Et dira que mes dons ont payé tes hommages.
J'entendrai chez les morts cent reproches amers
D'avoir suivi, trompé tant de partis divers;
Et penchant tour-à-tour vers Luther ou l'Église,
Immolé l'un et l'autre à ma haute entreprise.
LA LOUANGE.
L'histoire à l'avenir ne prouvera que mieux
Que tu parus dévot, et ne fus point pieux.
Un héros tel que toi, que le génie éclaire,
Se rit des préjugés qu'il inspire au vulgaire.
Poëtes! unissez vos luths à mes accents!
Thurifères, trépieds, accablez-le d'encens;
A ce triomphateur présentez vos offrandes,
Filles, femmes, enfants, que j'ornai de guirlandes!....
Son œil déja s'enflamme, et les destins obscurs
S'éclaircissent pour lui, soleil des temps futurs.
Enivré de mon hymne, et du concert des âges,
Et de tant de parfums qui montent en nuages,
Le voilà qui s'agite...! Il voit sur mon autel
L'Europe enfin lui tendre un sceptre universel.
CHARLES-QUINT.
Oui, j'atteindrai ce prix, qu'on croit inaccessible...
Désormais à mon bras est-il rien d'impossible?
M'abusé-je d'un songe, ou d'un tableau trompeur
Que de ces flots d'encens produirait la vapeur?
Non, ma tête affermie est sans trouble et sans rêve.
Seul, je puis tout régir; plus de paix ni de trève:
Il faut que sous mon joug l'univers n'ait qu'un roi,
Ainsi qu'il n'a qu'un Dieu, qu'un centre, et qu'une loi.
Sortons, accomplissons mon grand dessein.
LA VÉRITÉ.
Arrête!
Un excès de fumée a surchargé ta tête;
Et je dois, en passant, t'avertir que l'orgueil
Frappera ton cerveau, près de ce même seuil.
CHARLES-QUINT.
Comment? qu'a donc mon vœu qui soit déraisonnable?
François-Premier n'est plus; Henri, peu redoutable,
En désastres verra se changer les succès
Dont son règne naissant éblouit les Français:
Un fils, de ma couronne héritier chez l'Ibère,
Par son utile hymen m'asservit l'Angleterre;
Vainement Albion, qu'alarment ses projets,
Veut au pouvoir de Rome enlever ses sujets;
Philippe inquisiteur, par son zèle inflexible,
M'assure le pontife, à mes rivaux terrible:
L'Église parle, au nom du ciel et de l'enfer,
Contre les libertés que proclama Luther;
Elle enchaîne à mon joug toute la Germanie:
Qui la disputerait à ma race bannie?
Serait-ce Ferdinand, ce frère que mes mains
Ont couronné lui-même, et fait roi des Romains?
Il ne peut refuser, pour le but où j'aspire,
De céder à mon fils le trône de l'empire,
Si contre Soliman je soutiens son effort:
Et, ma seule maison régnante après ma mort,
L'Europe sous mes lois florissante, enrichie,
Ne sera qu'une immense et stable monarchie.
Alors, qui retiendra mon aigle en son essor?
De Bysance en Asie il peut voler encor,
Planer sur le Liban, où la croix fut plantée,
Remonter de Gengis la route ensanglantée;
Et, donnant à la Chine un nouvel empereur,
Aux mers de la Corée essayer sans terreur
De m'ouvrir quelque voie inconnue au Tartare,
Vers ce monde récent que m'a conquis Pizarre:
Et je verrais enfin, abordant au Pérou,
Le globe entier soumis.
LA VÉRITÉ.
Grand roi, tu n'es qu'un fou.
LA LOUANGE.
Divinité fâcheuse à la haute puissance,
Que tu mérites bien le dédaigneux silence
De ce fier empereur qui te tourne le dos!
LA VÉRITÉ.
C'est l'adieu que souvent je reçus des héros.
LA LOUANGE.
Quelle chaleur te pousse à dire tes pensées?
LA VÉRITÉ.
L'espoir de prévenir leurs fureurs insensées.
LA LOUANGE.
Mentir est profitable, et ton langage est vain.
LA VÉRITÉ.
Je parle pour instruire, et sans l'espoir du gain.
LA LOUANGE.
On ne te croit jamais; tu n'enrichis personne.
LA VÉRITÉ.
On t'évalue au poids de l'argent qu'on te donne.
LA LOUANGE.
Où voit-on estimer tes tristes sectateurs?
Les biens et le crédit comblent mes orateurs.
Qui sont les mendiants? ce sont tes interprètes.
Qui marche sur tes pas? des aveugles poëtes,
Chantant pour les oisifs, une tasse à la main;
Des pédants sans manteau, sans chaussure, et sans pain.
Ces pauvres confidents de la Nature immense,
Savent peu mes secrets pour chasser l'indigence.
Mais vois les favoris qu'emmiellent mes discours;
Vêtus de pourpre, ils sont les idoles des cours.
Ton Homère si gueux, ton Phocion si rustre,
Ont-ils jeté l'éclat de mon Séjan illustre?
LA VÉRITÉ.
Tu fais des rois plus vils que des bêtes sans lois,
Et je fais d'Épictète un égal des grands rois.
LA LOUANGE.
Va, va, sors de ce monde! on ne t'écoute guère.
LA VÉRITÉ.
Aussi voit-on durer l'injustice et la guerre.
LA LOUANGE.
Lie au moins ta droiture à mon art captieux.
LA VÉRITÉ.
J'aime mieux fuir la terre, et m'exiler aux cieux.
Mais entends-tu, là-haut, la Thémis séculaire
Aux crimes, aux vertus, dispenser leur salaire;
Et sur tes favoris, sa voix, qui te dément,
Renouveler encor l'antique jugement?
LA THÉMIS DES SIÈCLES, LES VRAIS ET LES FAUX GRANDS HOMMES.
PYTHAGORE.
J'éclairai les mortels.
HOMÈRE.
J'éternisai leur gloire.
ÉPAMINONDAS.
La vertu fut ma loi.
ALEXANDRE.
Ma loi fut la victoire.
NUMA.
Rome eut par moi des mœurs.
BRUTUS L'ANCIEN.
Je brisai ses liens.
ATTILA.
J'ai fait frémir les rois.
SYLLA.
Et moi, les citoyens.
ARCHIMÈDE.
Je pesai l'univers.
PLINE.
J'en burinai l'histoire.
OMAR.
Je brûlai les écrits.
TIBÈRE.
Je bravai leur mémoire.
COLOMB.
J'acquis un nouveau monde.
CÉSAR.
Et j'ai mis l'autre aux fers.
LA THÉMIS DES SIÈCLES.
Vous donc, volez aux cieux! Vous, tombez aux enfers.
CÉSAR.
Quoi! César même!
LA THÉMIS DES SIÈCLES.
Oui, toi, dont la gloire usurpée
A fait céder la toge au pouvoir de l'épée;
Toi qui, dans l'univers, né pour tout subjuguer,
Tuant la liberté que tu lui pus léguer,
Laissas par ton exemple, en sanglant héritage,
L'empire à des Nérons qu'adora l'esclavage.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT QUINZIÈME.
SOMMAIRE DU QUINZIÈME CHANT.
Le sultan _Soliman_ s'entretient avec un muphti de la démence
qui vient de saisir l'empereur _Charles-Quint_; et de sa
reclusion volontaire au monastère de Saint-Just. Retraite de
_Charles-Quint_: son dialogue avec un moine _Jéronimite_.
L'orgueil lui inspire dans la solitude le desir de surmonter la
gloire des saints par ses austérités; mais saint _Jérôme_, saint
_Augustin_ et saint _Bernard_ lui apparaissent, et confondent ses
vanités.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT QUINZIÈME.
ICI paraît Bysance, et les jardins charmants
Consacrés aux loisirs des princes ottomans,
Colline où du cyprès la verdure éternelle
De leur divin sérail couvre l'enclos fidèle,
Et dont la pente, riche en brillants minarets,
En bassins couronnés d'ombrages toujours frais,
S'incline vers la rive où mugit le Bosphore,
Amphithéâtre ouvert aux rayons de l'aurore,
D'où l'œil se plaît à voir, des bouts de l'univers,
Le commerce appelé par les vents de deux mers.
C'est là que, relevant sa moustache épaissie
Qu'une pipe enfumait des parfums de l'Asie,
Couché parmi des fleurs, au sortir du divan,
Parle avec un Muphti l'auguste Soliman.
SOLIMAN, ET LE MUPHTI.
SOLIMAN.
Assis dans ces beaux lieux, ministre du prophète,
Quels pensers près de moi te roulent dans la tête?
LE MUPHTI.
Je songe à ton pouvoir, ô mon souverain bien!
SOLIMAN.
Muphti, Dieu seul est grand! les princes ne sont rien.
LE MUPHTI.
Est-ce au fier Soliman qu'il convient de le croire?
SOLIMAN.
Vois l'immense horizon où Dieu montre sa gloire:
Lui seul imprime un ordre immuable et certain:
Dieu seul gouverne tout; nos cœurs sont en sa main.
LE MUPHTI.
Son prophète remet aux sultans de la terre
Sa règle invariable et son puissant tonnerre.
SOLIMAN.
De l'aurore au couchant s'il n'est plus de rival
Qui soutienne ma vue et marche mon égal;
A qui le dois-je? au Dieu dont les flèches lancées
Ont de mon fier émule abattu les pensées:
La veille, il disputait l'Europe à ma grandeur;
Le lendemain, du trône il a fui la splendeur.
De l'altier Charles-Quint mémorable caprice!
LE MUPHTI.
Les chrétiens sont jaloux, superbes, sans justice;
Et le ciel a permis, malgré ses faits passés,
Que ce héros tombât au rang des insensés.
D'où part ce changement? de son orgueil avare.
Voulant à sa couronne ajouter la tiare,
Il osait plus tenter que n'ose un vrai sultan
Qui, du seul glaive armé, nous laisse l'Alcoran;
Et qui, sans renverser les lois qui l'ont vu naître,
Est le chef des croyants et n'en est pas le prêtre.
Voilà pourquoi l'ennui, triste enfant de l'orgueil,
L'a fait tomber du trône et jeté dans le deuil.
SOLIMAN.
Non, Muphti, ce dessein que lui prête la haine,
N'a jamais pu troubler sa raison souveraine.
Cet empereur savait que, bornés dans leurs droits,
Les pontifes toujours sont au-dessous des rois.
La voix des cultes saints dirige le vulgaire
Suivant qu'un potentat la fait parler ou taire.
Il n'eut donc pas besoin, pour combler son pouvoir,
Que sa main réunît le sceptre et l'encensoir.
Si Charles-Quint est las des pompes qu'on envie,
C'est qu'il se crut lui-même artisan de sa vie,
Et que de sa sagesse osant se prévaloir,
Resserré dans ses droits moindres que son espoir,
Impie, et n'ayant plus que soi pour vaine idole,
Perfide à ses traités, parjure à sa parole,
En ses propres complots enfin enveloppé,
Des grands revers du sort il s'est senti frappé;
Et de ses vœux hautains n'atteignant pas le faîte,
L'ambition le plonge au fond de la retraite.
LE MUPHTI.
On dit qu'il se repent de sa témérité
Qui ploya son église à son autorité.
Pour vous, ô Soliman, dont la rare prudence
Souffre de nos docteurs la sainte indépendance,
Votre cœur, mieux instruit par le grand Mahomet,
A notre auguste foi lui-même se soumet.
SOLIMAN.
J'obéis à Dieu seul, non à ton ministère:
Si des prêtres s'armaient de leur sacré mystère,
Ce Dieu, qui m'a conduit, prompt à les condamner,
M'inspirerait l'ardeur de les exterminer.
LE MUPHTI.
Ah! des lois des sultans fidèles émissaires,
Ils ont, sous votre aïeul, béni vos janissaires,
Et de ce vaste empire étendu le confin
Du Danube à l'Euphrate, et du Nil à l'Euxin.
Notre ange qui vous guide exauce leurs prières.
SOLIMAN.
Sois vrai: pourquoi, Muphti, nous voiler nos lumières?
A l'âge où tous les deux nous voici parvenus,
Peu de secrets d'état nous restent inconnus.
De tant de nations la diverse doctrine
D'un même espoir en Dieu tire son origine.
Les antiques respects des sages Indiens,
Les temples musulmans, et les autels chrétiens,
N'encensent que l'auteur, maître de tous les maîtres,
Que croiront nos neveux, que croyaient nos ancêtres:
Les cultes sont nombreux, le Dieu n'est qu'un pour tous.
Les rois et les sultans de leur gloire jaloux
Souvent ont sans remords uni Rome et Bysance.
Mon croissant qui s'allie à la croix de la France
Prouve que mes pareils aux volontés du sort
Des fanatismes vains soumettent le ressort.
Moi-même enfin, dans Rhode ouverte à ma vaillance,
Aux tentes des chrétiens accordant ma présence,
J'allai d'un preux vieillard, chevalier de sa foi,
Honorer la valeur si terrible pour moi:
Qui me poussait? Dieu seul, qui d'un amour sincère
M'émeut pour la vertu même d'un adversaire.
Docile au créateur de la terre et des cieux,
Sans superstition je porte un cœur pieux.
Crois-tu que néanmoins de regrets attaquée
Ma vieillesse s'enferme au sein d'une mosquée,
Ainsi que mon rival dans un cloître ignoré
Se cache à l'Occident dont il fut adoré?
Non, le ciel me créa pour livrer des batailles:
Je mourrai combattant sous d'illustres murailles;
Et s'il eût à la meule enchaîné mon destin,
J'aurais en paix subi cet autre arrêt divin.
Instrument de la loi qui règle tous les hommes,
Dont la fatalité nous fit ce que nous sommes,
J'ai mis en feu Belgrade, empli Vienne d'effroi,
Vaincu les Mamelus asservis à ma loi;
Et moi, si redouté jusque dans Ecbatane,
L'amour m'a fait trembler aux pieds de Roxelane!
Hélas! que sommes-nous, vains jouets des hasards?
Du triste Charles-Quint plaignons donc les écarts.
Que notre ame jamais ne soit enorgueillie
De sa fausse raison, si près de la folie.
Frémissons, à l'aspect d'un morne aveuglement,
De la fragilité de notre jugement.
Ce céleste flambeau de notre intelligence,
Qu'est-ce? un rayon qu'un souffle ôte à l'esprit qui pense.
Cette horreur me présente un abyme d'ennui....
Va, n'espérons qu'en Dieu, notre suprême appui.
Lis-moi notre Alcoran, tout plein de son génie.
L'oreille que chatouille une vague harmonie,
Porte aux sens enchantés moins de douce langueur,
Que ce sublime écrit n'en inspire à mon cœur.
* * * * *
Ainsi de l'Orient parlait l'auguste maître.
Des murs de Constantin qu'on a vus disparaître,
La scène est transportée en ce paisible lieu
Où Charles-Quint au monde a dit enfin adieu!
Le voilà seul, errant en un long vestibule,
Où les tristes lueurs du premier crépuscule,
Nuançant leurs reflets sous les vitrages peints,
Doublent sur le plancher les figures des saints.
Appelant dans le chœur tous les révérends pères,
Sa voix avant la cloche éveille ses confrères.
Oh! quel rire élevé du parterre infernal
Accueillit tout-à-coup son zèle matinal!
Pâle encor de sommeil, un froid jéronimite
Sort, et réprime ainsi la chaleur qui l'excite.
CHARLES-QUINT, ET LE JÉRONIMITE.
LE JÉRONIMITE.
Toi, qui troublas le monde, enfin lassé du bruit,
Ne permettras-tu pas qu'on dorme ici la nuit?
CHARLES-QUINT.
Est-ce pour sommeiller que l'homme est sur la terre?
Attends-tu que l'aurore ait blanchi l'hémisphère,
Pour traîner aux autels ton languissant amour
Vers le Dieu dont la main va rallumer le jour?
Faut-il que du matin le prompt oiseau devance
Les chants religieux de ta reconnaissance?
LE JÉRONIMITE.
A la force toujours mesurant le devoir,
Dieu ne commande rien qui passe le pouvoir:
Il divisa le temps par l'ombre et la lumière,
Afin que le repos suspendît la prière.
CHARLES-QUINT.
De tous temps on m'a vu, moi, chef du monde entier,
Aux offices pieux m'empresser le premier.
LE JÉRONIMITE.
Seigneur, la vanité de s'offrir pour modèle
Aux labeurs diligents pousse autant qu'un vrai zèle.
La simple humilité ne se distingue pas.
Mais quoi! l'ambition eut pour vous tant d'appas,
Que dans le sein obscur de votre monastère
Vous en portez toujours l'orgueilleux caractère.
CHARLES-QUINT.
Toi, qui si hautement me parles sans terreur,
As-tu donc oublié que je fus empereur?
LE JÉRONIMITE.
N'avez-vous pas du siècle abjuré les maximes?
CHARLES-QUINT.
On me rend en ces murs des respects légitimes:
Tes compagnons pour moi n'ont pas ces fiers dédains.
LE JÉRONIMITE.
C'est qu'exilés du monde, ils ont des cœurs mondains;
Et qu'ils fondent l'espoir de leur vaine prudence
Sur des appuis de chair, non sur la providence.
CHARLES-QUINT.
De quel vil intérêt les peut-on soupçonner?
Sans sceptre, je n'ai plus de biens à leur donner.
LE JÉRONIMITE.
Vous imaginez donc, sans or ni diadême,
Que, parfait en tous points, en vous c'est vous qu'on aime?
Ah! reconnaissez là le piége le plus fin
Qu'à vos présomptions tende l'esprit malin.
Si de tous vos flatteurs vous reste un petit nombre,
De vos honneurs quittés c'est qu'on encense l'ombre.
Les titres, les succès, et les exploits vainqueurs,
Gravent un souvenir dont s'étonnent les cœurs.
Un homme qu'une fois ont admiré les hommes,
S'abaisse faussement dans les rangs où nous sommes;
Son renom qu'il y porte, et qu'il feint d'y cacher,
De son aspect jamais ne peut se détacher.
Née en lui d'un revers, ou de sa fantaisie,
Son humilité même accroît la jalousie:
Même entre les reclus, peu de sages mortels
Pour se voir tous égaux ont des yeux fraternels.
L'un, qui suit tous vos pas mieux que ceux de l'apôtre,
Rend sa retraite illustre en écrivant la vôtre:
L'autre, espère qu'à Rome un jour sera redit
Son éloge, appuyé de votre haut crédit,
Et que l'épiscopat, le tirant du chapitre,
Changera, devant tous, son capuchon en mitre.
Les disciples d'Ignace, épiant vos discours,
Se façonnent dans l'art d'intriguer près des cours,
De bénir les complots, d'étouffer les scrupules,
Et de saisir des grands les oreilles crédules.
Ceux qu'instruisit Pacôme à se mortifier,
Ardents en leur ferveur pour s'en glorifier,
Des ermites de Thèbe imitant les merveilles,
Disputant de maigreur, de jeûnes et de veilles,
Tâtant leurs os, leur chair, au défaut du miroir,
S'efforcent de pâlir les traits qu'ils vous font voir.
Ceux-là, de vos destins affectant l'ignorance,
Fiers que vous subissiez leur feinte indifférence,
Appliquent, en passant, un soin minutieux
A vous sembler distraits quand vous cherchez leurs yeux.
A quoi bon tant de peine où leur orgueil succombe,
Pour descendre avec Job et nous deux, sous la tombe?
CHARLES-QUINT.
Moine altier, te crois-tu le seul sage ici-bas?
LE JÉRONIMITE.
Non, mon infirmité ne m'enorgueillit pas.
CHARLES-QUINT.
Qui donc a tes respects?
LE JÉRONIMITE.
Tout homme époux et père,
Qui vit d'un art utile, ou cultive la terre:
Ce mortel est béni de sa race et de Dieu.
CHARLES-QUINT.
Apprends-moi....
LE JÉRONIMITE.
L'airain sonne; allons prier: adieu!
CHARLES-QUINT, _seul_.
Quel esprit saint remplit ce jeune homme inflexible!
Le silence profond, et l'étude paisible,
Comme deux anges saints l'écartant du péril,
Ont-ils instruit son cœur en son pieux exil,
Et bornant ses regards aux murs d'un monastère,
Et vers Dieu seul tournant son ame solitaire,
Tellement éclairé sa méditation
Qu'il ait vu le néant de toute ambition!
A ses traits, à son œil, pleins d'une ardente flamme,
On n'accusera pas le sommeil de son ame:
Ainsi donc sa vertu comme une aigle a plané
Par-dessus l'univers qu'enfin j'ai dominé;
Et, venu sans fatigue à ce point où j'arrive,
Il foule aux pieds l'orgueil, et rien ne le captive.
Quel exemple! ma gloire a sujet d'en rougir.
Vain jouet des humains que je pensais régir,
Il m'a fallu, traînant mes pompeuses entraves,
Être esclave du joug reçu par mes esclaves....
Vous le savez, palais, qui sous vos riches toits
Me vîtes de ma pourpre étaler tout le poids;
Et vous, larges parvis, et degrés des portiques,
Usés par mon cortège en des fêtes publiques,
Vous, enceintes des camps où, malheureux acteur,
Je m'offrais en spectacle au peuple adorateur,
Dites quels noirs chagrins dévorés en silence
Démentaient de mon front la pénible insolence!
Combien, sous les dehors de ma sérénité,
D'orages menaçants mon cœur a palpité!
Parlez, ô tristes nuits! parlez, ô jours sinistres!
Sans repos consumés près d'assidus ministres;
Terres, fleuves, et mers! dites combien de fois
Je vous ai traversés, et j'ai changé vos lois!
Afrique, parle! Europe, as-tu quelques rivages
Que je n'aie étonnés de mes nombreux voyages?
Eh bien! de ces labeurs quels ont été les fruits?
Des troubles pour le monde, et pour moi des ennuis.
Tant de peuples charmés, courant de ville en ville
Aux décorations de mon faste inutile,
Admirent du même œil mes ingrats successeurs,
De mes nobles tréteaux aujourd'hui possesseurs.
Heureux si pour tout prix, mon siècle, tu m'égales
Aux rois dont j'imitai les scènes théâtrales,
Et si je ne me perds sous tous les monuments
Des princes qu'ont vantés l'histoire ou les romans!
Ai-je assez fait déja pour éclipser leur gloire?....
Non, non, quittons ce cloître où languit ma mémoire.
Reprenons la couronne; et que mes cheveux blancs
Frappent encor les yeux de mes rivaux tremblants!...
Obtenons un triomphe à mon fils, à mon frère,
Et de l'aigle assoupi réveillons le tonnerre....
Superbe! que dis-tu? ne te souvient-il pas
Qu'en litière traîné parmi tes vieux soldats,
Tes débiles esprits, tes forces épuisées,
Trahissant ta fortune, excitaient leurs risées...
Il était temps, hélas! de jeter ton fardeau....
Du trône descendu, marche en paix au tombeau.
Mais pourquoi sans honneur, prêt à fuir la lumière,
Suivre encore un modèle en quittant ma carrière?
Second Dioclétien parmi les empereurs,
Mourrai-je à son exemple en arrosant des fleurs?
Qu'une palme nouvelle orne ma sépulture.
Ici l'orgueil en froc est humble sous la bure:
Dans l'ombre il se conquiert le respect des humains:
J'ai vaincu des héros; je veux vaincre les saints;
Et, de ma pénitence illustrant le supplice,
Faire autant que ma pourpre adorer mon cilice.
* * * * *
Il dit: l'enfer s'émut du projet que l'orgueil
Soufflait à l'insensé, méditant son cercueil.
On le vit tout-à-coup, muet, sourd, et stupide,
L'œil et les mains au ciel, courbant un front timide,
De derniers ornements prompt à se dépouiller,
En face de la croix allant s'agenouiller.
Parmi les changements que l'intermède entraîne,
Son même aspect, toujours reproduit sur la scène,
Aux démons sans pitié rend un rire inhumain.
Il entre au chœur du temple, un missel à la main;
Et jusqu'au soir unit ses accents hypocrites
Aux longs psaumes hurlés par cent gueules bénites.
Ses entrailles à jeun alors ont beau crier,
Devant la table sainte il s'obstine à prier.
Les moines cependant, zélés en gourmandise,
Assis au réfectoire, amour de leur église,
Ont laissé ce martyr, le chapelet au cou,
Seul, errant dans la nef, et canonisé fou.
O du théâtre alors enchantement extrême!
Du sanctuaire ouvert le spectacle est le même;
Et le seul mouvement qu'un art divin produit
Est le dernier combat du soir et de la nuit.
Plus des murs spacieux les ténèbres noircissent,
Des cierges rougissants plus les feux s'éclaircissent;
Et tandis qu'aux piliers l'ombre ôte la couleur,
L'or aux flambeaux reluit avec moins de pâleur.
Les stalles dans le deuil s'ensevelissent toutes:
Et sous les jets croisés et les hauts arcs des voûtes,
Les fenêtres du chœur entr'ouvrent d'un côté
Aux rayons de la lune un passage argenté:
Son disque, honneur du ciel, blanchit quelques nuages.
Le cœur de Charles-Quint, plein de confus orages,
Soupire; et, frissonnant dans le temple profond,
Des portiques au loin l'écho sourd lui répond.
Voici qu'une vapeur s'abattant sous le dôme,
Porte à l'autel trois saints; le fulminant Jérôme,
Et le tendre Augustin, et le zélé Bernard;
Leur lin sacerdotal se déploie au regard.
CHARLES-QUINT, SAINT JÉROME, SAINT AUGUSTIN, ET SAINT BERNARD.
CHARLES-QUINT.
O pères de Sion! docteurs saints! graves ombres!
Est-ce vous qui, sortis de vos sépulcres sombres,
Sur les hauteurs du ciel avez pu vous placer?
En votre noble essor je veux vous surpasser,
Et qu'un nimbe étoilé succède à la couronne
Qu'à mes vains héritiers mon mépris abandonne.
SAINT JÉRÔME.