Le duc de Bourgogne fut charmé, pour l'extension de son influence, de

faire sentir dans les Pays-Bas et si loin vers le nord ce que pesait le

grand royaume. Il fit faire contre cette imperceptible duc de Gueldre

presque autant d'efforts qu'il en aurait fallu pour conquérir

l'Angleterre. On rassembla quinze mille hommes d'armes, quatre-vingt

mille fantassins[49]. La difficulté n'était pas de lever des hommes,

mais de les faire arriver jusque-là. Le duc de Bourgogne, pour qui on

faisait la guerre, ne voulut pas que cette grande et dévorante armée

passât par son riche Brabant, dont il allait hériter. Il fallut tourner

par les déserts de la Champagne, s'enfoncer dans les Ardennes, par les

basses, humides et boueuses forêts, en suivant, comme on pouvait, les

sentiers des chasseurs. Deux mille cinq cents hommes armés de haches

allaient devant pour frayer la route, jetaient des ponts, comblaient les

marais. La pluie tombait; le pays était triste et monotone. On ne

trouvait rien à prendre, personne, pas même d'ennemis. D'ennui et de

lassitude, on finit par écouter les princes qui intercédaient,

l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liège, le duc de Juliers. Charles

VI fut touché surtout des prières d'une grande dame du pays, qui se

disait éprise d'amour pour l'invincible roi de France[50]. Sous ce doux

patronage, le duc de Gueldre fut reçu à s'excuser; il parla à genoux, et

affirma que les défis n'avaient pas été écrits par lui, que c'étaient

ses clercs qui lui avaient joué ce tour (1388).

[Note 49: On renvoya, il est vrai, le plus grand nombre comme impropre

au service. Le même Nicolas Boulard, dont nous avons parlé, pourvut aux

approvisionnements. _App._ 24.]

[Note 50: _App._ 25.]

Le résultat était grand pour le duc de Bourgogne, petit pour le roi.

Deux mots d'excuses pour payer tant de peines et de dépenses, c'était

peu. Au reste, les autres expéditions n'avaient pas mieux tourné. La

France avait envahi l'Italie, menacé l'Angleterre, touché l'Allemagne.

Elle avait fait de grands mouvements, elle avait fatigué et sué, et il

ne lui en restait rien. Elle n'était pas heureuse; rien ne venait à

bien. Le roi, gâté de bonne heure par la bataille de Roosebeke, avait

cru tout facile, et il ne rencontrait que des obstacles[51]. À qui

pouvait-il s'en prendre, sinon à ceux qui l'avaient jeté dans les

guerres? À ses oncles, qui l'avaient toujours conseillé à son dam et à

leur profit.

[Note 51: Une expédition sollicitée par les Génois et commandée par le

duc de Bourbon alla échouer en Afrique (1390). Le comte d'Armagnac,

ramassant tous les soldats qui pillaient la France, passa les Alpes,

attaqua les Visconti et se fit prendre (1391). Le roi lui-même projetait

une croisade d'Italie; il aurait établi le jeune Louis d'Anjou à Naples,

et terminé le schisme par la prise de Rome.]

Les pacifiques conseillers de Charles V prévalurent à leur tour, le sire

de La Rivière, l'évêque de Laon, Montaigu et Clisson. Charles VI, tout

enfant qu'il était, avait toujours aimé ces hommes. Il avait obtenu de

bonne heure que Clisson fût connétable. Il avait sauvé la vie au doux et

aimable sire de La Rivière, que ses oncles voulaient perdre. La Rivière

était l'ami et le serviteur personnel de Charles V; il a été enterré à

Saint-Denis, aux pieds de son maître.

Le roi avait atteint vingt et un ans. Mais les oncles avaient le pouvoir

en main: il fallait de l'adresse pour le leur ôter. L'affaire fut bien

menée[52]. Au retour de leur triste expédition de Gueldre, un grand

conseil fut assemblé à Reims, dans la salle de l'archevêché. Le roi

demanda les moyens de rendre au peuple un peu de repos, et ordonna aux

assistants de donner leur avis. Alors l'évêque de Laon se leva, énuméra

doctement toutes les qualités du roi, corporelles et spirituelles, la

dignité de sa personne, sa prudence et sa circonspection[53]; il déclara

qu'il ne lui manquait rien, pour régner par lui-même. Les oncles n'osant

dire le contraire, Charles VI répondit qu'il goûtait l'avis du prélat;

il remercia ses oncles de leurs bons services, et leur ordonna de se

rendre chez eux, l'un en Languedoc, l'autre en Bourgogne. Il ne garda

que le duc de Bourbon, son oncle maternel, qui était en effet le

meilleur des trois.

[Note 52: _App._ 26.]

[Note 53: Le Religieux.]

L'évêque de Laon mourut empoisonné, mais il avait rendu un double

service au royaume. Les oncles, renvoyés chez eux, s'occupèrent un peu

de leurs provinces, les purgèrent des brigands qui les dévastaient. Les

nouveaux conseillers du roi, ces petites gens, ces _marmousets_, comme

on les appelait, rendirent à la ville de Paris ses échevins et son

prévôt des marchands. Ils conclurent une trêve avec l'Angleterre,

favorisèrent l'Université contre le pape, et cherchèrent les moyens

d'éteindre le schisme. Ils auraient aussi voulu réformer les finances.

Ils allégèrent d'abord les impôts, mais furent bientôt obligés de les

rétablir.

Le gouvernement était plus sage, mais le roi était plus fol. À défaut de

batailles, il lui fallait des fêtes. Il avait eu le malheur de

commencer son règne par un de ces heureux hasards qui tournent les plus

sages têtes; il avait à quatorze ans gagné une grande bataille; il

s'était vu salué vainqueur sur un champ couvert de vingt-six mille

morts. Chaque année il avait eu les espérances de la guerre; à chaque

printemps sa bannière s'était déployée pour les belles aventures. Et

c'était à vingt ans, lorsque le jeune homme avait atteint sa force,

lorsqu'il était reconnu pour un cavalier accompli dans tout exercice de

guerre, qu'on le condamnait au repos! Un gouvernement de _marmousets_

lui défendait les hautes espérances, les vastes pensées... Combien

fallait-il de tournois pour le dédommager des combats réels, combien de

fêtes, de bals, de vives et rapides amours, pour lui faire oublier la

vie dramatique de la guerre, ses joies, ses hasards!

Il se jeta en furieux dans les fêtes, fit rude guerre aux finances,

prodiguant en jeune homme, donnant en roi. Son bon coeur était une

calamité publique. La chambre des Comptes, ne sachant comment résister,

notait tristement chaque don du roi de ces mots: «_Nimis habuit_» ou

«_Recuperetur_». Les sages conseillers de la chambre avaient encore

imaginé d'employer ce qui pouvait rester, après toute dépense, à faire

un beau cerf d'or, dans l'espoir que cette figure aimée du roi serait

mieux respectée. Mais le cerf fuyait, fondait toujours; on ne put même

jamais l'achever[54].

[Note 54: «Non nisi usque ad colli summitatem peregerunt.»

(Religieux.).]

D'abord, les fils du duc d'Anjou devant partir pour revendiquer la

malheureuse royauté de Naples, le roi voulut auparavant leur conférer

l'ordre de chevalerie. La fête se fit à Saint-Denis, avec une

magnificence et un concours de monde incroyables. Toute la noblesse de

France, d'Angleterre, d'Allemagne, était invitée. Il fallut que la

silencieuse et vénérable abbaye, l'église des tombeaux, s'ouvrît à ces

pompes mondaines, que les cloîtres retentissent sous les éperons dorés,

que les pauvres moines accueillissent les belles dames. Elles logèrent

dans l'abbaye même[55]. Le récit du moine chroniqueur en est encore tout

ému.

[Note 55: _App._ 27.]

Aucune salle n'était assez vaste pour le banquet royal; on en fit une

dans la grande cour. Elle avait la forme d'une église[56], et n'avait

pas moins de trente-deux toises de long. L'intérieur était tendu d'une

toile immense, rayée de blanc et de vert. Au bout s'élevait un large et

haut pavillon de tapisseries précieuses, bizarrement historiées; on eût

dit l'autel de cette église, mais c'était le trône.

[Note 56: «Ad templi similitudinem.» (Religieux.)]

Hors des murs de l'abbaye, on aplanit, on ferma de barrières des lices

longues de cent vingt pas. Sur un côté s'élevaient des galeries et des

tours, où devaient siéger les dames, pour juger des coups.

Il y eut trois jours de fêtes: d'abord les messes, les cérémonies de

l'Église, puis les banquets et les joûtes, puis le bal de nuit; un

dernier bal enfin, mais celui-ci masqué, pour dispenser de rougir. La

présence du roi, la sainteté du lieu, n'imposèrent en rien. La foule

s'était enivrée d'une attente de trois jours. Ce fut un véritable

_Pervigilium Veneris_; on était aux premiers jours du mois de mai.

«Mainte demoiselle s'oublia, plusieurs maris pâtirent...» Serait-ce par

hasard dans cette funeste nuit que le jeune duc d'Orléans, frère du roi,

aurait plu, pour son malheur, à la femme de son cousin Jean-sans-Peur,

comme il eut ensuite l'imprudence de s'en vanter[57]?

[Note 57: _App._ 28.]

Cette bacchanale près des tombeaux eut un bizarre lendemain. Ce ne fut

pas assez que les morts eussent été troublés par le bruit de la fête, on

ne les tint pas quittes. Il fallut qu'ils jouassent aussi leur rôle.

Pour aviver le plaisir par le contraste, ou tromper les langueurs qui

suivent, le roi se fit donner le spectacle d'une pompe funèbre. Le héros

de Charles VI[58], celui dont les exploits avaient amusé son enfance,

Duguesclin, mort depuis dix ans, eut le triste honneur d'amuser de ses

funérailles la folle et luxurieuse cour.

[Note 58: _App._ 29.]

Les fêtes appellent les fêtes; le roi voulut que la reine Isabeau, qui,

depuis quatre ans, était entrée cent fois dans Paris, y fit sa _première

entrée_. Après la noble fête féodale, le populaire devait avoir la

sienne, celle-ci gaie, bruyante, avec les accidents vulgaires et

risibles, le vertige étourdissant des grandes foules. Les bourgeois

étaient généralement vêtus de vert, les gens des princes l'étaient en

rose. On ne voyait aux fenêtres que belles filles vêtues d'écarlate avec

des ceintures d'or. Le lait et le vin coulaient des fontaines; des

musiciens jouaient à chaque porte que passait la reine. Aux carrefours,

des enfants représentaient de pieux mystères. La reine suivit la rue

Saint-Denis. Deux anges descendirent par une corde, lui posèrent sur la

tête une couronne d'or en chantant:

Dame enclose entre fleurs de lis,

Êtes-vous pas du paradis?

Lorsqu'elle fut arrivée au pont Notre-Dame, on vit avec étonnement un

homme descendre, deux flambeaux à la main, par une corde tendue des

tours de la cathédrale.

Le roi avait pris tout comme un autre sa part de la fête; il s'était

mêlé à la foule des bourgeois, pour voir aussi passer sa belle jeune

Allemande. Il reçut même des sergents «plus d'un horion» pour avoir

approché trop près; le soir, il s'en vanta aux dames[59]. Le prince

débonnaire, sachant aussi qu'il y avait à la fête beaucoup d'étrangers

qui regrettaient de n'avoir jamais vu joûter le roi, se mêla aux joûtes

pour leur faire plaisir.

[Note 59: «En eut le roy plusieurs coups et horions sur les espaules

bien assez. Et au soir, en la présence des dames et damoiselles, fut la

chose sçue et récitée, et le roy mesme se farçoit des horions qu'il

avoit reçus.» (_Grandes chroniques de Saint-Denis._)]

Bientôt après, le jeune frère du roi, le duc d'Orléans, épousa la fille

de Visconti, le riche duc de Milan[60]. Charles VI voulut que la fête se

fît à Melun. Il y reçut magnifiquement la charmante Valentina, qui

devait exercer un si doux et si durable ascendant sur ce faible esprit.

[Note 60: Ce mariage eut de grandes conséquences qu'on verra plus tard.

Elle apporta Asti en dot, avec 450,000 florins. (_Archives._)]

La ville de Paris avait cru que l'_entrée_ de la reine lui vaudrait une

diminution d'impôt. Ce fut tout le contraire. Il fallut, pour payer la

fête, hausser la gabelle, et, de plus, l'on décria les pièces de douze

et de quatre deniers, avec défense de les passer, sous peine de la hart.

C'était la monnaie du petit peuple, des pauvres. Pendant quinze jours

ces gens furent au désespoir, ne pouvant, avec cette monnaie, acheter de

quoi manger[61].

[Note 61: Le Religieux.]

Cependant le roi s'ennuyait; il s'avisa d'un voyage. Il n'avait pas fait

son tour du royaume, sa royale _chevauchée_. Il ne connaissait pas

encore ses provinces du Midi. Il en avait reçu de tristes nouvelles. Un

pieux moine de Saint-Bernard était venu du fond du Languedoc lui

dénoncer le mauvais gouvernement de son oncle de Berri. Le moine avait

surmonté tous les obstacles, forcé les portes, et, en présence même de

l'oncle du roi, il avait parlé avec une hardiesse toute chrétienne. Le

roi, qui avait bon coeur, l'écouta patiemment, le prit sous sa

sauvegarde, et promit d'aller lui-même voir ce malheureux pays. Il

voulait, d'ailleurs, passer à Avignon, et s'entendre avec le pape sur

les moyens d'éteindre le schisme.

Après avoir, selon l'usage de nos rois en pareille circonstance, fait

ses dévotions à l'abbaye de Saint-Denis, il prit sa route par Nevers, et

y fut reçu avec la prodigue magnificence de la maison de Bourgogne. Mais

il ne permit pas à ses oncles de le suivre[62]; il ne voulait qu'ils

fermassent ses oreilles aux plaintes des peuples. Peut-être aussi se

sentait-il moins libre, en leur présence, de se livrer à ses fantaisies

de jeune homme. Pour la même raison, il n'emmena point la reine; il

voulait jouir sans contrainte, goûter royalement tout ce que la France

avait de plaisirs.

[Note 62: _App._ 30.]

Il s'arrêta d'abord à Lyon, dans cette grande et aimable ville,

demi-italienne. Il fut reçu sous un dais de drap d'or par quatre jeunes

belles demoiselles, qui le menèrent à l'archevêché. Ce ne fut, pendant

quatre jours, que jeux, et bals et galanteries.

Mais nulle part le roi ne passa le temps plus agréablement qu'à Avignon,

chez le pape. Personne n'était plus consommé que ces prêtres dans tous

les arts du plaisir. Nulle part la vie n'était plus facile, nulle part

les esprits plus libres. L'eussent-ils été moins, ils se trouvaient à la

source même des indulgences; le pardon était tout près du péché. Le roi,

au départ, laissa de riches souvenirs aux belles dames d'Avignon, «qui

s'en louèrent toutes[63]».

[Note 63: «Quoiqu'ils fussent logés de lez le pape et les cardinaux, si

ne se pouvoient-ils tenir... que toute nuit ils ne fassent en danses, en

caroles et en esbattements avec les dames et damoiselles d'Avignon, et

leur administroit leurs reviaux (fêtes) le comte de Genève, lequel étoit

frère du pape.» (Froissart.)]

Il partit grand ami du pape, et tout gagné à son parti. Clément VIII

avait donné au jeune duc d'Anjou le titre de roi de Naples, et au roi

lui-même la disposition de sept cent cinquante bénéfices, celle, entre

autres, de l'archevêché de Reims. Mais l'élu du roi, qui était un fameux

adversaire du pape et des dominicains, mourut bientôt empoisonné[64].

[Note 64: Selon le bénédictin de Saint-Denis, on soupçonna généralement

les Dominicains.]

Arrivé en Languedoc, le roi n'entendit que plaintes et que cris. Le duc

de Berri avait réduit le pays à un tel désespoir, que déjà plus de

quarante mille hommes s'étaient enfuis en Aragon. Ce prince, bon et doux

dans son Berri, livrait le Languedoc à ses agents comme une ferme à

exploiter. Avide et prodigue, il se faisait bénir des uns, détester des

autres. Il était homme à donner deux cent mille francs à son bouffon. Il

est vrai qu'en récompense il donnait aussi aux clercs et construisait

des églises. Il bâtissait ces tourelles aériennes, faisait tailler à

grands frais ces dentelles de pierre que nous admirons et que le peuple

maudissait. Précieux manuscrits, riches miniatures, sceaux admirables,

rien ne lui coûtait. En dernier lieu, à soixante ans, il venait

d'épouser une petite fille de douze ans, la nièce du comte de Foix.

Combien de fêtes et de dépenses fallait-il au sexagénaire pour se faire

pardonner son âge par cette enfant?

Le roi, retenu douze jours entiers à Montpellier par les vives et

«frisques» demoiselles du pays[65], vint ensuite assister, à Toulouse, à

l'exécution de Bétisac, trésorier de son oncle. Cet homme avouait tous

ses crimes, mais il ajoutait qu'il n'avait rien fait que par ordre de

monseigneur de Berri. Ne sachant comment le tirer de cette puissante

protection, on lui persuada qu'il n'avait d'autre ressource que de se

dire hérétique, qu'alors on l'enverrait au pape, qu'il serait sauvé. Il

crut ce conseil, se déclara hérétique, et fut brûlé vif. L'exécution eut

lieu sous les fenêtres du roi, aux acclamations du peuple. Le roi donna

cette satisfaction aux plaintes du Languedoc.

[Note 65: «Et leur donnoit anals d'or et fermaillets (agrafes) à

chascune...» (Froissart.)]

Pour faire encore chose agréable à la bonne ville de Toulouse, Charles

VI accorda aux _abbayes_ des filles de joie, que ces filles ne fussent

plus obligées de porter un costume[66], mais que désormais elles

s'habillassent à leur fantaisie. Il voulait qu'elles prissent part à la

joie de sa royale entrée.

[Note 66:... Sauf une jarretière d'autre couleur au bras...

(_Ordonnances._)]

Il revint droit à Paris, soûl de plaisirs, las de fêtes; il évita au

retour celles qu'on lui préparait. Il gagea avec son frère que, tous

deux partant à franc étrier, il arriverait avant lui. Il n'y avait plus

de repos pour lui que dans l'étourdissement. À vingt-deux ans, il était

fini; il avait usé deux vies, une de guerre, une de plaisirs. La tête

était morte, le coeur vide; les sens commençaient à défaillir. Quel

remède à cet état désolant? L'agitation, le vertige d'une course

furieuse. «Les morts vont vite.»

La vie est un combat, sans doute, mais il ne faut pas s'en plaindre;

c'est un malheur quand le combat finit. La guerre intérieure de l'_Homo

duplex_ est justement ce qui nous soutient. Contemplons-la, cette

guerre, non plus dans le roi, mais dans le royaume, dans le Paris

d'alors, qui la représentait si bien.

Le Paris de Charles VI, c'est surtout le Paris du Nord, ce grand et

profond Paris de la plaine, étendant ses rues obscures du royal hôtel

Saint-Paul à l'hôtel de Bourgogne, aux halles. Au coeur de ce Paris,

vers la Grève, s'élevaient deux églises, deux idées, Saint-Jacques et

Saint-Jean.

Saint-Jacques de la Boucherie était la paroisse des bouchers et des

lombards, de l'argent et de la viande. Dignement enceinte d'écorcheries,

de tanneries et de mauvais lieux, la sale et riche paroisse s'étendait

de la rue Troussevache au quai des Peaux ou Pelletier. À l'ombre de

l'église des bouchers, sous la protection de ses confréries, dans une

chétive échoppe, écrivaient, intriguaient, amassaient Flamel et sa

vieille Pernelle, gens avisés, qui passaient pour alchimistes, et qui de

cette boue infecte surent en effet tirer de l'or[67].

[Note 67: Saint-Jacques était le Saint-Denis, le Westminster des

confréries; l'ambition des bouchers, des armuriers, était d'y être

enterré. Le premier bienfaiteur de cette église fut une teinturière. Les

bouchers l'enrichirent. Ces hommes rudes aimaient leur église. Nous

voyons par les chartes que le boucher Alain y acheta une lucarne pour

voir la messe de chez lui; le boucher Haussecul acquit à grand prix une

clef de l'église.--Cette église était fort indépendante, entre

Notre-Dame et Saint-Martin, qui se la disputaient. C'était un redoutable

asile que l'on n'eût pas violé impunément. Voilà pourquoi le rusé

Flamel, écrivain non juré, non autorisé de l'Université, s'établit à

l'ombre de Saint-Jacques. Il put y être protégé par le curé du temps,

homme considérable, greffier du Parlement, qui avait cette cure sans

même être prêtre (voir les Lettres de Clémengis). Flamel se tint là

trente ans dans une échoppe de cinq pieds sur trois, et il s'y aida si

bien de travail, de savoir-faire, d'industrie souterraine, qu'à sa mort

il fallut, pour contenir les titres de ses biens, un coffre plus grand

que l'échoppe. _App._ 31.]

Contre la matérialité de Saint-Jacques, s'élevait, à deux pas, la

spiritualité de Saint-Jean. Deux événements tragiques avaient fait de

cette chapelle une grande église, une grande paroisse: le miracle de la

rue des Billettes, où «Dieu fut boulu par un juif»; puis, la ruine du

Temple, qui étendit la paroisse de Saint-Jean sur ce vaste et silencieux

quartier. Son curé était le grand docteur du temps, Jean Gerson, cet

homme de combat et de contradiction. Mystique, ennemi des mystiques,

mais plus ennemi encore des hommes de matière et de brutalité, pauvre et

impuissant curé de Saint-Jean, entre les folies de Saint-Paul et les

violences de Saint-Jacques, il censura les princes, il attaqua les

bouchers; il écrivit contre les dangereuses sciences de la matière, qui

sourdement minaient le christianisme, contre l'astrologie, contre

l'alchimie.

Sa tâche était difficile; la partie était forte. La nature, et les

sciences de la nature, comprimées par l'esprit chrétien, allaient voir

leur _renaissance_.

Cette dangereuse puissance, longtemps captive dans les creusets et les

matrices des disciples d'Averroès, transformée par Arnauld de Villeneuve

et quasi spiritualisée[68], se contint encore au treizième siècle; au

quinzième, elle flamba...

[Note 68: _App._ 32.]

Combien, en présence de cette éblouissante apparition, la vieille

éristique pâlit! Celle-ci avait tout occupé en l'homme; puis, tout

laissé vide. Dans l'entr'acte de la vie spirituelle, l'éternelle nature

reparaît, toujours jeune et charmante. Elle s'empare de l'homme

défaillant, et l'attire contre son sein.

Elle revient après le christianisme, malgré lui, elle revient comme

péché. Le charme n'en est que plus irritant pour l'homme, le désir plus

âpre. N'étant pas encore comprise, n'étant pas science, mais magie, elle

exerce sur l'homme une fascination meurtrière. Le fini va se perdre dans

le charme infiniment varié de la nature. Lui, il donne, donne sans

compter. Elle, belle, immuable, elle reçoit toujours et sourit.

Il faut donc que tout y passe. L'alchimiste vieillissant à la recherche

de l'or, maigre et pâle sur son creuset, soufflera jusqu'à la fin. Il

brûlera ses meubles, ses livres; il brûlerait ses enfants... D'autres

poursuivront la nature dans ses formes les plus séduisantes; ils

languiront à la recherche de la beauté. Mais la beauté fuit comme l'or;

chacune de ses gracieuses apparitions échappe à l'homme, vaine et vide,

et toute vaine qu'elle est, elle n'emporte pas moins les plus riches

dons de son être... Ainsi triomphe de l'être éphémère l'insatiable,

l'infatigable nature. Elle absorbe sa vie, sa force; elle le reprend en

elle, lui et son désir, et résout l'amour et l'amant dans l'éternelle

chimie.

Que si la vie ne manque point, mais que seulement l'âme défaille, alors

c'est bien pis. L'homme n'a plus de la vie que la conscience de sa mort.

Ayant éteint son dieu intérieur, il se sent délaissé de Dieu, et comme

excepté seul de l'universelle providence.

Seul... Mais au moyen âge on n'était pas longtemps seul. Le Diable vient

vite, dans ces moments, à la place de Dieu. L'âme gisante est pour lui

un jouet qu'il tourne et pelote... Et cette pauvre âme est si malade

qu'elle veut rester malade, creusant son mal et fouillant les mauvaises

jouissances: _Mala mentis gaudia_. Leurrée de croyances folles, amusée

de lueurs sombres, menée de côté et d'autre par la vaine curiosité, elle

cherche à tâtons dans la nuit; elle a peur et elle cherche...

Ce sont d'étranges époques. On nie, on croit tout. Une fiévreuse

atmosphère de superstition sceptique enveloppe les villes sombres.

L'ombre augmente dans leurs rues étroites; leur brouillard va

s'épaississant aux fumées d'alchimie et de sabbat. Les croisées obliques

ont des regards louches. La boue noire des carrefours grouille en

mauvaises paroles. Les portes sont fermées tout le jour; mais elles

savent bien s'ouvrir le soir pour recevoir l'homme du mal, le juif, le

sorcier, l'assassin.

On s'attend alors à quelque chose. À quoi? On l'ignore. Mais la nature

avertit; les éléments semblent chargés. Le bruit courut un moment, sous

Charles VI, qu'on avait empoisonné les rivières[69]. Dans tous les

esprits, flottait d'avance une vague pensée de crime.

[Note 69: _App._ 33.]

CHAPITRE III

Folie de Charles VI (1392-1400).

Cette brutale histoire qui va présenter tant de crimes hardis, de crimes

orgueilleux qui cherchent le jour, elle commence par un vilain crime de

nuit, un guet-apens. Ce fut un attentat de la féodalité mourante contre

le droit féodal, commis en trahison par un arrière-vassal sur un

officier de son suzerain, dans la résidence du suzerain même; et

par-dessus, ce fut un sacrilège, l'assassin ayant pris pour faire son

coup le jour du Saint-Sacrement.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10) · 第 2 / 28 段