Les Marmousets, les petits devenus maîtres des grands, étaient

mortellement haïs; Clisson, de plus, était craint. En France, il était

connétable, l'épée du roi contre les seigneurs; en Bretagne, il était au

contraire le chef des seigneurs contre le duc. Lié étroitement aux

maisons de Penthièvre et d'Anjou, il n'attendait qu'une occasion pour

chasser le duc de Bretagne et le renvoyer chez ses amis, les Anglais.

Le duc, qui le savait à merveille, qui vivait en crainte continuelle de

Clisson, et ne rêvait que du terrible borgne[70], ne pouvait se consoler

d'avoir eu son ennemi entre les mains, de l'avoir tenu et de n'avoir pas

eu le courage de le tuer. Or il y avait un homme qui avait intérêt à

tuer Clisson, qui avait tout à craindre du connétable et de la maison

d'Anjou. C'était un seigneur angevin, Pierre de Craon, qui, ayant volé

le trésor du duc d'Anjou, son maître, dans l'expédition de Naples, fut

cause qu'il périt sans secours[71]. La veuve ne perdait pas de vue cet

homme, et Clisson, allié de la maison d'Anjou, ne rencontrait pas le

voleur sans le traiter comme il le méritait.

[Note 70: Il avait perdu un oeil à la bataille d'Auray, en 1364.]

[Note 71: Le duc de Berri lui dit un jour: «Méchant traître, c'est toi

qui as causé la mort de notre frère.» Et il donna ordre de l'arrêter,

mais personne n'obéit. (Religieux.)]

Les deux peurs, les deux haines s'entendirent. Craon promit au duc de

Bretagne de le défaire de Clisson. Il revint secrètement à Paris, rentra

de nuit dans la ville; les portes étaient toujours ouvertes depuis la

punition des Maillotins. Il remplit de coupe-jarrets son hôtel du

Marché-Saint-Jean. Là, portes et croisées fermées, ils attendirent

plusieurs jours. Enfin le 13 juin, jour de la fête du Saint-Sacrement,

un grand gala ayant eu lieu à l'hôtel Saint-Paul, joûtes, souper et

danses après minuit, le connétable revenait presque seul à son hôtel de

la rue de Paradis. Ce vaste et silencieux Marais, assez désert même

aujourd'hui, l'était bien plus alors; ce n'étaient que grands hôtels,

jardins et couvents. Craon se tint à cheval avec quarante bandits au

coin de la rue Sainte-Catherine; Clisson arrive, ils éteignent les

torches, fondent sur lui. Le connétable crut d'abord que c'était un jeu

du jeune frère du roi. Mais Craon voulut, en le tuant, lui donner

l'amertume de savoir par qui il mourait. «Je suis votre ennemi, lui dit

il, je suis Pierre de Craon.» Le connétable, qui n'avait qu'un petit

coutelas, para du mieux qu'il put. Enfin, atteint à la tête, il tomba;

fort heureusement, il ouvrit en tombant une porte entre-bâillée, celle

d'un boulanger qui chauffait son four à cette heure avancée de la nuit.

La tête et la moitié du corps se trouvèrent dans la boutique; pour

l'achever, il eût fallu entrer. Mais les quarante braves n'osèrent

descendre de cheval; ils aimèrent mieux croire qu'il en avait assez, et

se sauvèrent au galop par la porte Saint-Antoine.

Le roi, qui se couchait, fut averti un moment après. Il ne prit pas le

temps de s'habiller; il vint sans attendre sa suite, en chemise, dans un

manteau. Il trouva le connétable déjà revenu à lui et lui promit de le

venger, jurant que jamais chose ne serait payée plus cher que celle-là.

Cependant le meurtrier s'était blotti dans son château de Sablé au

Maine, puis dans quelque coin de la Bretagne. Les oncles du roi qui

étaient ravis de l'événement, et qui d'avance en avaient su quelque

chose, disaient, pour amuser le roi et gagner du temps, que Craon était

en Espagne. Mais le roi ne s'y trompait pas. C'était le duc de Bretagne

qu'il voulait punir. Il était loin, ce duc; il fallait l'atteindre chez

lui, dans son pauvre et rude pays, à travers les forêts du Mans, de

Vitré, de Rennes. Il fallait que les oncles du roi lui amenassent leurs

vassaux, c'est-à-dire qu'ils se prêtassent à punir le crime de leurs

amis, le leur peut-être[72]. Le roi, ne sachant comment venir à bout de

leur répugnance et de leurs lenteurs, alla jusqu'à rendre au duc de

Berri le Languedoc qu'il lui avait si justement retiré[73].

[Note 72: Ils ne tardèrent pas à obtenir la grâce de Craon (13 mars

1395). _App._ 34.]

[Note 73: Nous suivons pas à pas le Religieux de Saint-Denis. Ce grave

historien mérite ici d'autant plus d'attention qu'il était lui-même à

l'armée et témoin oculaire des événements.]

Il était languissant, malade d'impatience. Il avait eu une fièvre chaude

peu de temps auparavant, et n'était pas trop remis. Il y avait en lui

quelque chose d'égaré et comme d'étrange. Ses oncles auraient voulu

qu'il se soignât, qu'il se tînt tranquille, qu'il s'abstînt surtout de

venir au conseil; mais ils ne gagnaient rien sur lui. Il monta à cheval

malgré eux, et les mena jusqu'au Mans. Là, ils parvinrent encore à le

retenir trois semaines. Enfin, se croyant mieux, il n'écouta plus rien

et fit déployer son étendard.

C'était le milieu de l'été, les jours brûlants, les lourdes chaleurs

d'août. Le roi était enterré dans un habit de velours noir, la tête

chargée d'un chaperon écarlate, aussi de velours. Les princes traînaient

derrière sournoisement, et le laissaient seul, afin, disaient-ils, de

lui faire moins de poussière. Seul, il traversait les ennuyeuses forêts

du Maine, de méchants bois pauvres d'ombrage, les chaleurs étouffées des

clairières, les mirages éblouissants du sable à midi. C'était aussi dans

une forêt, mais combien différente! que, douze ans auparavant, il avait

fait rencontre du cerf merveilleux qui promettait tant de choses. Il

était jeune alors, plein d'espoir, le coeur haut, tout dressé aux

grandes pensées. Mais combien il avait fallu en rabattre! Hors du

royaume, il avait échoué partout, tout tenté et tout manqué. Dans le

royaume même, était-il bien roi? Voilà que tout le monde, les princes,

le clergé, l'Université, attaquaient ses conseillers. On lui faisait le

dernier outrage, on lui tuait son connétable et personne ne remuait; un

simple gentilhomme, en pareil cas, aurait eu vingt amis pour lui offrir

leur épée. Le roi n'avait pas même ses parents; ils se laissaient sommer

de leur service féodal, et alors ils se faisaient marchander; il fallait

les payer d'avance, leur distribuer des provinces, le Languedoc, le

duché d'Orléans. Son frère, ce nouveau duc d'Orléans, c'était un beau

jeune prince qui n'avait que trop d'esprit et d'audace, qui caressait

tout le monde; il venait de mettre dans les fleurs de lis la belle

couleuvre de Milan[74]... Donc, rien d'ami ni de sûr. Des gens qui

n'avaient pas craint d'attaquer son connétable à sa porte, ne se

feraient pas grand scrupule de mettre la main sur lui. Il était seul

parmi des traîtres... Qu'avait-il fait pourtant pour être ainsi haï de

tous, lui qui ne haïssait personne, qui plutôt aimait tout le monde? Il

aurait voulu pouvoir faire quelque chose pour le soulagement du peuple,

tout au moins il avait bon coeur; les bonnes gens le savaient bien.

[Note 74: Il venait d'épouser la fille du duc de Milan, qui avait une

couleuvre dans ses armes.]

Comme il traversait ainsi la forêt, un homme de mauvaise mine, sans

autre vêtement qu'une méchante cotte blanche, se jette tout à coup à la

bride du cheval du roi, criant d'une voix terrible: «Arrête, noble roi,

ne passe outre, tu es trahi!» On lui fit lâcher la bride, mais on le

laissa suivre le roi et crier une demi-heure.

Il était midi, et le roi sortait de la forêt pour entrer dans une plaine

de sable où le soleil frappait d'aplomb. Tout le monde souffrait de la

chaleur. Un page qui portait la lance royale s'endormit sur son cheval,

et la lance tombant alla frapper le casque que portait un autre page. À

ce bruit d'acier, à cette lueur, le roi tressaille, tire l'épée et,

piquant des deux, il crie: «Sus, sus aux traîtres! ils veulent me

livrer!» Il courait ainsi l'épée nue sur le duc d'Orléans. Le duc

échappa, mais le roi eut le temps de tuer quatre hommes avant qu'on pût

l'arrêter[75]. Il fallut qu'il se fut lassé; alors, un de ses chevaliers

vint le saisir par derrière. On le désarma, on le descendit de cheval,

on le coucha doucement par terre. Les yeux lui roulaient étrangement

dans la tête, il ne reconnaissait personne et ne disait mot. Ses oncles,

son frère, étaient autour de lui. Tout le monde pouvait approcher et le

voir. Les ambassadeurs d'Angleterre y vinrent comme les autres, ce qu'on

trouva généralement fort mauvais. Le duc de Bourgogne, surtout,

s'emporta contre le chambellan La Rivière qui avait laissé voir le roi

en cet état aux ennemis de la France.

[Note 75: _App._ 35.]

Lorsqu'il revint un peu à lui, et qu'il sut ce qu'il avait fait, il en

eut horreur, demanda pardon et se confessa. Les oncles s'étaient emparés

de tout, et avaient mis en prison La Rivière et les autres conseillers

du roi; Clisson avait seul échappé. Toutefois le roi défendit qu'on leur

fît mal, et leur fit même rendre leurs biens[76].

[Note 76: On était loin de s'attendre à un traitement si humain. Les

Parisiens allaient tous les jours à la Grève, dans l'espoir de les voir

pendre.]

Les médecins ne manquèrent point au royal malade, mais ils ne firent pas

grand'chose. C'était déjà, comme aujourd'hui, la médecine matérialiste,

qui soigne le corps sans se soucier de l'âme, qui veut guérir le mal

physique sans rechercher le mal moral, lequel pourtant est ordinairement

la cause première de l'autre. Le moyen âge faisait tout le contraire; il

ne connaissait pas toujours les remèdes matériels; mais il savait à

merveille calmer, _charmer_ le malade, le préparer à se laisser guérir.

La médecine se faisait chrétiennement, au bénitier même des églises.

Souvent on commençait par confesser le patient, et l'on connaissait

ainsi sa vie, ses habitudes. On lui donnait ensuite la communion, ce qui

aidait à rétablir l'harmonie des esprits troublés. Quand le malade avait

mis bas la passion, l'habitude mauvaise, dépouillé le vieil homme, alors

on cherchait quelque remède. C'était ordinairement quelque absurde

recette; mais sur un homme si bien préparé tout réussissait. Au

quatorzième siècle, on ne connaissait déjà plus ces ménagements

préalables; on s'adressait directement, brutalement au corps; on le

tourmentait. Le roi se lassa bientôt du traitement, et dans un moment de

raison il chassa ses médecins.

Les gens de la cour l'engageaient à ne chercher d'autre remède que les

amusements, les fêtes, à guérir la folie par la folie. Une belle

occasion se présenta: la reine mariait une de ses dames allemandes, déjà

veuve. Les noces de veuves étaient des charivaris, des fêtes folles, où

l'on disait et faisait tout. Afin d'en faire, s'il se pouvait,

davantage, le roi et cinq chevaliers se déguisèrent en satyres. Celui

qui mettait en train ces farces obscènes était un certain Hugues de

Guisay, un mauvais homme, de ces gens qui deviennent quelque chose en

amusant les grands et marchant sur les petits. Il fit coudre ces satyres

dans une toile enduite de poix-résine, sur quoi fut collée une toison

d'étoupes qui les faisait paraître velus comme des boucs. Pendant que le

roi, sous ce déguisement, lutine sa jeune tante, la toute jeune épouse

du vieux duc de Berri, le duc d'Orléans, son frère, qui avait passé la

soirée ailleurs, rentre avec le comte de Bar; ces malheureux étourdis

imaginent, pour faire peur aux dames, de mettre le feu aux étoupes. Ces

étoupes tenaient à la poix-résine; à l'instant les satyres flambèrent.

La toile était cousue; rien ne pouvait les sauver. Ce fut chose horrible

de voir courir dans la salle ces flammes vivantes, hurlantes...

Heureusement, la jeune duchesse de Berri retint le roi, l'empêcha de

bouger, le couvrit de sa robe, de sorte qu'aucune étincelle ne tombât

sur lui. Les autres brûlèrent une demi-heure, et mirent trois jours à

mourir[77].

[Note 77: L'inventeur de la mascarade fut un des brûlés, à la grande

joie du peuple. Il avait toujours traité les pauvres gens avec la plus

cruelle insolence. Il les battait comme des chiens, les forçait

d'aboyer, les foulait aux pieds avec ses éperons. Quand son corps passa

dans Paris, plusieurs crièrent après lui son mot ordinaire: «Aboie,

chien!» (Religieux.)]

Les princes avaient tout à craindre, si le roi n'eût échappé; le peuple

les aurait mis en pièces. Quand le bruit de cette aventure se répandit

dans la ville, ce fut un mouvement général d'indignation et de pitié.

Que l'on abandonnât le roi à ces honteuses folies, qu'il eût risqué,

innocent et simple qu'il était, d'être enveloppé dans ce terrible

châtiment de Dieu, l'honnête bourgeoisie de Paris frémissait d'y penser.

Ils se portèrent plus de cinq cents à l'hôtel Saint-Paul. On ne put les

calmer qu'en leur montrant leur roi sous son dais royal, où il les

remercia et leur dit de bonnes paroles.

Une telle secousse ne pouvait manquer d'amener une rechute. Celle-ci fut

violente. Il soutenait qu'il n'était point marié, qu'il n'avait pas

d'enfant. Un autre trait de sa folie, et ce n'était pas le plus fol,

c'était de ne vouloir plus être lui-même, point Charles, point roi. S'il

voyait des lis sur les vitraux ou sur les murs, il s'en moquait, dansait

devant, les brisait, les effaçait. «Je m'appelle Georges, disait-il; mes

armes sont un lion percé d'une épée[78].»

[Note 78: On fut obligé de murer toutes les entrées de l'hôtel

Saint-Paul. _App._ 36.]

Les femmes seules avaient encore puissance sur lui, sauf la reine,

qu'il ne pouvait plus souffrir. Une femme l'avait sauvé du feu. Mais

celle qui avait sur lui le plus d'empire, c'était sa belle-soeur,

Valentina, la duchesse d'Orléans. Il la reconnaissait fort bien, et

l'appelait: «Chère soeur.» Il fallait qu'il la vît tous les jours; il ne

pouvait durer sans elle; si elle ne venait, il l'allait chercher. Cette

jeune femme, déjà délaissée de son mari, avait pour le pauvre fol un

singulier attrait; ils étaient tous deux malheureux. Elle seule savait

se faire écouter de lui; il lui obéissait, ce fol, elle était devenue sa

raison.

Personne, que je sache, n'a bien expliqué encore ce phénomène de

l'infatuation, cette fascination étrange qui tient de l'amour et n'est

pas l'amour. Ce ne sont pas seulement les personnes qui l'exercent; les

lieux ont aussi cette influence; témoin le lac dont Charlemagne ne

pouvait, dit-on, détacher ses yeux[79]. Si la nature, si les forêts

muettes, les froides eaux, nous captivent et nous fascinent, que sera-ce

donc de la femme? Quel pouvoir n'exercera-t-elle pas sur l'âme

souffrante qui viendra chercher près d'elle le charme des entretiens

solitaires et des voluptueuses compassions?

[Note 79: On expliquait aussi par un talisman l'influence de Diane de

Poitiers sur Henri II. (Guilbert.)]

Douce, mais dangereuse médecine, qui calme et qui trouble. Le peuple,

qui juge grossièrement, et qui juge bien, sentait que ce remède était un

mal encore. Elle a, disaient-ils, cette Visconti, venue du pays des

poisons, des maléfices, elle a ensorcelé le roi... Et il pouvait bien y

avoir, en effet, quelque enchantement dans les paroles de l'Italienne,

un subtil poison dans le regard de la femme du Midi.

Un meilleur remède aux troubles d'esprit, un moyen plus sage

d'harmoniser nos puissances morales, c'est de recourir à la paix

suprême, de se réfugier en Dieu. Le roi se voua à saint Denis, et lui

offrit une grosse châsse d'or. Il se fit mener en Bretagne, au

mélancolique pèlerinage du Mont-Saint-Michel, _in periculo maris_; plus

tard, aux affreuses montagnes volcaniques du Puy-en-Velay. On lui fit

faire aussi de sévères ordonnances contre les blasphémateurs, contre les

juifs. Cette fois, du moins, les juifs furent mieux traités; le roi, en

les chassant, leur permit d'emporter leurs biens. Une autre ordonnance

accordait un confesseur aux condamnés, de manière qu'en tuant le corps

on sauvât du moins l'âme. Tout jeu fut défendu, sauf l'utile exercice de

l'arbalète. Une fille du roi fut offerte à la Vierge, et faite

religieuse en naissant; on espérait que l'innocente créature expierait

les péchés de son père et lui obtiendrait guérison.

De toutes les bonnes oeuvres royales, la plus royale c'est la paix;

ainsi en jugeait saint Louis[80]. Les rois ne sont ici-bas que pour

garder la paix de Dieu. On croyait généralement que la maison de France

était frappée pour avoir mis la guerre et le schisme dans le monde

chrétien. Donc, la paix était le remède; paix de l'Église entre Rome et

Avignon, par la cession des deux papes; paix de la chrétienté entre la

France et l'Angleterre, par un bon traité entre les deux rois, par une

belle croisade contre le Turc, c'était le voeu de tout le monde; c'était

ce que disaient tout haut les sermons des prédicateurs, les harangues de

l'Université; tout bas les pleurs et les prières de tant de misérables,

la prière commune des familles, celle que les mères enseignaient le soir

aux petits enfants.

[Note 80: Voir ses belles paroles, à ce sujet, dans son Instruction à

son fils: «Chier fils, je t'enseigne que les guerres et les contens qui

seront en ta terre, ou entre tes homes, que tu metes peine de l'apaiser

à ton pouvoir; car c'est une chose qui moult plest à Notre-Seigneur: et

messire saint Martin nous a donné moult grant exemple, car il ala pour

metre pès entre les clers qui estoient en sa archevêché, au tems qu'il

savoit par Notre-Seigneur que il devoit mourir; et li sembla que il

metoit bone fin en sa vie en ce fere.»]

Il faut voir avec quelle vivacité Jean Gerson célèbre ce beau don de la

paix, dans un de ces moments d'espoir où l'on crut à la cession des deux

papes. Ce sermon est plutôt un hymne; l'ardent prédicateur devient poète

et rime sans le vouloir; nul doute que ces rimes n'aient été redites et

chantées par la foule émue qui les entendait:

«Allons, allons, sans attarder,

Allons de paix le droit chemin...

Grâces à Dieu, honneur et gloire,

Quand il nous a donné victoire.

«Élevons nos coeurs, ô dévot peuple chrétien! mettons hors toute autre

cure, donnons cette heure à considérer le beau don de paix qui approche.

Que de fois, par grands désirs, depuis près de trente ans, avons-nous

demandé la paix, soupiré la paix! _Veniat pax_[81]!»

[Note 81: _App._ 37.]

Les rois se réconcilièrent plus aisément que les papes. Les Anglais ne

voulaient point la paix[82]; mais leur roi la voulut; il signa du moins

une trêve de vingt-huit ans. Richard II, haï des siens, avait besoin de

l'amitié de la France. Il épousa une fille du roi[83], avec une dot

énorme de huit cent mille écus[84]. Mais il rendait Brest et Cherbourg.

[Note 82: _App._ 38.]

[Note 83: La jeune Isabelle avait sept ans. Richard assura qu'il en

était épris sur la vue de son portrait.]

[Note 84: _App._ 39.]

Cet heureux traité permit à la noblesse de France, ce qu'elle souhaitait

depuis si longtemps, de faire encore une croisade. La guerre contre les

infidèles, c'était la paix entre les chrétiens. Il n'y avait plus si

loin à chercher la croisade; elle venait nous chercher. Les Turcs

avançaient; ils enveloppaient Constantinople, serraient la Hongrie. Ce

rapide conquérant, Bajazet l'_Éclair_ (Hilderim), avait, disait-on, juré

de faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre de

Rome. Une nombreuse noblesse partit, le connétable, quatre princes du

sang, plusieurs hommes de grande réputation, l'amiral de Vienne, les

sires de Couci, de Boucicaut. L'ambitieux duc de Bourgogne obtint que

son fils, le duc de Nevers, un jeune homme de vingt-deux ans, fût le

chef de ces vieux et expérimentés capitaines[85]. Une foule de jeunes

seigneurs qui faisaient leurs premières armes déployèrent un luxe

insensé. Les bannières, les guidons, les housses, étaient chargés d'or

et d'argent; les tentes étaient de satin vert. La vaisselle d'argent

suivait sur des chariots; les bateaux de vins exquis descendaient le

Danube. Le camp de ces croisés fourmillait de femmes et de filles.

[Note 85: _App._ 40.]

Que devenait, pendant ce temps, l'affaire du schisme? Reprenons d'un peu

plus haut.

Longtemps les princes avaient exploité à leur profit la division de

l'Église; le duc d'Anjou d'abord, puis le duc de Berri. Les papes

d'Avignon, serviles créatures de ces princes, ne donnaient de bénéfices

qu'à ceux qu'ils leur désignaient. Les prêtres erraient, mouraient de

faim. Les suppôts de l'Université, les plus savants élèves qu'elle

formait, ses plus éloquents docteurs, restaient oubliés à Paris,

languissant dans quelque grenier[86].

[Note 86: Nous analyserons plus tard le terrible pamphlet de Clémengis.]

À la longue pourtant, quand l'Église fut presque ruinée, et que les abus

devinrent moins lucratifs, alors, enfin, les princes commencèrent à

écouter les plaintes de l'Université. Cette compagnie, enhardie par

l'abaissement des papes, prit en main l'autorité; elle déclara qu'elle

avait de droit divin la charge non seulement d'enseigner, mais de

corriger et de censurer, de censurer et _doctrinaliter et judicialiter_,

pour parler le langage du temps. Elle appela tous ses membres à donner

avis sur la grande question de l'union de l'Église. Tous votèrent, du

plus grand au plus petit. Un tronc était ouvert aux Mathurins. Le

moindre des _pauvres maîtres_ de Sorbonne, le plus crasseux des cappets

de Montaigu, y jeta son vote. On en compta dix mille; mais les dix

mille votes se réduisirent à trois avis: compromis entre les deux papes,

cession de l'un et de l'autre, concile général pour juger l'affaire. La

voie de cession sembla la plus sûre. On la croyait d'autant plus facile

que Clément VII venait de mourir. Le roi écrivit aux cardinaux de

surseoir à l'élection. Ils gardèrent ses lettres cachetées, et se

hâtèrent d'élire. Le nouvel élu, Pierre de Luna, Benoît XIII, avait

promis, il est vrai, de tout faire pour l'union de l'Église, et de

céder, s'il le fallait[87].

[Note 87: _App._ 41.]

Pour obtenir de lui qu'il tînt parole, on lui envoya la plus solennelle

ambassade qu'aucun pape eût jamais reçue. Les ducs de Berri, de

Bourgogne et d'Orléans vinrent le trouver à Avignon, avec un docteur

envoyé par l'Université de Paris. Celui-ci harangua le pape avec la plus

grande hardiesse. Il avait pris ce texte: «Illuminez, grand Dieu, ceux

qui devraient nous conduire et qui sont eux-mêmes dans les ténèbres et

dans l'ombre de la mort.» Le pape parla à merveille; il répondit avec

beaucoup de présence d'esprit et d'éloquence, protestant qu'il ne

désirait rien plus que l'union. C'était un habile homme, mais un

Aragonais, une tête dure, pleine d'obstination et d'astuce. Il se joua

des princes, lassa leur patience, les excédant de doctes harangues, de

discours, de réponses et de répliques, lorsqu'il ne fallait, comme on le

lui dit, qu'un tout petit mot: Cession[88]. Puis, quand il les vit

languissants, découragés, malades d'ennui, il s'en débarrassa par un

coup hardi. Les princes ne demeuraient pas dans la ville d'Avignon, mais

de l'autre côté, à Villeneuve, et tous les jours ils passaient le pont

du Rhône, pour conférer avec le pape. Un matin, ce pont se trouva brûlé,

on ne passait qu'en barque avec danger et lenteur. Le pape assura qu'il

allait rétablir le pont[89]. Mais les princes perdirent patience, et

laissèrent l'Aragonais maître du champ de bataille. La paix de l'Église

fut ajournée pour longtemps.

[Note 88: Le Religieux.]

[Note 89: Le Religieux.]

Les affaires de Turquie, d'Angleterre, ne tournèrent pas mieux.

Le 25 décembre 1396, pendant la nuit de Noël, au milieu des

réjouissances de cette grande fête, tous les princes étant chez le roi,

un chevalier entra à l'hôtel Saint-Paul, tout botté et en éperons. Il se

jeta à genoux devant le roi, et dit qu'il venait de la part du duc de

Nevers, prisonnier des Turcs. L'armée tout entière avait péri. De tant

de milliers d'hommes, il restait vingt-huit hommes, les plus grands

seigneurs, que les Turcs avaient réservés pour les mettre à rançon.

Il n'y a pas lieu de s'en étonner; la folle présomption des croisés ne

pouvait qu'amener un tel désastre. Ils n'avaient pas même voulu croire

que les Turcs pussent les attendre. Bajazet était à six lieues, que le

maréchal Boucicaut faisait couper les oreilles aux insolents qui

prétendaient que cette canaille infidèle osait venir à sa rencontre[90].

[Note 90: _Idem._]

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 3 / 28 段