pria du moins les croisés de laisser ses Hongrois à l'avant-garde,
d'opposer ainsi des troupes légères aux troupes légères, de se réserver.
C'était l'avis du sire de Couci. Mais les autres ne voulurent rien
écouter. L'avant-garde était le poste d'honneur pour des chevaliers; ils
coururent à l'avant-garde, ils chargèrent, et d'abord renversèrent tout
devant eux. Derrière les premiers corps, ils en trouvèrent d'autres, et
les dispersèrent encore. Les janissaires mêmes furent enfoncés. Arrivés
ainsi au haut d'une colline, ils aperçurent de l'autre côté quarante
mille hommes de réserve, et virent en même temps les grandes ailes de
l'armée turque qui se rapprochaient pour les enfermer. Alors, il y eut
un moment de terreur panique; la foule des croisés se débanda; les
chevaliers seuls s'obstinèrent; ils pouvaient encore se replier sur les
Hongrois, qui étaient tout près derrière eux et encore entiers. Mais
après de telles bravades il y aurait eu trop de honte; ils s'élancèrent
à travers les Turcs, et se firent tuer pour la plupart.
Quand le sultan vit le champ de bataille et l'immense massacre qui avait
été fait des siens, il pleura, se fit amener tous les prisonniers, et
les fit décapiter ou assommer; ils étaient dix mille[91]. Il n'épargna
que le duc de Nevers et vingt-quatre des plus grands seigneurs; il
fallut qu'ils fussent témoins de cette horrible boucherie.
[Note 91: _App._ 42.]
Dès qu'on sut l'événement, et dans quel péril se trouvait encore le
comte de Nevers, le roi de France et le duc de Bourgogne se hâtèrent
d'envoyer au cruel sultan de riches présents pour l'apaiser; un drageoir
d'or, des faucons de Norwège, du linge de Reims, des tapisseries d'Arras
qui représentaient Alexandre-le-Grand. On rassembla promptement les deux
cent mille ducats qu'il exigeait pour rançon. Lui, il envoya aussi des
présents au roi de France; mais c'étaient des dons insolents et
dérisoires: une masse de fer, une cotte d'armes de laine à la turque, un
tambour et des arcs dont les cordes étaient tissues avec des entrailles
humaines[92]. Pour que rien ne manquât à l'outrage, il fit venir ses
prisonniers au départ, et, s'adressant au comte de Nevers, il lui dit
ces rudes paroles[93]: «Jean, je sais que tu es un grand seigneur en ton
pays, et fils d'un grand seigneur. Tu es jeune, tu as long avenir. Il se
peut que tu sois confus et chagrin de ce qui t'est advenu lors de ta
première chevalerie, et que, pour réparer ton honneur, tu rassembles
contre moi une puissante armée. Je pourrais, avant de te délivrer, te
faire jurer, sur ta foi et ta loi, que tu n'armeras contre moi ni toi ni
tes gens. Mais non, je ne ferai faire ce serment ni à eux ni à toi.
Quand tu seras de retour là-bas, arme-toi, si cela te fait plaisir, et
viens m'attaquer. Et ce que je te dis, je le dis pour tous les chrétiens
que tu voudrais amener. Je suis né pour guerroyer toujours, toujours
conquérir.»
[Note 92: _App._ 43.]
[Note 93: «L'Amorath parla au comte de Nevers par la bouche d'un
latinier qui transportoit la parole.» (Froissart.)]
La honte était grande pour le royaume, le deuil universel. Il y avait
peu de nobles familles qui n'eussent perdu quelqu'un. On n'entendait aux
églises que des messes des morts. On ne voyait que gens en noir.
À peine on quittait ce deuil, que le roi et le royaume en eurent un
autre à porter. Le gendre de Charles VI, le roi d'Angleterre Richard II,
fut, au grand étonnement de tout le monde, renversé en quelques jours
par son cousin Bolingbroke, fils du duc de Lancastre. Richard était ami
de la France. Sa terrible catastrophe et l'usurpation des Lancastre nous
préparaient Henri V et la bataille d'Azincourt.
Nous parlerons ailleurs, et tout au long, de cette ambitieuse maison de
Lancastre, les sourdes menées par lesquelles, ayant manqué le trône de
Castille, elle se prépara celui de l'Angleterre. Un mot seulement de la
catastrophe.
Quelque violent et aveugle que fût Richard, sa mort fut pleurée. C'était
le fils du Prince Noir; il était né en Guyenne, sur une terre conquise,
dans l'insolence des victoires de Créci et de Poitiers; il avait le
courage de son père, il le prouva dans la grande révolte de 1380, où il
comprima le peuple, qui voulait faire main basse sur l'aristocratie. Il
était difficile qu'il se laissât faire la loi par ceux qu'il avait
sauvés, par les barons et les évêques, par ses oncles, qui les
excitaient sous main. Il entra contre eux tous dans une lutte à mort;
provoqué par le Parlement _impitoyable_, qui lui tua ses favoris, il fut
à son tour sans pitié; il fit tuer son oncle Glocester, et chassa le
fils de son autre oncle Lancastre. C'était jouer quitte ou double. Mais
sa violence sembla justifiée par la lâcheté publique. Il trouva un
empressement extraordinaire dans les amis à trahir leurs amis; il y eut
foule pour dénoncer, pour jurer et parjurer; chacun tâchait de se laver
avec le sang d'un autre[94]. Richard en eut mal au coeur, et un tel
mépris des hommes, qu'il crut ne pouvoir jamais trop fouler cette boue.
Il osa déclarer dix-sept comtés coupables de trahison et acquis à la
couronne, condamnant tout un peuple en masse pour le rançonner en
détail, escomptant le pardon, revendant aux gens leurs propres biens,
brocantant l'iniquité. Cet acte, audacieusement fou, par delà toutes les
folies de Charles VI, perdit Richard II. Les Anglais lui léchaient les
mains, tant qu'il se contentait de verser du sang. Dès qu'il toucha
leurs biens, à leur arche sacro-sainte, la propriété, ils appelèrent le
fils de Lancastre[95].
[Note 94: Shakespeare n'exagère rien dans la scène où le père court
dénoncer son fils à l'usurpateur qu'il vient lui-même de combattre.
Cette scène, d'un comique horrible, n'exprime que trop fidèlement la
mobile _loyauté_ de ce temps si prompt à se passionner pour les forts.
Peut-être aussi faut-il y reconnaître la facilité qu'on acquérait, parmi
tant de serments divers, de se mentir à soi-même et de tourner son
hypocrisie en un fanatisme farouche. Dans tout ceci, Shakespeare est
aussi grand historien que Tacite. Mais lorsque Froissart montre le chien
même du roi Richard qui laisse son maître et vient faire fête au
vainqueur, il n'est pas moins tragique que Shakespeare.]
[Note 95: L'Église eut au fond la part principale dans cette révolution.
La maison de Lancastre, qui avait d'abord soutenu Wicleff et les
lollards, se concilia ensuite les évêques et réussit par eux. Turner
seul a bien compris ceci.]
Celui-ci était encouragé tantôt par Orléans, tantôt par Bourgogne, qui,
sans doute, souhaitait, comme précédent, le triomphe des branches
cadettes. Il passa en Angleterre, protestant hypocritement qu'il ne
demandait autre chose que l'héritage de son père. Mais quand même il eût
voulu s'en tenir là, il ne l'aurait pu. Tout le monde vint se joindre à
lui, comme ils ont fait tant de fois[96], et pour York et pour Warwick,
et pour Édouard IV et pour Guillaume. Richard se trouva seul; tous le
quittèrent, même son chien[97]. Le comte de Northumberland l'amusa par
des serments, le baisa et le livra. Conduit à son rival sur un vieux
cheval étique, abreuvé d'outrages, mais ferme, il accepta avec dignité
le jugement de Dieu, il abdiqua[98]. Lancastre fut obligé par les siens
de régner, obligé, pour leur sûreté, de leur laisser tuer Richard[99].
[Note 96: «Leur coustume d'Angleterre est que, quand ils sont au-dessus
de la bataille, ils ne tuent riens, et par espécial du peuple, car ils
connoissent que chacun quiert leur complaire, parce qu'ils sont les plus
forts.» (Comines.)]
[Note 97: _App._ 44.]
[Note 98: _App._ 45.]
[Note 99: _App._ 46.]
Le gendre du roi avait péri, et avec lui l'alliance anglaise et la
sécurité de la France. La croisade avait manqué, les Turcs pouvaient
avancer. La chrétienté semblait irrémédiablement divisée, le schisme
incurable. Ainsi la paix, espérée un instant, s'éloignait de plus en
plus. Elle ne pouvait revenir dans les affaires, n'étant pas dans les
esprits; jamais ils ne furent moins pacifiés, plus discordants
d'orgueil, de passions violentes et de haines.
On avait beau prier Dieu pour la paix et pour la santé du roi; ces
prières, parmi les injures et les malédictions, ne pouvaient se faire
entendre. Tout en s'adressant à Dieu, on essayait aussi du Diable. On
faisait des offrandes à l'un, pour l'autre des conjurations. On
implorait à la fois le ciel et l'enfer.
On avait fait venir du Languedoc un homme fort extraordinaire qui
veillait, jeûnait comme un saint, non pour se sanctifier, mais afin
d'acquérir influence sur les éléments et de faire des astres ce qu'il
voulait. Sa science était dans un livre merveilleux qui s'appelait
_Smagorad_, et dont l'original avait été donné à Adam[100]. Notre
premier père, disait-il, ayant pleuré cent ans son fils Abel, Dieu lui
envoya ce livre par un ange pour le consoler, le relever de sa chute,
pour donner à l'homme régénéré puissance sur les étoiles.
[Note 100: _App._ 47.]
Le livre ne réussissant pas pour Charles VI aussi bien que pour Adam, on
eut recours à deux Gascons ermites de Saint-Augustin. On les établit à
la Bastille près de l'hôtel Saint-Paul. On leur fournit tout ce qu'ils
demandaient, entre autres choses des perles en poudre, dont ils firent
un breuvage pour le roi. Ce breuvage, et les paroles magiques dont ils
le fortifiaient, ne produisirent aucun bien durable; les deux moines,
pour s'excuser, accusèrent le barbier du roi et le concierge du duc
d'Orléans de troubler leurs opérations par de mauvais sortilèges. Ce
barbier avait été vu, disait-on, rôdant autour du gibet, pour y prendre
les ingrédients de ses maléfices. Toutefois les moines ne purent rien
prouver; on les sacrifia au duc d'Orléans, au clergé. Ils avaient fait
grand scandale. Tout le monde venait les consulter à la Bastille, leur
demander des remèdes pour les maladies, des philtres d'amour. Ils furent
dégradés en Grève par l'évêque de Paris, puis promenés par la ville,
décapités, mis en quartiers, et les quartiers attachés aux portes de
Paris.
L'effet de ces mauvais remèdes fut d'aggraver le mal. Le pauvre prince,
après une lueur de raison, sentit l'approche de la frénésie; il dit
lui-même qu'il fallait se hâter de lui ôter son couteau[101]. Il
souffrait de grandes douleurs, et disait, les larmes aux yeux, qu'il
aimerait mieux mourir. Tout le monde pleurait aussi, quand on
l'entendait dire, comme il fit au milieu de toute sa maison: «S'il est
ici parmi vous, celui qui me fait souffrir, je le conjure, au nom de
Notre-Seigneur, de ne pas me tourmenter davantage, de faire que je ne
languisse plus; qu'il m'achève plutôt, et que je meure.»
[Note 101: _App._ 48.]
Hélas! disaient les bonnes gens, comment un roi si débonnaire[102]
est-il ainsi frappé de Dieu et livré aux mauvais esprits? Il n'a
pourtant jamais fait de mal. Il n'était pas fier; il saluait tout le
monde, les petits comme les grands[103]. On pouvait lui dire tout ce
qu'on voulait. Il ne rebutait personne; dans les tournois, il joûtait
avec le premier venu. Il s'habillait simplement, non comme un roi, mais
comme un homme. Il était paillard, il est vrai; il aimait les femmes,
les filles. Après tout, on ne pouvait dire qu'il eût jamais fait de
peine aux familles honnêtes. La reine ne voulant plus coucher avec lui,
on lui mettait dans son lit une petite fille[104], mais c'était en la
payant bien, et jamais il ne lui fit mal dans ses plus mauvais moments.
[Note 102: _App._ 49.]
[Note 103: _App._ 50.]
[Note 104: _App._ 51.]
Ah! s'il avait eu sa tête, la ville et le royaume s'en seraient bien
mieux trouvés. Chaque fois qu'il revenait à lui, il tâchait de faire un
peu de bien, de remédier à quelque mal. Il avait essayé de mettre de
l'ordre dans les finances, de révoquer les dons qu'on lui surprenait
dans ses absences d'esprit. Comment n'aurait-il pas eu bon coeur pour
les chrétiens, lui qui avait ménagé les juifs même, en les renvoyant?...
En quelque état qu'il fût, il voyait toujours avec plaisir ses braves
bourgeois. «Je n'ai, disait-il, confiance qu'en mon prévôt des
marchands, Juvénal, et mes bourgeois de Paris.» Quand d'autres gens
venaient le voir, il regardait d'un air effaré; mais quand c'était le
prévôt, il lui parlait; il disait: «Juvénal, ne perdons pas notre temps,
faisons de bonne besogne.»
Nous avons remarqué au commencement de cette histoire, en parlant des
rois _fainéants_, combien le peuple était naturellement porté à
respecter ces muettes et innocentes figures, qui passaient deux fois par
an devant lui sur leur char attelé de boeufs. Les musulmans regardent
les idiots comme marqués du sceau de Dieu, et souvent comme personnes
saintes. Dans certains cantons de la Savoie, c'est un touchant préjugé
que le crétin porte bonheur à sa famille. La brute qui ne suit que
l'instinct, en qui la raison individuelle est nulle, semble, par cela
même, rester plus près de la raison divine. Elle est tout au moins
innocente.
Rien d'étonnant, si le peuple, au milieu de tous ces princes
orgueilleux, violents et sanguinaires, prenait pour objet de
prédilection cette pauvre créature, comme lui humiliée sous la main de
Dieu. Dieu pouvait par lui, aussi bien que par un plus sage, guérir les
maux du royaume. Il n'avait pas fait grand'chose; mais visiblement il
aimait le peuple. Il aimait! mot immense. Le peuple le lui rendit bien.
Il lui resta toujours fidèle. Dans quelque abaissement qu'il fût, il
s'obstina à espérer en lui; il ne voulait être sauvé que par lui. Rien
de plus touchant, et en même temps de plus hardi que les paroles par
lesquelles le grand prédicateur populaire, Jean Gerson, bravant à la
fois les ambitions rivales des princes qui attendaient la succession du
malade, s'adresse à lui, et lui dit: _Rex, in sempiternum vive!_... Ô
mon roi, vivez toujours!...
Cet attachement universel du peuple pour Charles VI parut dans un de ces
malheureux essais que l'on fit pour le guérir. Deux sorciers offrirent
au bailli de Dijon de découvrir d'où venait sa maladie. Au fond d'une
forêt voisine, ils élevèrent un grand cercle de fer sur douze colonnes
de fer; douze chaînes de fer étaient à l'entour. Mais il fallait trouver
douze hommes, prêtres; nobles et bourgeois, qui voulussent entrer dans
ce cercle formidable et se laisser lier de ces chaînes. On en trouva
onze sans peine, et le bailli fut le douzième, qui se dévouèrent ainsi,
au risque d'être peut-être emportés corps et âme par le Diable[105].
[Note 105: Le Religieux.]
Le peuple de Paris voulait toujours voir son roi. Quand il n'était pas
trop fol, et qu'on ne craignait pas qu'il fit rien d'inconvenant, on le
menait aux églises. Ou bien encore, abattu et languissant, il allait aux
représentations des _Mystères_ que les Confrères de la Passion jouaient
alors rue Saint-Denis. Ces Mystères, moitié pieux, moitié burlesques,
étaient considérés comme des actes de foi. Ceux qui n'y auraient pas
trouvé d'amusement n'y eussent pas moins assisté, pour leur édification.
Dans plusieurs églises, on avançait l'heure des vêpres pour qu'on pût
aller aux Mystères.
Mais on n'osait pas toujours faire sortir le roi. Alors dans son retrait
de l'hôtel Saint-Paul, ou dans la librairie du Louvre, amassée par
Charles V, on lui mettait dans les mains des figures pour l'amuser.
Immobiles dans les livres écrits, ces figures prirent mouvement, et
devinrent des cartes[106]. Le roi jouant aux cartes, tout le monde
voulut y jouer. Elles étaient peintes d'abord; mais cela étant trop
cher, on s'avisa de les imprimer[107]. Ce qu'on aimait dans ce jeu,
c'est qu'il empêchait de penser, qu'il donnait l'oubli. Qui eût dit
qu'il en sortirait l'instrument qui multiplie la pensée et qui
l'éternise, que de ce jeu des fols sortirait le tout-puissant véhicule
de la sagesse?
[Note 106: Les cartes étaient connues avant Charles VI, mais peu en
usage. _App._ 52.]
[Note 107: _App._ 53.]
Quelque recette de distraction qu'il y eût au fond de ce jeu, ces rois,
ces dames, ces valets dans leur bal perpétuel, dans leurs indifférentes
et rapides évolutions, devaient quelquefois faire songer. À force de les
regarder, le pauvre fol solitaire pouvait y placer ses rêves; le fol?
pourquoi pas le sage?... N'y avait-il pas dans ces cartes de naïves
images du temps? N'était-ce pas un beau coup de cartes, et des plus
soudains, de voir Bajazet _l'Éclair_, vainqueur à Nicopolis,
quasi-maître de Constantinople, entrer dans une cage de fer? N'en
était-ce pas un de voir le gendre du roi de France, le magnifique
Richard II, supplanté en quelques jours par l'exilé Bolingbroke? Ce roi,
en qui tout à l'heure il y avait dix millions d'hommes, le voilà qui est
moins qu'un homme, un homme en peinture, roi de carreau...
Dans une des farces de la basoche que les petits clercs du palais
jouaient sur la royale Table de marbre, figuraient comme personnages les
temps d'un verbe latin: «Regno, regnavi, regnabo.» Pédantesque comédie,
mais dont il était difficile de méconnaître le sens.
Dans l'ordonnance par laquelle Charles VI autorise ceux qui jouaient les
Mystères de la Passion, il les appelle «ses amés et chers
confrères[108]». Quoi de plus juste, en effet? Triste acteur lui-même,
Pauvre jongleur du grand Mystère historique, il allait voir ses
confrères, saints, anges et diables, bouffonner tristement la Passion.
Il n'était pas seulement spectateur, il était spectacle. Le peuple
venait voir en lui la Passion de la royauté. Roi et peuple, ils se
contemplaient, et avaient pitié l'un de l'autre. Le roi y voyait le
peuple misérable, déguenillé, mendiant. Le peuple y voyait le roi plus
pauvre encore sur le trône, pauvre d'esprit, pauvre d'amis, délaissé de
sa famille, de sa femme, veuf de lui-même et se survivant, riant
tristement du rire des fols, vieil enfant sans père ni mère pour en
avoir soin.
[Note 108: _App._ 54.]
La dérision n'eût pas été suffisante, la tragédie eût été moins comique,
s'il eût cessé de régner. Le merveilleux, le bizarre, c'est qu'il
régnait par moments. Toute négligée et sale qu'était sa personne, sa
main signait encore, et semblait toute-puissante. Les plus graves
personnages, les plus sages têtes du conseil, venaient entre deux accès
profiter d'un moment lucide, épier les faibles lueurs d'une intelligence
obscurcie, provoquer les douteux oracles qui tombaient de cette bouche
imbécile.
C'était toujours le roi de France, le premier roi chrétien, la tête de
la chrétienté. Les principaux États d'Italie, Milan, Florence, Gênes, se
disaient ses clients. Gênes ne crut pouvoir échapper à Visconti qu'en se
donnant à Charles VI. Ainsi la fortune moqueuse s'amusait à charger d'un
nouveau poids cette faible main qui ne pouvait rien porter.
Ce fut un curieux spectacle de voir l'empereur Wenceslas, amené en
France par les affaires de l'Église, conférer avec Charles VI (1398).
L'un était fol, l'autre presque toujours ivre. Il fallait prendre
l'empereur à jeun; mais pour le roi ce n'était pas toujours le moment
lucide.
Charles VI ayant eu pourtant trois jours de bon, on en profita pour lui
faire signer une ordonnance qui, selon le voeu de l'Université,
suspendait l'autorité de Benoît XIII dans le royaume de France. Le
maréchal Boucicaut fut envoyé à Avignon pour le contraindre par corps.
Le vieux pontife se défendit dans le château d'Avignon, en vrai
capitaine (1398-1399). N'ayant plus de bois pour sa cuisine, il brûla
une à une les poutres de son palais. Les Français avaient honte
eux-mêmes de cette guerre ridicule. Les partisans de l'autre pape ne lui
étaient pas plus soumis. Les Romains étaient en armes contre Boniface,
comme les Français contre Benoît.
Voilà donc la papauté, l'empire, la royauté aux prises et s'injuriant;
l'empereur ivre, le roi idiot, prenant le pouvoir spirituel, suspendant
le pape, tandis que le pape saisit les armes temporelles et endosse la
cuirasse. Les dieux humains délirent, défendent qu'on leur obéisse, et
se proclament fols...
Cela était certain, réel, mais aucunement vraisemblable, contraire à
toute raison, propre à faire croire de préférence les mensonges les plus
hasardés. Nulle comédie, nul Mystère ne devait dès lors choquer les
esprits. Le plus fol n'était pas celui qui oubliait des réalités
absurdes pour des fictions raisonnables. Ces Mystères aidaient
d'ailleurs à l'illusion par leur prodigieuse durée; quelques-uns se
divisaient en quarante jours. Une représentation si longue devenait
pour le spectateur assidu une vie artificielle qui faisait oublier
l'autre, ou pouvait lui faire douter souvent de quel côté était le
rêve[109].
[Note 109: «Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous
affecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous les
jours. Et si un artisan étoit sûr de rêver toutes les nuits douze heures
durant qu'il est roi, je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un
roi qui rêveroit toutes les nuits douze heures qu'il est artisan.»
(Pascal.)]
LIVRE VIII
CHAPITRE PREMIER
Le duc d'Orléans, le duc de Bourgogne.--Meurtre du duc d'Orléans
(1400-1407).
Il y a dans la personne humaine deux personnes, deux ennemis qui
guerroient à nos dépens, jusqu'à ce que la mort y mette ordre. Ces deux
ennemis, l'orgueil et le désir, nous les avons vus aux prises dans cette
pauvre âme de roi. L'un a prévalu d'abord, puis l'autre; puis, dans ce
long combat, cette âme s'est éclipsée, et il n'y a plus eu où combattre.
La guerre finie dans le roi, elle éclate dans le royaume; les deux
principes vont agir en deux hommes et deux factions, jusqu'à ce que
cette guerre ait produit son acte frénétique, le meurtre; jusqu'à ce
que, les deux hommes ayant été tués l'un par l'autre, les deux factions,
pour se tuer, s'accordent à tuer la France.
Cela dit, au fond tout est dit. Si pourtant on veut savoir le nom des
deux hommes, nommons l'homme du plaisir, le duc d'Orléans, frère du roi;
l'homme de l'orgueil, du brutal et sanguinaire orgueil, Jean-sans-Peur,
duc de Bourgogne.
Les deux hommes et les deux partis doivent se choquer dans Paris. Deux
partis, deux paroisses; nous les avons nommées déjà, celle de la cour,
celle des bouchers, la folie de Saint-Paul, la brutalité de
Saint-Jacques. La scène de l'histoire dit d'avance l'histoire même.
* * * * *
Louis d'Orléans, ce jeune homme qui mourut si jeune, qui fut tant aimé
et regretté toujours, qu'avait-il fait pour mériter de tels regrets? Il
fut pleuré des femmes, et c'est tout simple, il était beau, avenant,
gracieux[110]; mais non moins regretté de l'Église, pleuré des saints...
C'était pourtant un grand pécheur. Il avait, dans ses emportements de
jeunesse, terriblement vexé le peuple; il fut maudit du peuple, pleuré
du peuple... Vivant, il coûta bien des larmes; mais combien plus, mort!
[Note 110: _App._ 55.]
Si vous eussiez demandé à la France si ce jeune homme était bien digne
de tant d'amour, elle eût répondu: Je l'aimais[111]. Ce n'est pas
seulement pour le bien qu'on aime; qui aime, aime tout, les défauts
aussi. Celui-ci plut comme il était, mêlé de bien et de mal. La France
n'oublia jamais qu'en ses défauts mêmes elle avait vu poindre l'aimable
et brillant esprit, l'esprit léger, peu sévère, mais gracieux et doux,
de la Renaissance; tel il se continua dans son fils, Charles d'Orléans,
l'exilé, le poète[112], dans son bâtard Dunois, dans son petit-fils le
bon et clément Louis XII.
[Note 111: «Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que
cela ne se peut exprimer qu'en respondant: Parceque c'estoit luy,
parceque c'estoit moy.» (Montaigne.)]
[Note 112: Louis d'Orléans était poète aussi, s'il est vrai qu'il avait
célébré dans des vers les secrètes beautés de la duchesse de Bourgogne.
(Barante.)]
Cet esprit, louez-le, blâmez-le, ce n'est pas celui d'un temps, d'un
âge, c'est celui de la France même. Pour la première fois, au sortir du
roide et gothique moyen âge, elle se vit ce qu'elle est, mobilité,
élégance légère, fantaisie gracieuse. Elle se vit, elle s'adora.
Celui-ci fut le dernier enfant, le plus jeune et le plus cher, celui à
qui tout est permis, celui qui peut gâter, briser; la mère gronde, mais
elle sourit... Elle aimait cette jolie tête qui tournait celle des
femmes; elle aimait cet esprit hardi qui déconcertait les docteurs:
c'était plaisir de voir les vieilles barbes de l'Université au milieu de
leurs lourdes harangues, se troubler à ses vives saillies et
balbutier[113]. Il n'en était pas moins bon pour les doctes, les clercs
et les prêtres, pour les pauvres aumônier et charitable. L'Église était
faible pour cet aimable prince; elle lui passait bien des choses; il n'y
avait pas moyen d'être sévère avec cet enfant gâté de la nature et de la
grâce.
[Note 113: _App._ 56.]