seulement le comté d'Évreux, mais la ville royale de

Saint-Malo, l'un des plus précieux fleurons de la couronne de France. Il

n'en resta pas moins à moitié Anglais; son frère Arthur tenait le comté

de Richemont du roi d'Angleterre.]

Ainsi se formait autour du royaume un vaste cercle d'alliances

suspectes. Le maître de la Franche-Comté, de la Bourgogne et des

Pays-Bas se trouvait aussi maître de la Bretagne, ami du nouveau roi

d'Angleterre et du roi de Navarre. La maison de Lancastre s'était

alliée, en Castille, à la maison bâtarde de Transtamare, comme celle de

Bourgogne s'unit plus tard à la maison non moins bâtarde de Portugal.

Bourgogne, Bretagne, Navarre, Lancastre, toutes les branches cadettes se

trouvaient ainsi liées entre elles, et avec les branches bâtardes du

Portugal et de la Castille.

Contre cette conjuration de la politique, le duc d'Orléans se porta pour

champion du vieux droit. Il prit cette cause en main dans toute la

chrétienté, se déclarant pour Wenceslas contre Robert, pour le pape

contre l'Université, pour la jeune veuve de Richard contre Henri IV.

Après avoir provoqué un duel de sept Français contre sept Anglais, il

jeta le gant à son ancien frère d'armes, pour venger la mort de Richard

II[129]. Il lui reprochait de plus d'avoir manqué, dans la personne de

la veuve, Isabelle de France, à tout ce qu'un homme noble devait «aux

dames veuves et pucelles[130]». Il lui demandait un rendez-vous aux

frontières, où ils pourraient combattre chacun à la tête de cent

chevaliers.

[Note 129: _App._ 64.]

[Note 130: Monstrelet.]

Lancastre répondit, avec la morgue anglaise, qu'il n'avait vu nulle part

que ses prédécesseurs eussent été ainsi défiés par gens de moindre état;

ajoutant, dans le langage hypocrite du parti ecclésiastique qui l'avait

mis sur le trône, que ce qu'un prince fait, «il le doit faire à

l'honneur de Dieu, et comme profit de toute chrestienté ou de son

royaume, et non pas pour vaine gloire ni pour nulle convoitise

temporelle[131]».

[Note 131: Monstrelet.--Quant à Isabelle de France, il récriminait d'une

manière toute satirique: «Plût à Dieu que vous n'eussiez fait rigueur,

cruauté ni vilenie envers nulle dame ni damoiselle, non plus qu'avons

fait envers elle; nous croyons que vous en vaudriez mieux.»]

Henri IV avait de bonnes raisons pour refuser le combat; il avait bien

autre chose à faire chez lui; il ne voyait qu'ennemis autour de lui; ce

trône tout nouveau branlait. Le duc de Bourgogne lui rendit le service

de faire continuer la trêve avec la France.

Ces affaires d'Angleterre et de Bretagne sont déjà une guerre indirecte

entre les ducs d'Orléans et de Bourgogne. La guerre va devenir directe,

acharnée. Le neveu essaye d'attaquer l'oncle dans les Pays-Bas; l'oncle

attaque et ruine le neveu en France, à Paris.

Le duc d'Orléans, battu par son habile rival dans l'affaire de Bretagne,

fit une chose grave contre lui; si grave que la maison de Bourgogne dut

vouloir dès lors sa ruine. Il se fit un établissement au milieu des

possessions de cette maison, parmi les petits états qu'elle avait ou

qu'elle convoitait; il acheta le Luxembourg, se logeant comme une épine

au coeur du Bourguignon, entre lui et l'Empire, à la porte de Liège, de

manière à donner courage aux petits princes du pays, par exemple au duc

de Gueldre. Le duc d'Orléans paya ce duc pour faire ce qu'il avait

toujours fait, pour piller les Pays-Bas.

Louis d'Orléans ayant engagé ce condottiere au service du roi, il

l'amène à Paris avec ses bandes; et, d'autre part, il fait venir des

Gallois des garnisons de Guyenne. Le duc de Bourgogne y accourt;

l'évêque de Liège lui amène du renfort; une foule d'aventuriers du

Hainaut, de Brabant, de l'Allemagne, arrivent à la file. Le duc

d'Orléans, de son côté, se fortifie des Bretons de Clisson, d'Écossais,

de Normands. Paris se mourait de peur. Mais il n'y eut rien encore; les

deux rivaux se mesurèrent, se virent en force, et se laissèrent

réconcilier.

Le duc de Bourgogne n'avait pas besoin d'une bataille pour perdre son

neveu; il n'y avait qu'à le laisser faire: il avait pris un rôle

impopulaire qui le menait à sa ruine. Le duc d'Orléans voulait la

guerre, demandait de l'argent au peuple, au clergé même. Le duc de

Bourgogne voulait la paix (le commerce flamand y avait intérêt); riche

d'ailleurs, il se popularisait ici par un moyen facile, il défendait de

payer les taxes. Si l'on en croyait une tradition conservée par Meyer,

historien flamand, ordinairement très partial pour la maison de

Bourgogne, les princes de cette maison, ulcérés par les tentatives

galantes du duc d'Orléans sur la femme du jeune duc de Bourgogne,

auraient organisé contre leur ennemi un vaste système d'attaques

souterraines, le représentant partout au peuple comme l'unique auteur

des taxes sous le poids desquelles il gémissait, le désignant à la haine

publique, préparant longuement, patiemment l'assassinat par la

calomnie[132].

[Note 132: _App._ 65.]

Il n'y aurait eu pour le duc d'Orléans qu'un moyen de sortir de cette

impopularité, une guerre glorieuse contre l'Anglais. Mais pour cela il

fallait de l'argent. L'Église en avait. Le duc d'Orléans fit ordonner un

emprunt général, dont les gens d'Église ne seraient point exempts. Mais

le duc de Bourgogne se mit du côté du clergé, et l'encouragea à refuser

l'emprunt. Une ordonnance de taxe générale fut de même inutile. Le duc

de Bourgogne déclara que l'ordonnance mentait, en se disant _consentie

par les princes_, que ni lui ni le duc de Berri n'y avaient consenti;

que si les coffres du roi étaient vides, ce n'était pas du sang des

peuples qu'il fallait les remplir; qu'il fallait faire regorger les

sangsues; que pour lui, il voulait bien qu'on sût que s'il eût autorisé

cette nouvelle exaction, il aurait emboursé deux cent mille écus pour sa

part.

Qu'on juge si de telles paroles étaient bien reçues du peuple. Le duc de

Bourgogne eut tout le monde pour lui. On l'appela, on le mit à l'oeuvre,

et alors il ne fut pas médiocrement embarrassé. Après avoir tant déclamé

contre les taxes, il n'en pouvait guère lever lui-même. Il lui fallut

avoir recours à un étrange expédient. Il envoya dans toutes les villes

du royaume des commissaires du parlement pour examiner les contrats

entre particuliers et frapper d'amendes arbitraires ceux qu'ils

trouveraient usuraires ou frauduleux[133]. Tous ceux «qui auraient vendu

trop cher de moitié» devaient être punis. Cette absurde et impraticable

inquisition ne produisit pas grand'chose.

[Note 133: _App._ 66.]

Le duc d'Orléans reprit son influence. Il s'était étroitement lié avec

le pape Benoît XIII; ce pape ayant enfin échappé aux troupes qui

l'assiégeaient dans Avignon, le duc surprit au roi une ordonnance qui

restituait au pape l'obédience du royaume; l'Université en rugit.

D'autre part, le duc, s'étant lié étroitement avec sa belle-soeur

Isabeau, la fit entrer dans le conseil, et s'y trouva prépondérant. Il

parut ainsi maître et de l'Église et de l'État, c'est-à-dire que dès

lors tout ce qui se fit d'impopulaire retomba sur lui.

Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que le parti d'Orléans ne fût le

seul qui agît pour la France et contre l'Anglais, qui sentît qu'on

devait profiter de l'agitation de ce pays[134], qui tentât des

expéditions. Je vois en 1403 les Bretons de ce parti mettre une flotte

en mer et battre les Anglais[135]. Plus tard des secours sont envoyés

aux chefs gallois, avec lesquels le roi fait alliance[136]. Je vois

l'homme du duc d'Orléans, le connétable d'Albret, faire une guerre

heureuse en Guyenne[137]. On envoie en Castille pour demander les

secours d'une flotte contre les Anglais. Une transaction utile leur

ferme la Normandie; on tire Cherbourg et Évreux des mains suspectes du

roi de Navarre, en le dédommageant ailleurs.

[Note 134: C'était le temps de la révolte des Percy.]

[Note 135: C'étaient les Bretons de Clisson, conduits par Guillaume

Duchâtel.]

[Note 136: Rymer.]

[Note 137: Le comte de Clermont, très jeune encore, était le chef

nominal de cette armée.]

En 1404, tout le royaume souffrant des courses des Anglais, un grand

armement fut ordonné, une lourde taxe. Tout l'argent fut placé dans une

tour du palais, pour n'en sortir que du consentement des princes. Le duc

d'Orléans n'attendit pas ce consentement; il vint la nuit forcer la tour

et en tira l'argent[138]. C'était un acte violent, injustifiable, une

sorte de vol. Toutefois, quand on songe que le duc de Bourgogne venait

d'abandonner le comte de Saint-Pol aux vengeances de l'Anglais[139],

quand on songe que le duc de Berri avait fait manquer l'invasion de

1386, et qu'il empêcha encore le roi de combattre en 1415, on comprend

que jamais ces princes n'auraient employé cet argent contre les ennemis

du royaume.

[Note 138: Le Religieux dit qu'il s'était muni d'un ordre du roi.]

[Note 139: Le comte de Saint-Pol avait pris les armes pour les intérêts

de sa fille, belle-fille du duc de Bourgogne.]

L'armement se fit à Brest, une flotte fut préparée. Elle devait être

conduite dans le pays de Galles par le comte de La Marche, prince de la

maison de Bourbon, qui était agréable aux deux partis. Mais ce prince

fit ce que le duc de Berri avait fait autrefois. Il s'obstina à ne

bouger de Paris; il y resta d'août en novembre pour les fêtes d'un

double mariage entre les princes de la maison de Bourgogne et les

enfants du roi. On allégua que le vent était contraire. Et en effet, on

voit bien qu'il soufflait d'Angleterre; les Anglais étaient instruits de

tout par des traîtres; ils avaient ici des agents à qui ils payaient

pension; ils pensionnaient entre autres le capitaine de Paris[140]. Le

nouveau duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, avait d'ailleurs intérêt à ne

pas commencer par déplaire aux Flamands en leur fermant l'Angleterre. Il

conclut au contraire une trêve marchande avec les Anglais[141].

[Note 140: _App._ 67.]

[Note 141: _App._ 68.]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 5 / 28 段