A ces mots, des enfers le prince despotique.

Las d'entendre avilir l'auguste Politique,

Et rabaisser son art, qui lui semble infini,

Au métier que la corde et la roue ont puni,

Ému, mais comprimé par sa dignité grave,

Soulève du sourcil une cabale esclave.

Aussitôt se dressant, mille serpents obscurs

Sifflent les derniers vers qui lui paraissaient durs.

Ce bruit est le signal d'une prompte tempête.

Un parti veut ici que le drame s'arrête;

Un autre veut qu'il marche; et tous les spectateurs

D'une scène imprévue eux-mêmes sont acteurs.

L'hydre de la critique, à vaincre difficile,

Crie, A bas! mauvais goût! plat sujet! méchant style!

A la pièce, à l'auteur prodiguant mille affronts,

Allongeant mille mains, mille cols, mille fronts,

Elle appelle à son aide une séche harpie,

La Grammaire, toujours dans un coin accroupie,

Qui, des mots épluchés digérant mal le sens,

Revomit sa syntaxe, et lutte sur les bancs.

Des démons, barbouillés d'encre de son école,

Tirant à l'alambic les termes qu'elle isole,

Et déplaçant les mots de leur figure exclus,

Jugent ainsi des vers, qui dès-lors n'en sont plus.

Si l'accord de deux mots qu'allia le génie,

D'une expression neuve enfante l'harmonie,

De cet hymen fécond leur pudeur s'alarmant

En trouve monstrueux le vif accouplement.

Le cours rapide et clair des ellipses nouvelles,

A la pensée en vain semble prêter des ailes;

Mille aveugles esprits, vengeant leur cécité,

En niaient le vol prompt et la lucidité.

Un diable, à l'œil de porc, à la gueule de dogue,

Bondissait en hurlant: «Barbare! néologue!

«Qui, frondant le bon goût, s'efforce d'allier

«Le simple au figuré, le noble au familier,

«Qui mêle chaque genre, et la fable, et l'histoire!

«Des lettres ici-bas il va perdre la gloire!

«Mais c'est peu: quel scandale! il prétend attaquer

«La Politique même, et la veut démasquer!

«Elle qui nous gouverne, et dont le ministère

«Couronna plus d'un diable en régnant sur la terre,

«Fit les cœurs des tyrans ou nous nous renfermons,

«Et qui, sous la tiare a béni des démons!

«L'auteur, amant du vrai, s'appelle Mimopeste.

«Je dénonce aux enfers un esprit si funeste,

«Qui, s'il offrait son drame aux regards des humains,

«Ruinerait notre art chez tous les souverains;

«Et qui, rendant bientôt les princes philosophes...»

Il disait; lorsqu'un flot d'amères apostrophes

Tout-à-coup assaillit l'orateur indiscret

Du débat littéraire éventant le secret.

Un autre diable accourt, érudit, sec, et blême,

Des langues de Babel sachant à fond le thême.

C'est lui de qui le fouet, chez nos rhéteurs ardents,

Imprime son latin sur le cu des pédants:

Sa mémoire est un puits, sa tête est sans lumières;

Et de ses yeux jaunis il brûla les paupières

Sur de vastes feuillets, pleins de noms inconnus,

En ik, en uk, en ak, en ôs, en ès, en us.

Pour tirer du chaos de vieux hiéroglyphes,

Sur un livre éternel l'ont suspendu ses griffes;

Et son corps de dragon, sans ailes et sans chair,

Durant un siècle entier ne s'en put détacher.

Il s'imbut de doctrine en flottant dans le vide:

Telle pend à sa proie une sangsue avide.

On dit que ce démon tomba chassé du ciel,

Au jour que par l'envie empoisonné de fiel,

Son orgueil, trop jaloux, irrité des louanges

Qu'obtint la poésie en un concert des anges,

Proscrivit son langage affranchi dans ses tours

Des liens où languit le vulgaire discours:

De l'Olympe il roula dans la poudre classique.

Là, pour juste supplice épousant la Critique,

Le solécisme obscur, le barbarisme affreux,

Fantômes de ses nuits, troublaient son cerveau creux:

Les verbes mal d'accord soulevaient ses scrupules;

Il se sentait piqué de points et de virgules;

Et tout style concis, vif, et riche en couleurs,

Excitait en ses yeux de cuisantes douleurs.

Sa race, à la férule, aux verges aguerrie,

En bourdonnant essaim de mouches en furie,

Fond, murmure au parterre; et de longs farfadets

Sont de la queue au bec transformés en sifflets:

Embouchés par les vents, une harmonie aiguë

De leurs anneaux gonflés fait vibrer l'étendue.

Cependant l'ergoteur, zoïle de l'enfer,

Glapissait d'une voix qu'on ne put étouffer:

«Ah! d'un drame incorrect interrompons la suite!

«S'il en faut condamner le fonds et la conduite,

«Mon cornet va répandre, à perpétuité,

«Des préceptes connus de toute antiquité.

«Habile à déchirer, inhabile à produire,

«J'ignore l'art de faire, et sais l'art de détruire;

«Et premier scribe un jour des charniers infernaux,

«Je serai pamphlétaire, et vendrai des journaux.»

L'impuissant a parlé. Les diablesses en loges

Admirent son crédit, effet des sots éloges:

On veut ouïr l'oracle; un troupeau qui le suit,

Réclame le silence en redoublant le bruit.

Vains efforts! le Destin, tout-puissant, invincible,

Avait écrit ces mots, d'un burin inflexible:

«Curieux de juger les mystères de tout,

«Le parterre entendra l'œuvre jusques au bout.

«Son goût sera gâté; mais s'il s'en rit, qu'importe!

«Est-ce un mal que l'enfer, s'amusant de la sorte,

«Raille la politique, en respect aux humains,

«Petit jeu, dont je tiens les dez entre mes mains?

«Dieu veut des noirs esprits soulager le supplice;

«La pièce est commencée, il faut qu'elle finisse:

«Mais d'horribles combats ces jeux seront mêlés.

«Les démons n'ont jamais que des plaisirs troublés.»

Ma muse, que n'as-tu l'organe d'un Homère,

Pour chanter ce théâtre, où le feu de la guerre

A cent taureaux ailés, à cent dragons volants,

L'un par l'autre assaillis, hurlants, sifflants, beuglants,

Inspira les transports d'une ivresse exécrable!

Oui, des cirques romains tout le peuple innombrable,

Rugissant alentour de ses gladiateurs,

A moins frappé le ciel d'accents provocateurs.

Du parquet jusqu'au cintre on se divise en groupe,

L'abyme entier s'émeut: l'un, blessé sur la croupe,

Fesse au vol un griffon, de qui l'ongle d'airain

D'un grand âne pelé vient d'arracher le crin:

L'autre, entamé des dents du lutin qui le serre,

D'un puissant bras de plomb assomme sa colère.

Tels qu'on peint la Gorgone aux regards flamboyants,

Ceux-ci lancent de l'œil mille éclairs foudroyants;

Ceux-là dressent en coqs un crête hardie:

Que de tristes fureurs pour une comédie!

Par-tout, de sphère en sphère un tel choc résonna,

Qu'il émut notre globe, et qu'il ouvrit l'Etna.

Les princes cependant se voilent dans leurs niches:

Le débat fut si long pour de vains hémistiches,

Que de ce choc bruyant, le diable le plus fin

Eût méconnu la cause, oubliée à la fin.

Mais la paix se rassied dans la foule rangée;

On suit le fil de l'acte, et la scène est changée.

* * * * *

François-Premier languit, dans sa couche étendu;

Sur son chevet assis veille un monstre assidu,

Le Chagrin, qui, bouillant d'ardeur atrabilaire,

Ote à son court sommeil le repos salutaire,

Soulève tout son corps et par sauts et par bonds,

Et le livre au tourment des songes vagabonds.

Sa rigueur, comme on sait, n'épargnant pas les princes,

N'est pas moins rude aux rois qu'aux sujets les plus minces.

FRANÇOIS-PREMIER ET LE CHAGRIN.

LE CHAGRIN.

Homme, holà! ne dors plus.

FRANÇOIS-PREMIER.

Laisse-moi donc en paix!

Pourquoi rouvrir mes yeux fatigués de tes traits?

LE CHAGRIN.

Ne les revois-tu pas en des rêves terribles?

FRANÇOIS-PREMIER.

Au moment du réveil ils me sont plus horribles.

C'est peu que ta noirceur m'ait fait sécher, maigrir;

Et dans le désespoir je suis prêt à mourir.

Achève donc! qu'au moins je dorme dans la tombe.

LE CHAGRIN.

Alors que dans mes mains une victime tombe,

Je dévore sa chair et les jours et les nuits,

La suçant jusqu'aux os, enfin je la détruis.

Me fuit-on sur les mers, je m'attache au navire:

Dans les champs, des saisons j'attriste le sourire:

Dans les palais, je règne en lugubre appareil:

Je fais redouter l'ombre et haïr le soleil:

De mes premiers accès ou croit dompter la rage;

Mais, accrus par le temps, ils usent le courage.

Dis-moi, fameux héros, si la force de Mars

Vaut la ferme vertu qui résiste à mes dards?

Certes, la patience a droit à plus de gloire

Qu'un belliqueux transport qui court à la victoire.

FRANÇOIS-PREMIER.

Pour triompher de toi n'ai-je pas fait assez?

LE CHAGRIN.

De quelques mois d'efforts tes membres sont lassés,

Et tu t'enorgueillis de tes vertus sublimes!

Ah! dans les rangs obscurs regarde mes victimes:

L'une, indigente et nue au sortir du berceau,

Traîne sa pauvreté jusqu'au lit du tombeau,

Sans que le vil besoin, piége de l'innocence,

La contraigne à céder au poids de la souffrance:

L'autre, en un lieu creusé sous d'affreux soupiraux,

N'acceptera la paix que du fer des bourreaux,

Plutôt que de trahir un honneur, que lui nie

Le monde qui la raille, et qui la calomnie:

L'autre, sans toit, sans pain, entend ses fils crier,

Et vend ses jours pour eux au joug d'un maître altier.

Homme, que te dirai-je? Il faut te bien convaincre

Qu'avant toi, mieux que toi, mille autres m'ont su vaincre.

FRANÇOIS-PREMIER.

Né roi, jadis vainqueur, maintenant dans les fers;

Nul de ceux qu'ont pressés tes maux long-temps soufferts,

N'eut tant à regretter, à déplorer, à craindre!

LE CHAGRIN.

Toujours qui je poursuis se croit le plus à plaindre.

FRANÇOIS-PREMIER.

Mon rival, insensible à mon affliction,

Fonde sur mon tombeau son usurpation.

Ne l'aperçois-je pas s'asseyant sur mon trône?

LE CHAGRIN.

Que t'importe ton rang si le jour t'abandonne.

FRANÇOIS-PREMIER.

Il flétrira mon règne en trompant mes sujets:

J'aurai perdu mon sceptre et jusqu'à leurs regrets.

J'entends ma propre cour applaudir ses mensonges.

LE CHAGRIN.

Eh bien! entre au cercueil: là, finiront tes songes.

FRANÇOIS-PREMIER.

Bourbon, de ma famille ennemi factieux,

Va livrer mon royaume aux chocs séditieux.

Par quel hideux sourire il insulte à ma cendre!

LE CHAGRIN.

Ta haine chez les morts veut-elle encor descendre?

FRANÇOIS-PREMIER.

Tous ces arcs triomphaux, à mes palmes dressés,

Sous la main des Français s'écroulent renversés.

Louis, qui de l'Égypte a sauvé sa mémoire,

Revit du moins la France, et vivra dans l'histoire.

Moi!...

LE CHAGRIN.

Si tu meurs, péris obscur en ta prison!

FRANÇOIS-PREMIER.

Ces femmes, dont ma gloire égarait la raison,

Fières de mon amour qui les a possédées,

Rougissent des faveurs qu'elles m'ont accordées.

Leur amant couronné, vaincu dans un combat,

N'est plus à leurs regards qu'un imprudent soldat.

LE CHAGRIN.

Te sied-il de songer au cœur de tes maîtresses?

Les rides sur ton front ont gravé tes détresses.

Ce miroir t'apprendra que mes âpres douleurs

De ton jeune visage ont desséché les fleurs.

Mais cède à Charles-Quint, et sors de ta misère:

Tu reverras tes fils.

FRANÇOIS-PREMIER.

J'avilirais leur père.

LE CHAGRIN.

Tourne-toi donc vers Dieu, suprême espoir des morts,

Dont la sainte onction vient d'arroser ton corps.

FRANÇOIS-PREMIER.

Malheureux! de sa croix la présence sacrée

N'a pu rendre le calme à mon ame égarée.

LE CHAGRIN.

Celui de qui l'orgueil et les soucis d'un rang

Agitent encor l'ame en un corps expirant,

Aveugle au bord du gouffre où chaque heure l'entraîne,

Aux avis de la mort ouvre l'oreille à peine.

Tu n'imploras l'hostie avec solennité

Que par soin politique et non par piété.

Il n'est que les mourants libres du joug du monde,

A qui l'aspect du ciel rende une paix profonde,

Sans qu'un rite et qu'un prêtre, au moment du trépas,

Leur rappellent un Dieu, qu'ils n'oublièrent pas.

FRANÇOIS-PREMIER.

On ouvre: on entre ici.

LE CHAGRIN.

C'est l'empereur lui-même!

Il redoute l'effet de ta faiblesse extrême;

Et t'a fait demander de te rendre aujourd'hui

La visite qu'en vain tu demandas de lui.

Maintenant qu'à tes maux sa vue est un remède,

Alarmé de ton sort, il accourt de Tolède:

Et ses doux traitements vont guérir mon poison,

De peur qu'enfin la mort n'emporte ta rançon.

FRANÇOIS-PREMIER.

L'oserai-je augurer?.... le plus cruel supplice

Est d'embrasser l'espoir s'il faut qu'il nous trahisse.

LE CHAGRIN.

Charle et deux confidents s'approchent de ton lit.

Ta pâleur les étonne, et lui-même en pâlit.

CHARLES-QUINT, FRANÇOIS-PREMIER, COURTISANS.

FRANÇOIS-PREMIER, _à soi-même_.

Son regard attentif sur ma couche s'arrête.

Le superbe s'incline et découvre sa tête!....

Un trouble involontaire a-t-il saisi son cœur?

Ah! plutôt, l'hypocrite affecte la douceur.

(A Charles-Quint.)

De votre prisonnier venez voir la misère.

CHARLES-QUINT.

Non, je viens embrasser mon digne ami, mon frère!

FRANÇOIS-PREMIER.

Après tant de retards, au moins, graces aux cieux,

Près d'aller chez les morts je reçois vos adieux.

CHARLES-QUINT.

De mille soins pressants la triste dépendance

D'un court trajet pour moi prolongeait la distance:

Libre un moment, j'accours soulager vos ennuis.

FRANÇOIS-PREMIER.

Vous seul m'eussiez tiré de l'état où je suis!

Le voulez-vous changer?

CHARLES-QUINT.

Que ne suis-je Esculape!

Je vaincrais tout d'un coup la douleur qui vous frappe.

FRANÇOIS-PREMIER.

Ah! de votre grand cœur je connais l'amitié:

Vous êtes généreux: votre noble pitié

Vient rendre le repos à mon ame, à la France?

CHARLES-QUINT.

De votre corps, mon frère, appaisons la souffrance.

L'esprit flotte incertain quand les sens sont troublés:

Nos justes intérêts nous sont alors voilés:

Souvent même, l'effort des organes débiles

Rompt le fil de nos jours, tant nous sommes fragiles!

Ne réglons rien encor: raffermissez-vous bien;

Et pour votre salut bornons cet entretien.

Revenu dans Madrid, mes visites prochaines

De mon frère chéri termineront les peines.

FRANÇOIS-PREMIER.

La mort peut m'empêcher, hélas! de vous revoir.

Que d'un heureux traité j'emporte au moins l'espoir...

CHARLES-QUINT.

Quel discours, ô mon frère!... Ah! chassez ce présage,

Et de votre santé vous reprendrez l'usage.

Que j'examine encor vos lèvres et vos yeux....

Votre force renaît: demain vous serez mieux.

Mon frère, embrassons-nous: sommeillez plus paisible.

Adieu!

FRANÇOIS-PREMIER.

Qu'à ce baiser votre frère est sensible!

(A soi-même.)

Il sort le scélérat, que rien ne peut toucher!

Ses regards sur mes traits semblaient ne s'attacher

Que pour voir si, domptant l'ennui qui me dévore,

Mon ame à ses rigueurs résisterait encore.

Qui croirait qu'un grand prince, en effet si pervers,

Approchât son captif sans en rompre les fers;

Et qu'après sa visite, objet de mon attente,

Il laissât ma faiblesse en ses doutes flottante?

UN COURTISAN, _à la suite de Charles_.

Annonçons en tous lieux par des courriers certains

Quel charme à se revoir goûtaient ces souverains;

Comment notre empereur, de qui la renommée

Connaît peu la bonté sincère, accoutumée,

A plaint son prisonnier, et calmé ses tourments;

Et que le temps qui court est gros d'événements.

* * * * *

Ils sortent: et les jours, se succédant sans cesse,

Autour du lit du roi passent avec vîtesse.

Ceux-ci peignent son teint d'un vermillon nouveau;

Ceux-là chassent l'ennui qui rongeait son cerveau:

Les autres le levaient, et de sa marche lente

Soutenaient la langueur bientôt moins chancelante;

Ou plus réparateurs, aiguillonnant sa faim,

Rendaient son cœur plus fort, rendaient son corps plus sain:

Cependant en ces mots, tout remplis de tristesse,

Au Lendemain changeant la sombre Nuit s'adresse.

LA NUIT ET LE LENDEMAIN.

LA NUIT.

Fantôme aux pieds ailés, perfide Lendemain,

Pourquoi t'offrir toujours au triste cœur humain,

Et corrompant les fruits du jour et de la veille,

Troubler l'homme en mon sein, même quand il sommeille?

Fils de l'aube, apprends-moi par quel malin plaisir

Tu trompes si souvent sa crainte et son desir.

Tu n'es qu'un faux Prothée, et ta mobile image

Se montre rarement pareille à ton visage.

LE LENDEMAIN.

Il est vrai, comme toi je m'avance voilé;

L'homme qui croit me voir d'un prisme est aveuglé:

Et mon retour dément, par mille expériences,

Des horoscopes vains toutes les presciences:

Mais ainsi Dieu l'ordonne, et Dieu veut le punir

De perdre le présent pour chercher l'avenir.

Malheureux, se peint-il ma figure effrayante?

J'arrive en l'égayant par ma face riante:

Trop heureux, m'attend-il pour s'enivrer d'orgueil?

J'accours l'humilier, et suis vêtu de deuil.

Que ne vit-il en paix sans forger des mensonges

Qui me prêtent un masque aussi vain que tes songes!

L'heure qui fuit l'entraîne, et, hâtant son trépas,

L'avertit que peut-être il ne m'atteindra pas:

Mais, toujours poursuivant ma forme imaginaire,

L'homme est sa propre dupe, et né visionnaire.

O nuit! l'ignores-tu? l'absence du soleil

Te permet à son lit d'appeler le sommeil:

Eh bien! sans profiter de ta douceur paisible,

Toi-même si propice, il te peint si terrible,

Qu'il croit te voir ouvrir les portes du tombeau,

Et t'escorter d'objets, monstres de son cerveau.

Ses lampes et ses feux repoussent tes ténèbres,

Tant leurs obscurités lui paraissent funèbres!

Tel espace où, le jour, il se voit isolé,

Lui semble à ta faveur d'assassins tout peuplé:

Ta lune, astre charmant, lui verse la tristesse;

Et les rêves, s'il dort, le tourmentent sans cesse.

Ne m'accuse donc pas si, courant après moi,

Son esprit inquiet l'emporte hors de soi.

Se créer des erreurs, voilà sa destinée.

LA NUIT.

Hélas! c'est donc en vain qu'au bout de la journée

Sur les yeux des mortels fatigués de travaux

J'épanche la vertu de mes plus frais pavots!

De l'homme vainement je répare la force,

S'il l'épuise à courir vers ta trompeuse amorce.

LE LENDEMAIN.

Dis-lui qu'en philosophe il m'attende sans soins,

Qu'il se confie au ciel, et m'envisage moins.

Aussi-bien, en son cœur, la crainte et l'espérance

Ne produisent de moi qu'une fausse apparence:

Je change incessamment de maintien et de traits,

Et tel qu'on me prévit je ne reviens jamais.

François, aux premiers jours de sa mélancolie,

Crut qu'avec moi la mort suivrait sa maladie;

De sa fièvre pourtant j'arrêtai la fureur:

Bientôt j'ai dans sa chambre attiré l'empereur.

Il redoutait le poids de son ennui funeste;

Bientôt de ses langueurs j'ai dissipé le reste:

Il craignait l'abandon; bientôt je vins encor

Rendre à ses yeux épris l'aimable Éléonor.

Voici que du matin les lumières dorées

Percent de son château les vitres colorées.....

Va-t'en: je lui rendrai plus de sérénité

Que du flambeau des cieux n'en répand la clarté.

Marguerite, sa sœur, ô visite imprévue!

Belle comme l'aurore, apparaît à sa vue.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT SEPTIÈME.

SOMMAIRE DU SEPTIÈME CHANT.

Entretien de _François-premier_ et de _Marguerite_ sa sœur.

Conseil secret de _Charles-Quint_, qui pèse la rançon du roi

dans les balances de la _Politique_, après avoir reçu les avis

du monstre ailé de la diplomatie. Leçon de _Charles-Quint_ à son

chancelier. Réjouissance du peuple à la nouvelle de la délivrance

de _François-Premier_. Assemblée des notables, où l'_Honneur_

et la _Monarchie_ réclament pour les droits de la Bourgogne

contre l'ambassadeur de _Charles-Quint_. Intermède: fêtes de

chevalerie; tournois présidés par _François-Premier_. Dialogue

entre l'_Honneur_ et _Marguerite_.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT SEPTIÈME.

FRANÇOIS-PREMIER, ET MARGUERITE.

MARGUERITE.

ENFIN je vous revois!... douce faveur des cieux!

FRANÇOIS-PREMIER.

Marguerite, c'est vous! Marguerite en ces lieux!

MARGUERITE.

Après tant de regrets votre sœur vous embrasse!

Du plaisir que je sens, ô Dieu! je te rends grace.

Mon frère est sur mon sein.

FRANÇOIS-PREMIER.

Que dites-vous? hélas!

Votre frère, illustré par de vaillants combats,

Fut assis avec gloire au trône de la France:

Suis-je rien dans Madrid qu'un captif sans défense?

Un roi vainqueur peut-il se reconnaître en moi?

Vous n'avez plus de frère, et je ne suis plus roi.

MARGUERITE.

Sur le trône des lys oubliez-vous, mon frère,

Que vous seul commandez par la voix de ma mère,

Et qu'au loin vos arrêts, par nos lèvres dictés,

Sont dans votre royaume encor exécutés?

Qui vous atteste mieux votre entière puissance

Que de voir votre nom régner dans votre absence?

De l'Europe sur vous tous les regards fixés,

Tant de grands souverains pour vous intéressés,

Les pleurs d'un peuple, et ceux que répand ma tendresse,

Ce que pour vous servir tente ici ma faiblesse,

Ne témoignent-ils pas, mieux que tous les discours,

Que François est mon frère, et qu'il règne toujours?

FRANÇOIS-PREMIER.

Marguerite, en mes maux que ne puis-je vous croire!

Mon sceptre m'est resté, mais j'ai perdu ma gloire;

Et, plus éclate en vous la magnanimité,

Plus j'ai honte à vos yeux de mon adversité.

MARGUERITE.

Un revers ne flétrit qu'alors qu'on le mérite.

Jusques au fond du cœur connaissez Marguerite:

Le faible d'Alençon a fui vos étendards.

Lorsque je le revis, échappé des hasards,

En cet indigne époux je ne pus reconnaître

Ni les droits de son lit, ni son rang, ni mon maître;

Hélas! et trop livrée à mon premier transport,

Mes reproches, peut-être, ont avancé sa mort.

Oui, si la même fuite eût sauvé votre vie,

Vous n'auriez plus de sœur. Mais, vaincu sous Pavie,

Vos coups ont fait payer votre chûte au vainqueur;

Et d'un prince français j'ai reconnu le cœur.

FRANÇOIS-PREMIER.

Ce cœur est bien déchu de sa fière constance:

Lassé d'une inutile et triste résistance,

Il succombe au chagrin..... Mais, sans doute, ma sœur

De quelque espoir nouveau m'apporte la douceur?

MARGUERITE.

Vous êtes un héros, non un prince vulgaire;

Ainsi de vos malheurs je n'ai rien à vous taire:

Ils sont au plus haut point; Charles-Quint m'a parlé:

Son caractère affreux s'est enfin dévoilé.

FRANÇOIS-PREMIER.

Qu'entends-je?...

MARGUERITE.

Hélas! pour vous la régente affligée

De vos traités secrets m'avait seule chargée,

Afin que l'empereur, séduit à mon aspect,

Pour vos nobles destins gardât plus de respect.

Il m'a reçue: en vain l'amitié fraternelle

De sa vive éloquence appuyait tout mon zèle;

En vain je lui peignis l'opprobre dangereux

Dont le pourraient souiller vos fers trop rigoureux;

Tour-à-tour, employant la louange et l'outrage,

En vain j'ai su piquer son orgueil, son courage;

Et même, surmontant ma haine et la pudeur,

Par l'offre de ma main j'ai tenté sa grandeur;

Ah! rien n'a du cruel désarmé l'injustice.

Non que, pour m'abuser, son galant artifice

N'ait, à l'aide des fleurs d'un esprit gracieux,

Coloré ses refus de motifs spécieux:

Mais, dans ses volontés le trouvant inflexible,

J'ai pu sonder le cœur de ce monstre insensible,

Que l'honneur généreux, et que mon peu d'attraits

Ne détourneront point d'avares intérêts;

Et qui, pour seul profit d'un pénible voyage,

Me laisse dans vos bras pleurer votre esclavage.

FRANÇOIS-PREMIER.

Ma sœur, de mon destin subissons les arrêts.

MARGUERITE.

Quel courroux imprévu s'allume dans vos traits?

FRANÇOIS-PREMIER.

Ne vous l'ai-je pas dit?

MARGUERITE.

Calmez tant de colère.....

FRANÇOIS-PREMIER.

Non, je ne suis plus roi! vous n'avez plus de frère.

MARGUERITE.

Que me répétez-vous, et quel transport nouveau?...

FRANÇOIS-PREMIER.

Cette infâme prison, n'est-ce pas mon tombeau?

Parle; sied-il, du fond de leur demeure sombre,

A des morts oubliés, ensevelis dans l'ombre,

De gouverner en rois les états attristés,

Et de faire aux vivants ouïr leurs volontés?

Du sein de mon néant m'arroger quelque empire,

De tous les droits humains c'est lâchement me rire.

Parle; subir le joug d'un tyran odieux,

En attendre son sort, le lire dans ses yeux,

Souffrir que son caprice et vous joue, et vous brave,

Est-ce exister en roi? Non, mais en humble esclave.

Vil, et sans liberté, je ne suis désormais

Ni ton frère, crois-moi, ni le roi des Français.

MARGUERITE.

Est-ce qu'à la douleur votre raison succombe?

FRANÇOIS-PREMIER.

Le Dieu qui parle aux morts, m'éclaire dans ma tombe:

Entendez le décret qu'il dicte par ma voix.

Le sceptre des Français, dépôt transmis aux rois,

Et qui de mains en mains en leur famille passe,

Quand le prince finit, vit toujours en sa race.

Que mon fils, héritier de Valois qui n'est plus,

Prenne donc ma couronne et tous ses attributs;

Et, de mon ennemi détruisant l'espérance,

Rendant, pour le combattre, un monarque à la France,

Disons à l'univers, par le deuil de ma cour,

Que les murs de Pavie ont vu mon dernier jour.

MARGUERITE.

Ah! que proposez-vous?

FRANÇOIS-PREMIER.

Porte pour ma vengeance

Cet écrit que mes mains ont tracé par avance,

Titre que je ne puis confier qu'à ton sein;

Titre qui dans mon rang élève le dauphin;

Salutaire abandon de tous mes droits au trône.

MARGUERITE.

Sacrifice admirable, et grandeur qui m'étonne,

Qui désarme un tyran, fier de vous effrayer,

Et contraint un accord qu'il vous eût fait payer!

FRANÇOIS-PREMIER.

Ce n'est pas là, ma sœur, un piége que je dresse;

Je mourrai dans les fers où mon vainqueur me laisse.

Qu'à jamais oublié, ma famille.....

MARGUERITE.

Ah! sachez

Combien de vos revers tous les cœurs sont touchés.

Votre nom respecté passe de bouche en bouche.

Plus de votre ennemi la vengeance est farouche,

Plus nos dignes Français, du noble honneur épris,

En tous leurs vœux pour vous lui marquent de mépris.

On parle de vos fers moins que de vos blessures,

De vos exploits nombreux plus que de vos injures;

L'aiguille, nuançant les plus sombres couleurs,

Brode sur nos tissus le sujet de nos pleurs:

Vos faits et Marignan, plus chers à la mémoire,

Du chant des troubadours font revivre la gloire:

Et chaque mère, hélas! et chaque femme, en vous

Semble redemander son fils et son époux.

FRANÇOIS-PREMIER.

O douce expression d'un regret qui m'honore!

O touchante pitié, te mérité-je encore?

Mais, ma sœur, ne dis pas qu'une affreuse pâleur

Dément ma fermeté sous le poids du malheur;

Que, m'offrant à ma garde avec des yeux sans larmes,

Mon lit, seul confident d'un roi rempli d'alarmes,

Me voit de ma fierté me dépouiller le soir,

Et n'être plus qu'un homme en proie au désespoir.

Instruis mes seuls enfants par mon cruel exemple,

Afin que nul orgueil... On rentre, on nous contemple;

Et l'argus qu'on renvoie en mon appartement

De ce court entretien mesure le moment.

Adieu donc! sur mon sort pleure au sein de ma mère:

J'ai cessé d'être roi, je suis toujours ton frère!

* * * * *

Tout change: on aperçoit dans leur sombre atelier

Charle, et la Politique, et son bas chancelier;

Leurs poids, leurs sceaux menteurs, leur bourbeuse écritoire,

Sont les vieux instruments de ce laboratoire:

En perroquet jaseur, en vigilant faucon,

S'y perche à leurs côtés le Diplomagriffon,

Animal aux cent yeux, aux cent becs, aux cent ailes,

Qui mue en écoutant, et pique les nouvelles,

Et, suivant la saison, discret ou babillard,

De son riche plumage éblouit le regard.

CHARLES-QUINT, LA POLITIQUE, DIPLOMAGRIFFON, MERCURE-GATTINAT.

LA POLITIQUE.

Çà, monstre clairvoyant, espion de la terre,

Viens dire à Charles-Quint ce que dit l'Angleterre.

LE DIPLOMAGRIFFON.

Elle abjure en secret ses traités avec lui:

A François qu'il opprime elle offre son appui;

Et Volsay, qu'il trompa dans sa haute espérance,

Pousse Henri son prince à seconder la France.

LA POLITIQUE.

Que fait-on au saint-siége, où tu planes souvent?

LE DIPLOMAGRIFFON.

Sa girouette sainte a tourné sous le vent;

La régente Louise au pontife s'allie.

Hérétique et zélé, tout se réconcilie;

Et du seul Charles-Quint, dans chaque nation,

On accuse l'audace et l'usurpation.

Invisible, et volant de Madrid à Venise,

De l'Éridan au Rhin, du Tibre à la Tamise,

J'ai tout vu; croyez-moi, l'orage se grossit;

Et.....

LA POLITIQUE.

Que regardes-tu? qui suspend ton récit?

LE DIPLOMAGRIFFON.

J'aperçois Marguerite, héroïque amazone,

De votre prisonnier emportant la couronne.

Son coursier, qui des monts franchit les hauts sommets,

Déja touche aux confins de l'empire français.

CHARLES-QUINT.

O rapport trop tardif! ô perfide entrevue!...

Quoi? malgré tes cent yeux on a trompé ta vue!

LA POLITIQUE.

Que ne l'arrêtiez-vous, malgré le droit des gens?

LE DIPLOMAGRIFFON.

L'ordre en était parti.

CHARLES-QUINT.

Ne perdons plus de temps;

Vole la cajoler de-là les Pyrénées.

Toi, Politique, enfin pesons nos destinées;

Et puisqu'il faut tirer François de sa prison,

Prends soudain ta balance, et compte sa rançon.

LA POLITIQUE.

La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle · 第 7 / 18 段