Vous, effrontés infâmes!

L'aiguillon des douleurs sondera mieux vos ames....

Frémissez! mes bourreaux sauront vous arracher

Quelque aveu des forfaits que vous pensez cacher.

UN DES BRIGANDS.

Folle justice humaine! ah! tes clous et tes barres

Ne sont contre l'erreur que des recours barbares.

Tel qu'aura fait céder l'âpreté d'un tourment,

Innocent d'un forfait, s'en accuse, et te ment;

Et tel, dont la vigueur surmonte les supplices,

Peut de ses attentats nier jusqu'aux indices:

Et tu frappes ainsi par d'aveugles arrêts

La faiblesse toujours, et le crime jamais.

Cruelle! abjure donc ton horrible industrie.

LA JUSTICE HUMAINE.

Non, coupables! en vain l'humanité s'écrie;

Et les ambassadeurs lâchement égorgés

Pour le salut public doivent être vengés....

Mais Charles-Quint m'envoie un secret émissaire!

UN ENVOYÉ.

De ce procès, Thémis, étouffe le mystère.

Absous les accusés, et reçois ces présents:

Tends ta balance.

LA JUSTICE HUMAINE, _aux brigands_.

Allez! sortez tous innocents.

L'ENVOYÉ, _aux mêmes_.

Gouverneur de Milan, Dugast, en sa demeure,

Pour vous récompenser vous attend d'heure en heure;

Hâtez vos pas, amis: on est content de vous.

Mais, de par l'empereur, silence sur vos coups.

* * * * *

Tout change; et l'on revoit Scélestine et Forbante

Poursuivre en des forêts leur carrière sanglante:

Échappés à Thémis, leurs compagnons affreux

Ont rejoint leur escorte et marchent derrière eux.

FORBANTE ET SCÉLESTINE.

SCÉLESTINE.

Eh bien! à tes fureurs tu t'es livré sans cause:

Tes gens n'avaient frappé ni Rincon, ni Frégose;

Et le crime imprévu qui sème ici l'horreur,

Politique attentat, partait de l'empereur.

Devais-tu, sur la foi de vaines apparences,

Livrer sans examen tes amis aux souffrances?

Si Dugast, à leur aide envoyant des soutiens,

N'eût sauvé tes agents, les prenant pour les siens;

Si l'indiscrète erreur de son messager même

N'eût détrompé la tienne en ce désordre extrême,

Rien n'aurait éclairé tes injustes soupçons;

Tu chercherais encor un fil de trahisons:

Ah! crains, si désormais tu n'es plus équitable,

Que de tes défenseurs le courroux ne t'accable.

FORBANTE.

Abusé d'une erreur, si je les jugeai mal,

Thémis n'y voit pas mieux devant son tribunal.

En passant par ses mains gagneraient-ils au change?

Non, non, de ma rigueur ne crois pas qu'on se venge:

Pour fuir les échafauds par-tout les menaçant,

Tous ont de mon génie un besoin trop pressant.

Mon esprit les dirige en leur route effrayante;

Et je suis de leur corps la tête prévoyante.

SCÉLESTINE.

Ton orgueil est, vraiment, risible en ton métier!

FORBANTE.

Que ferais-je de plus, roi d'un empire entier?

Tu vois de Charles-Quint les serviteurs fidèles

Sur deux ambassadeurs porter leurs mains cruelles;

Et sur les grands chemins, pour de vils intérêts,

Les rois assassiner leurs envoyés secrets.

Les chefs du brigandage et les chefs des conquêtes

Ont des moyens égaux et de pareilles têtes.

Compare leurs desseins, leurs ressorts, et leur but.

Le conquérant, paré d'un superbe attribut,

Et dieu de la terreur dans les murs pleins d'alarmes,

Consternant les mortels au seul bruit de ses armes,

S'il était délaissé de ses héros nombreux,

Ne serait qu'un voleur, qu'un assassin heureux:

Le brigand, secondé de sa petite escorte,

Redevable à lui seul des succès qu'il remporte,

Sans peur bravant par-tout le glaive de la loi,

Entouré d'une cour, serait nommé grand roi.

Qu'admirent ces humains en leurs vainqueurs barbares?

Quel courage si ferme, et quels talents si rares,

Surpassent les vertus auxquelles nous tendons?

Leur peuple les défend; seuls, nous nous défendons:

L'univers les soutient, on adore leur trace;

On poursuit tous nos pas, l'univers nous menace:

Ils ont peu de repos; nous errons sans sommeil:

Ils courent tous les bords qu'éclaire le soleil;

Et nous, nous promenons nos fureurs vagabondes

Sans armée et sans flotte aux rives des deux mondes.

Prêts à tout, dominant les préjugés humains,

Pirates, ou soldats, nous frayant des chemins,

De tous les tribunaux perçant les labyrintes,

Nous rions des périls et répandons les craintes:

Ainsi de l'héroïsme émules dans nos rangs,

Des brigands tels que nous valent des conquérants.

* * * * *

Il dit; et ces rapports tristement véritables

D'une maligne joie enivrèrent les Diables,

Charmés qu'un vagabond eût tous les sentiments

Des nobles Charles-Quints et des fiers Solimans:

Mais du Héros joué l'ame pleine de rage,

Au rang des spectateurs, siffla sa propre image.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT TREIZIÈME.

SOMMAIRE DU TREIZIÈME CHANT.

L'époux de la belle _Ferronnière_ veut l'emmener dans un asyle

champêtre éloigné de la cour, où _François-Premier_ l'a vue

pendant une fête. Cette femme a fait avertir le roi, qui la

surprend chez elle, et qui, ayant passé la nuit dans sa maison,

change cette demeure en un riche hôtel, meublé magnifiquement,

par un coup magique de son sceptre. L'époux désespéré va consoler

ses chagrins chez des filles de joie, où l'entraîne l'_Ivresse_.

Il revient au lit de son épouse adultère, et la fatale

_Syphilite_, qui l'a suivi, prépare ses vengeances en la dévorant

de son poison secret. Le roi, qui en est atteint ensuite, périt

misérablement.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT TREIZIÈME.

AUX démons spectateurs se découvre l'asyle

D'un couple heureux long-temps de son destin tranquille;

La belle Ferronnière est avec son époux,

Organe du barreau, dont l'esprit noble et doux

Crut par son éloquence attacher l'infidèle

Jusqu'à s'en faire aimer d'une amour immortelle:

Mais un roi l'aperçut; et ce hasard fatal

Au nouveau Cicéron donne un puissant rival.

Du beau François-Premier la belle Ferronnière

Est en espoir déja la favorite altière;

Et son miroir lui dit que trop d'obscurité

Dans le lit conjugal a voilé sa beauté.

Un seul flambeau, qui luit près d'une alcove sombre,

Astre de ses foyers, éclaire au sein de l'ombre

Le lustre de son teint, et l'azur de ses yeux,

Et l'adorable éclat de son col gracieux.

A peine tous les lys qu'on prête à Cythérée

Égalent de son sein la blancheur épurée.

Son époux la gourmande, et, tout prêt à partir,

Veut l'enlever au roi qu'elle a fait avertir.

LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX.

LA FERRONNIÈRE.

La nuit nous environne, attendez une autre heure.

L'ÉPOUX.

Non, non, si vous m'aimez, fuyons notre demeure.

LA FERRONNIÈRE.

Rejetez des soupçons cruels, envenimés:

Demeurez calme ici.

L'ÉPOUX.

Fuyons, si vous m'aimez.

LA FERRONNIÈRE.

Dérobez vos esprits à ce délire extrême....

L'ÉPOUX.

Si tu m'aimes, fuyons, te dis-je, un roi qui t'aime.

LA FERRONNIÈRE.

Hélas! ignorez-vous que le cœur d'un grand roi

A des soins plus pressants que de songer à moi,

Et que mon peu d'attraits n'aurait pas la puissance

De distraire un héros qu'idolâtre la France?

Ma beauté peut suffire à votre obscur bonheur,

Mais ne mérite pas ce haut degré d'honneur.

L'ÉPOUX.

Comment? vous semble-t-il si glorieux, madame,

D'être élevée au rang d'une maîtresse infâme?....

Mais ô ciel! j'interprète avec trop de rigueur

Un mot dit au hasard et démenti du cœur.

Je sais qu'à tes appas la pudeur est unie:

Mais je crains que la ruse ou que la tyrannie

N'altère de nos jours l'aimable pureté.

Je crains mon propre cœur par ses feux emporté,

Qui, jaloux de toi seule, oserait te défendre

Contre tout ce qu'un roi pourrait même entreprendre,

Et qui, s'il m'outrageait, saurait lui rappeler

Qu'il doit suivre les lois, et non les violer,

Et laisser aux Tarquins, aux Nérons impudiques,

Le crime de souiller les vertus domestiques.

LA FERRONNIÈRE.

En quel transport vous jette un chimérique effroi?

Déja comme un tyran vous traitez votre roi.

Sur quel pressentiment fondez-vous tant d'alarmes?

Sur ce qu'en une fête il me vit quelques charmes,

Qu'il daigna m'aborder, me présenter des fleurs,

Simple bouquet lié d'un nœud de ses couleurs,

Et sur quelques récits qu'en rivales coquettes

Ont semés de la cour les femmes inquiètes,

Depuis que tour-à-tour les grands ont cru devoir

Flatter leur souverain en accourant me voir.

L'ÉPOUX.

Eh bien! je reconnais qu'il faut que tu l'évites,

Aux soins des favoris, aux cris des favorites;

L'œil de la flatterie et des rivalités

De l'amour soupçonneux a toutes les clartés.

Ah! si trop idolâtre, et devenu farouche,

Je sens mon ame errer sur tes yeux, sur ta bouche,

Si de tous mes amis épiant les regards,

J'accuse en mes soupçons les plus simples égards,

Juge combien d'un roi, trop séduit par ta vue,

Me consterne pour nous la faveur imprévue,

Et ce concours des grands attachés sur tes pas,

De ses suprêmes vœux interprètes si bas!

Pardonne, ô ma compagne! ô mon bien! ô ma vie!

Existerais-je encor si tu m'étais ravie?

Ton époux te préfère à la clarté du jour,

Et serait moins jaloux s'il avait moins d'amour.

Partons, éloignons-nous.

LA FERRONNIÈRE.

Est-il quelque distance

Qui m'écartât du roi mieux que ma résistance,

S'il fallait repousser l'injure de ses feux?

L'ÉPOUX.

Ta pudeur, je le crois, rejetterait ses vœux:

Mais quoi? les souverains sont prompts à tout enfreindre;

S'ils ne se font aimer, ils se font bientôt craindre:

Je sais que la vertu, leur résistant d'abord,

Contre leurs vains desirs tente un rebelle effort;

Mais enfin leur discours revient à la pensée:

On rappelle chez soi la fortune chassée;

D'un rang privé d'honneurs on est bientôt confus;

On se peint les dangers d'un scrupuleux refus,

Tous les biens, la splendeur, et la magnificence,

Qui d'un tendre retour suivraient la complaisance;

Et ces nobles rigueurs qu'inspirait la fierté

Ne paraissent qu'orgueil, ou puérilité.

Alors se renouvelle une offre séductrice;

On cède; et pour jamais victime d'un caprice,

Aux regards du public on flétrit sa beauté

Qui du fidèle hymen parait la chasteté,

Et l'époux malheureux, que le chagrin surmonte,

En un luxe outrageant voit reluire sa honte.

Ah! fuyons! mon amour te le commande enfin.

LA FERRONNIÈRE.

La nuit m'effraye.... Attends le retour du matin.

L'ÉPOUX.

Les astres de la nuit, autrefois nos complices,

Ont de nos premiers feux protégé les délices:

Nouvelle épouse encor, sans peur à mes côtés,

Tu traversais son ombre en des bois écartés.

Depuis quand la crains-tu? depuis quand, si timide,

As-tu lieu de frémir alors que je te guide?

LA FERRONNIÈRE.

Où voulez-vous aller?

L'ÉPOUX.

En ces foyers charmants,

Domicile champêtre où nous fûmes amants,

Où nos cœurs s'adoraient, libres d'inquiétude.

LA FERRONNIÈRE.

Qui? moi! m'ensevelir dans cette solitude!

Quoi? pour jouir encor de nœuds tendres et chers,

Est-il besoin de fuir au milieu des déserts?

L'ÉPOUX.

Est-ce un désert qu'un lieu peuplé par ta famille,

Entouré de hameaux où l'innocence brille,

Dominant des vergers et de riants coteaux,

Où, tandis que ma main plantait mille arbrisseaux

Tu semblais avec moi prendre un plaisir extrême

A cultiver des fleurs moins belles que toi-même?

De quels ravissements nos cœurs étaient saisis,

Lorsque sous un beau ciel, en une barque assis,

Nous embrassant tous deux, abandonnant les rames,

Nous cédions au penchant de l'onde et de nos ames,

Et que souvent la nuit, sans troubler nos transports,

Nous voyait jusqu'à l'aube errer aux mêmes bords!

Viens! l'ombre dans les champs n'est pas si redoutable

Que d'un roi sans pudeur la flamme détestable.

LA FERRONNIÈRE.

Notre monarque est-il un monstre menaçant!

L'ÉPOUX.

A-t-il pour tes regards un attrait si puissant,

Que, ne respectant plus ma tendre jalousie....

LA FERRONNIÈRE.

Je n'ai point de respect pour une frénésie;

Et n'imiterai pas cette folle d'honneur

Qu'effraya tellement un accueil suborneur,

Quand sur les bords du Rhône un père trop peu sage

A notre roi galant l'offrit sur son passage,

Que, dès le lendemain, elle lui fit revoir

Ses traits, qu'avait brûlés son chaste désespoir.

L'ÉPOUX.

Plains, et ne raille pas ce vertueux modèle

Qui laissa de son ame une image plus belle

Que les plus beaux contours par notre œil admirés;

Traits fugitifs, que l'âge aurait défigurés:

Elle sut, dépouillant sa forme peu durable,

Montrer de sa pudeur l'éclat inaltérable,

Et seule apprit aux grands, mieux que tous les censeurs,

A voir d'un œil glacé nos femmes et nos sœurs.

Mais, viens: ne tardons plus: que demain l'on ignore

En quels lieux tes appas seront vus par l'aurore.

Obéis; je le veux.

LA FERRONNIÈRE.

Moi, je veux appaiser

Tes sentiments jaloux.

L'ÉPOUX.

Comment?

LA FERRONNIÈRE.

Par ce baiser.

* * * * *

Elle dit, en riant; et ses lèvres trompeuses,

Calmant de son amour les craintes soupçonneuses,

L'enflamment d'un baiser, vain gage de sa foi;

Lorsqu'une voix s'écrie: «Ouvrez, de par le Roi.»

La porte est à grands coups au même instant heurtée:

Il pâlit: la fureur de son ame agitée

Fait trois fois à son front remonter la couleur,

Et, trois fois le glaçant, en accroît la paleur.

Mais elle:

LA FERRONNIÈRE.

O mon ami! ne faites rien paraître:

Comptez sur moi: sachez ce que veut notre maître.

* * * * *

Il sort, muet de rage; et tout l'enfer surpris

A l'acteur pathétique applaudit par des cris.

LA FERRONNIÈRE, _seule_.

Le roi n'a contre lui nul sujet de colère:

Qu'ai-je à craindre? il envoye un ordre salutaire

Suspendre de ces lieux mon triste enlèvement....

L'ordre a bientôt suivi mon avertissement!

Mais si de mon époux la violence extrême....

FRANÇOIS-PREMIER ET LA FERRONNIÈRE.

LA FERRONNIÈRE.

On entre ... ô Dieu! que vois-je? ah! c'est le roi lui-même.

Me trompé-je? le roi! qui l'amène?...

FRANÇOIS-PREMIER.

L'amour.

LA FERRONNIÈRE.

Ah! sire....

FRANÇOIS-PREMIER.

Oui, pour vous voir il a quitté sa cour:

Vous vaincre est à ses yeux la gloire la plus chère.

LA FERRONNIÈRE.

Eh sire!... qui vous peut résister sur la terre?...

* * * * *

A ces mots, qu'en tremblant elle a balbutiés,

Le roi, que le respect prosternait à ses pieds,

Se relève ardemment, et vers l'alcove entraîne

La belle, entre ses mains se défendant à peine;

Toute émue, et roulant ses beaux yeux aveuglés,

Par l'orgueil, la surprise, et la frayeur troublés;

Palpitante aux assauts du héros téméraire:

Ainsi l'autour ravit la colombe en sa serre.

Les Démons, égayés de son doux embarras,

Près du hardi vainqueur la pressant dans ses bras,

Admiraient les effets si prompts, si manifestes,

Le quelques mots confus qu'éclaircissaient des gestes.

Sitôt! se disaient-ils; elle se rend! eh quoi?

Est-ce éblouissement, magie, amour, effroi?

Mais sur le couple heureux des rideaux se fermèrent:

La scène resta vide; et les ris éclatèrent.

La foule s'attendait, les voyant s'éclipser,

Que de nouveaux acteurs viendraient les remplacer;

Mais l'auteur, voilant tout en sa folle licence,

Pour comique ressort présenta leur absence.

Les Diables, qui d'abord en rirent étonnés,

Regardèrent enfin les diablesses au nez:

Leur sexe plein d'ardeur se peint tout en images:

Tout le feu des enfers colora leurs visages.

Déja les vieux Démons, si zélés pour les mœurs,

Opposaient leur murmure à cent lutins rimeurs,

Beaux-esprits farfadets, dont la troupe idolâtre

Toujours chante Vénus, ses lys, et son albâtre,

Et que faisait pâmer le voile ingénieux

Qui laissait entrevoir ce qu'il cachait aux yeux.

C'est ainsi qu'un grand art montre ce qu'il dérobe;

Tel on sent mieux le nu sous les plis d'une robe:

Tel, disait-on encore, un habile pinceau

Traçant Agamemnon le voila d'un manteau,

Ne sachant pas quels pleurs prêterait le génie

A ce père, témoin du sort d'Iphigénie.

Le silence animé ne se prolongea pas:

Les plaisirs des mortels sont rapides, hélas!

Nul monarque en amour n'a de pouvoir suprême:

La belle reparut, vermeille, et le roi, blême.

Mais avant de quitter ces lieux, encore obscurs,

Le héros, de son sceptre, avait touché les murs:

O miracle soudain! la tendre Ferronnière

Vit son toit se changer en palais de lumière.

Les lambris, les plafonds, revêtus de cristaux,

Réfléchirent l'éclat des plus rares métaux;

De candélabres d'or ses foyers rayonnèrent;

De velours argentés ses fenêtres s'ornèrent;

De glands d'or soutenu, son lit, chargé d'un dais,

Devint un sanctuaire à ses divins attraits;

De riches diamants ses écrins se garnirent;

En ses vastes haras trente étalons hénnirent;

Salaire des baisers que, d'un cœur délicat,

Le monarque ravit à l'époux avocat.

La novice Phryné, trop facile conquête,

Sentit mille vapeurs gonfler sa jeune tête;

Son orgueil éventé s'entoura de valets,

Et monta sur un char, pour fuir les camouflets.

Cependant son époux, en proie au chagrin sombre,

Erra deux jours, deux nuits, grondant encor dans l'ombre;

Il traîne un corps maigri, faible, et sans aliments:

Son désordre éperdu signale ses tourments:

Immobile, debout, l'œil sans vue, il soupire,

Tel qu'un homme frappé d'un aveugle délire.

L'ÉPOUX DE LA FERRONNIÈRE.

O crime qui m'accable autant qu'il m'avilit!

Un autre est en ses bras! un autre est en mon lit!

Mon cœur, tout comprimé de rage et de colère,

Se gonfle de sanglots et soudain se resserre.

Je sens de mes chagrins l'orage s'amasser,

Et je n'ai point de pleurs que je puisse verser.

Ah! pour moi nul espoir n'aurait autant de charmes,

Hélas! que le plaisir de répandre des larmes.

Malheureux! de ton sexe as-tu perdu l'orgueil?

Quand tes cris de ta porte ont fatigué le seuil,

Ont-ils calmé tes maux? non, et de la parjure

Mes propres lâchetés n'ont fait qu'aigrir l'injure:

Je me suis dit trop tôt qu'ivre de son amant

L'infidèle peut-être a ri de mon tourment.

Tu me connais bien mal, ô criminelle femme!

Si tu ris de la plaie ouverte dans mon ame.

Des vanités d'époux je sens peu l'aiguillon:

Que m'importe une ville, insensé tourbillon,

Où le bruit de ma honte a grossi les scandales

Emportés dans le cours des galantes annales!

Qu'importent des regards plus lâches que malins

Dans les cercles étroits de mes obscurs voisins!

C'est ma félicité cruellement ravie,

C'est l'erreur d'un amour, chimère de ma vie,

C'est un long avenir corrompu par l'ennui,

C'est mon bonheur perdu, que je plains aujourd'hui.

Je plains de ma candeur les douces imprudences

En un cœur mal jugé versant mes confidences.

Je regrette ces jours sereins et radieux,

Qui semblaient pour moi seul éclairés par ses yeux,

Quand ma timide épouse, en foulant les prairies,

Suivait de mon amour les tendres rêveries!

Je fondais sans orgueil l'espoir d'un sort heureux

Sur la paix, sur les biens d'un hymen vertueux!

Mon hymen, ma vertu, font mon ignominie.

Il n'est donc nul recours contre la tyrannie,

Puisque les rois, nommés les protecteurs des lois,

Pour usurper nos lits pénètrent sous nos toits;

Et rendent périlleux à la foi conjugale

D'éviter de leur or l'influence fatale!

A quoi, près d'eux, le cœur ose-t-il se lier?

Honneur, amour, il faut tout leur sacrifier.

Crédule, je pensais, dérobant ma fortune,

Parmi les rangs cachés de la foule commune,

Prouver, en cultivant une chaste union,

Qu'un mortel vit heureux, libre d'ambition:

Ah! que n'ai-je plutôt, distrait par milles intrigues,

Fait de ma lâche épouse un instrument de brigues!

Plus redouté peut-être, on m'aurait épargné:

Ou, renonçant moi-même à mon lit dédaigné,

Je n'eusse été jaloux que du regard des princes,

Et jouirais des biens volés sur les provinces.

Où m'a réduit l'amour et la loi du devoir?

A mourir seul au monde, en proie au désespoir.

Tyran, qui te complais en des bras infidèles,

Voilà, tyran, le fruit de tes leçons cruelles!

Et, si j'armais mon bras, tu me ferais jeter

Sur l'indigne échafaud où tu devrais monter,

Toi, qui pour un caprice insolemment profanes

Une épouse rangée au rang des courtisanes,

Et pour jamais détruis la paix d'un citoyen

Qui n'a que son amour et sa foi pour tout bien!

Seul, trahi, sur la terre ai-je même un asyle?

La parjure a souillé mon heureux domicile:

Oserais-je y rentrer? pourrai-je soutenir

L'aspect d'un lieu rempli du triste souvenir

De tant de voluptés et de jours d'alégresse,

Dont ma couche et nos murs me parleraient sans cesse?

Irai-je en ces hameaux, où près de moi souvent

Le soleil la voyait briller en se levant;

Où l'écho de la nuit se plaisait à répandre

Nos amoureux serments, qu'il ne doit plus entendre?

L'aube, le soir, les bois, les plaines, et les eaux,

En m'offrant sa présence irriteraient mes maux:

Tout, dans la ville, aux champs, la rend à ma pensée:

Où fuir? où me soustraire à ma rage insensée!

Où m'éviter moi même?... ô supplice!.... comment

Endurer de mon cœur l'affreux déchirement?...

Mais qu'entends-je? que vois-je?... une retraite impure

Où dansent follement l'ivresse et la luxure.

Ces amants insensés d'un aveugle plaisir

Ont-ils quelques chagrins qui les viennent saisir?

Non; écoutons leurs chants et leur joie effrénée....

Ici, point de pudeur: ici, point d'hyménée:

En ce sérail le vice achète les amours....

Eh bien! plus de vertu: suivons les mœurs des cours;

Et noyons dans le vin ma démence jalouse.

Parmi de vils objets, moins vils que mon épouse:

En un brutal sommeil peut-être enseveli,

Mes cuisantes douleurs céderont à l'oubli.

* * * * *

Il entre en ce séjour plein de nymphes bachiques,

Où les aimables Grecs, cerveaux si poétiques,

Eussent cru voir Cypris, et le dieu des festins,

Et Priape, éclatant de la pourpre des vins:

Car du libertinage, et de l'ivrognerie,

Ils se créaient des dieux, grace à l'allégorie,

Froide pour les esprits nés sans inventions,

Mais seule animant tout au gré des fictions;

Et de noms adoucis, et de riantes faces,

Aux objets odieux prêtant même des graces:

Elle a peuplé l'olympe; et fait parler ici

L'Ivresse, aux yeux troublés, et libre de souci.

L'IVRESSE, L'ÉPOUX, ET DEUX COURTISANES.

L'IVRESSE.

Noie, époux affligé, tes chagrins dans ma coupe.

Les consolations sont mon aimable troupe!

Avec elles toujours parcourant l'univers,

J'allége des humains les ennuis et les fers.

De l'orgueil d'Alexandre, au milieu de l'Asie,

J'ai même soulagé la longue frénésie.

En mes philtres joyeux j'ai su par-fois, dit-on,

Tremper le cœur de fer du malheureux Caton.

C'est peu que des héros j'aie adouci les peines;

Je déride le peuple attristé de ses chaînes,

Et qui, de ses bourreaux se délivrant enfin,

S'abreuverait de sang s'il ne buvait du vin.

L'eau du Léthé se mêle au doux jus de la treille.

Vois, à travers mon prisme, Hébé fraîche et vermeille,

Qui, le verre à la main, riante à tes côtés,

Vers toi de son beau corps penche les nudités.

Bois, chante, ris, folâtre, obéis aux caprices

Qu'inspirent tour-à-tour ces folles mérétrices.

Tes yeux sont éblouis.... quitte la table.... eh-bien!

Le bandeau de l'amour vaut-il mieux que le mien!

PREMIÈRE COURTISANE.

Retire-toi, ma sœur; et laisse ta compagne

Faire avec lui mousser le nectar de Champagne.

DEUXIÈME COURTISANE.

Non, j'aime ce jeune homme et ses emportements:

Pourquoi l'enlève-t-elle à mes embrassements?

PREMIÈRE COURTISANE.

Son âge a peu besoin du secours de tes charmes:

Réserve à ton vieillard tes appas et tes armes!

DEUXIÈME COURTISANE.

Ses mains ont beaucoup d'or: mais ses riches présents

Font-ils aimer son front argenté par les ans?

Ce barbon édenté, goutteux sexagénaire,

Vil objet de dégoûts, a-t-il de quoi me plaire?

Son seul aspect suffit pour nous humilier

D'un sort qui du plaisir nous a fait un métier.

PREMIÈRE COURTISANE.

Ma sœur, j'ai vu le monde, et je suis ton aînée.

D'une dame autrefois compagne fortunée,

Un méchant séducteur m'enleva de son toit,

Et m'abandonna mère aux lieux où l'on nous voit.

Ce monde, il m'en souvient et j'en garde l'image,

De ton respect, crois-moi, mérite peu l'hommage.

Les avares parents, les intérêts jaloux,

A de jeunes beautés donnent de vieux époux;

Et par-fois, sans remords, un père de famille

A la plus riche dot vend la fleur de sa fille;

Fleur que souvent l'amour a fait épanouir,

Mais que rajeunit l'art pour qui veut en jouir.

DEUXIÈME COURTISANE.

Celles dont nul pouvoir n'a gêné les tendresses,

Épouses qu'on honore, au moins sont leurs maîtresses;

Et libres de leur choix, ne font pas comme nous

Un infâme trafic des baisers les plus doux.

PREMIÈRE COURTISANE.

L'amour du jeu, ma sœur, l'orgueil d'un équipage,

Et les atours coquets, ruineux étalage,

Réduisent leur misère aux emprunts délicats

Qu'aux frais de leur pudeur acquittent leurs appas.

Les ministres, les grands, dispensateurs des places,

Leur cèdent la faveur que marchandent leurs graces;

Et, pour les attirer, leur soin industrieux

Fait ce qu'en nos réduits nous ne faisons pas mieux.

DEUXIÈME COURTISANE.

La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle · 第 14 / 18 段