Ah! ma fille!... sortons, je me sens toute en feu...

Si d'avance un long bain ne m'eût calmée un peu,

Je n'aurais pu vraiment soutenir un tel rôle.

MARGUERITE.

Quel charme dans votre air et dans votre parole!

Votre ton respirait la douce majesté.

LA RÉGENTE.

Je n'ai presque rien dit comme on me l'a dicté.

DUPRAT.

Votre cœur vous poussait: de là, tant d'éloquence.

LE PRÉSIDENT DE SELVE.

Au nom du parlement, j'ai parlé d'abondance.

PREMIER CONSEILLER.

Ah! comme un Démosthène.

DEUXIÈME CONSEILLER.

Ah! comme un Cicéron.

LE PRÉSIDENT DE SELVE.

Messieurs, épargnez-moi toute comparaison:

Ma modestie en souffre.... il suffit qu'on publie

Que la France est sauvée, et ma tâche remplie.

UNE DAME D'HONNEUR.

De leur péroraison qu'auront-ils obtenu?

LA RÉGENTE.

Un édit contre un luxe au comble parvenu,

Une défense expresse aux femmes de la ville

De traîner à leur robe une queue inutile;

Ornement, dont le poids les doit embarrasser,

Attirail de princesse, et qu'il faut nous laisser.

Je prescris désormais que ni velours ni soie,

N'habille la roture et la fille de joie:

La laine et les couleurs sombres, tristes à l'œil,

Pour la prison du roi marqueront mieux le deuil;

Et par mon réglement il faut que les coquettes

Baissent leurs chaperons, leur huppe et leurs cornettes.

LA DAME D'HONNEUR.

Sage Altesse! l'état ne se peut mieux régir!

Les dames de la cour, (c'était de quoi rougir,)

Sentaient, comme on le dit, les filles d'une lieue:

Mais seules maintenant nous prendrons une queue.

On nous distinguera de ces femmes de rien,

Qui.... fi! grâce au décret, enfin tout ira bien.

* * * * *

Le conseil se sépare; et les diables de rire!

Tout change; et vers les bords dont Gênes tient l'empire,

Est une humble cabane, au dos des Apennins,

Où serpente une route entre de vieux sapins.

Au nord, s'ouvrent des monts les sauvages entrées;

A l'orient, paraît sur les mers azurées

Le port lointain, séjour des vaisseaux voyageurs;

Au midi, sont épars quelques toits de pêcheurs,

Seuls hôtes indigents d'une arène étendue,

Devant qui l'onde immense, applanie à la vue,

Termine l'horizon, et borne l'occident

Où le soleil alors plongeait son disque ardent:

Sa pourpre qui reluit sur le gouffre bleuâtre

Des hauts sommets voisins rougit l'amphithéâtre:

Et là, sous de beaux cieux, le sage Agathémi

Guidait un passager, autrefois son ami.

AGATHÉMI, DAVE, UN PÊCHEUR.

AGATHÉMI.

Pourquoi ce nom de Dave, et ce mince équipage?

DAVE.

Pour déguiser mon rang et mon secret message:

Je m'en vais de ma cour transmettre les rapports

Au noble André-Dorie, amiral dans ces ports.

AGATHÉMI.

Vous volez donc toujours en oiseau diplomate?

DAVE.

Et toi, toujours en paix, tu rêves en Socrate.

Je naquis agissant: trop heureux mon métier,

S'il m'acquiert la faveur du grand François-Premier.

AGATHÉMI.

De complaire à ses rois l'homme eut toujours l'envie:

L'amour de s'élever qui consume sa vie

Est sans cesse attisé par les regards jaloux

Qu'il porte sur les grands, non moins petits que nous:

Moi, jugeant la valeur sous les vaines surfaces,

Je mesure leur taille et non pas leurs échasses;

Et pour n'être ébloui ni des titres d'honneur,

Ni par l'éclat de l'or, ni par un faux bonheur,

J'ai toujours des humains regardé le visage;

Et mon seul maître est Dieu, qui règne d'âge en âge.

DAVE.

Je confesse avec vous qu'il est le roi des rois,

Si j'en juge au destin du malheureux Valois.

AGATHÉMI.

Le bruit de son désastre a percé ma montagne.

DAVE.

Lannoy dans ce moment le conduit en Espagne.

Aux pieds de son vainqueur il se laisse attirer

Pour sortir de ses fers, que l'on va resserrer.

Si l'on m'eût écouté, certes, la Ligurie

Le garderait encor aux vœux de sa patrie.

Songeant à réparer ses crimes envers lui,

Bourbon fût devenu son invincible appui;

Et déja, de son prince achetant la clémence,

Il voulait à Milan rétablir sa puissance:

Pesquaire, qui dans Naple eût pu se couronner,

Mécontent de la cour, jaloux de dominer,

Oubliait de Bourbon les rivalités vaines,

Et du roi, leur espoir, tous deux brisaient les chaînes:

Quand Lannoy plus rusé, (peignez-vous leur fureur,)

Leur enlevant leur proie, a fui chez l'empereur.

AGATHÉMI.

Ah! prince infortuné, que la brigue environne!

On se vend ta faveur, et même ta personne.

Qui croirait qu'un monarque ait ce honteux destin

De se voir disputé, ravi comme un butin?

DAVE.

Qu'entends-je sur les flots?

AGATHÉMI.

Un pêcheur qui soupire.

LE PÊCHEUR, _à soi-même_.

Le souffle de la nuit veut que je me retire.

Ah! cessons d'amorcer tous nos vains hameçons,

Et levons mon filet, vide encor de poissons.

Les eaux grondent ... ployons ma voile misérable!

Je jette avec ennui mon ancre sur le sable;

Mes enfants chercheront, hélas! à mon retour,

Le produit de ma pêche, attendu chaque jour...

Perfide mer! avant que le soleil arrive

Je viens sonder ton lit et cotoyer ta rive;

Sur ton sein immobile et pur comme un miroir,

Je fixe mon esquif, mon œil et mon espoir:

Voici l'ombre; ton calme a trompé mon attente.

Eh bien! que cette nuit l'orage te tourmente,

Mer fatale aux pêcheurs, dangereuse aux nochers,

Plains-toi, rugis, aboie, hurle sous tes rochers,

Capricieuse, avare, infidèle, traîtresse..!

DAVE.

Ecoutez les clameurs qu'à la mer il adresse.

Le pauvre est sans raison quand il est courroucé.

AGATHÉMI.

L'opulent roi Xerxès était-il plus sensé

Quand il fouetta l'Euxin à ses flottes rebelle?

L'homme est par-tout semblable et faible de cervelle.

Holà, pêcheur! ce soir tu grondes en tes dents.

LE PÊCHEUR.

Hélas! comment nourrir mes trois pauvres enfants?

Mes filets aujourd'hui n'ont fait nulle capture...

J'ai bien maudit la mer depuis mon aventure.

En songe, l'autre nuit, Jésus vint, brillant d'or,

M'avertir que sur l'eau flottait un grand trésor.

Je cours, et du matin je devance l'étoile;

Rien sur l'eau, rien au bord: mais, auprès de leur voile

Etaient deux compagnons dans leur barque assoupis:

Ils s'éveillent; du ciel je leur conte l'avis.

«Voguons, me dirent-ils, nous aurons chance heureuse.»

Notre pêche bientôt fut si miraculeuse,

Qu'ayant fait de poissons un troupeau prisonnier

Nous nommions le plus gros notre François-premier.

Vous riez!... il était beau, doré, grand de taille,

C'était un roi des flots, tout cuirassé d'écaille.

Nous bénissions le sort, contents de l'avoir pris:

Avec moi l'un des deux en disputait le prix;

Il me suit chez le juge; et, pour clorre l'affaire,

L'autre, qui le gardait, nous l'enlève en corsaire.

AGATHÉMI.

Seigneur, qu'en dites-vous? c'est ainsi qu'un grand roi

A Pesquaire, à Bourbon, fut ravi par Lannoy.

Les petits et les grands ont les mêmes querelles:

Tous ont l'amour du gain, et des ruses cruelles.

(Au pêcheur.)

Tiens, prends ce peu d'argent, bonhomme.

LE PÊCHEUR.

Grand merci!

AGATHÉMI.

L'entendez-vous qui siffle et marche sans souci?

Au moins dans son état peu de chose console.

DAVE.

La paix de la chaumière est une triste idole.

Je ne vis qu'à la cour.

AGATHÉMI.

Moi, je respire aux champs.

DAVE.

J'escorte les seigneurs.

AGATHÉMI.

J'évite les méchants.

DAVE.

J'apprends l'art de régner.

AGATHÉMI.

Moi, l'industrie agreste.

DAVE.

Je vois des lambris d'or.

AGATHÉMI.

Et moi, l'azur céleste.

DAVE.

J'ai de pompeux banquets.

AGATHÉMI.

Moi, de prompts appétits.

DAVE.

J'ai la faveur des grands.

AGATHÉMI.

J'ai l'amour des petits.

DAVE.

J'éblouis par mon faste, et soumets Vénus même.

AGATHÉMI.

Moi, quand on m'aime un peu, c'est pour moi seul qu'on m'aime.

DAVE.

Je marche décoré.

AGATHÉMI.

Moi, sans vain appareil.

DAVE.

Je vois lever le roi.

AGATHÉMI.

Moi, lever le soleil.

DAVE.

Mes pieds foulent la pourpre.

AGATHÉMI.

Et les miens, la verdure.

DAVE.

Je parle aux souverains.

AGATHÉMI.

J'écoute la nature.

DAVE.

J'entends les bruits publics; j'admire les héros.

AGATHÉMI.

J'entends murmurer l'onde, et vois s'enfler les flots.

DAVE.

Tu t'endors sans honneur au sein de la paresse.

AGATHÉMI.

Je veille à conserver une libre sagesse.

DAVE.

Dédaignes-tu la gloire où je suis parvenu?

AGATHÉMI.

Qui de nous, dans mille ans, sera le plus connu?

DAVE.

Tu n'es jaloux de rien!... comment es-tu si sage?

AGATHÉMI.

En regardant toujours les hommes au visage.

DAVE.

Adieu! je m'en vais lire au front des souverains.

AGATHÉMI.

Adieu! moi, je vais lire au front des cieux sereins.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT SIXIÈME.

SOMMAIRE DU SIXIÈME CHANT.

Dialogue de l'_Honneur_ et de la _Politique_. Soulèvement du

parterre des démons dans la salle infernale. Entretien de

_François-Premier_ et du _Chagrin_. Visite de _Charles-Quint_

au lit du roi de France. Guérison de ce prince. Dialogue de la

_Nuit_ et du _Lendemain_.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT SIXIÈME.

TOLÈDE et son château dominent un rocher

En des bois où long-temps l'Espagne vit cacher

Des vierges, tendres fleurs, tribut offert au Maure,

Tel qu'en payait la Crète au fatal Minotaure.

C'est là que Charles-Quint s'est venu retirer:

Il préside un conseil. L'Honneur y veut entrer;

La sombre Politique, en Cerbère, à la porte

Se présente, et retient le zèle qui l'emporte.

L'HONNEUR, ET LA POLITIQUE.

LA POLITIQUE.

Qui de mon cabinet ose heurter le seuil?

Ah! c'est toi, vieil Honneur.

L'HONNEUR.

Je te demande accueil;

Et veux à l'empereur, parlant sous tes auspices,

Donner quelques avis généreux et propices.

LA POLITIQUE.

C'est prétendre beaucoup: les avis généreux

Jamais pour qui les suit n'ont des effets heureux.

Ma prudence a pour lui de plus sûres maximes

Que tes élans de cœur et tes vœux magnanimes.

L'HONNEUR.

O Politique! ô toi, dont l'esprit assuré

Marche dans l'univers d'un pas si mesuré,

Est-ce à toi de tomber dans cette erreur fatale?

Ah! sois mon alliée et non pas ma rivale.

Tu sais que des humains notre seule union

Fit long-temps admirer la noble ambition:

La gloire est l'heureux fruit de notre hymen illustre;

L'antique droit des gens en reçut tout son lustre:

Sans moi, la vile intrigue abaisse ta grandeur,

Sans toi, mon feu s'exhale en impuissante ardeur.

Marchons par-tout ensemble ainsi qu'aux premiers âges,

Beaux temps, où nous guidions ces chefs, ces rois si sages,

Qui, dignes fondateurs, qui, rivaux des Cyrus,

Virent par l'équité leurs empires accrus!

Sont-ils donc arrivés par des routes obliques

Jusqu'au plus haut sommet des grandeurs héroïques?

LA POLITIQUE.

Laisse tout ce phébus à l'art des romanciers!

Les poëtes, charmés des demi-dieux guerriers,

Leur prêtent comme toi des traits imaginaires:

Moi, j'ai touché le tuf, et vu net aux affaires.

Ces héros, qui du monde ont conquis le tribut,

Sans choisir leur sentier allaient droit à leur but.

De tous leurs ennemis ravir les héritages,

De leur soumission retirer des ôtages,

Fouler le plus puissant une fois abattu,

Ce fut là leur étude et leur noble vertu.

L'HONNEUR.

Oublierais-tu l'éclat dont Alexandre brille;

Comment de Darius il traita la famille?

LA POLITIQUE.

Il fut fier d'honorer un roi qui n'était plus,

Et d'usurper son trône, en châtiant Bessus.

Pour l'ennemi qui meurt, ne sied-il pas de feindre

Un généreux penchant dont on n'a rien à craindre?

L'HONNEUR.

Faut-il qu'un autre exemple éclaire ton erreur?

François est prisonnier de ton fier empereur:

Sans rançon à son trône il est beau de le rendre.

Que ce nouveau Porus trouve un autre Alexandre;

Et pour en enchaîner l'inviolable foi,

Disons à Charles-Quint de le traiter en roi.

LA POLITIQUE.

Ne cite point Porus, faible roi tributaire,

Des biens qu'on lui rendit alors dépositaire,

Dont la fidélité régna pour le vainqueur,

Qui le fit son sujet en conquérant son cœur.

François dans l'occident est un roi formidable,

De Charles-Quint émule et rival implacable,

Et qui, de ses liens une fois échappé,

Se vengera du coup dont le sort l'a frappé.

Mon aigle, dont la serre arrêta cette proie,

S'il lui permet de vivre, et jamais la renvoie,

Doit, prévenant sa rage et son essor futur,

Sucer en la plumant tout son sang le plus pur.

L'HONNEUR.

Du malheur de Valois qu'espère ta furie?

Les états de Milan, de Naple, et de l'Ombrie,

Ses domaines rendus au rebelle Bourbon,

Sont les biens dont à Charle il promet l'abandon:

Sa mère jure encore, à l'aide de la France,

De lui soumettre Rome, et Venise, et Florence.

LA POLITIQUE.

Digne traité des rois! dépouillés aujourd'hui,

Et prodigues vendeurs des domaines d'autrui!

Charles-Quint prise peu les chimères des princes:

Il veut de son captif l'argent et les provinces.

Si tes beaux sentiments ont cru le dominer,

Vieil Honneur, d'où tu viens, tu peux t'en retourner.

L'HONNEUR.

Arrête ... il m'entendra: si l'intérêt l'anime,

Eh bien! de l'univers il doit briguer l'estime,

Et ne pas, sous ses pieds écrasant le malheur,

Des princes indignés irriter la valeur.

LA POLITIQUE.

Tous les princes muets dans l'Europe étonnée,

Du plus puissant d'entre eux voyant la destinée,

Tremblant d'un sort pareil, et tristement soumis,

N'oseront du vaincu s'avouer les amis.

La pitié dans les cours n'a que peu d'influence:

L'estime à qui peut tout est de mince importance:

Que Charles-Quint haï soit craint des potentats;

Il suffit de ce point pour régir les états.

L'HONNEUR.

L'événement confond ce dangereux systême:

A ses yeux, au mépris de son ordre suprême,

Les grands, à son captif témoignant leur pitié,

Condamnent de leur chef la dure inimitié.

Sa cour plus généreuse, et noblement rebelle,

A François qu'elle plaint forme une cour nouvelle.

Sa sœur même, sa sœur, l'illustre Éléonor,

A ses adversités plus attendrie encor,

Sans rougir qu'à son lit tes soins l'aient destinée,

Sourit à son amour qui parle d'hyménée:

Les bras de la beauté sont ses tendres appuis:

Les plaisirs sont ligués pour tromper ses ennuis:

Et le respect touchant que son courage inspire,

Relevant son malheur, exerce un tel empire

Que, chez son ennemi ce monarque enchaîné

De ses propres sujets paraît environné;

Et l'Espagne, admirant sa fierté magnanime,

Semble même braver son vainqueur qui l'opprime.

LA POLITIQUE.

Ah! ne t'abuse pas: les danses et l'amour,

Ministres du vainqueur, s'empressant tour-à-tour

A consoler Valois, à calmer sa furie,

Tendent un piège adroit à sa galanterie:

Ainsi de ses secrets se rendant possesseur,

Charles-Quint le séduit par les yeux de sa sœur.

Les femmes, déités des Français idolâtres,

A ses graves desseins prêtent leurs jeux folâtres;

En flattant son captif découvrent ses penchants,

Amollissent son cœur à leurs discours touchants;

Et l'indiscrétion, prix de leur sacrifices,

Est le fruit espéré de ces doux artifices.

L'hymen, ce dieu si saint, n'obéit qu'à ma voix;

Et chez les grands lui-même esclave de mon choix,

Rapprochant les états par les nœuds des familles,

Donne à mon gré son joug aux plus illustres filles:

Il va d'Eléonor, si je le trouve bon,

Vendre à François la couche engagée à Bourbon.

Ainsi je pèse tout: Charles-Quint, mon élève,

Ne règle rien sans moi, guerre, ni paix, ni trève;

Et des plus vains plaisirs calculant les écarts,

Ne marche dirigé que par mes froids regards.

Je l'avertirai donc que, loin d'être domptée,

Chaque jour de Valois l'âme plus irritée,

Se confiant aux soins de nos séductions,

En rehausse l'espoir de ses présomptions.

Où la douceur échoue il faut la violence.

J'ai proscrit de sa cour la vaine complaisance,

Et, pour le surmonter, je le livre au Chagrin.

L'HONNEUR.

Il bravera ses traits; je l'ai couvert d'airain:

Mais dût-il être en bute aux plus vives atteintes,

Je l'ai mis au-dessus des douleurs et des craintes.

Où tendent tes rigueurs? crois-tu que ses sujets,

S'il vendait leur patrie, obéiraient en paix,

Et que le noble orgueil dont j'anime la France

Pourrait à Charles-Quint jurer obéissance?

LA POLITIQUE.

Eh oui! tous les humains sont lâches, ou pervers:

L'avarice et la peur maîtrisent l'univers.

L'argent de l'empereur décorant ses esclaves,

Subjuguerait le peuple et ses chefs les plus braves;

Et des vrais courageux les affronts ou la mort

A leurs imitateurs feraient craindre leur sort.

Quand les ministres vils de ses rigueurs extrêmes

Souleveraient la haine, il les tuerait eux-mêmes;

Et les peuples alors, vengés de leurs bourreaux,

Béniraient Charles-Quint sur l'autel des héros.

Qui lui résisterait? des oisifs imbécilles,

Des justes, offensés de ces respects serviles,

Prophètes de malheur dont on ne fait nul cas,

Cœurs sans ambition, esprits grossiers, ou bas.

L'HONNEUR.

Ah! tais-toi, décrépite! avec plus de noblesse

Parle de ces mortels si chers à ta jeunesse.

Apprends que leur dédain pour ta subtilité,

Vertu qu'on traite en eux d'opiniâtreté,

Est une forte égide, abri que leur droiture

Oppose aux mouvements de ta souple imposture.

Tel dont la probité, sous le toit paternel,

N'a pour sobre aliment que le pain et le sel,

Cache sous les dehors dont une cour se raille

Un bon sens, qui confond l'opulente canaille,

Dès que le sort, aux grands le montrant tel qu'il est,

Fait voir qu'il s'est roidi pour n'être pas valet.

Tu révérais jadis les citoyens austères

Qui savaient conquérir et labourer leurs terres.

LA POLITIQUE.

D'où viens-tu me sonner ces propos rebattus

Sur le ton d'Aristide et de Cincinnatus?

Triste Honneur! D'autres temps veulent d'autres coutumes;

Les vertus sont de mode ainsi que les costumes.

Aux allures du siècle il faut s'accoutumer;

Et le Goth en Romain ne peut se transformer.

Ton antique héroïsme est aujourd'hui burlesque:

Qu'a-t-il fait de François? un preux chevaleresque,

Honteux de reculer, fondant sans savoir où,

Qui sur un rude écueil se heurtant comme un fou,

Contre un rival prudent suit l'orgueil qui le guide,

Et de ta fausse gloire est la dupe candide.

Moins en butte aux hasards, Charles-Quint que j'instruis,

De mon adresse heureuse a recueilli les fruits;

Dans toutes les cités il souffle des querelles,

Pour entrer dans leurs murs, arbitre élu par elles:

Envahisseur rapide, actif avec lenteur,

Il ne prend de Thémis qu'un masque protecteur:

Cruel, peu scrupuleux aux traités qu'il proclame,

Il sait trahir la foi que de tous il réclame:

Le talent de corrompre est son recours secret;

Et son amitié tourne au vent de l'intérêt.

Si mon art est d'agir par la force et la ruse,

C'est donc l'art d'opprimer, de tromper; il en use:

Et par lui, tu le vois, cet empereur fameux

Au trône des Césars s'est aggrandi comme eux.

Réussir est ma loi.

L'HONNEUR.

Magicienne usée,

Ah! ce siècle de fer t'a métamorphosée!

L'onzième des Louis, qui, né sombre tyran,

Égalait en noirceur l'idole de Séjan,

Le pontife Alexandre, infection des temples,

Sont donc tes favoris, tes sublimes exemples!

Qui t'a changée ainsi, ton fils, Machiavel,

Qui du noir Borgia fait un prince immortel?

Compare aux nobles chefs de la Grèce et de Rome

Le modèle ignoré que son livre te nomme;

C'est un brigand qu'il raille; où, s'il put l'admirer,

Par là son court esprit se laisse mesurer:

Juge si des mortels vraiment grands dans l'histoire,

L'affreux Valentinois atteindra la mémoire.

On hait du crime heureux la sombre profondeur,

Et l'on pleure un martyr revêtu de splendeur.

Au seul bruit des succès si la gloire était due,

Socrate avec orgueil eût-il bu la ciguë?

Régulus et Caton, libres de fuir leur sort,

Auraient-ils accompli leur serment à la mort?

Que dis-je? l'Homme-Dieu, modèle inimitable,

Aurait-il cru pour lui la croix inévitable,

Et présenté son front, d'épines couronné,

Aux bourreaux de Pilate, oppresseur consterné?

Son supplice est sa gloire, et le monde l'adore.

Mais j'ai de quoi te vaincre et t'étonner encore,

Par les prospérités de ces fortunés rois,

Alphonse, Charlemagne, Alfred, auteurs des lois,

Qui surent employer la guerre et l'industrie

A la seule grandeur utile à leur patrie.

Si j'ai terni l'éclat du vainqueur de Caton,

De ton nouveau César je souillerai le nom:

Qu'il soit, tel que le veut ton écrivain si sage,

Du lion, du renard, un difforme assemblage;

Les routes dont il prend le fil embarrassé

Le mèneront enfin à périr insensé:

Et moi, qui, dans l'esprit laissant mes nobles marques,

Rends Guesclin et Bayard égaux aux grands monarques,

Je veux dans l'avenir qu'il trouve pour vainqueur

Mon loyal roi des lys, qui ne suit que son cœur;

Et témoigner par-là que ma seule prouesse

T'enlève tout le gain de ta scélératesse.

Adieu, fourbe!

LA POLITIQUE, _à soi-même_.

Endurons ces outrageants éclats:

Je punis qui m'offense; et ne m'irrite pas.

Rentrons dans le conseil d'où mon crédit l'évince;

Mais j'y redoute Osma, confesseur de mon prince:

Son zèle véhément a pour autorité

La parole du Christ et de la charité...

Étouffons avec soin la ferveur qui l'anime.

Le juste, prêchant seul, de tous est la victime:

Sa voie crie au désert dans les lieux où je suis;

Ou bien, j'ai pour vengeurs les poisons et les nuits.

* * * * *

La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle · 第 6 / 18 段