Vient brûler son encens dans leurs propres demeures,
Sans que la faim, rouvrant leur porte à tous moments,
Les appelle au dehors pour quêter des amants,
Et les force, en un jour trente fois rajustées,
A reprendre à l'envi leurs parures quittées,
Et feignant la jeunesse avec des traits usés,
A pétrir de leur teint les lys recomposés.
PREMIÈRE COURTISANE.
Détrompe-toi, ma sœur.... ah! de leurs tristes rides
J'ai vu le fard discret souvent masquer les vides;
Et, grace à beaucoup d'art, quarante ans rajeunis
Offrent une Vénus aux jeunes Adonis.
Leurs bains mystérieux, leurs toilettes rivales,
Du soir jusqu'à la nuit les montrent nos égales;
Et dans les lieux publics leurs jupes vont briller
Aux yeux de l'homme ardent à les en dépouiller.
Heureuses quand leur front, étincelant d'aigrettes,
D'un loyer de bijoux ne grossit pas leur dettes!
Car ces vaines beautés en leur cercle aujourd'hui
Se parent comme nous des diamants d'autrui.
DEUXIÈME COURTISANE.
Oh! n'assimile pas nos mœurs que l'on méprise
Aux mœurs sages d'un monde, où chaque femme éprise
Reçoit d'un homme seul mille soins assidus,
Sans profaner son lit et ses baisers vendus.
PREMIÈRE COURTISANE.
Innocente! eh, vraiment, tu penses en vestale!
Apprends que chaque épouse à l'ardeur maritale
Joint toujours en secret le feu de quelque amant,
Second mari lui-même, et trompé décemment;
Et par-fois un rival, en oiseau de passage,
Dérobe aux deux amis quelque tendre partage.
Moquons-nous donc, ma sœur, de ces femmes de bien:
Leur commerce est facile et ne nous cède en rien.
Nous, filles de plaisir, et sans hypocrisie,
Des hommes trompons-nous la foi, la jalousie?
Plus que nous ne valons nous ne nous prisons pas;
Et ce n'est point aux cœurs que nous tendons nos lacs.
Crois-moi donc; fuis, ma sœur, l'indigence importune:
Sans honte, et sans dégoûts, travaille à ta fortune.
L'or établit les rangs dans la société:
Si tu n'en acquiers point, la dure pauvreté,
Aux vents des carrefours exposant ta jeunesse,
Hâtera sur tes fleurs l'hiver de la vieillesse:
Mais si tu t'enrichis, long-temps fraîche aux regards,
Couchée en des palais, et roulée en des chars,
Nous te verrons passer en brillant météore;
Et cet organe heureux du plaisir qu'on adore,
De tes prospérités instrument féminin,
Nous semblera, lui seul, comme un ressort divin,
Soutenir dans Paris tes splendeurs souveraines,
Et de tes prompts coursiers les élégantes rênes:
Et l'hymen te pourra transformer quelque jour
De catin à la ville en duchesse à la cour.
TROISIÈME COURTISANE, _accourant_.
Fuyons! fuyons!
PREMIÈRE COURTISANE.
D'où naît la crainte ou tu te livres?...
Quel bruit!....
TROISIÈME COURTISANE.
Entendez-vous ces capitaines ivres,
Brisant meubles, miroirs, criant, blasphémant Dieu?...
Je fuis tremblante, et nue....
TOUTES.
Au vol! au meurtre! au feu!...
* * * * *
A ces cris se relève, étonné du tumulte,
Le mari qui venait d'oublier son insulte.
La porte est enfoncée: on entre; on se débat:
Mais la scène changeant dérobe le combat.
On voit la Ferronnière en sa chambre nouvelle:
Une riche splendeur ne la rend que plus belle;
Et ses yeux, non encor du faste détrompés,
Brillent de plus de feux par son éclat frappés.
Hélas! qui, devant elle, ose encor reparaître?
C'est son mari: vient-il se venger de son maître?
LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX.
L'ÉPOUX.
Madame, est-il au moins permis à votre époux
D'entrer en ce séjour et d'approcher de vous?
Et l'orgueil d'avoir pu soumettre un diadême
Vous fait-il oublier tout devoir et moi-même?
Non, non, il vous souvient, peut-être avec terreur,
Que je vous adorai jusques à la fureur:
C'est donc en furieux qu'ici je viens vous dire
Que sur moi la raison a perdu tout empire.
L'outrage le plus noir qui me doive toucher
De mon cœur malheureux n'a pu vous arracher.
Je ne me connais plus depuis votre inconstance,
Parjure! et contre vous, faible, sans résistance,
Au hasard en tous lieux je porte en soupirant
Mes cruels souvenirs, mon désespoir errant,
Et de vos traits encor l'image ineffaçable
Vous ramène ici même un époux implacable.
Mais je m'en punirai, mais je dois vous punir....
Eh, quoi donc? loin de vous ne me puis-je bannir?
L'espace où vous vivez n'est qu'un point sur la terre:
Il est d'autres climats que le soleil éclaire:
Il est par-tout des cieux, des jours, des nuits pour moi.
Mais est-il une femme aussi belle que toi?
Perfide! où donc fuirai-je? où réparer ma perte?
De mes regrets par-tout l'image m'est offerte.
Ma vie est attachée aux seuls lieux où tu vis.
Si mes pas dans la tombe étaient par toi suivis,
La mort te ravirait au tyran qui m'offense....
Oui, c'est mon dernier vœu: ce sera ma vengeance....
Vois ce couteau levé ... tremble!...
LA FERRONNIÈRE.
O dieux! quel courroux!...
Épargnez-moi.... je tombe en pleurs à vos genoux....
L'ÉPOUX.
Tu ne fléchiras point mon cœur inexorable.
Infidèle! quel crime au tien est comparable?
La pudeur colorait les roses de ton front;
Tu semblais chaste et pure, et m'as couvert d'affront.
Si tes yeux ont brillé d'une fausse innocence,
Si de tes traits charmants la trompeuse décence,
Si ta bouche, et ton sein que glace ma rigueur,
Respira l'imposture et mentit à mon cœur,
Quel homme goûtera l'aimable confiance,
Danger, dont mon amour fit trop d'expérience?
L'effet le plus cruel des lâches trahisons
Est de remplir les cœurs de doute et de poisons,
Et, prêtant aux vertus l'apparence des crimes,
De livrer aux soupçons les plus pures victimes.
Subis donc sans murmure un juste châtiment.
Que notre sang se mêle aux yeux de ton amant,
Qu'il teigne ces habits, ton indigne parure....
Ornements fastueux, gages de mon injure,
Ah! tombez en lambeaux par mes mains déchirés....
O ciel!... la mort se peint dans ses traits altérés....
La couleur à son front tout-à-coup est ravie....
Sa gorge palpitante.... ah! reviens à la vie!....
Modère tes sanglots! cesse de t'effrayer....
Non, ton mari n'est point un affreux meurtrier.
Sur ton corps demi-nu mes lèvres enflammées....
Renais à tant d'ardeurs en mes sens allumées....
Que fais-je?.... de son œil quels éclairs sont sortis!....
O transports que jamais je n'avais ressentis!
Du courroux au pardon incroyable passage!
Baisers trempés de pleurs, plaisirs mêlés de rage,
Achevez, embrasez un mortel éperdu!....
* * * * *
Il l'embrasse, il succombe, et n'est plus entendu:
Un court silence règne; et l'épouse pâmée,
Aux baisers d'un époux doucement ranimée,
Souriant au superbe en sa couche abattu,
Dit à voix basse:
LA FERRONNIÈRE.
Eh bien! m'assassineras-tu?
* * * * *
Mais lui, se relevant:
L'ÉPOUX.
Non, plus honteux encore,
Sans retour je te fuis! désormais je t'abhorre.
Adieu! non moins perfide à l'époux qu'à l'amant,
Je te laisse au mépris: c'est le plus long tourment.
* * * * *
Il dit, et sort: mais toi, toi, pâle Syphilite,
Monstre du nouveau monde, et fille d'Aphrodite,
De la volage en pleurs tu viens troubler le sang:
Tel un reptile impur sous les fleurs s'élançant,
Infecte de son dard la bergère amoureuse
Qui les osa cueillir d'une main malheureuse.
Au sortir du sérail, asyle empoisonné,
Le monstre, qui suivit l'époux abandonné,
Toucha la Ferronnière, et pour le venger d'elle
Son aspect flétrissant consterna l'infidèle.
SYPHILITE.
Beauté, si fière encor de tes brillants attraits,
Sens-tu mes doigts de plomb s'imprimer sur tes traits?
Sens-tu se dépouiller l'or de ta chevelure?
Pleure de ton beau col la flottante parure!
Pleure tes lys tombés au printemps de tes jours!
Ton jeune âge se ride et fait fuir les amours.
Des plaisirs criminels fatale corruptrice,
Reconnais-moi: mon fiel en tes veines se glisse.
Tu n'oseras pourtant de ton sein attristé,
Confuse, repousser un amant redouté;
Et perdus l'un par l'autre, et punis de vos crimes,
Tous deux vous périrez mes illustres victimes.
Pleure! tu vas mourir; et lui, vers le tombeau
Courbant son corps, hélas! triste et honteux fardeau,
Long-temps plein de langueur, penchera sur son trône
Un front pesant et las du poids de sa couronne;
Et lui-même abhorrant l'opprobre de son sort,
Pour le salut de tous implorera sa mort.
Qu'un tel exemple apprenne aux souverains du monde
A fuir les voluptés, de qui la source immonde
Épanche un noir venin dans tous leurs sens flétris,
Et même éteint le feu des plus nobles esprits!
Puisse enfin ton trépas effrayer les épouses
Qui se vendent au luxe, aux vanités jalouses!
Car l'amour ne fut pas ton séducteur fatal:
C'est le vil Chrysophis, c'est ce dieu de métal,
C'est l'or qui t'a charmée, et qui, souillant ta couche,
Mit un infâme prix aux baisers de ta bouche:
Nouvelle Eve, éblouie au serpent adoré,
Du Pérou, du Mexique, en Europe attiré,
Monstre, que, pour tout fruit de leur conquête avare,
Traînèrent à ma suite et Cortez et Pizarre.
* * * * *
Syphilite en ces mots parle de Chrysophis;
Et leur victime en pleurs fuit, en poussant des cris.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT QUATORZIÈME.
SOMMAIRE DU QUATORZIÈME CHANT.
_Chrysophis_, ou le dragon d'or, reproche à _Magnégine_, divinité
de l'aimant, d'avoir conduit dans le nouveau-monde les Européens,
qui, pour leur malheur, sont venus le retirer des mines, où
sa colère leur adressa des menaces prophétiques. _Magnégine_
s'excuse de l'abus que les hommes ont fait des secours qu'elle
prêta au génie de _Christophe-Colomb_, dont elle lui raconte
les travaux et les adversités. Une nouvelle décoration présente
l'aspect de deux temples, où sont reçus séparément les héros de
la Gloire et ceux de la Renommée. _Charles-Quint_ est accueilli
dans le second par la _Louange_, qui lui promet la monarchie
universelle. La _Vérité_ le retient au passage, et lui annonce
que sa raison va s'égarer. Dialogue entre la _Vérité_ et la
_Louange_. Jugement de la _Thémis Séculaire_ sur les vrais et les
faux grands-hommes.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT QUATORZIÈME.
LES murs sont disparus: le globe de la terre
Présente dans l'azur l'arc de notre hémisphère:
Le monstre Chrysophis le parcourt en rampant:
Tel on vit dans Eden un tortueux serpent,
D'abord en humble ver suivre une obscure trace,
Et du monde en ses plis envelopper la masse.
Tel en reptile abject, en hydre immense encor,
Se déroule à son gré le nouveau dragon d'or.
Il parle en ce moment à l'amante du pôle,
De qui l'art des nochers emprunta la boussole,
La prompte Magnégine, épouse de Sider,
Puissantes déités de l'aimant et du fer.
CHRYSOPHIS ET MAGNÉGINE.
CHRYSOPHIS.
Contemple les malheurs dont tu devins la cause
En guidant l'avarice aux mines du Potose,
Subtile Magnégine! eh bien? quand sur les eaux
Le dieu fatal du fer arma quelques vaisseaux,
Présageais-tu qu'ici par mon pouvoir suprême,
Moi, brillant dieu de l'or, je le vaincrais moi-même,
Et qu'en tyran des cœurs je saurais gouverner
Les cités de l'Europe où tu me fis traîner?
Elle te confia ses flottes intrépides:
Tu dirigeas vers moi les Castillans cupides,
Que protégeait Sider, ton inflexible époux,
Le fer cruel, de l'or ennemi si jaloux,
Qui, pour me conquérir, vint par-delà les ondes
De la terre fouiller les entrailles profondes.
Un dieu qui me celait aux regards des humains
M'ordonna de punir ce crime de leurs mains:
Instruit par ses décrets de leurs futurs supplices,
En vain je menaçai Pizarre et ses complices:
Je m'en souviens encore.... il entra, tout armé,
Au séjour ténébreux où j'étais enfermé:
Les torches que portait sa troupe criminelle
Avaient jauni le sein de la nuit éternelle;
Lorsqu'à leur pâle éclat mon corps se déroulant,
«O monstre! quel es-tu? dit-il en reculant,
«Ton front d'or qui reluit dans l'ombre où je me plonge,
«Décèle un gouffre immense où ta croupe s'allonge.
«Réponds-nous: du Potose es-tu le riche dieu
«Que la terre jalouse enchaîna dans ce lieu?
«--Fuis! m'écriais-je alors; fuis, étranger barbare,
«Ce monde que du tien la vaste mer sépare!
«Malheur aux conquérants qui doivent m'arracher
«Des prisons où le sort prit soin de me cacher!
«Laissez d'heureux Incas ignorant ma richesse
«Bénir en paix leurs jours pleins d'innocente ivresse:
«Quittez mon antre infect, inconnu de leurs fils.
«Sortez! redoutez-moi: mon nom est Chrysophis.
«--Ah! c'est toi, repart-il, qu'au sein de ces contrées
«Nous cherchions, en coupant les vagues azurées!
«Cède aux mains des soldats appuyés de Sider.»
Mes flancs à ce discours furent atteints du fer.
Un oracle, funeste à la Castille avare,
Me donnait à ce dieu qui secondait Pizarre:
Hélas! il me fallut céder au fer vainqueur:
Mais ces sinistres mots sortirent de mon cœur,
Au moment qu'arraché de ma caverne humide,
J'attirai l'œil du jour sur ma crête livide.
«Tremblez, vous que séduit mon trésor tentateur!
«Le fer, long-temps guerrier, long-temps agriculteur,
«Vous a soumis la terre, abondante nourrice:
«Mais depuis qu'en sa rage armant votre avarice,
«Il me force à quitter le lit où je dormais,
«Chrysophis et Sider combattront à jamais,
«Et l'un l'autre animés d'une envie éternelle
«Troubleront vos neveux de leur longue querelle.
«Suivis des trahisons et des assassinats,
«Jaloux de s'asservir par de sanglants combats,
«Ils baigneront l'Europe en des flots de carnage:
«Et si, du monde un jour méditant l'esclavage,
«Le fer s'unit à l'or, vous pleurerez vos droits,
«Vos vertus, vos hymens, et vos antiques lois.
«Nous flatterons l'orgueil de vos épouses vaines,
«Nous corromprons vos cœurs; nous forgerons vos chaînes;
«Nous appesantirons les trônes détestés,
«Et nous couronnerons les vices effrontés.
«Ah! prévenez vos maux et des forfaits sans nombre!
«Ah! laissez-moi rentrer au sein profond de l'ombre,
«Où, si je ne fus pas trompé d'un bruit menteur,
«Vespuce, de ce monde avide explorateur,
«Aux doux Péruviens, aux enfants du Mexique,
«Fera payer le nom qu'il donne à l'Amérique!
«Gloire, que l'Éternel devait, en son courroux,
«Ravir au précurseur de brigands tels que vous.»
MAGNÉGINE.
Que dis-tu, Chrysophis, et quelle erreur t'abuse?
Ce faux lustre, succès d'une perfide ruse,
De Vespuce à jamais est l'avilissement,
Et des faits de Colomb l'éternel monument.
Jamais nul des larcins qu'on put faire au génie
N'appauvrit le trésor de sa gloire infinie:
Les siècles, qui des prix sont les dispensateurs,
Trompent les vœux jaloux de ses imitateurs.
Vespuce, qui suivit d'une ame intéressée
La route que Colomb avait déja tracée,
Aux bords qu'il atteignit ne recherchait que l'or:
Colomb, plus fier, briguait un plus noble trésor,
Le nom de demi-dieu, révélateur d'un monde:
Et sur l'aspect des temps, d'Uranie et de l'onde,
Prophète audacieux de son propre destin,
Il jura sa conquête, et l'accomplit enfin.
Que l'univers le sache: apprends sa gloire; écoute,
Et crois en Magnégine; elle éclaira sa route.
Aux bords liguriens, parmi des matelots,
Il me vint en naissant consulter sur les flots:
J'écartai des écueils sa jeunesse agitée:
Je remis dans ses mains mon aiguille aimantée,
Gage de mon hymen avec le dieu du fer:
Pour moi, sœur d'Électrone, invisible dans l'air,
Nul homme avant ces nœuds ne m'avait dévoilée.
Je lui dis qu'en secret au pôle rappelée,
Sous le joug de Sider le regardant toujours,
Je ne tends qu'à l'objet de mes premiers amours.
Instruit de mon penchant par cette confidence,
Son soin observateur m'attesta sa prudence.
Je lui voulus payer en bienfaits renommés
Les loisirs qu'à m'entendre il avait consumés.
Un jour que soupirait ce disciple d'Euclide
Tourné devant les mers qui couvrent l'Atlantide;
«Les mortels, me dit-il, moins courageux que moi,
«N'osent tenter la sphère et voguer sur ta foi:
«Mais ce ciel où ma vue a compté tant d'aurores,
«Ce colosse debout dans les îles Açores,
«Son bras levé qui semble aux bords occidentaux
«Me montrer un chemin vers des pays nouveaux,
«Ah! s'ils me promettaient les tributs du commerce
«Dont la source enrichit la Syrie et la Perse!
«Tentons plus que n'ont fait les héros les plus grands.
«La science aux yeux d'aigle a ses prompts conquérants,
«Qui de ceux de la guerre, environnés d'alarmes,
«Surpassent les exploits, sans tumulte, et sans armes.
«Ouvrons, ô Magnégine! ô ma divinité!
«Ces mers dont on n'osa fendre l'immensité.»
Il dit, et j'assurai mon aide à son audace.
Mais du rare génie ordinaire disgrace!
Le vulgaire, trop bas près de si hauts esprits,
N'atteint pas aux objets que leurs yeux ont surpris:
Et huit ans de dédains, sans lasser son courage,
Ont de ses beaux succès démenti le présage.
Enfin, domptant la brigue et l'incrédulité,
Loin de tout bord terrestre il s'est précipité.
Oh! comme ses nochers rappelaient le rivage,
Quand sur le vaste gouffre, empire de l'orage,
Chaque jour, allongeant leur liquide chemin,
Ne montrait plus qu'un ciel et qu'une mer sans fin!
Lui, calme, tint sur moi son regard immobile:
Mes seuls balancements glaçaient son cœur tranquille.
Combien je fremissais en mes doutes flottants!
En vain déguisait-il son trajet et le temps:
Ses amis, éperdus entre les vents et l'onde,
Jurent de l'engloutir sous la vague profonde;
Quand, fixant à deux jours le terme de son sort,
Intrépide, il promet sa conquête, ou sa mort.
Et sur quoi cependant plane son espérance?
Sur une mer déserte; abyme affreux, immense!
Mais le vol d'un oiseau, né sous de nouveaux cieux,
Augure favorable, étonne tous les yeux:
Mais une herbe, qui cède au torrent qui l'envoie,
Est reçue en signal de victoire et de joie.
Sur l'humide horizon les regards sont tendus.
Nuit dernière, par toi les aspects confondus
Laissent poindre en ton sein une clarté lointaine:
Les nochers attentifs sont sans voix, sans haleine:
Cependant Lampélie, aux traits d'un doux rayon,
Divinité du jour et fille d'Hélion,
Du soleil immobile éternelle courrière,
Révèle un continent que frappe sa lumière:
«Gloire à Colomb! dit-elle; et, le bénissant tous,
«Terre! voici la terre! un monde vient à nous!»
Tel est le cri perçant que, sur chaque navire,
Pousse la foule en pleurs vers Colomb qu'elle admire.
Rivages d'Haïti, vos hôtes innocents
Reçurent ces héros comme des dieux puissants;
Et pour leur consacrer les trésors de la terre
Ils n'attendirent pas les coups de leur tonnerre!
Colomb victorieux, Colomb, fier cette fois
D'aller frapper l'Europe au bruit de ses exploits,
Jaloux qu'on reconnût ce rêveur en délire
Qu'insultait l'ignorance et le malin sourire,
Colomb rendit sa voile à des vents ennemis.
Un fortuné retour lui sera-t-il permis?
Non, soulevés du choc des tempêtes cruelles,
Les flots, plus mutinés que ses soldats rebelles,
Rugissent de fureur et brisent ses vaisseaux.
«Eh quoi, les cieux, la foudre, et les vents, et les eaux,
«Veulent, s'écria-t-il, engloutir ma mémoire...!
«Eh bien! grand Océan, hérite de ma gloire.
«Puisqu'à jamais privé de revoir mon foyer,
«Mes destins dans l'oubli sont prêts à se noyer,
«Reçois dans tes torrents, arrache à la tempête
«Le secret de ma route, admirable conquête,
«Et porte vers l'Europe, alors que je péris,
«L'espoir du nouveau monde, et mes travaux écrits.»
Il jette alors son titre, auguste caractère,
Au terrible Océan, son dernier légataire.
Mais du sein bouillonnant de son gouffre profond
Le dieu sort, blanc d'écume, et soudain lui répond:
«Va, Colomb, ne crains pas que la mer te dévore:
«Va retrouver les cours, plus perfides encore,
«Où des vents plus jaloux et non moins furieux
«Te feront aux enfers tomber du haut des cieux.
«Quel salaire y reçoit le génie et ses peines!
«Je te reverrai nu, le corps meurtri de chaînes,
«Attester que l'abyme où gronde au loin ma voix
«Est plus calme et plus sûr que le palais des rois.
«Mais tel que sont liés le pôle et Magnégine,
«Marche, attiré, conduit par ta vertu divine!»
Le dieu ne lui dit pas que mon époux Sider
Livrerait sa conquête à l'empire du fer,
Ni que la bouche en feu du grondant Pyrotone
Des brigands de l'Europe y fonderait le trône:
Le dieu ne lui dit pas qu'un indigne bonheur
De ses faits à Vespuce attacherait l'honneur.
CHRYSOPHIS.
Il est vrai; tout héros, que hait la jalousie,
N'est vanté dans les cours que par l'hypocrisie:
Les princes ombrageux paraissent s'effrayer
Du mérite éminent que l'or ne peut payer.
Voilà comme, traînant sa pourpre accoutumée,
Charles-Quint que je sers court à la renommée:
Aux talents imposteurs accordant son appui,
Et voulant au respect ne présenter que lui:
Voilà comme en un âge éclatant en prodiges
Il croit tout éclipser à force de prestiges:
Vois outrager Colomb, et courir les mortels
Aux pieds de l'oppresseur qui me doit ses autels.
* * * * *
En deux temples déja la scène est ranimée,
L'un à la gloire ouvert, l'autre à la renommée:
Dans l'un sont les héros, martyrs de leurs vertus,
Qui, relevant Thémis et les arts abattus,
Servaient la piété, les lois, et la patrie;
Ceux qui rivaux d'Alcide ont, d'une ame aguerrie,
Opposé la constance unie à la valeur,
Aux monstres, aux tyrans, et sur-tout au malheur:
Les sages qu'abreuva la coupe de Socrate;
Les doctes bienfaiteurs, disciples d'Hippocrate,
Qui, donnant aux humains des jours nombreux et doux,
En bravant les fléaux les écartaient de tous,
Et qui, des morts hideux fouillant la sépulture,
Pour y chercher la vie ont vaincu la nature;
Là, sont Euclide, Hipparque, hommes de qui les yeux
Mesurèrent l'espace et les orbes des cieux;
Et tristes compagnons et d'Homère et d'Alcée,
Tous deux chantant des rois la colère insensée,
Ces poëtes nés fiers, indigents illustrés,
Qui, dédaigneux des grands, aux peuples sont sacrés.
Dans l'autre temple étaient les favoris du monde,
Assis sur les degrés que l'illusion fonde;
Ce concours insensé que dans le sein du bruit
La louange et le blâme au hasard ont produit;
Ces singes des Bacchus, des Ammons, des Hercules;
Ces brigands, d'Érostrate exécrables émules,
Qui, tels que les Xerxès et les fougueux Timurs,
Ont fondé leurs honneurs en détruisant des murs.
On y voit tous les fous chers à la renommée,
Ceux même dont l'ivresse au meurtre accoutumée
S'illustrait en riant des publiques douleurs;
Un vil Sardanapale, un Néron ceint de fleurs:
Là, brillent le caprice et les sectes nouvelles;
Et, parmi des lueurs qui semblent éternelles,
Figurent ces talents faux et présomptueux,
Des muses et des arts avortons monstrueux;
Là, de folles beautés, sur l'autel d'Aspasie,
Divinisent enfin jusqu'à leur frénésie,
Consacrant les banquets et les galants tributs
Ou d'un Alcibiade, ou d'un Apicius;
Montrant par-tout l'orgueil de leurs têtes huppées,
Des peuples trop enfants immortelles poupées.
La Louange, tenant l'encensoir à la main,
De Charles-Quint alors parfumant le chemin,
Le conduit au travers d'innombrables images,
Simulacres des dieux, des demi-dieux, des sages,
Masques ternis, concours d'infidèles portraits,
Qui du vainqueur flatté relèvent tous les traits.
Il monte au sanctuaire en acteur héroïque;
Et bientôt, exhaussé sur un trône magique,
Semble, en levant des yeux pleins de sécurité,
Soi-même s'admirer dans la postérité.
CHARLES-QUINT, LA LOUANGE, ET LA VÉRITÉ.
LA LOUANGE.
Je ne sais plus à qui te comparer, grand homme,
Entre tous les héros que la mémoire nomme.
Sésostris et Cyrus me semblent fabuleux;
Le divin Alexandre eut le cœur trop fougueux:
César fut grand, mais froid; Constantin, hypocrite;
Attila, sacrilège; et ta gloire mérite
D'effacer Charlemagne, aussi-bien que Clovis,
Princes dignes des Goths dont ils furent suivis:
Tous jetaient des clartés moins brillantes que rares
En d'incultes pays, en des siècles barbares,
Chez des peuples sans lois, ou trop efféminés
Pour repousser les fers qui les ont étonnés:
Aisément dans l'Asie on sema l'épouvante;
Mais toi, dominateur de l'Europe savante,
Toi, fameux Charles-Quint, en un temps éclairé,
Tu luis sur l'occident comme un astre épuré.
La terre ouvre pour toi ses mamelles fécondes;
Ton nom, l'effroi des mers, retentit aux deux mondes:
Toi seul enfin es tout, conquérant, fondateur,
Dieu pacificateur, et même créateur.
CHARLES-QUINT.
Tais-toi: je ne veux pas que l'on me déïfie:
La Louange est flatteuse, et mon cœur s'en défie.
LA LOUANGE.
Tu t'élèves encor par tes humbles discours:
Mais quoi? des nations démens-tu le concours?
Et les arts à ma voix consacrant tes batailles,
Et tes lois se gravant sur de nobles médailles,
Et ta statue équestre en toutes les cités
Multipliant ta vue et tes faits récités?
CHARLES-QUINT.