OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET
HISTOIRE
DE FRANCE
MOYEN ÂGE
ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE
TOME QUATRIÈME
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
Tous droits réservés.
IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.
HISTOIRE
DE FRANCE
LIVRE VII
CHAPITRE PREMIER
Jeunesse de Charles VI (1380-1383).
Si le grave abbé Suger et son dévot roi Louis VII s'étaient éveillés, du
fond de leurs caveaux, au bruit des étranges fêtes que Charles VI donna
dans l'abbaye de Saint-Denis, s'ils étaient revenus un moment pour voir
la nouvelle France, certes, ils auraient été éblouis, mais aussi surpris
cruellement; ils se seraient signés de la tête aux pieds et bien
volontiers recouchés dans leur linceul.
Et en effet, que pouvaient-ils comprendre à ce spectacle? En vain ces
hommes des temps féodaux, studieux contemplateurs des signes
héraldiques, auraient parcouru des yeux la prodigieuse bigarrure des
écussons appendus aux murailles; en vain ils auraient cherché les
familles des barons de la croisade qui suivirent Godefroi ou
Louis-le-Jeune; la plupart étaient éteintes. Qu'étaient devenus les
grands fiefs souverains des ducs de Normandie, rois d'Angleterre, des
comtes d'Anjou, rois de Jérusalem, des comtes de Toulouse et de
Poitiers? On en aurait trouvé les armes à grand'peine, rétrécies
qu'elles étaient ou effacées par les fleurs de lis dans les quarante-six
écussons royaux. En récompense, un peuple de noblesse avait surgi avec
un chaos de douteux blasons. Simples autrefois comme emblèmes des fiefs,
mais devenus alors les insignes des familles, ces blasons allaient
s'embrouillant de mariages, d'héritages, de généalogies vraies ou
fausses. Les animaux héraldiques s'étaient prêtés aux plus étranges
accouplements. L'ensemble présentait une bizarre mascarade. Les devises,
pauvre invention moderne[1], essayaient d'expliquer ces noblesses
d'hier.
[Note 1: Moderne, c'est-à-dire renouvelée alors récemment. Les anciens
avaient eu aussi des devises. _App._ 1.]
Tels blasons, telles personnes. Nos morts du douzième siècle n'auraient
pas vu sans humiliation, que dis-je! sans horreur, leurs successeurs du
quatorzième. Grand eût été leur scandale, quand la salle se serait
remplie des monstrueux costumes de ce temps, des immorales et
fantastiques parures qu'on ne craignait pas de porter. D'abord des
hommes-femmes, gracieusement attifés, et traînant mollement des robes de
douze aunes; d'autres se dessinant dans leurs jaquettes de Bohème avec
des chausses collantes, mais leurs manches flottaient jusqu'à terre.
Ici, des hommes-bêtes brodés de toute espèce d'animaux; là des
hommes-musique, historiés de notes[2], qu'on chantait devant ou
derrière, tandis que d'autres s'affichaient d'un grimoire de lettres et
de caractères qui sans doute ne disaient rien de bon.
[Note 2: _App._ 2.]
Cette foule tourbillonnait dans une espèce d'église; l'immense salle de
bois qu'on avait construite en avait l'aspect. Les arts de Dieu étaient
descendus complaisamment aux plaisirs de l'homme. Les ornements les plus
mondains avaient pris les formes sacrées. Les sièges des belles dames
semblaient de petites cathédrales d'ébène, des châsses d'or. Les voiles
précieux que l'on n'eût jadis tirés du trésor de la cathédrale que pour
parer le chef de Notre-Dame au jour de l'Assomption voltigeaient sur de
jolies têtes mondaines. Dieu, la Vierge et les Saints avaient l'air
d'avoir été mis à contribution pour la fête. Mais le Diable fournissait
davantage. Les formes sataniques, bestiales, qui grimacent aux
gargouilles des églises, des créatures vivantes n'hésitaient pas à s'en
affubler. Les femmes portaient des cornes à la tête, les hommes aux
pieds; leurs becs de souliers se tordaient en cornes, en griffes, en
queues de scorpion. Elles surtout, elles faisaient trembler; le sein nu,
la tête haute, elles promenaient par-dessus la tête des hommes leur
gigantesque hennin, échafaudé de cornes; il leur fallait se tourner et
se baisser aux portes. À les voir ainsi belles, souriantes, grasses[3],
dans la sécurité du péché, on doutait si c'étaient des femmes; on
croyait reconnaître, dans sa beauté terrible, la Bête décrite et
prédite; on se souvenait que le Diable était peint fréquemment comme une
belle femme cornue[4]... Costumes échangés entre hommes et femmes,
livrée du Diable portée par des chrétiens, parements d'autel sur
l'épaule des ribauds, tout cela faisait une splendide et royale figure
de sabbat.
[Note 3: L'obésité est un caractère des figures de cette sensuelle
époque. Voir les statues de Saint-Denis; celles du quatorzième siècle
sont visiblement des portraits. Voir surtout la statue du duc de Berri
dans la chapelle souterraine de Bourges, avec l'ignoble chien gras qui
est à ses pieds.]
[Note 4: «Les dames et demoiselles menoient grands et excessifs estats,
et cornes merveilleuses, hautes et larges; et avoient de chacun costé,
au lieu de bourlées, deux grandes oreilles si larges que quand elles
vouloient passor l'huis d'une chambre, il falloit qu'elles se
tournassent de costé et baissassent.» (Juvénal des Ursins.)--«Quid de
cornibus et caudis loquar?... Adde quod in effigie cornutæ foeminæ
Diabolus plerumque pingitur.» (Clémengis.)]
Un seul costume eût trouvé grâce. Quelques-uns, de discret maintien, de
douce et matoise figure, portaient humblement la robe royale, l'ample
robe rouge fourrée d'hermine. Quels étaient ces rois? D'honnêtes
bourgeois de la cité, domiciliés dans la rue de la Calandre ou dans la
cour de la Sainte-Chapelle. Scribes d'abord du royal parlement des
barons, puis siégeant près d'eux comme juges, puis juges des barons
eux-mêmes, au nom du roi et sous sa robe. Le roi, laissant cette lourde
robe pour un habit plus leste, l'a jetée sur leurs bonnes grosses
épaules. Voilà deux déguisements: le roi prend l'habit du peuple, le
peuple prend l'habit du roi. Charles VI n'aura pas de plus grand
plaisir que de se perdre dans la foule, et de recevoir les coups des
sergents[5]. Il peut courir les rues, danser, jouter dans sa courte
jaquette; les bourgeois jugeront et régneront pour lui.
[Note 5: Voir plus bas l'entrée de la reine Isabeau.]
Cette Babel des costumes et des blasons exprimait trop faiblement encore
l'embrouillement des idées. L'ordre politique naissait; le désordre
intellectuel semblait commencer. La paix publique s'était établie; la
guerre morale se déclarait. On eût dit que du sérieux monde féodal et
pontifical s'était, un matin, déchaînée la fantaisie. Cette nouvelle
reine du temps se dédommageait après sa longue pénitence. C'était comme
un écolier échappé qui fait du pis qu'il peut. Le moyen âge, son digne
père, qui si longtemps l'avait contenue, elle le respectait fort; mais,
sous prétexte d'honneur, elle l'habillait de si bonne sorte que le
pauvre vieillard ne se reconnaissait plus.
On ne sait pas communément que le moyen âge s'est, de son vivant, oublié
lui-même.
Déjà le dur Speculator Durandus, ce gardien inflexible du symbolisme
antique, déclare avec douleur que le prêtre même ne sait plus le sens
des choses saintes[6].
[Note 6: _App._ 3.]
Le conseiller de saint Louis, Pierre de Fontaines, se croit obligé
d'écrire le droit de son temps. «Car, dit-il, les anciennes coutumes que
les prud'hommes tenoient, sont tantôt mises à rien... En sorte que le
pays est à peu près sans coutume[7].»
[Note 7: _App._ 4.]
Les chevaliers, qui se piquaient tant de fidélité, étaient-ils restés
fidèles aux rites de la chevalerie? Nous lisons que, lorsque Charles VI
arma chevaliers ses jeunes cousins d'Anjou, et qu'il voulut suivre de
point en point l'ancien cérémonial, beaucoup de gens «trouvèrent la
chose étrange et extraordinaire[8]».
[Note 8: _App._ 5.]
Ainsi, avant 1400, les grandes pensées du moyen âge, ses institutions
les plus chères, vont s'altérant pour les signes, ou s'obscurcissant
pour le sens. Nous connaissons aujourd'hui ce que nous fûmes au
treizième siècle mieux que nous ne le savions au quinzième. Il en est
advenu comme d'un homme qui a perdu de vue sa famille, ses parents, ses
jeunes années, et qui, plus tard, se recueillant, s'étonne d'avoir
délaissé ces vieux souvenirs.
Quelqu'un offrant un jour une mnémonique au grand Thémistocle, il
répondit ce mot amer: «Donne-moi plutôt un art d'oublier.» Notre France
n'a pas besoin d'un tel art; elle n'oublie que trop vite!
Qu'un tel homme ait dit ce mot sérieusement, je ne le croirai jamais. Si
Thémistocle eût vraiment pensé ainsi, s'il eût dédaigné le passé, il
n'eût pas mérité le solennel éloge que fait de lui Thucydide: «L'homme
qui sut voir le présent et prévoir l'avenir.»
Quiconque néglige, oublie, méprise, il en sera puni par l'esprit de
confusion. Loin d'entrevoir l'avenir, il ne comprendra rien au présent:
il n'y verra qu'un fait sans cause. Un fait, et rien qui le fasse!
quelle chose plus propre à troubler le sens?... Le fait lui apparaîtra
sans raison, ni droit d'exister. L'ignorance du fait, l'obscurcissement
du droit, sont le fléau du quatorzième et du quinzième siècle.
Les chroniqueurs, ne pouvant expliquer ces choses, y voient la peine du
schisme. Ils ont raison en un sens. Mais le schisme pontifical était
lui-même un incident du schisme universel qui travaillait les esprits.
La discorde intellectuelle et morale se traduisait en guerres civiles.
Guerre dans l'Empire, entre Wenceslas et Robert; en Italie, entre Duras
et Anjou; en Portugal, pour et contre les enfants d'Inès; en Aragon,
entre Pierre VI et son fils; tandis qu'en France se préparent les
guerres d'Orléans et de Bourgogne, en Angleterre celles d'York et de
Lancastre.
Discorde dans chaque État, discorde dans chaque famille. «Deux hommes,
se levant d'un même lit, disent à peine un mot qu'ils s'enfuient l'un de
l'autre; l'un crie York, l'autre Lancastre; et, pour adieu, ils croisent
leurs épées[9].»
[Note 9: Michael Drayton's, _The miseries of Queen Margaret_.]
Voilà les parents, les frères. Mais qui eût pénétré plus avant encore,
qui eût ouvert un coeur d'homme, il y aurait trouvé toute une guerre
civile, une mêlée acharnée d'idées, de sentiments en discorde.
Si la sagesse consiste à se connaître soi-même et à se pacifier, nulle
époque ne fut plus naturellement folle. L'homme, portant en lui cette
furieuse guerre, fuyait de l'idée dans la passion, du trouble dans le
trouble. Peu à peu, esprit et sens, âme et corps, tout se détraquant, il
n'y avait bientôt plus dans la machine humaine une pièce qui tînt.
Comment, d'ignorance en erreur, d'idées fausses en passions mauvaises,
d'ivresse en frénésie, l'homme perd-il sa nature d'homme? Nous ferons ce
cruel récit. L'histoire individuelle explique l'histoire générale. La
folie du roi n'était pas celle du roi seul: le royaume en avait sa part.
Reprenons Charles VI à son enfance, à son avènement.
* * * * *
Le petit roi de douze ans, déjà fol de chasse et de guerre, courait un
jour le cerf dans la forêt de Senlis. Nos forêts étaient alors bien
autrement vastes et profondes, et la dépopulation des quarante dernières
années les avait encore épaissies. Charles VI fit dans cette chasse une
merveilleuse rencontre: il vit un cerf qui portait, non la croix, comme
le cerf de saint Hubert, mais un beau collier de cuivre doré, où on
lisait ces mots latins: «_Cesar hoc mihi donavit_ (César me l'a
donné[10]).» Que ce cerf eût vécu si longtemps, c'était, tout le monde
en convenait, chose prodigieuse et de grand présage. Mais comment
fallait-il l'entendre? Était-ce un signe de Dieu qui promettait des
victoires au règne de son élu? ou bien une de ces visions diaboliques
par où le Tentateur prend possession des siens, et les pousse au hasard
à travers les précipices jusqu'à ce qu'ils se rompent le col?
[Note 10: Religieux de Saint-Denis.]
Quoi qu'il en soit, la faible imagination de l'enfant royal, déjà gâtée
par les romans de chevalerie, fut frappée de cette aventure: il vit
encore le cerf en songe avant sa victoire de Roosebeke. Dès lors, il
plaça sous son écusson le cerf merveilleux, et donna pour support aux
armes de France la malencontreuse figure du cornu et fugitif animal.
C'était chose peu rassurante de voir un grand royaume remis, comme un
jouet, au caprice d'un enfant. On s'attendait à quelque chose d'étrange;
des signes merveilleux apparaissaient.
Ces signes, qui menaçaient-ils? le royaume ou les ennemis du royaume? On
pouvait encore en douter. Jamais plus faible roi; mais jamais la France
n'avait été si forte. Pendant tout le treizième, tout le quatorzième
siècle, à travers les succès et les désastres, elle avait constamment
gagné. Poussée fatalement dans la grandeur, elle croissait victorieuse;
vaincue, elle croissait encore. Après la défaite de Courtrai, elle gagna
la Champagne et la Navarre[11]; après la défaite de Créci, le Dauphiné
et Montpellier; après celle de Poitiers, la Guyenne, les deux
Bourgognes, la Flandre. Étrange puissance, qui réussissait toujours
malgré ses fautes, par ses fautes.
[Note 11: Par la mort de la reine Jeanne, femme de Philippe-le-Bel.]
Non seulement le royaume s'étendait, mais le roi était plus roi. Les
seigneurs lui avaient remis leur épée de justice[12] et de bataille; ils
n'attendaient qu'un signe de lui pour monter à cheval et le suivre
n'importe où. On commençait à entrevoir la grande chose des temps
modernes, un empire mû comme un seul homme.
[Note 12: Pour les appels, sans parler de l'influence indirecte des
juges royaux.]
Cette force énorme, où allait-elle se tourner? Qui allait-elle écraser?
Elle flottait incertaine dans une jeune main, gauche et violente, qui ne
savait pas même ce qu'elle tenait.
Quelque part que le coup tombât, il n'y avait dans toute la chrétienté
rien, ce semble, qui pût résister.
L'Italie, sous ses belles formes, était déjà faible et malade. Ici les
tyrans, successeurs des Gibelins; là les villes guelfes, autres tyrans,
qui avaient absorbé toute vie. Naples était ce qu'elle est, mêlée
d'éléments divers, une grosse tête sans corps. Sous le prétexte du vieux
crime de la reine Jeanne, les uns appelaient les princes hongrois de la
première maison d'Anjou, sortie du frère de saint Louis; les autres
réclamaient le secours de la seconde maison d'Anjou, c'est-à-dire de
l'aîné des oncles de Charles VI.
L'Allemagne ne valait pas mieux. Elle se dégageait à grand'peine de son
ancien état de hiérarchie féodale, sans atteindre encore son nouvel état
de fédération. Elle tournait, cette grande Allemagne, vacillante et
lourdement ivre, comme son empereur Wenceslas. La France n'avait, ce
semble, qu'à lui prendre ce qu'elle voulait. Aussi le duc de Bourgogne,
le plus jeune des oncles et le plus capable, poussait le roi de ce côté.
Par mariage, par achat, par guerre, on pouvait enlever à l'Empire ce qui
y tenait le moins, à savoir les Pays-Bas.
Par delà les Pays-Bas, le duc de Bourgogne montrait l'Angleterre. Le
moment était bon. Cette orgueilleuse Angleterre avait alors une terrible
fièvre. Le roi, les barons et leur homme Wicleff avaient lâché le peuple
contre l'Église. Mais le dogue, une fois lancé, se retournait contre les
barons. Dans ce péril, tout ce qui avait autorité ou propriété, roi,
évêques, barons, se serrèrent et firent corps. Le roi, jeune et
impétueux, frappa le peuple, raffermit les grands, puis s'en repentit,
recula. La France pouvait profiter de ce faux mouvement, et porter un
coup.
Cette France, si forte, n'avait d'empêchement qu'en elle-même. Les
oncles la tiraient en sens inverse, au midi, au nord. Il s'agissait de
savoir d'abord qui gouvernerait le petit Charles VI. Ces princes qui,
pendant l'agonie de leur frère[13], étaient venus avec deux armées se
disputer la régence, consentirent pourtant à plaider leur droit au
Parlement[14]. Le duc d'Anjou, comme aîné, fut régent. Mais on
produisit une ordonnance du feu roi, qui réservait la garde de son fils
au duc de Bourgogne et au duc de Bourbon, son oncle maternel. Charles VI
devait être immédiatement couronné[15].
[Note 13: Pendant que son frère expirait, le duc d'Anjou s'était tenu
caché dans une chambre voisine, puis il avait fait main basse sur tous
les meubles, toute la vaisselle, tous les joyaux.--On disait que le feu
roi avait fait sceller des barres d'or et d'argent dans les murs du
château de Melun, et que les maçons employés à ce travail avaient
ensuite disparu. Le trésorier avait juré de garder le secret. Le duc
d'Anjou, n'en pouvant rien tirer, fit venir le bourreau: «Coupe la tête
à cet homme», lui dit-il. Le trésorier indiqua la place.]
[Note 14: Religieux de Saint-Denis.]
[Note 15: Les trois oncles de Charles VI étaient tout aussi ambitieux et
avares que les oncles de Richard II. Il leur fallait aussi des
couronnes. En France même, le trône pouvait vaquer. Les jeunes enfants
du maladif Charles V pouvaient suivre leur père. La devise du duc de
Berri, telle qu'on la lisait dans sa belle chapelle de Bourges,
indiquait assez ces vagues espérances: «Oursine, le temps venra!» _App._
6.]
Une autre difficulté, c'est que, si le pays s'était un peu refait vers
la fin du règne de Charles V, il n'y avait pas plus d'ordre ni
d'habileté en finances; le peu d'argent qu'on levait mettait le peuple
au désespoir, et le roi n'en profitait pas.
On se plaisait à croire que le feu roi avait un moment aboli les
nouveaux impôts pour le remède de son âme. On crut ensuite qu'ils
seraient remis par le nouveau roi, comme joyeuse étrenne du sacre. Mais
les oncles menèrent leur pupille droit à Reims, sans lui faire traverser
les villes, de crainte qu'il n'entendît les plaintes. On lui fit même,
au retour, éviter Saint-Denis, où l'abbé et les religieux l'attendaient
en grande pompe; on l'empêcha de faire ses dévotions au patron de la
France, comme faisaient toujours les nouveaux rois.
La royale entrée fut belle; des fontaines jetaient du lait, du vin et de
l'eau de rose. Et il n'y avait pas de pain dans Paris. Le peuple perdit
patience. Déjà, tout autour, les villes et les campagnes étaient en feu.
Le prévôt crut gagner du temps en convoquant les notables au Parloir
aux bourgeois; mais il en vint bien d'autres; un tanneur demanda si l'on
croyait les amuser ainsi. Ils menèrent, bon gré mal gré, le prévôt au
palais. Le duc d'Anjou et le chancelier montèrent tout tremblants sur la
Table de marbre et promirent l'abolition des impôts établis depuis
Philippe-de-Valois, depuis Philippe-le-Bel. La populace courut de là aux
juifs, aux receveurs, pilla, tua[16].
[Note 16: Maints débiteurs profitèrent du tumulte pour faire enlever
chez leurs créanciers les titres de leurs obligations. (Religieux.)]
Le moyen d'occuper ces bêtes furieuses, c'était de leur jeter un homme.
Les princes choisirent un de leurs ennemis personnels, un des
conseillers du feu roi, le vieil Aubriot, prévôt de Paris. Ils avaient
d'ailleurs leurs raisons; Aubriot avait prêté de l'argent à plus d'un
grand seigneur, qui se trouvait quitte, s'il était pendu. Ce prévôt
était un rude justicier, un de ces hommes que la populace aime et hait,
parce que, tout en malmenant le peuple, ils sont peuple eux-mêmes. Il
avait fait faire d'immenses travaux dans Paris, le quai du Louvre, le
mur Saint-Antoine, le pont Saint-Michel, les premiers égouts, tout cela
par corvée, en ramassant les gens qui traînaient dans les rues. Il ne
traitait pas l'Église ni l'Université plus doucement; il s'obstinait à
ignorer leurs privilèges. Il avait fait tout exprès au Châtelet deux
cachots pour les écoliers et les clercs[17]. Il haïssait nommément
l'Université «comme mère des prêtres». Il disait souvent à Charles V que
les rois étaient des sots d'avoir si bien renté les gens d'Église.
Jamais il ne communiait. Railleur, blasphémateur, fort débauché, malgré
ses soixante ans, il était bien avec les juifs, mieux avec les juives;
il leur rendait leurs enfants, qu'on enlevait pour les baptiser. Ce fut
ce qui le perdit. L'Université l'accusa devant l'évêque. Un siècle plus
tôt, il eût été brûlé. Il en fut quitte pour l'amende honorable et la
pénitence _perpétuelle_, qui ne dura guère.
[Note 17: «Teterrimos carceres composuerat, uni _Claustri Brunelli_,
alteri _Vici Straminum_ adaptans nomina». (_Idem._)]
Abolir les impôts établis depuis Philippe-le-Bel, c'eût été supprimer le
gouvernement. Par deux fois, le duc d'Anjou essaya de les rétablir
(octobre 1381, mars 1382). À la seconde tentative, il prit de grandes
précautions. Il fit mettre les recettes à l'encan, mais à huis clos dans
l'enceinte du Châtelet. Il y avait des gens assez hardis pour acheter,
personne qui osât crier le rétablissement des impôts. Pourtant, à force
d'argent, on trouva un homme déterminé, qui vint à cheval dans la halle,
et cria d'abord, pour amasser la foule: «Argenterie du roi volée!
Récompense à qui la rendra!» Puis, quand tout le monde écouta, il piqua
des deux, en criant que le lendemain on aurait à payer l'impôt.
Le lendemain, un des collecteurs se hasarda à demander un sol à une
femme qui vendait du cresson[18]; il fut assommé. L'alarme fut si
terrible, que l'évêque, les principaux bourgeois, le prévôt même qui
devait mettre l'ordre, se sauvèrent de Paris. Les furieux couraient
toute la ville avec des maillets tout neufs qu'ils avaient pris à
l'arsenal. Ils les essayèrent sur la tête des collecteurs. L'un d'eux
s'était réfugié à Saint-Jacques, et tenait la Vierge embrassée; il fut
égorgé sur l'autel (1er mars 1382). Ils pillèrent les maisons des morts;
puis, sous prétexte qu'il y avait des collecteurs ou des juifs dans
Saint-Germain-des-Prés, ils forcèrent et pillèrent la riche abbaye. Ces
gens, qui violaient les monastères et les églises, respectèrent le
palais du roi.
[Note 18: Religieux de Saint-Denis.]
Ayant forcé le Châtelet, ils y trouvèrent Aubriot, le délivrèrent, et le
prirent pour capitaine. Mais l'ancien prévôt était trop avisé pour
rester avec eux. La nuit se passa à boire, et le matin, ils trouvèrent
que leur capitaine s'était sauvé. Le seul homme qui leur tint tête et
gagna quelque chose sur eux, c'était le vieux Jean Desmarets, avocat
général. Ce bonhomme, qu'on aimait beaucoup dans la ville, empêcha bien
d'autres excès. Sans lui, ils auraient détruit le pont de Charenton.
Rouen s'était soulevé avant Paris, et se soumit avant. Paris commença à
s'alarmer. L'Université, le bon vieux Desmarets, intercédèrent pour la
ville. Ils obtinrent une amnistie pour tous, sauf quelques-uns des plus
notés, que l'on fit tout doucement jeter, la nuit, à la rivière.
Cependant, il n'y avait pas moyen de parler d'impôt aux Parisiens. Les
princes assemblèrent à Compiègne les députés de plusieurs autres villes
de France (mi-avril 1382). Ces députés demandèrent à consulter leurs
villes, et les villes ne voulurent rien entendre[19]. Il fallut que les
princes cédassent. Ils vendirent aux Parisiens la paix pour cent mille
francs.
[Note 19: «Quibusdam ex potentioribus urbibus... Potius mori optamus
quam leventur.» (Religieux.).]
Ce qui brusqua l'arrangement, c'est que le régent était forcé de partir;
il ne pouvait plus différer son expédition d'Italie. La reine Jeanne de
Naples, menacée par son cousin Charles de Duras, avait adopté Louis
d'Anjou, et l'appelait depuis deux ans[20]. Mais, tant qu'il avait eu
quelque chose à prendre dans le royaume, il n'avait pu se décider à se
mettre en route. Il avait employé ces deux ans à piller la France et
l'Église de France. Le pape d'Avignon, espérant qu'il le déferait de son
adversaire de Rome, lui avait livré non seulement tout ce que le
Saint-Siège pouvait recevoir, mais tout ce qu'il pourrait emprunter,
engageant, de plus, en garantie de ces emprunts, toutes les terres de
l'Église[21]. Pour lever cet argent, le duc d'Anjou avait mis partout
chez les gens d'Église des sergents royaux, des garnisaires, des
_mangeurs_, comme on disait. Ils en étaient réduits à vendre les livres
de leurs églises, les ornements, les calices, jusqu'aux tuiles de leurs
toits.
[Note 20: _App._ 7.]
[Note 21: _App._ 8.]
Le duc d'Anjou partit enfin, tout chargé d'argent et de malédictions
(fin avril 1382). Il partit lorsqu'il n'était plus temps de secourir la
reine Jeanne. La malheureuse, fascinée par la terreur, affaissée par
l'âge ou par le souvenir de son crime, avait attendu son ennemi. Elle
était déjà prisonnière, lorsqu'elle eut la douleur de voir enfin devant
Naples la flotte provençale, qui l'eût sauvée quelques jours plus tôt.
La flotte parut dans les premiers jours de mai. Le 12, Jeanne fut
étouffée sous un matelas.
Louis d'Anjou, qui se souciait peu de venger sa mère adoptive, avait
envie de rester en Provence, et de recueillir ainsi le plus liquide de
la succession; le pape le poussa en Italie. Il semblait, en effet,
honteux de ne rien faire avec une telle armée, une telle masse d'argent.
Tout cela ne servit à rien. Louis d'Anjou n'eut même pas la consolation
de voir son ennemi. Charles de Duras s'enferma dans les places, et
laissa faire le climat, la famine, la haine du peuple. Louis d'Anjou le
défia par dix fois. Au bout de quelques mois, l'armée, l'argent, tout
était perdu. Les nobles coursiers de bataille étaient morts de faim; les
plus fiers chevaliers étaient montés sur des ânes. Le duc avait vendu
toute sa vaisselle, tous ses joyaux, jusqu'à sa couronne. Il n'avait sur
sa cuirasse qu'une méchante toile peinte. Il mourut de la fièvre à Bari.
Les autres revinrent comme ils purent, en mendiant, ou ne revinrent pas
(1384).
Des trois oncles de Charles VI, l'aîné, le duc d'Anjou, alla ainsi se
perdre à la recherche d'une royauté d'Italie. Le second, le duc de
Berri, s'en était fait une en France, gouvernant d'une manière absolue
le Languedoc et la Guyenne, et ne se mêlant pas du reste. Le troisième,
le duc de Bourgogne, débarrassé des deux autres, put faire ce qu'il
voulait du roi et du royaume. La Flandre était son héritage, celui de sa
femme; il mena le roi en Flandre, pour y terminer une révolution qui
mettait ses espérances en danger.
Il y avait alors une grande émotion dans toute la chrétienté. Il
semblait qu'une guerre universelle commençât, des petits contre les
grands. En Languedoc, les paysans, furieux de misère, faisaient main
basse sur les nobles et sur les prêtres, tuant sans pitié tous ceux
qui n'avaient pas les mains dures et calleuses, comme eux; leur chef
s'appelait Pierre de La Bruyère[22]. Les chaperons blancs de Flandre
suivaient un bourgeois de Gand; les ciompi de Florence, un cardeur
de laine; les compagnons de Rouen avaient fait roi, bon gré mal gré,
un drapier, «un gros homme, pauvre d'esprit[23]». En Angleterre,
un couvreur menait le peuple à Londres, et dictait au roi
l'affranchissement général des serfs.
[Note 22: Ils tuèrent ainsi un écuyer écossais, après l'avoir couronné
de fer rouge, et un religieux de la Trinité, qu'ils traversèrent de part
en part d'une broche de fer. Le lendemain, ayant pris un prêtre qui
allait à la cour de Rome, ils lui coupèrent le bout des doigts, lui
enlevèrent la peau de sa tonsure et le brûlèrent.]
[Note 23: _App._ 9.]
L'effroi était grand. Les gentilshommes, attaqués partout en même temps,
ne savaient à qui entendre. «L'on craignoit, dit Froissart, que toute
gentillesse ne pérît.» Dans tout cela, pourtant, il n'y avait nul
concert, nul ensemble. Quoique les maillotins de Paris eussent essayé de
correspondre avec les blancs chaperons de Flandre[24], tous ces
mouvements, analogues en apparence, procédaient de causes au fond si
différentes qu'ils ne pouvaient s'accorder, et devaient être tous
comprimés isolément.
[Note 24: On trouva, dit-on, au pillage de Courtrai des lettres de
bourgeois de Paris qui établissaient leurs intelligences avec les
Flamands. Voy. aussi _App._ 18.--_App._ 10.]
En Flandre, par exemple, la domination d'un comte français, ses
exactions, ses violences, avaient décidé la crise; mais il y avait un
mal plus grave encore, plus profond, la rivalité des villes de Gand et
de Bruges[25], leur tyrannie sur les petites villes et sur les
campagnes. La guerre avait commencé par l'imprudence du comte, qui, pour
faire de l'argent, vendit à ceux de Bruges le droit de faire passer la
Lys dans leur canal, au préjudice de Gand. Cette grosse ville de Bruges,
alors le premier comptoir de la chrétienté, avait étendu autour d'elle
un monopole impitoyable. Elle empêchait les ports d'avoir des entrepôts,
les campagnes de fabriquer[26]; elle avait établi sa domination sur
vingt-quatre villes voisines. Elle ne put prévaloir sur Gand. Celle-ci,
bien mieux située, au rayonnement des fleuves et des canaux, était
d'ailleurs plus peuplée, et d'un peuple violent, prompt à tirer le
couteau. Les Gantais tombèrent sur ceux de Bruges, qui détournèrent leur
fleuve, tuèrent le bailli du comte, brûlèrent son château, Ypres,
Courtrai se laissèrent entraîner par eux. Liège, Bruxelles, la Hollande
même, les encourageaient, et regrettaient d'être si loin[27]. Liège leur
envoya six cents charrettes de farine.
[Note 25: _App._ 11.]
[Note 26: _App._ 12.]
[Note 27: _App._ 13.]
Gand ne manqua pas d'habiles meneurs. Plus on en tuait, plus il s'en
trouvait. Le premier, Jean Hyoens, qui dirigea le mouvement, fut
empoisonné; le second, décapité en trahison. Pierre Dubois, un
domestique d'Hyoens, succéda; et voyant les affaires aller mal, il
décida les Gantais, pour agir avec plus d'unité, à faire un tyran[28].
Ce fut Philippe Artevelde, fils du fameux Jacquemart, sinon aussi
habile, du moins aussi hardi que son père. Assiégé, sans secours, sans
vivres, il prend ce qui restait, cinq charrettes de pain, deux de vin;
avec cinq mille Gantais, il marche droit à Bruges, où était le comte.
Les Brugeois, qui se voyaient quarante mille, sortent fièrement, et se
sauvent aux premiers coups. Les Gantais entrent dans la ville avec les
fuyards, pillent, tuent, surtout les gens des gros métiers[29]. Le comte
échappa en se cachant dans le lit d'une vieille femme (3 mai 1382).
[Note 28: _App._ 14.]
[Note 29: _App._ 15.]
Le duc de Bourgogne, gendre et héritier du comté de Flandres n'eut pas
de peine à faire croire au jeune roi que la noblesse était déshonorée,
si on laissait l'avantage à de tels ribauds. Ils avaient d'ailleurs
couru le pays de Tournai, qui était terre de France. Une guerre en
Flandre, dans ce riche pays, était une fête pour les gens de guerre; il
vint à l'armée tout un peuple de Bourguignons, de Normands, de
Bretons[30]. Ypres eut peur; la peur gagna, les villes se livrèrent.
Les pillards n'eurent qu'à prendre; draps, toiles, coutils, vaisselle
plate, ils vendaient, emballaient; expédiaient chez eux.
[Note 30: Le Religieux de Saint-Denis prétend que cette armée montait à
plus de cent mille hommes. Ce fut un seul fournisseur, un bourgeois de
Paris, Nicolas Boulard, qui se chargea d'approvisionner pour quatre mois
le marché qui se tenait au camp.]
Les Gantais, ne pouvant compter sur personne[31], réduits à leurs
milices, n'ayant presque point de gentilshommes avec eux, partant, point
de cavalerie, se tinrent à leur ordinaire en un gros bataillon. Leur
position était bonne (Roosebeke près Courtrai), mais la saison devenait
dure (27 novembre 1382). Ils avaient hâte de retrouver leurs poêles.
D'ailleurs, les défections commençaient; le sire de Herzele, un de leurs
chefs, les avait quittés. Ils forcèrent Artevelde de les mener au
combat.
[Note 31: Les Gantais avaient demandé du secours aux Anglais; mais, de
crainte qu'on ne voulût leur faire payer ce secours, ils réclamèrent les
sommes que la Flandre avait autrefois prêtées à Édouard III. Ils
n'eurent ni secours ni argent. _App._ 16.]
Pour être sûrs de charger avec ensemble, et de ne pas être séparés par
la gendarmerie, ils s'étaient liés les uns aux autres. La masse avançait
en silence, toute hérissée d'épieux qu'ils poussaient vigoureusement de
l'épaule et de la poitrine. Plus ils avançaient, plus ils s'enfonçaient
entre les lances des gens d'armes qui les débordaient de droite et de
gauche. Peu à peu, ceux-ci se rapprochèrent. Les lances étant plus
longues que les épieux, les Flamands étaient atteints sans pouvoir
atteindre. Le premier rang recula sur le second; le bataillon alla se
serrant; une lente et terrible pression s'opéra sur la masse; cette
force énorme se refoula cruellement contre elle-même. Le sang ne
coulait qu'aux extrémités; le centre étouffait. Ce n'était point le
tumulte ordinaire d'une bataille, mais les cris inarticulés de gens qui
perdaient haleine, les sourds gémissements, le râle des poitrines qui
craquaient[32].
[Note 32: _App._ 17.]
Les oncles du roi, qui l'avaient tenu hors de l'action et à cheval,
l'amenèrent ensuite sur la place, et lui montrèrent tout. Ce champ était
hideux à voir; c'était un entassement de plusieurs milliers d'hommes
étouffés. Ils lui dirent que c'était lui qui avait gagné la bataille,
puisqu'il en avait donné l'ordre et le signal. On avait remarqué
d'ailleurs qu'au moment où le roi fit déployer l'oriflamme, le soleil se
leva, après cinq jours d'obscurité et de brouillard.
Contempler ce terrible spectacle, croire que c'était lui qui avait fait
tout cela, éprouver, parmi les répugnances de la nature, la joie contre
nature de cet immense meurtre, c'était de quoi troubler profondément un
jeune esprit. Le duc de Bourgogne put bientôt s'en apercevoir, à son
propre dommage. Lorsqu'il ramena à Courtrai son jeune roi, le coeur ivre
de sang, quelqu'un ayant eu l'imprudence de lui parler des cinq cents
éperons français qu'on y gardait depuis la défaite de Philippe-le-Bel,
il ordonna qu'on mît la ville à sac et qu'on la brûlât.
Le roi, ainsi animé, voulait pousser la guerre, aller jusqu'à Gand,
l'assiéger; mais la ville était en défense. Le mois de décembre était
venu; il pleuvait toujours. Les princes aimèrent mieux faire la guerre
aux Parisiens soumis qu'aux Flamands armés. Paris était ému encore,
mais disposé à obéir. L'avocat général Desmarets avait eu l'adresse de
tout contenir, donnant de bonnes paroles, promettant plus qu'il ne
pouvait, trahissant vertueusement les deux partis, comme font les
modérés. Lorsque le roi arriva, les bourgeois, pour, le mieux, fêter,
crurent faire une belle chose en se mettant en bataille. Peut-être aussi
espéraient-ils, en montrant ainsi leur nombre, obtenir de meilleures
conditions. Ils s'étalèrent devant Montmartre en longues files; il y
avait un corps d'arbalétriers, un corps armé de boucliers et d'épées, un
autre armé de maillets; ces maillotins, à eux seuls, étaient vingt mille
hommes[33].
[Note 33: _App._ 18.]
Ce spectacle ne fit pas l'impression qu'ils espéraient. La noblesse, qui
menait le roi, revenait bouffie de sa victoire de Roosebeke. Les gens
d'armes commencèrent par jeter bas les barrières; puis on arracha les
portes même de leurs gonds; on les renversa sur la _chaussée du roi_;
les princes, toute cette noblesse, eurent la satisfaction de marcher sur
les portes de Paris[34]. Ils continuèrent en vainqueurs jusqu'à
Notre-Dame. Le jeune roi, bien dressé à faire son personnage,
chevauchait la lance sur la cuisse, ne disant rien, ne saluant personne,
majestueux et terrible.
[Note 34: «... Quasi leoninam civium superbiam conculcarent...»
(Religieux de Saint-Denis.)]
Le soldat logea militairement chez le bourgeois. On cria que tous
eussent à porter leurs armes au Palais ou au Louvre. Ils en portèrent
tant, dans leur peur, qu'il s'en trouvait, disait-on, de quoi armer
huit cent mille hommes[35]. La ville désarmée, on résolut de la serrer
entre deux forts; on acheva la Bastille Saint-Antoine, et l'on bâtit au
Louvre une grosse tour qui plongeait dans l'eau; on croyait qu'une fois
pris dans cet étau; Paris ne pourrait plus bouger.
[Note 35: Cette exagération prouve seulement l'idée qu'on se formait
déjà de la population de cette grande ville. (Religieux de
Saint-Denis.)]
Alors commencèrent les exécutions. On mit à mort les plus notés, les
violents[36]; puis d'honnêtes gens qui les avaient contenus et qui
avaient rendu les plus grands services, comme le pauvre Desmarets[37].
On ne lui pardonna pas de s'être mis entre le roi et la ville. Après
quelques jours d'exécutions et de terreur, on arrangea une scène de
clémence. L'Université, la vieille duchesse d'Orléans, avaient déjà
demandé grâce; mais le duc de Berri avait répondu que tous les bourgeois
méritaient la mort. Enfin on dressa, au plus haut des degrés du Palais,
une tente magnifique, où le jeune roi siégea avec ses oncles et les
hauts barons. La foule suppliante remplissait la cour. Le chancelier
énuméra tous les crimes des Parisiens depuis le roi Jean, maudit leur
trahison, et demanda quels supplices ils n'avaient pas mérités. Les
malheureux voyaient déjà la foudre tomber et baissaient les épaules; ce
n'était que cris, des femmes surtout qui avaient leurs maris en prison:
elles pleuraient et sanglotaient. Les oncles du roi, son frère, furent
touchés; ils se jetèrent à ses pieds, comme il était convenu, et
demandèrent que la peine de mort fût commuée en amende.
[Note 36: Le lundi qui suivit la rentrée du roi, on exécuta un orfèvre
et un marchand de drap, plusieurs autres dans la quinzaine suivante,
parmi lesquels Nicolas le Flamand, un des amis d'Étienne Marcel, qui
avait assisté au meurtre de Robert de Clermont.]
[Note 37: On prétend qu'à sa mort il refusa de dire merci au roi, et dit
seulement merci à Dieu. Il était l'auteur d'un _Recueil de décisions
notoires_, établies _par enquestes, par tourbes_, de 1300 à 1387.]
L'effet était produit; la peur ouvrit les bourses. Tout ce qui avait eu
charge, tout ce qui était riche ou aisé, fut mandé, taxé à de grosses
sommes, à trois mille, à six mille, à huit mille francs. Plusieurs
payèrent plus qu'ils n'avaient. Lorsqu'on crut ne pouvoir plus rien
tirer, on publia à son de trompe que désormais on aurait à payer les
anciens impôts, encore augmentés; on mit une surcharge de douze deniers
sur toute marchandise vendue. La ville ne pouvait rien dire; il n'y
avait plus de ville, plus de prévôt, plus d'échevins, plus de commune de
Paris[38]. Les chaînes des rues furent portées à Vincennes. Les portes
restèrent ouvertes de nuit et de jour.
[Note 38: _App._ 19.]
On traita à peu près de même Rouen[39], Reims, Châlons, Troyes, Orléans
et Sens; elles furent aussi rançonnées. La meilleure partie de cet
argent, si rudement extorqué, alla finalement se perdre dans les poches
de quelques seigneurs. Il n'en resta pas grand'chose[40]. Ce qui resta,
ce fut l'outrecuidance de cette noblesse qui croyait avoir vaincu la
Flandre et la France; ce fut l'infatuation du jeune roi, désormais tout
prêt à toutes sottises, la tête à jamais brouillée par ses triomphes de
Paris et de Roosebeke, et lancé à pleine course dans le grand chemin de
la folie.
[Note 39: _App._ 20.]
[Note 40: «Nec inde regale ærarium datatum est.» (Religieux.)]
CHAPITRE II
Jeunesse de Charles VI (1384-1391).
La Flandre, qu'on disait vaincue, domptée, l'était si peu qu'il y fallut
encore deux campagnes, et pour finir par accorder aux Flamands tout ce
qu'on leur avait refusé d'abord.
Cette pauvre Flandre était pillée à la fois par les Français, ses
ennemis et, par les Anglais, ses amis. Ceux-ci, irrités du succès des
Français à Roosebeke, préparèrent une croisade contre eux comme
schismatiques et partisans du pape d'Avignon. Cette croisade, dirigée,
disait-on, contre la Picardie, tomba sur la Flandre. Les Flamands eurent
beau représenter au chef de la croisade, à l'évêque de Norwick, qu'ils
étaient amis des Anglais, point schismatiques, mais, comme eux,
partisans du pape de Rome; l'évêque qui, sous ce titre épiscopal,
n'était qu'un rude homme d'armes et grand pillard, s'obstina à croire
que la Flandre était conquise par les Français et devenue toute
française. Il prit d'assaut Gravelines, une ville amie, sans défense,
qui ne s'attendait à rien. Cassel, pillée par les Anglais, fut ensuite
brûlée par les Français. Bergues eut beau ouvrir ses portes au roi de
France; le jeune roi, qui n'avait pas encore pris de ville, s'obstina à
donner l'assaut; il escalada les murs dégarnis, força les portes
ouvertes.
Le comte de Flandre insistait pour qu'on agît sérieusement et qu'on
terminât la guerre. Mais tout le monde était las. Le pays commençait à
être bien appauvri; il n'y avait plus rien à prendre sans combat. Ce
qu'il fallait prendre, si on pouvait, c'était cette grosse ville de
Gand; à quoi il fallait un siège, un long et rude siège; personne ne
s'en souciait. Le duc de Berri surtout se désolait d'être tenu si
longtemps loin de son beau Midi, de passer tous ses hivers dans la boue
et le brouillard, à faire les affaires du duc de Bourgogne et du comte
de Flandre. Heureusement celui-ci mourut. Les Flamands, dans leur haine
contre les Français, prétendirent que le duc de Berri l'avait
poignardé[41]. Si ce prince, naturellement doux et plutôt homme de
plaisir, eût fait ce mauvais coup, ce qui est peu croyable, il eût servi
mieux qu'il ne voulait le duc de Bourgogne, gendre et héritier du mort.
Ce gendre ne fut pas difficile sur les conditions de la paix; il n'avait
contre les Flamands ni haine ni rancune; l'essentiel pour lui était
d'hériter. Il leur accorda tout ce qu'ils voulurent, jura toutes les
chartes qu'ils lui donnèrent à jurer. Il les dispensa même de parler à
genoux, cérémonial qui pourtant était d'usage du vassal au seigneur, et
qui n'avait rien d'humiliant dans les idées féodales (18 décembre 1384).
[Note 41: _App._ 21.]
Le duc de Bourgogne était la seule tête politique de cette famille. Il
s'affermit dans les Pays-Bas par un double mariage de ses enfants avec
ceux de la maison de Bavière, laquelle, possédant à la fois le Hainaut,
la Hollande et la Zélande, entourait ainsi la Flandre au nord et au
midi. Il eut encore l'adresse de marier le jeune roi, et de le marier
dans cette même maison de Bavière. On proposait les filles des ducs de
Bavière, de Lorraine et d'Autriche. Un peintre fut envoyé pour faire le
portrait des trois princesses. La Bavaroise ne manqua pas d'être la plus
belle, comme il convenait aux intérêts du duc de Bourgogne. On la fit
venir en grande pompe à Amiens[42]. Le mariage devait se faire à Arras.
Mais le roi déclara qu'il voulait avoir tout de suite sa petite femme;
il fallut la lui donner. C'étaient pourtant deux enfants; il avait seize
ans, elle quatorze.
[Note 42: «La jeune dame, en estant debout, se tenoit coie et ne mouvoit
ni cil ni bouche; et aussi à ce jour ne savoit point de françois.»
(Froissart.)]
Voilà le duc de Bourgogne bien fort, un pied en France, un pied dans
l'Empire. Il voulait faire une plus grande chose, chose immense, et
pourtant alors faisable: la conquête de l'Angleterre. Les Anglais
désolaient tout le midi de la France; ils envahissaient la Castille,
notre alliée. Au lieu de traîner cette guerre interminable sur le
continent, il valait mieux aller les trouver dans leur île, faire la
guerre chez eux et à leurs dépens. Ils avaient entre eux une autre
guerre qui les occupait, guerre sourde, silencieuse et terrible. Ils
étaient si enragés de haines, si acharnés à se mordre, qu'on pouvait les
battre et les tuer avant qu'ils s'en aperçussent.
L'effort fut grand, digne du but. On rassembla tout ce qu'on put
acheter, louer de vaisseaux, depuis la Prusse jusqu'à la Castille. On
parvint à en réunir jusqu'à treize cent quatre-vingt-sept[43]. Vaisseaux
de transport plus que de guerre; tout le monde voulait s'embarquer. Il
semblait qu'on préparât une émigration générale de la noblesse
française. Les seigneurs ne craignaient pas de ruine, sûrs d'en trouver
dix fois plus de l'autre côté du détroit. Ils tenaient à passer
galamment; ils paraient leurs vaisseaux comme des maîtresses. Ils
faisaient argenter les mâts, dorer les proues; d'immenses pavillons de
soie, flottant dans tout l'orgueil héraldique, déployaient au vent les
lions, les dragons, les licornes, pour faire peur aux léopards.
[Note 43: _App._ 22.]
La merveille de l'expédition, c'était une ville de bois qu'on apportait
toute charpentée des forêts de la Bretagne, et qui faisait la charge de
soixante-douze vaisseaux. Elle devait se remonter au moment du
débarquement, et s'étendre, pour loger l'armée, sur trois mille pas de
diamètre[44]. Quel que fût l'événement des batailles, elle assurait aux
Français le plus sûr résultat du débarquement; elle leur donnait une
place en Angleterre, pour recueillir les mécontents, une sorte de Calais
britannique.
[Note 44: Knyghton, Walsingham.]
Tout cela était assez raisonnable. Mais le duc de Bourgogne n'était pas
roi de France. Le projet avait le tort de lui être trop utile; le maître
de la Flandre eût profité plus que personne du succès de l'invasion
d'Angleterre. On obéit donc lentement et de mauvaise grâce. La ville de
bois se fit attendre, et n'arriva qu'à moitié brisée par la tempête. Le
duc de Berri amusa le roi, le plus longtemps qu'il put, en mariant son
fils avec la petite soeur du roi, âgée de neuf ans. Charles VI partit
seulement le 5 août, et on lui fit encore visiter lentement les places
de la Picardie, de manière qu'il n'arriva à Arras qu'à la mi-septembre.
Le temps était beau, on pouvait passer. Mais les Anglais négociaient. Le
duc de Berri n'arrivait pas; il n'était aucunement pressé. Lettres,
messages, rien ne pouvait lui faire hâter sa marche. Il arriva lorsque
la saison rendait le passage à peu près impossible[45]. Le mois de
décembre était venu, les mauvais temps, les longues nuits. L'Océan garda
encore cette fois son île, comme il a fait contre Philippe II, contre
Bonaparte[46].
[Note 45: _App._ 23.]
[Note 46:
... And Ocean, 'mid his uproar wild,
Speaks safety to his island child.
«L'Océan qui la garde, en son rauque murmure, dit amour et salut à son
île, à son enfant!» (Coleridge.)]
Notre meilleure arme contre la Grande-Bretagne, c'est la Bretagne. Nos
marins bretons sont les vrais adversaires des leurs; aussi fermes, moins
sages peut-être, mais réparant cela par l'élan dans le moment critique.
Le connétable de Clisson, homme du roi et chef des résistances
bretonnes contre le duc de Bretagne, reprit l'expédition, et en fit
l'affaire de sa province. Clisson visait haut; il venait de racheter aux
Anglais le jeune comte de Blois, prétendant au duché de Bretagne; il lui
donna sa fille, et il l'aurait fait duc. Le duc régnant, Jean de
Montfort, prit Clisson en trahison; mais ses barons l'empêchèrent de le
tuer[47]. Ce petit événement fit encore manquer la grande expédition
d'Angleterre.
[Note 47: Le sire de Laval dit au duc de Bretagne: «Il n'y auroit en
Bretagne chevalier ni écuyer, cité, chastel ni bonne ville, ni homme
nul, qui ne vous haït à mort et ne mît peine à vous déshériter. Ni le
roi d'Angleterre ni son conseil ne vous en sauroient nul gré. Vous
voulez-vous perdre pour la vie d'un homme?» (Froissart.)]
Les Anglais, réveillés toutefois et bien avertis, prirent des mesures.
Ils désarmèrent leur roi, qui leur était suspect. Leur nouveau
gouvernement nous chercha de l'occupation en Allemagne. Il y avait force
petits princes nécessiteux qu'on pouvait acheter à bon marché. Le duc de
Gueldre, qui avait plus d'un différend avec les maisons de Bourgogne et
de Blois, se vendit aux Anglais pour une pension de vingt-quatre mille
francs; il leur fit hommage, et, d'autant plus hardi qu'il avait moins à
perdre[48], il défia majestueusement le roi de France.
[Note 48: Et plus à gagner: «Plus est riche et puissant le duc de
Bourgogne, tant y vaut la guerre mieulx... Pour une buffe que je
recevrai, j'en donnerai six.» (Froissart.)]