Au bruit de la trompette et de la mousquetade,

Paraît de Charles-Quint la noble cavalcade.

Des temples jour et nuit passant dans les palais,

Des bords siciliens porté de dais en dais,

Il revient, orgueilleux du nombre de victimes

Dont sa flotte engraissa les monstres des abymes,

Faire admirer à tous sa magnanimité

En héros de la paix et de l'humanité.

La foule à rangs épais s'étend sur son passage,

Où des arcs triomphaux l'immense échafaudage

Élève jusqu'aux cieux mille emblêmes flatteurs

Arrachés aux cerveaux des Apollons menteurs.

Les géants terrassés par le dieu des tempêtes,

Les Alcides, les Mars, les aigles à deux têtes,

Thémis assise encor sur le trône des lois,

L'Afrique dans les fers pleurant sur son carquois,

Proserpine et Cérès apportant leurs offrandes,

L'abondance et les ris couronnés de guirlandes,

Et les distiques vains par les muses tracés,

Sont les lâches tributs des arts intéressés.

Eux, chargeant de festons des planches et des toiles,

Y peignirent l'olympe, et mille et mille étoiles,

Qui ne trompaient pas mieux que les inscriptions

Où l'empereur se dit l'amour des nations,

L'honneur du monde entier, son soleil, et sa gloire,

Et le premier des dieux consacrés par l'histoire;

Épuisant tous les noms que pourront obtenir

Tous les héros futurs des flatteurs à venir,

Et condamnant ainsi la foule adulatrice

A n'être en les louant que basse imitatrice.

En ordre se suivaient les troupeaux de guerriers,

Blêmes, et las du faix de leurs poudreux lauriers;

Les traits secs et bronzés de leur mâle visage

Attestaient les travaux subis par leur courage;

Et ces tigres, ces ours, nés pour tout ravager,

S'avançaient en moutons soumis à leur berger.

Les chefs, sur des coursiers les plus beaux de la troupe,

Argentés au poitrail, argentés à la croupe,

Caracolaient entre eux, s'admirant plus que tous,

Et fiers de leurs plumets comme les paons jaloux.

Chacun, se rappelant quelques hameaux en cendre,

Croyait sur Bucéphale être un autre Alexandre;

Et de loin leur orgueil saluait d'un souris

Les balcons où venaient s'offrir leurs Thalestris.

Des nombreux fantassins les phalanges plus lentes

Portaient de vingt pays les enseignes sanglantes:

Leurs pas se mesuraient au bruit de leurs tambours.

De la cérémonie augmentant le concours,

Les captifs africains, sous leurs habits mauresques,

Relevaient ces aspects rendus plus pittoresques.

Derrière eux, cheminaient les esclaves chrétiens,

Dont avec trop d'éclat on brisa les liens:

Des veuves saintement portant des croix, des cierges,

Et des filles de Dieu, que l'homme croyait vierges,

Bénissant le vainqueur, s'unissaient pour chanter

Ses modestes vertus qui se laissaient vanter.

Sur des chars qui traînaient d'élégantes altesses,

Squillace, la plus belle au milieu des princesses,

Montrait les lys d'un sein de joie épanoui,

Trésor dont l'empereur avait, dit-on, joui.

Un brillant équipage attirait après elle

L'aimable Bisignan, trahie, et non moins belle;

Épouse d'un vieux prince, elle sut galamment

De son jeune empereur faire un heureux amant:

Mais de lui négligée, et refusant d'y croire,

Du rang de sa rivale elle affecte la gloire,

Et, sur ses diamants, dans ses amples velours,

Semble éclater le prix de ses libres amours.

Un cortége empressé qui suit la favorite

Précède avec splendeur celui de Marguerite,

Fille de Charles-Quint, fruit des baisers secrets

Qui d'une mère pauvre ont souillé les attraits;

L'orpheline Vangest, belle et dans l'indigence,

Chez un comte flamand cachait son innocence:

Son bienfaiteur pervers, courtisan assidu,

Se voulut enrichir aux frais de sa vertu:

Charles-Quint sur ses pas la vit dans une fête,

Et charmé, la voulut revoir en tête-à-tête:

Marguerite naquit de leur lit clandestin,

Et l'illustre empereur illustra son destin:

Mille bouches aussi répétaient à la ronde;

«Hommage à la vertu de ce maître du monde!»

Alarçon et Dugast, de leurs crimes honteux,

Révélaient le salaire en leur luxe pompeux.

Le prince Bisignan, plein d'orgueil en son ame,

Marchait, levant un front rehaussé par sa femme;

Et son génie actif n'attribuait qu'à soi

Tant de gouvernements qu'il obtint de son roi.

Les grands, les chanceliers, les chambellans dociles,

Portaient le globe d'or, le pain, les clés des villes.

Apôtres du seigneur, confessez qu'en ce lieu

Vous rendiez à César ce qu'on ne doit qu'à Dieu:

Marchiez-vous sous le lin, humbles de contenance?

Non, sous des chapes d'or, fiers de votre opulence;

Crossés et mitrés d'or, vous guidiez pesamment

Votre grave empereur comme un Saint-Sacrement.

Les princes de l'état, vos rivaux hypocrites,

Étalaient sous les yeux deux couronnes bénites;

L'une de fer, jadis l'orgueil des rois lombards;

L'autre d'argent, non moins respectable aux regards,

Bandeau que d'âge en âge un vieux glaive accompagne,

Et qu'autrefois, dans Aix, consacra Charlemagne.

Une couronne d'or les suit; mais sa splendeur

Du front de Charles-Quint décore la grandeur.

Sous le damas et l'or d'un haut dais magnifique,

Charles, sur un coursier, fils bouillant de l'Afrique,

Dont le col, et le frein, et les pieds brillants d'or,

Rélèvent une housse où l'or éclate encor,

Tenant un sceptre, enflé de pourpre impériale,

Affectait dans son port la clémence royale.

Il marchait entouré de nobles chevaliers

Que de la toison d'or surchargeaient les colliers,

Et qui, du riche dais soutenant l'étalage,

Formaient sous le harnois son superbe attelage.

Quatre seigneurs tenaient la bride et l'étrier:

Le sot peuple en chacun voit un palefrenier:

Trop vil, des nobles rangs sait-il quelle est la marque,

Que plus les grands sont bas, plus grand est le monarque,

Et que ces nobles, fiers de leur servilité,

Pour s'arracher la bride avaient deux mois lutté?

Le vulgaire, ébloui du train des équipages,

Confondait en passant les valets et les pages,

Adonis galonnés, que les dames de cour

Pour le même service épuisaient tour-à-tour.

Vingt prêtres sur leur mule, ô quel pieux exemple!

Conduisent Charles-Quint jusqu'aux parvis du temple:

Il entre; et mille feux, jaillissant en éclats,

Sur les arcs triomphaux croulants avec fracas,

Se consument dans l'air en astres phosphoriques,

Et ne laissent, au lieu de ces marbres antiques,

Fondement des palais érigés autrefois,

Que des amas poudreux de cartons et de bois,

Reste décoloré de ces vains artifices

Pour qui sont des Titus tombés les édifices.

Un voile, se roulant devant les spectateurs,

Du sanctuaire enfin découvre les acteurs.

Au son des instruments déja les voix unies

Remplissent tout le chœur de saintes harmonies:

Et lorsque l'empereur, courbé sur un coussin,

Du pape couronné sur un trône voisin

Eut, en baisant son pied, scellé les impostures,

On vit, en s'embrassant, rire ces grands augures.

PASQUIN ET MARPHORIUS.

PASQUIN.

Entends ce _Te Deum_; conviens, Marphorius,

Qu'il vaudrait mieux chanter _Diabolum laudamus!_

MARPHORIUS.

Pasquin, es-tu surpris que l'église de Rome

Brûle un encens divin au plus infernal homme,

Et qu'un servile amour pour ce tyran fêté,

Fasse braire son peuple, âne qu'il a bâté?

PASQUIN.

Non, je sais trop qu'aux yeux de la foule éblouie

La splendeur des pétards efface un incendie;

Et que sur nos pavés la poussière des chars

Couvre bientôt le sang versé par nos Césars:

C'est pourquoi je voudrais que l'Église équitable

Ne rendît pas à Dieu l'honneur qu'on doit au diable.

MARPHORIUS.

C'est l'œuvre du démon le plus docte en ce lieu

De consacrer toujours le mal au nom de Dieu.

PASQUIN.

Afin qu'au temps futur la véridique histoire

Offre les imposteurs en modèles de gloire.

MARPHORIUS.

A quoi bon te fâcher de ce que les humains

Vendent aux conquérants leurs langues et leurs mains?

Pourquoi, leur enviant des suffrages, qu'ils paient,

Et les soumissions des villes, qu'ils effraient,

Verser, comme un pédant, ton humeur en grands mots

Sur l'appareil plâtré qui masque les héros?

PASQUIN.

Non, rions-en plutôt: et que mes pasquinades

Soient l'éternel effroi de ces charlequinades.

* * * * *

En achevant ces mots, déja sont disparus

Les masques de Pasquin et de Marphorius:

Et, poursuivant son fil, l'intérêt de la scène

Passe des bords du Tibre aux rives de la Seine,

Entre ces verds coteaux dont les antiques bois

Du hameau de Meudon couvraient les premiers toits;

Lieux reculés, charmants, asyle solitaire

D'un grand magicien, hôte d'un presbytère,

D'où ses yeux dominaient sur les vallons fleuris

Qui s'étendaient au loin jusqu'aux murs de Paris.

Cet enchanteur fameux n'a point l'ame noircie

Des apparitions de la nécromancie;

Mais, pour frapper gaîment tous les cerveaux émus,

Le rire lui prêta la verge de Momus.

Un bonnet doctoral ombrage sa tonsure;

Habile en tous métiers, il en sait l'imposture:

Père de l'enjouement, Rabelais est son nom.

Chez lui, sous des grelots, apparaît la Raison.

RABELAIS, ET LA RAISON.

RABELAIS.

Oh! oh! que te voilà plaisamment habillée,

Ma vieille amie! Oh! oh! qui t'a donc dépouillée

De la toge à longs plis, des lourds manteaux flottants

Qui te paraient aux yeux des sages du vieux temps?

LA RAISON.

Moi-même: lasse enfin que mon grave étalage

Ne m'attirât par-tout qu'affronts et persifflage,

Voyant que la Folie, un bandeau sur les yeux,

A guider les humains réussissait bien mieux,

Au moment quelle entrait chez Erasme, que j'aime,

Et qui raille les fous par son éloge même,

Pour animer ici tes joyeux entretiens,

J'empruntai ses dehors en lui prêtant les miens,

Et lui laissant ma robe et mon ton pédantesque,

Me voici, Rabelais, sous son habit grotesque.

RABELAIS.

Ma naïve compagne! égayons-nous céans;

Arrive qui pourra de nos petits géants!

Foin des papes, des rois, et de qui les conseille!

Faisons mousser la verve!... Haut le cul, la bouteille!

Trousse ta jupe immense, incommode attirail!

Trémousse cette queue ouverte en éventail!

Redresse ta couronne en crête enorgueillie!

Sonnez grelots, clinquant, huppes de la Folie!

Sautez, sceptres! craquez, rubans et parchemins!

Raison, amusons-nous à ces drelin, din, dins!

Ah! ah! ah! quoi l'orgueil s'enflamme, s'évertue,

Pour ces colifichets dont tu t'es revêtue!

Oh! oh! oh! j'en ris tant que je me sens peter

La cervelle... Oui, voilà de quoi me dérater.

LA RAISON.

De grace, en tes propos un peu plus de réserve...

RABELAIS.

Ouais! ferais-tu la prude? allons, gai, ma Minerve!

Le peuple est attristé des refrains du Missel,

Mais savoure à plaisir les bons mots à gros sel:

Et mes joyeux rébus, que tout bas on répète,

Poussent même à la cour le bons sens en cachette.

LA RAISON.

Certes, le plus grand mal est par tout l'univers,

De voir les faits honteux de décence couverts;

Et des fausses grandeurs on détruirait les causes,

Si tout franc par leurs noms on appelait les choses.

Çà, dis-moi, qu'as-tu fait dans tes libres instants?

RABELAIS.

De magiques miroirs aux princes de nos temps:

Là, se verra mon siècle; et gaîment, après boire,

Pour les rieurs futurs j'en écrirai l'histoire.

Vois-tu ces ogres-là s'ébattre et festoyer?

LA RAISON.

Oui.

RABELAIS.

C'est Gargantua, sorti de Grand-Gousier;

Race en gloutonnerie opérant des merveilles:

Leurs larges avaloirs, leurs dents jusqu'aux oreilles,

Mangeant hommes vivants, bœufs, et porcs, et moutons,

Dépeuplant l'air d'oiseaux et la mer de poissons;

Leur généalogie, aux yeux d'un docte juge,

Où remonte si haut, au mépris du déluge,

Un aïeul, enjambé sur l'arche de Noé;

Beau titre, qu'un Cyrus n'eut pas désavoué;

Les arpents de velours, de soie, et d'aiguillettes,

Étoffant, galonnant leur chausse et leurs braguettes:

Leurs flancs entripaillés, leurs chefs dodelinants,

Et leurs vents intestins toujours barytonnants,

Doivent, en ces miroirs, te faire reconnaître

D'insatiables rois que l'on ne peut repaître.

LA RAISON.

Quelle haute jument monte Gargantua?

RABELAIS.

C'est la dame d'Heilly: vois quel amble elle va;

Et que sur son chemin elle a, de lieue en lieue,

Jeté bois et maisons sous les coups de sa queue.

LA RAISON.

C'est bien frayer sa route en maîtresse de rois,

Que d'abattre en passant les forêts et les toits.

Mais tourne ce miroir par-devant la justice.

RABELAIS.

Grippeminaud s'y peint, monstre nourri d'épice;

Et ses gros chats, fourrés de diverse toison,

Miaulant près de lui, flairent la venaison:

Leurs griffes et leur gueule, instruments de leurs crimes,

Sur leur table de marbre écorchent leurs victimes.

LA RAISON.

Je reconnais sans peine, à ces vils animaux,

Juges, clercs, et greffiers, pères de tous les maux.

RABELAIS.

Vois-tu ces Chicanoux? vois-tu ce vieux Bride-oie,

Magistrat ingénu, qui vit en paix, en joie,

Et qui, ses dés en mains, au bout des longs procès,

Tire pour jugement le sort de ses cornets?

LA RAISON.

Quel est ce long corps sec qui se géantifie?

RABELAIS.

C'est Carême-prenant, que l'orgueil mortifie:

Son peuple, ichtyophage, efflanqué, vaporeux,

A l'oreille qui tinte et l'esprit rêve-creux.

Envisage non loin ces zélés Papimanes,

Qui, sur l'amour divin, sont plus forts que des ânes,

Et qui, béats fervents, engraissés de tous biens,

Rôtissent mainte andouille et maints luthériens.

Ris de la nation des moines gastrolâtres:

Aperçois-tu le dieu dont ils sont idolâtres?

Ce colosse arrondi, grondant, sourd, et sans yeux,

Premier auteur des arts cultivés sous les cieux,

Seul roi des volontés, tyran des consciences,

Et maître ingénieux de toutes les sciences,

C'est le ventre! le ventre! Oui, messire gaster

Des hommes de tout temps fut le grand magister,

Et toujours se vautra la canaille insensée

Pour ce dieu, dont le trône est la selle percée.

J'en pleure et ris ensemble; et tour-à-tour je croi

Retrouver Héraclite et Démocrite en moi.

Hu! hu! dis-je en pleurant, quoi? ce dieu qui digère;

Quoi! tant d'effets si beaux, le ventre les opère!

Hu! hu! lamentons-nous! hu! quels honteux destins,

De nous tant agiter pour nos seuls intestins!

Hu! hu! hu! de l'esprit quel pitoyable centre!

L'homme en tous ses travaux a donc pour but le ventre!

Mais tel que Grand-Gousier pleurant sur Badebec,

Se tournant vers son fils sent ses larmes à sec;

Hi! hi! dis-je en riant, hi! hi! hi! quel prodige!

Qu'ainsi depuis Adam le ventre nous oblige

A labourer, semer, moissonner, vendanger,

Bâtir, chasser, pêcher, combattre, naviger,

Peindre, chanter, danser, forger, filer et coudre,

Alambiquer, peser les riens, l'air et la poudre,

Etre prédicateurs, poëtes, avocats,

Titrer, mitrer, bénir, couronner des Midas,

Nous lier à leur cour comme à l'unique centre,

Hi! hi! tout cela, tout, hi! hi! hi! pour le ventre!

LA RAISON.

Il est d'autres objets où tend l'humanité.

RABELAIS.

Qui peut nous en instruire, hélas!

LA RAISON.

La vérité.

RABELAIS.

Mon Panurge, qui court en lui tendant l'oreille,

La cherche sous la terre au fond d'une bouteille;

La bouteille divine, oracle du caveau,

Épanouit les sens, dilate le cerveau,

Purge le cœur de fiel, désopile la rate,

Aiguillonne les flancs, émeut, chatouille, gratte,

Redresse ... quoi? l'esprit. C'est assez: buvons frais,

Et, s'il se peut, allons en riant, _ad patres_!

* * * * *

Du parterre aussitôt la malice avisée

Fit à ces mots bouffons éclater sa risée.

De menus farfadets en blâmaient l'impudeur:

Mais les diables ardents, goûtant peu la fadeur,

Sentaient que pour le peuple, accroupi sous les trônes,

Les propos du curé valaient la fleur des prônes,

Et que ses quolibets, par leur obscénité,

Salissaient mieux des rangs la fausse dignité.

Tandis que l'enchanteur tient son joyeux langage,

S'efface tout-à-coup son vineux hermitage.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT DOUZIÈME.

SOMMAIRE DU DOUZIÈME CHANT.

_Rincon_ et _Frégose_, envoyés de _François-Premier_, l'un à

Venise et l'autre à Constantinople, sont tués en naviguant sur

le Pô. Des brigands instruits de ce meurtre craignent d'en être

accusés. La justice fait des perquisitions, et ces voleurs de

grands chemins sont arrêtés. Au moment où leur procès commence,

et où ils jurent qu'ils sont innocents du meurtre des deux

ambassadeurs, un émissaire secret de _Charles-Quint_ interrompt

la poursuite de l'information, et renvoie ces assassins chez

_Dugast_, les prenant pour ceux que l'empereur avait chargés du

coup dont on les soupçonne. Ceux-ci, délivrés par cette méprise,

en profitent pour s'échapper, et leur chef réfléchit que son

métier de brigand le met en parallèle avec celui de potentat,

puisque ses crimes et ceux de _Charles-Quint_ sont les mêmes.

LA PANHYPOCRISIADE

CHANT DOUZIÈME.

ON apperçoit des bords, ceints d'ombrages touffus,

Où pleurèrent jadis Lampétie et Cygnus.

L'Éridan souriait à de promptes nacelles

Que portaient vers la mer ses ondes éternelles;

Et calme, et rafraîchi par l'haleine du soir,

Montrait aux voyageurs l'éclat de son miroir.

L'ÉRIDAN, FRÉGOSE ET RINCON.

L'ÉRIDAN.

Passagers, de votre âme écartez les nuages;

Suspendez vos soucis; admirez mes rivages;

Prêtez l'oreille aux flots; voguez en paix: vos jours

S'écoulent emportés aussi prompts que mon cours.

FRÉGOSE.

Rincon!

RINCON.

Frégose!

FRÉGOSE.

Eh bien! le sort nous favorise:

Le prince de Bysance, et le chef de Venise,

Nous verront sans péril, adroits ambassadeurs,

Au nom de notre cour saluer leurs grandeurs.

Charles-Quint ne pourra, malgré sa vigilance,

Soustraire à Soliman les lettres de la France;

Et l'Orient, ligué par mon roi plus prudent,

D'un perfide empereur défendra l'Occident.

RINCON.

Au puissant roi des lys veuille le ciel encore

Me faire signaler un zèle qui m'honore;

Et que je puisse enfin, sans trouble et sans rivaux,

Riche d'heureux loisirs, fruits d'assidus travaux,

Content, libre, achever d'arrondir plus à l'aise

Mon embonpoint précoce à qui l'intrigue pèse,

Et courtiser gaîment, en un château sans bruit,

Quelques muses le jour, quelques nymphes la nuit!

C'est pour cet avenir, espoir de ma vieillesse,

Que je cours les hasards et dompte ma paresse.

FRÉGOSE.

Oh! je déclare, moi, que je veux à la cour

Blanchir en m'illustrant jusqu'à mon dernier jour.

Des intrigues d'état le zèle ardent me mine.

Émule de Joinville, et rival de Comine,

Confident de mes rois, je veux des temps passés

Transmettre à nos neveux des portraits bien tracés;

Et de tant de complots je toucherai la trame,

A tant de grands ressorts j'appliquerai mon ame,

Que, comblé de crédit, monté par tous les rangs,

Je serai la lumière et l'oracle des grands.

L'ÉRIDAN.

Ils traversent, hélas! sans vue et sans oreilles

Le crystal de mes eaux, le jour, et ses merveilles!

Un cercle d'intérêts qui remplit leurs cerveaux

Leur voile l'univers sous mille épais rideaux:

Et si leurs yeux distraits s'ouvrent sur la nature,

Ils goûtent faiblement sa splendeur la plus pure.

Que vois-je!... Quels combats se livrent sur mes flots!...

Des rochers de mes bords j'entends les longs échos

Se renvoyer des cris de douleur et de rage....

Une barque assaillie est tout près du naufrage.

RINCON.

Ah! sauve, si tu peux, les lettres de ton roi,

Frégose.... je me meurs!

FRÉGOSE.

Rincon!.., j'expire, moi!

L'ÉRIDAN.

Roulez, mes tristes flots, ces victimes humaines.

Mortels pleins d'espérance ou de terreurs lointaines,

Émissaires des cours, vous ne prévoyiez pas

Que vous ramiez tous deux si voisins du trépas!

Ah! plus heureux que vous l'habitant de ma rive

Qui, nourri de la pêche, ou des fruits qu'il cultive,

Suit comme moi sa pente, erre libre en tous lieux,

Et réfléchit en soi la nature et les cieux!

* * * * *

Il dit; tout disparaît. D'un feu livide et terne

Une lampe rayonne au sein d'une caverne,

Noir palais souterrain, assis sur des piliers,

Taillés des mains du temps en des marbres grossiers:

C'est là qu'au fond d'un bois règne un brigand terrible:

Long-temps il a rendu son antre inaccessible;

Héros des grands chemins, le pillage est sa loi;

Et ses fiers compagnons l'ont proclamé leur roi.

Vingt femmes, dont sans prêtre il célébra la noce,

Composent le serrail de ce sultan féroce:

De l'ivresse à la crainte il passe tour-à-tour:

Maintenant il frémit, et tout tremble à sa cour.

FORBANTE, SCÉLESTINE, ESCORTE DE BRIGANDS.

FORBANTE.

Tu te flattes en vain, ma chère Scélestine,

De fléchir ma justice, et notre discipline.

N'avais-je pas prescrit à leur soumission

D'épargner au passage et Frégose, et Rincon?

Messagers d'un grand roi, leur mort nous est contraire;

Et rien aux magistrats ne pourra nous soustraire.

On cherche par quels coups purent être immolés

Ces deux ambassadeurs, en tout lieu signalés:

Des troupes qu'on rassemble investissent les routes,

Et de notre demeure on percera les voûtes.

N'était-ce pas assez d'attaquer sur ces bords

Les voyageurs sans nom, chargés de leurs trésors,

De fouiller les ballots, de détrousser la femme

Des marchands étrangers qu'à peine l'on réclame,

Sans toucher aux mortels dont les distinctions

Commandent le respect du droit des nations?

Violer ce droit saint est le dernier des crimes!

Et je dois en venger les règles légitimes.

SCÉLESTINE.

Cher Forbante! je crains qu'un excès de rigueur

De tes amis blessés ne révolte le cœur.

FORBANTE.

De tant d'esprits mutins crains plutôt la licence,

Si j'enhardis un peu leur désobéissance,

Et si je ne punis d'un soudain châtiment

Le coup qu'ils ont porté sans mon commandement.

Déja même, fraudant le traité du partage,

Dérobant au trésor le gain de leur pillage,

Ils m'ont osé nier leur meurtre injurieux!

En vain, par un supplice effroyable à leurs yeux,

J'ai voulu, confondant toutes les impostures,

En tirer des aveux qu'arrachent les tortures:

Tout se tait, me résiste; et leur complicité

Affronte ma vengeance et mon autorité.

SCÉLESTINE.

Quels aveux obtiendraient tes rigueurs impuissantes,

Si des meurtres commis leurs mains sont innocentes?

FORBANTE.

Eh! quels autres voleurs, quels autres assassins,

Habitent ce rivage et les pays voisins?

Ma troupe est sur ces bords si nombreuse et si forte

Que nous y portons seuls tous les coups qu'on y porte.

De vulgaires filoux, de novices bandits

N'eussent commis jamais des meurtres si hardis:

Des deux ambassadeurs l'égorgement funeste

Ne part que de mes gens: la chose est manifeste.

Mais voici nos amis.... Eh bien! ont-ils parlé?

UN DES BRIGANDS.

A force de tourments ils ont tout révélé.

Leur bouche s'est d'abord obstinée au silence:

Mais ils n'ont pu du gril souffrir la violence,

Et ceux que des charbons approchaient les ardeurs

Ont confessé la mort des deux ambassadeurs.

FORBANTE.

Dressez les chevalets; consommez leurs supplices.

SCÉLESTINE.

Grace, grace au plus jeune!

FORBANTE.

Il suivra ses complices:

Je commande, et je dois même justice à tous.

SCÉLESTINE.

Il a le port si noble, et les regards si doux!

Sa femme qui l'adore....

FORBANTE.

Oser frapper les têtes

De deux ambassadeurs!... Non, en vain tu m'arrêtes....

L'aveu que de leur sein nous avons fait sortir

N'est dû qu'à la torture et non au repentir.

Si je pardonne à l'un, il faut tous les absoudre;

Et dès-lors, plus de foi: nos nœuds vont se dissoudre:

Notre séjour bientôt n'aura plus de rempart:

Et du trésor public chacun prenant sa part,

Tuant à son profit, et volant pour son compte,

Ira sur l'échafaud porter enfin sa honte.

Non, il faut un exemple; et ma sévérité

Doit veiller au salut de la société.

SCÉLESTINE.

Ah! cède à mes conseils! penche vers l'indulgence.

Déja grand par tes faits, sois grand par la clémence.

Vois ces femmes en pleurs.... Accourez! jetons-nous

Aux pieds de notre maître! embrassons ses genoux!

Hélas! des condamnés rends la vie à nos larmes....

Sois auguste et clément....

FORBANTE.

Quel bruit entends-je?...

TOUS.

Aux armes!

On nous a découverts: nos bois sont investis.

FORBANTE.

Les voilà ces dangers que j'avais pressentis!

Des deux agents titrés le meurtre plein d'audace

A de nos pas obscurs fait rechercher la trace....

Allons vaincre! Thémis nous destine aux bourreaux;

Nous sommes des brigands; sauvons-nous en héros!

* * * * *

Ils sortent: des démons l'unanime suffrage

De tous ces scélérats applaudit le courage.

Tels on voit des cités les rois les plus pervers,

A d'horribles exploits forcés par des revers,

Couvrir mille forfaits d'un éclat de victoire,

Et, tout trempés de sang, briller de plus de gloire.

Bientôt, hormis leur chef, ils reparaissent tous,

En de vastes prisons, sous de triples verroux;

L'un, serré d'une chaîne au pied d'une muraille,

Répond d'un ris sinistre au voisin qui le raille;

L'autre, vil et méchant, baigné de pleurs honteux,

Baisse vers son fumier un front blême et hideux:

Ceux-ci, fabricateurs d'impudents artifices,

Sur leur visage infâme où sont écrits leurs vices,

D'un repos innocent affectent les dehors;

Ceux-là pour noirs bourreaux ont déja les remords:

D'autres enfin, couverts de récentes blessures,

Sont livrés par avance à de justes tortures.

LA JUSTICE HUMAINE ET LES BRIGANDS.

PREMIER BRIGAND.

Eh! pourquoi nous charger de ces fers inhumains?

Frégose, ni Rincon n'ont péri sous nos mains.

J'ai cru qu'on nous payait de nos autres prouesses.

DEUXIÈME BRIGAND.

Au milieu des tourments, d'où vient que vos faiblesses

De ce meurtre à Forbante ont prononcé l'aveu?

PREMIER BRIGAND.

J'étais las d'endurer la tenaille et le feu:

Mes compagnons et moi nous cédions aux souffrances.

TROISIÈME BRIGAND.

J'ai de tous nos amis sondé les consciences:

Aucun n'a répandu le sang qu'on veut venger.

Qui donc?... chut! Thémis vient pour nous interroger.

LA JUSTICE HUMAINE.

La justice sévère, intègre, impartiale,

Traînant dans vos prisons sa robe magistrale,

Cherche la vérité sur vos assassinats

Plus faciles peut-être à déclarer tout bas:

Si les regards publics vous inspirent la crainte,

Confiez en mon sein tous vos secrets sans feinte.

La sincérité pure, en m'ouvrant votre cœur,

Peut seule de ma loi désarmer la rigueur.

Les routes de Milan ne sont plus assurées

Depuis qu'on vous a vus infestant ces contrées.

Tantôt, on vous entend aux bois des environs,

La coignée à la main, siffler en bûcherons;

Et tantôt, en soldats, qui n'avez pour casernes

Que d'obscurs cabarets et de sombres cavernes,

Déguisés, et cachant vos exploits inhumains,

Vous buvez et mangez tout ce qu'ont pris vos mains.

Quelquefois, revêtus de frocs et de soutanes,

Attristant les hameaux de vos bandes profanes,

Vous emportez au loin, dans vos processions,

Des trésors arrachés par les confessions:

D'autres fois, sous le masque, en charlatans de place,

De vos magots bouffons charmant la populace,

Vos larcins dans les jeux soulèvent des rumeurs;

Et toujours travestis, changeant d'habits, de mœurs,

Par le meurtre en tous lieux signalant votre course,

Vous ôtez aux passants la vie avec la bourse.

Misérables! quel sang crie enfin contre vous?...

Les messagers d'un roi sont tombés sous vos coups!

Mais n'importe: un aveu peut réparer vos crimes:

Rendez-moi les écrits que portaient vos victimes;

L'intérêt de l'état veut qu'ils me soient remis.

Déclarez tout sans peur: vous fléchirez Thémis.

LES BRIGANDS.

Nous sommes innocents.

LA JUSTICE HUMAINE.

La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle · 第 13 / 18 段