O roi jaloux des saints! eh! quoi donc? prétends-tu

Faire monter l'orgueil où monta la vertu?

Équitable aux humains, l'arbitre tutélaire

Accorde à leurs travaux un différent salaire:

Héros, ceins ton laurier; la palme est notre prix.

Tu régnas sur les corps, et nous sur les esprits:

Ton empire est la terre, et le ciel est le nôtre.

Un trône t'appuyait; nous, le cri d'un apôtre.

On te nommait un dieu dans tes palais dorés:

Nous bravions tes pareils dans les cours adorés.

Les hommes égorgés te servaient de victimes;

Nous pleurions sous la croix les meurtres et les crimes.

Ta politique aux rangs immolait l'équité;

Nos fraternelles voix prêchaient l'égalité:

Nous disions que les grands ne sont bientôt que cendre,

Que de tous leurs degrés la Mort les fait descendre;

Et que seul ferme et libre, en tous temps, en tout lieu,

Le juste clairvoyant craint les rois moins que Dieu.

Ta fierté despotique eût proscrit notre vie:

D'où vient que notre gloire allume ton envie?

Crois-tu qu'il te suffise, au terme de tes ans,

De vouer aux autels tes loisirs impuissants,

D'achever ta vieillesse en un cloître sévère,

Pour t'égaler aux saints que le monde révère?

Tel paraîtrait moins grand, s'il n'eût, jusqu'au trépas,

Traîné durant un siècle un sort obscur et bas,

Et repoussé des cours les faveurs corruptrices,

Pour marcher, pauvre et nu, vainqueur de leurs délices,

Et laisser aux mortels qu'enfle leur vanité

L'exemple patient de son humilité.

Sais-tu quel fut Jérôme, et comment sa doctrine

Consacra dans ces murs son nom, sa discipline?

Né fier, ardent, subtil, instruit dans tous les arts,

Dont le charme étonnait la ville des Césars,

Du monde, en sa jeunesse, écartant les amorces,

En d'austères ferveurs il consuma ses forces.

S'en vint-il comme toi, de fatigue épuisé,

A l'amour du désert offrir un cœur usé?

Au fond de la Syrie, où Dieu fut son étude,

Avec zèle embrassant la triste solitude,

Sous des antres brûlants, disciple des lions,

Il apprit à rugir contre ses passions.

Ce fut là que, couché sans luxe et sans mollesse,

De sa nudité même il connut la richesse:

Ce fut là que ses sens, émus d'objets impurs,

Des beaux cirques de Rome oublièrent les murs;

Et qu'assailli des traits de ses Vénus infâmes,

De ses membres séchés il éteignit les flammes.

Oui, dès-lors proclamant la liberté, la foi,

Il devint plus fameux et plus puissant que toi.

Des sublimes hauteurs où la vertu se fonde,

J'abaissai mes regards sur les pompes du monde;

Comme un pasteur, debout au sommet des rochers,

Voit à ses pieds l'abyme où luttent les nochers.

Qu'ai-je vu? des honneurs, toujours près du naufrage,

Moins grands que la vertu qui se rit de l'orage:

Un crédit et des biens, dignes de peu d'égards,

Ou donnés, ou ravis par le jeu des hasards:

Le seul juste en son cœur a des trésors durables.

Qu'ai-je vu? des cités un moment admirables,

Que l'affreuse misère ou les coups des fléaux,

Que la discorde atroce aiguisant ses couteaux,

Que l'effroi des prisons, l'horreur des funérailles,

Soulevaient, déchiraient jusque dans leurs entrailles;

Tandis qu'inébranlable entre tous leurs enfants,

Le seul juste résiste aux bourreaux triomphants.

Qu'ai-je vu? des banquets, des théâtres, des danses,

Dont le peuple adorait les fausses jouissances;

Spectacles que payaient son pain ou ses affronts,

Que suspendait souvent un seul mot des Nérons,

Et peu fait pour séduire à leur splendeur funeste

Le juste qu'éblouit l'éternité céleste.

Qu'ai-je vu? des mortels, fantômes-empereurs,

Maîtrisant leurs soldats, non leurs propres fureurs;

Un Goth, un vil Gainas, la terreur d'un royaume,

Redoutable à son prince, et non à Chrysostôme,

Qui prouva que le juste est seul fort contre tous

Pour rompre les conseils des intérêts jaloux,

Et que l'ombre et les bois sont la profonde école

D'où sort avec éclat l'invincible parole.

Qu'ai-je vu? des rhéteurs, des sophistes rivaux,

Par la brigue emportant les prix dus aux travaux,

Et confondus chacun en leur science impie

Par un Dieu méconnu, qui leur ôte la vie.

Qu'ai-je vu? de Thémis les magistrats honteux

Au gré des souverains pesant le droit douteux;

Et que le juste seul, observant la balance,

Retient comme assiégés par sa noble présence.

Qu'ai-je vu? cette terre encline à s'abymer,

Gouffre, où tout s'engloutit comme au sein d'une mer;

Et dont les tremblements, pires que les tempêtes,

Renversent de vos toits les plus superbes faîtes.

Enfin, qu'ai-je donc vu, dans les jours, dans les nuits?

Des pervers qui, semant de formidables bruits,

En leur lit désarmés, quand leur fureur sommeille,

Dorment comme au cercueil, lorsque le juste veille.

Je n'ai donc craint que Dieu, je n'ai cherché qu'en lui

Ma gloire, mes trésors, mon véritable appui;

Et je ne daignai pas, en héros sanguinaire,

Briguer de tes grandeurs le comble imaginaire.

Tout chaste, et vraiment saint, plus épuré que l'or,

Sur des ailes de flamme élevant mon essor,

J'ai, libre de ma chair que brûlait l'abstinence,

Vécu par la pensée, et tout intelligence,

Ravi sur les sommets d'où ce globe n'est rien,

Où la vie est un songe, et la mort même un bien.

Toi donc, monstre affamé du miel de la louange,

Nabuchodonosor, qui régnas sur ta fange,

N'espère pas briller entre les aigles saints

Aux cieux qu'habite l'ame, et les anges sereins.

SAINT AUGUSTIN.

Apprends que pour t'asseoir aux limbes où nous sommes,

En pasteur bienfaisant il faut guider les hommes,

Et, plein de charité jusqu'à son dernier jour,

Remplir la douce loi, qui seule est tout; l'amour.

Aime, a dit le grand Paul; et ma voix le publie.

Le juste adorant Dieu vit pour tous, et s'oublie:

Ce précepte jamais se grava-t-il au cœur

D'un prince ivre de soi, politique vainqueur?

Triste sort d'un tel homme, idole de soi-même!

Que fait-il? il s'absorbe en son pouvoir suprême:

Sa vaine ambition jamais ne s'assoupit:

Il prodigue le sang pour venger un dépit:

Il amasse les biens d'une main criminelle:

Il arrache à Naboth sa vigne paternelle,

Tient sur ses seuls périls les yeux toujours ouverts,

Et s'estime le dieu, centre de l'univers.

Qui produit en son cœur ce désordre coupable?

C'est ce besoin d'aimer à tous inévitable,

L'amour qui nous égare alors que fol et vain

Il n'a point un objet éternel et divin;

L'amour, tendre penchant de nos sensibles ames,

L'amour, alimenté par de célestes flammes,

Plus solide, plus pur, en ses liens charmants,

Que ne le sont les nœuds d'or et de diamants;

L'amour, dont les plaisirs consolant nos misères,

Nous attachant à Dieu, nous attache à nos frères!

Complaire à ce qu'on aime est le vœu de l'amour:

Ce doux espoir, ce soin le presse nuit et jour;

Plus d'orgueilleux projets, plus de noire injustice,

Plus de débats jaloux, plus d'infame avarice;

Il chérit en autrui l'opulence et l'honneur,

Et du bonheur de tous compose son bonheur.

L'homme épris de ses feux n'a point l'œil adultère:

Si des femmes qu'il voit la beauté passagère

Se relève d'atours et s'anime de fard,

Il n'idôlatre pas leurs colliers et leur art,

Et ne sent nulle ardeur corruptible et profane

Pour la fleur qui périt et la chair qui se fane.

Voit-il une indigente et muette beauté

Qu'à l'ombre, et gracieuse en sa simplicité,

Semble orner le malheur empreint sur son visage?

Les consolations, piège où l'ame s'engage,

Ne captiveront pas son cœur sanctifié:

Toute humaine douleur a droit à sa pitié.

Voudra-t-il s'ériger des palais, des portiques?

Graver par-tout son nom en lettres magnifiques?

Non; l'aumône en secret, les charitables soins,

Feront de sa bonté parler mille témoins,

Monuments animés, et voix impérissables,

Qui rediront son zèle aux âges innombrables.

Que les schismes trompeurs et les séditions

Aux fureurs de leurs chefs livrent les nations;

Éloquent, il sait vaincre et l'audace et la ruse

Par une bouche d'or comme le fils d'Anthuse;

Et, non moins fort qu'Ambroise, aux portes de Milan

Il osera fermer le saint temple au tyran.

Qui doute que l'amour rende un cœur intrépide?

Contemple le maintien d'une vierge timide:

Elle aime; et s'effrayant de sa fragilité,

Son scrupule frémit d'une infidélité:

La flamme du jeune âge errante dans ses veines

Allume dans ses sens des rebellions vaines;

Sa constante pudeur, ferme en ses chastes vœux,

Traverse noblement les épines, les feux:

Tel un ange sans corps marche dans sa carrière:

Mais d'un front où reluit une pure lumière,

S'il faut, (triste courage en un objet si doux!)

Qu'elle brave la mort pour son divin époux,

Elle court au martyre; et, de regrets suivie,

Brebis sans tache, aux loups abandonne sa vie.

Juge combien l'amour, triomphant des bourreaux,

Nous aide à surpasser la vertu des héros,

Et du tendre orateur de la chaire d'Hippone

Juge si c'est à toi d'envier la couronne!

SAINT-BERNARD.

Prince, qui dans nos rangs te flattes de siéger,

Bernard veut à son tour ici t'interroger.

Fier d'avoir en tous lieux porté le fer, la flamme,

Ta puissance abdiquée étonne encor ton ame;

Mais, rappelant tes faits, pour mieux te mesurer,

Avec nos saints exploits ose les comparer.

Comment as-tu conquis les villes alarmées?

Par tes ambassadeurs, ton or, et tes armées.

Comment séduisais-tu les peuples éblouis?

Par ta pompe étalée à leurs yeux réjouis.

Comment consternais-tu les états et leurs ligues?

Par mille surveillants, délateurs de leurs brigues.

Quel amas d'instruments, d'armes, et de ressorts!

Moi, sans cour, sans soldats, sans faste, sans trésors,

Hôte obscur de Clairvaux, je montai dans la chaire;

Et soumettant les cœurs à l'esprit qui m'éclaire,

De la cité de Dieu levant les étendards,

Conquérant plus d'états que les fameux Césars,

Triomphant des clameurs que jetait l'hérésie,

Terrible, j'ai versé l'Europe sur l'Asie,

Et de tous ses guerriers grossi la légion

Qui roulait en torrents vers l'autel de Sion.

Seul et nu, d'où tirai-je une telle puissance?

Ce fut de ma cellule et de mon indigence.

A ton art politique aurais-je pu devoir

De si profonds secrets, un si vaste pouvoir?

L'homme qui sous le ciel vit pauvre et solitaire

Se sent victorieux des maîtres de la terre,

Si son ame en effet, droite en sa fermeté,

Se plaît dans la retraite et dans la pauvreté.

Notre corps peut agir parmi la multitude,

Si l'ame en soi toujours garde sa solitude:

Les pensers, au-dessus des vulgaires humains,

Nous en séparent mieux que les déserts lointains,

Et nous fermant l'oreille à l'injure, aux louanges,

Nous font sur l'univers planer avec les anges.

La pauvreté qu'on aime est riche en liberté:

Elle soutient sans peur l'auguste vérité,

Du vain appât de l'or ne se sent point captive,

Des biens qu'elle n'a pas ne craint point qu'on la prive,

Des pontifes, des rois, menace l'appareil,

Ne voit rien de constant que le cours du soleil,

Et par-tout, de ses pieds secouant la poussière,

En méprisant la mort, passe intrépide et fière.

Elle fut ma compagne; elle est l'appui d'un saint;

Et le tissu grossier dont elle m'avait ceint,

M'attira sur la terre un encens préférable

Aux honneurs que s'acquit ta pourpre misérable.

Tels, ces rois des déserts, Elie, et Daniel

Contre leurs ennemis s'armaient des feux du ciel.

Hélas! qu'aurais-tu fait contre nos voix sinistres,

Grand roi, qui ne peux rien sans or et sans ministres?

CHARLES-QUINT.

J'aurais par mes soldats châtié vos pareils,

Dès qu'ils eussent formé de turbulents conseils.

J'aurais été de Jean l'Hérode inexorable,

Si, quittant son désert, apôtre déplorable,

Ceint de viles toisons, il eût dans mon séjour

Paru couvert de cendre, et censuré ma cour.

J'ai régi les mortels: je sais leurs impostures,

Vos ames, doctes saints, étaient-elles si pures?

Tantôt le zèle altier de votre apostolat

Signalait plus en vous un tyran qu'un prélat,

Et, jaloux d'opprimer le peuple ou son monarque,

De l'humble sacerdoce ensanglantait la marque:

Tantôt, martyrs publics des rigueurs de la croix,

Votre orgueil s'abaissait pour abaisser les rois,

Et, rampant au travers de tortueuses routes,

Fuyait les dignités pour les dominer toutes.

Vous subissiez le jeûne au milieu des festins,

Pour repaître l'encens brûlé sur vos chemins:

Vous vantiez le silence et la paix des retraites;

Et l'oubli courrouçait vos vanités secrètes:

Austères avec faste, à l'ombre relâchés,

Vos haines s'accusaient de cent vices cachés:

Et, de vos saints docteurs calomniant la vie,

Un faux mépris de tous décelait votre envie.

Vous prêchâtes la foi, vous qui ne crûtes rien:

Votre art fut de tromper, grands hommes! c'est le mien.

SAINT-JÉRÔME.

Je vois, digne Bernard, ton dédaigneux sourire.

Augustin, revolons à notre heureux empire.

Laissons ce héros nain, déchu de tout espoir,

Se nier des grandeurs que son œil ne peut voir.

* * * * *

Ils disent: Charles-Quint, honteux d'apprendre encore

Qu'il soit pour les esprits des hauteurs qu'il ignore,

Suivit d'un œil si sot leur noble ascension,

Que l'Enfer l'écrasa de sa dérision.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT SEIZIÈME.

SOMMAIRE DU SEIZIÈME CHANT.

_Charles-Quint_, accablé par la _Tristesse_, cherche en vain les

distractions que lui peuvent offrir les diverses heures du jour:

la _Tristesse_, qui égare sa raison, lui inspire le projet de

faire célébrer ses propres obsèques avant de mourir. Tableau du

temple où les démons, acteurs de la scène, paraissent en habits

sacerdotaux, et chantent la messe mortuaire de _Charles-Quint_.

La _Tristesse_ et la _Mort_ achèvent d'épouvanter l'empereur

couché dans sa bière: une fièvre ardente le saisit, et la

_Mort_ l'enlève. Fin du drame. A peine la toile est tombée, que

le parterre infernal se divise en deux partis; l'un, contre

_Mimopeste_, auteur de la pièce; l'autre, en sa faveur. Le

théâtre, détruit par l'_Anarchie_, s'écroule enfin dans l'abyme.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT SEIZIÈME.

DEVANT les spectateurs vont se changer sans cesse

Les lieux où Charles-Quint marche avec la Tristesse.

Que l'oreille attentive au fil de ses discours

Des tableaux qu'ils peindront poursuive donc le cours.

Il s'avance, au milieu des chimères, des ombres;

La fille de l'ennui, la Tristesse aux yeux sombres,

L'entraîne hors du temple où des pâles flambeaux

Éclairaient sous ses pieds les marbres des tombeaux.

CHARLES-QUINT ET LA TRISTESSE.

LA TRISTESSE.

Hélas! tu te flattais que l'aurore nouvelle

Retirerait tes sens de leur langueur mortelle:

Te voilà de retour au paisible réduit,

Voisin du temple auguste où tu veillas la nuit.

Tes soins ont décoré cette cellule obscure

En berceau verdoyant d'où te rit la nature;

De là, sur les côteaux, un ciel plein de clarté

Du front épais des bois découvre la beauté;

De là, des prés charmants, où Zéphire, en ses courses,

Mêle ses doux soupirs aux murmures des sources,

Exhalant dans les airs comme un divin encens

Les parfums de leurs fleurs pour enivrer tes sens....

Mais hélas! tout est vain: l'ombre et le jour te blesse.

CHARLES-QUINT.

N'offusque pas mon ame, importune Tristesse!

Et je pourrai me plaire au spectacle riant

Qu'étale sous mes yeux l'éclat de l'Orient.

LA TRISTESSE.

La terre encor dans l'ombre est à demi-plongée;

Ton ame de son deuil est comme elle chargée:

Attends que le soleil, se levant pour vous deux,

Dissipe tes vapeurs d'un rayon moins douteux.

Les brouillards du matin, voilant les paysages,

Compriment ton cerveau de leurs pesants nuages:

A peine, en leurs bosquets, les oiseaux matineux

De premiers sons encor percent les airs brumeux:

Attends leur doux réveil et que leur chant salue

L'astre dont la splendeur va réjouir ta vue.

L'aurore inspire à l'ame un attendrissement

Qui de tes souvenirs redouble le tourment.

CHARLES-QUINT.

A cette heure autrefois, devancé du tonnerre,

Mon coursier hennissait; et, bouillant pour la guerre,

M'emportait sur les monts ou j'allais méditer

Les coups dont l'Occident devait s'épouvanter:

Maintenant seul, oisif, je m'égaie au ramage

De deux chantres ailés qu'emprisonne leur cage.

LA TRISTESSE.

Tu ne les nourris donc que pour les désoler?

Ils respireraient mieux aux vastes champs de l'air:

Ne sois pas leur tyran, et qu'aux cieux ils revolent.

CHARLES-QUINT.

Je crains que les vautours bientôt ne les immolent:

Dès le nid de leur mère élevés par mes soins,

Nés captifs, sauraient-ils pourvoir à leurs besoins?

LA TRISTESSE.

Ainsi tu préparas la longue dépendance

Des hommes, à ton joug façonnés dès l'enfance,

Et qui, si tant d'erreurs n'assiégeaient leurs berceaux,

Vivraient libres au monde ainsi que les oiseaux.

CHARLES-QUINT.

Oui, mon orgueil dément la vérité suprême,

En niant aux humains que leur liberté même

Accroît leur industrie, ajoute à leur vigueur,

Quand leur vertu native est laissée en leur cœur.

Hélas! par cet orgueil de gouverner la terre,

J'ai dans mes longs travaux subi plus de misère

Que tous ces bûcherons qui, vers le sol penchés,

Amassent les rameaux que l'hiver a séchés.

Le soleil resplendit, ô Tristesse! et sa flamme

N'éclaircit point encor les ombres de mon ame...

N'entends-je pas sonner l'heure de mon repas?

LA TRISTESSE.

Ah! remportez ces mets qu'il ne goûtera pas;

Otez ces vins, pour lui trop mêlés d'amertume.

Valets, n'aigrissez pas l'ennui qui le consume:

Respectez sa retraite... Et toi, parcours des yeux

Ces vallons émaillés par les rayons des cieux,

Ces ruisseaux bouillonnants sous les roches voisines...

CHARLES-QUINT.

Toujours des cieux, des eaux, des champs et des collines...

Quel monotone aspect, Tristesse, m'offres-tu?

LA TRISTESSE.

Tu disais autrefois, sous la pourpre abattu,

Toujours des camps, un trône, une cour importune...

Quel spectacle accablant dans ma noble fortune!

CHARLES-QUINT.

Hélas!

LA TRISTESSE.

Pourquoi gémir en ce riant séjour?

CHARLES-QUINT.

Je me sens fatigué de la splendeur du jour.

LA TRISTESSE.

Jamais des nations les trop superbes maîtres

Ne retrouvent le calme aux demeures champêtres.

L'oisiveté te pèse en ces champs producteurs,

Où le travail nourrit d'heureux cultivateurs:

Tes yeux sont ignorants des richesses agrestes;

Tu méprises les fleurs, et les présents célestes;

Et, bien que las du faste et des soins des héros,

Tu hais ta solitude et maudis ton repos.

Mais, privé d'aliments, la faiblesse t'accable...

L'airain encor t'appelle aux plaisirs de la table.

CHARLES-QUINT.

Ah! j'en suis écarté par un dégoût affreux;

Et ce corps que je traîne est un poids douloureux.

LA TRISTESSE.

Peut-être que du soir l'agréable influence

Te fera mieux goûter la paix et le silence,

Moment, où je me plais moi-même à soupirer.

Au doux sein de la nuit tout s'apprête à rentrer:

Entends le pâtre au loin fermant les bergeries,

L'aboi des chiens frappant le seuil des métairies,

Le chant du rossignol attendrir les forêts,

Et sous les noirs buissons frissonner un vent frais.

CHARLES-QUINT.

Suis-je amant, ou poëte? et ma mélancolie

Cède-t-elle aux accès de leur tendre folie?

Non, Vesper et la lune ont des effets plus lents

Sur mes yeux endurcis aux spectacles sanglants.

LA TRISTESSE.

Eh bien! trouble-toi donc d'un plus sombre délire.

Orgueilleux conquérant, long-temps chef d'un empire,

Un ver à tes pieds rampe autour du saint parvis;

Je lui prête une voix ... médite ses avis.

CHARLES-QUINT.

Qu'es-tu devant un prince, ô créature vile?

LE VER.

Moi, je ne suis qu'un ver, misérable reptile;

Mais rampant sur la fange où tu sommeilleras,

Je dis à l'aigle altier: «Je t'attends ici-bas.»

LA TRISTESSE.

Cet insecte abandonne une tête mortelle

Dont le crâne enfermait la plus docte cervelle:

Il te vient avertir qu'au tombeau dont il sort,

Il rongera ta chair, pâture de la mort.

Toi donc qui, des grandeurs quittant la folle envie,

Abdiquas la couronne, abdique aussi la vie.

Tu tiens encor au monde après t'en être exclus,

Fuis-le plus loin encor; va-t'en où l'on n'est plus.

Mais, avec faste orné des habits funéraires,

Ne pars point froid et nu, comme les morts vulgaires;

Et préside, vivant, de l'oreille et de l'œil

Aux chants de ton trépas, aux pompes de ton deuil,

Spectateur animé des larmes que, peut-être,

Feindront tes serviteurs aux cendres de leur maître.

* * * * *

Ainsi dit la Tristesse au fragile empereur

Mais le drame infernal ici change d'horreur;

Et, par d'affreux ressorts que la magie invente,

La scène, au dénouement, se noircit d'épouvante.

D'innombrables Démons marchent en saints prélats

Dans le temple qui s'ouvre et qui reçoit leurs pas.

Les crêpes de la nuit, sépulcrale tenture,

Du dôme et des piliers couvrent l'architecture;

Des dragons enlacés font reluire en tous lieux,

Tels que des lampes d'or, leurs gueules et leurs yeux:

Ils éclairent la nef, le chœur, et sa barrière;

Et d'une croix de feu la sanglante lumière

Domine un sarcophage, où des titres d'orgueil

Argentent les velours, ornements du cercueil,

Édifice paré d'emblêmes héroïques

Dont le néant s'inscrit en lettres magnifiques.

Une chapelle ardente, au haut de cent degrés,

Porte un Diable servi par des diables mitrés:

Sa messe fait répondre en son chant mortuaire

Dix mille diables noirs, échos du sanctuaire,

Qui poussent, au-delà d'un triple paradis,

Les lugubres clameurs d'un bas De profundis.

Cependant Charles-Quint, livide, l'œil farouche,

S'étend au lit de plomb, froide et dernière couche,

Où, près d'un grand linceul, psalmodiant soudain,

La Tristesse et la Mort, une torche à la main,

Exposent la pâleur des traits de la victime,

Qu'un vaste deuil isole, et suspend dans l'abyme;

Et le serpent sonore, et l'orgue aux voix de fer,

D'une ample symphonie ébranle tout l'Enfer.

CHARLES-QUINT, LA TRISTESSE, ET LA MORT.

LA TRISTESSE.

Homme! des rois ainsi finit la race entière.

LA MORT.

De la poussière né, retourne à la poussière.

LA TRISTESSE.

La Mort te paraissait loin de toi; la voici.

LA MORT.

Héros qui me bravais, pourquoi frémir ici?

CHARLES-QUINT.

Me pouvais-je alarmer d'un futur anathême!

Je ne crus point en Dieu.

LA MORT.

Tu t'es donc fait toi-même?

LA TRISTESSE.

Sage et puissant mortel, ton esprit connut-il

Comment ta faible vie a prolongé son fil?

LA MORT.

Tremble qu'en le coupant je ne te précipite

En quelque espace, horrible à ton cœur qui palpite.

CHARLES-QUINT.

Je me suis dit que l'homme, au néant destiné,

Redevient à sa fin tel qu'avant d'être né.

LA TRISTESSE.

Je l'ignore, et te laisse au tourment de ce doute.

LA MORT.

Ame coupable! viens: sais-tu quelle est ta route?

Sors du sang et des os qu'il est temps de quitter.

CHARLES-QUINT.

J'en tressaille en mes flancs.

LA TRISTESSE.

Que peux-tu regretter?

Tourne tes propres yeux sur ta vile dépouille.

Le trouble qui l'émeut, la sueur qui la souille,

De sa fragilité sont les signes certains.

CHARLES-QUINT.

Hélas! dans tout le cours de mes errants destins,

Brûlante d'une ardeur en mes veines cachée,

Ainsi qu'un fumier vil ma chair s'est desséchée!

Mes jours évanouis ont emporté sa fleur.

Las du monde, en ces murs j'ai traîné ma douleur...

Pourquoi seul m'enfoncé-je aux bois voisins du Tage,

En hibou lamentable, en pélican sauvage?

Pourquoi naguère assis au trône des cités?

Pourquoi dans ce linceul, terme des vanités?

De tous ces mouvements quelle raison décide?

Qu'étais-je? hélas! que suis-je? et qu'est-ce qui nous guide?

Ces hommes, ces concerts, que j'entends, que je voi,

Tous ces objets sont-ils en mes sens, hors de moi?

Espace, éternité, qu'êtes-vous? quelle flamme

Trop vive aux yeux du corps, luit pour les yeux de l'ame?

Est-ce que mes terreurs peuplent de visions

Ces cercles infinis, sphères d'illusions?

L'esprit de la lumière, en des cieux sans limite,

Règne ... il ouvre l'enfer à la race maudite...

Devant son tribunal quel sera mon appui?

Trônes, puissance, rangs, tout croule devant lui.

LA TRISTESSE.

Est-il vrai que toujours les morts en paix sommeillent?

La trompette a sonné ... les voilà qui s'éveillent!

La terre voit par-tout les tombes se briser ...

Que d'hommes se levant tout prêts à t'accuser!

Les uns, trempés encor des ruisseaux de leurs larmes,

Te présentent leurs fils mutilés par les armes:

Les autres, par leur sang qu'ont versé tes arrêts

Inscrivent les horreurs de tes ordres secrets.

Roi guerrier, vaincras-tu les nombreuses phalanges

Des ames qui, planant sur les ailes des anges,

S'élancent de la nuit pour t'accabler d'effroi,

Et crier dans le ciel: Anathême sur toi!

Juge inique! réponds au seul juge suprême...

L'univers est présent, et tous les siècles même.

Tant de peuples jamais, ni tant de majesté,

N'entourèrent le trône où tu fus écouté.

Parle, déploie au jour ta noble conscience...

Pourquoi balbutier? où donc est ta science?

Quoi! tu restes honteux, muet, et sans couleur!

Ici trop de lumière, éclairant ta pâleur,

Révèle de tes traits les bassesses obscures,

Et des plis de ton cœur les profondes souillures.

Fuis donc! fuis, si tu peux, même le souvenir;

Et cherche le néant, ton dernier avenir.

CHARLES-QUINT.

O ciel! ô Dieu du ciel! prends pitié de mon ame!

LA MORT.

Regarde ces torrents de l'infernale flamme...!

Les cieux, qui sous tes pieds se roulent à grand bruit,

T'abandonnent au gouffre où mon vol te poursuit.

Telles qu'une hydre ouvrant ses gueules avec joie,

Les bouches de l'abyme, affamé de sa proie,

T'engloutissent parmi les brigands couronnés,

Qu'aux yeux des nations ma faulx a détrônés.

CHARLES-QUINT.

Arrête, affreuse mort!...

LA MORT.

Non, mes mains rigoureuses

Vont punir, lâche acteur, tes obsèques menteuses.

Ne t'aperçois-tu pas que, resté sans témoin,

La foule, en te raillant, s'est écoulée au loin?

Et qu'enlevé déja de tes linceuls funestes,

On t'a mis en un lit ... où je veux que tu restes.

CHARLES-QUINT.

Où suis-je?... ô songe horrible! ah! je m'éveille enfin...

Doux éclat!... je revois les rayons du matin...

LA MORT.

Que dis-tu? la nuit règne, et l'hémisphère est sombre.

CHARLES-QUINT.

Non, mes yeux sont ouverts...

LA MORT.

Sous les voiles de l'ombre

Le délire t'aveugle, et porte en ton cerveau

Un faux jour, et l'horreur d'un désordre nouveau:

Des organes troublés effroyable chimère!

Meurs donc, meurs! il est temps, roi fou, que je t'enterre.

* * * * *

Elle arrache aussitôt l'ame à ce noble corps,

Qui n'est plus rien: Dieu seul sait ce qu'il fait des morts.

Ici la toile tombe, et finit l'acte immense.

Mais au parterre ému quelle guerre commence!

La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle · 第 17 / 18 段